Mademoiselle de la Ralphie/13

F. Rieder et Cie (p. 239-261).



XIII


Il n’est guère de pire souffrance, pour une nature généreuse, que la confusion humiliante consécutive d’une action exclusivement impulsive, que le regret amer d’avoir cédé à un entraînement des sens en dehors de tout consentement de la volonté. Le sentiment de l’indignité de l’acte en lui-même et celui de l’espèce de déchéance morale qui en résulte produisent un cruel remords, châtiment de la faute. Aussi, lorsqu’un moment après le départ du vicaire, Mlle de La Ralphie reprit son sang-froid, se fut ressaisie, et qu’elle réfléchit à ce qui s’était passé, la rougeur lui monta au front et elle eut honte de cette ridicule aventure. Elle le sentait vivement, ni le cœur, ni l’esprit n’étaient pour rien dans cette violente passion que lui inspirait l’abbé Sagnol ; c’était de l’amour physique tout pur, sans aucun mélange de sentiment. Cet Hercule en soutane l’attirait irrésistiblement ; elle le voulait avec un emportement de convoitise qui, pendant un instant, lui avait fait perdre la raison. Elle, si fière, en être venue là ! Quoi ! S’être oubliée jusqu’à avouer sa passion à ce prêtre | jusqu’à le supplier de s’y prêter ! Horreur ! Il lui semblait être descendue au niveau de ces malheureuses qui sollicitent les passants ! Sa mauvaise action inutile l’humiliait, l’indignait contre elle-même et lui donnait des remords qui se faisaient jour en de vives apostrophes qu’elle s’adressait mentalement : « Misérable femme » ! « Quelle honte ! ». Plus elle y réfléchissait, plus elle se révoltait contre cette terrible fatalité qui la dominait. Elle était profondément mortifiée de n’être pas mairesse absolue de sa volonté et elle s’effrayait des conséquences possibles de ces irrésistibles impulsions de ses sens. L’abbé Sagnol n’était sans doute qu’un homme superbe, sans esprit et sans caractère ; néanmoins, il pouvait faire un amant acceptable et décent. Mais qu’adviendrait-il si dans la suite, elle s’amourachait d’un beau goujat, d’un de ces êtres vils qu’une femme ne peut avouer sans s’accuser d’ignobles appétits ? Et alors elle frémissait en se rappelant cette demoiselle de la société périgourdine dont la Martille lui avait conté l’histoire, qui après maintes passades, s’était acoquinée à un colosse de portefaix, ivrogne et voleur, qui la battait, et avec lequel elle était tombée au dernier degré du vice et de l’abjection.

Valérie passa tout l’après-midi de ce jour enfermée, dans un pénible état de malaise physique et moral. Elle ressentait une sorte d’orgasme général, de plénitude fatigante et un vif mécontentement de soi qui l’assombrissait et la colérait. Elle était furieuse contre l’abbé Sagnol qui l’avait jetée en cette crise, et, s’il se fût représenté en ce moment, il eût été fort mal reçu, comme un chien dans un jeu de quilles, ainsi qu’on dit vulgairement.

C’est dans cette disposition d’esprit qu’elle dit à sa chambrière :

— Si cet imbécile d’abbé revient, tu lui diras que je ne suis pas visible !… Et puis, renvoie-lui son bréviaire par le facteur.

Mais le vicaire était bien loin de songer à revenir. Ce prêtre, d’esprit très ouvert à l’endroit des intérêts matériels, était, quant aux choses spirituelles, scrupuleux et timoré à l’excès. Aussi se tourmentait-il fort en retournant à Fontagnac de ce qui était arrivé. Quoiqu’il n’eût pas péché activement, l’abbé se sentait coupable d’un gros péché d’intentions. Il se rendait très bien compte qu’à certain moment il avait consenti intérieurement à transgresser ses vœux et le quatrième commandement, et que, si la transgression n’avait pas été effective, c’était par une circonstance dont il avait encore même quelque dépit.

Il n’en fallait pas davantage pour éveiller les remords du vicaire qui se représentait en les exagérant les conséquences de sa faute intentionnelle et se lamentait mentalement. Il se jugeait indigne, maintenant, d’approcher de l’autel et d’annoncer aux fidèles la parole de Dieu. « Pourrai-je désormais, se disait-il, réprimander au tribunal de la pénitence, des pécheurs moins coupables que moi ? Et, irai-je demain, prêtre infâme, offrir le saint sacrifice de la messe dans l’état de péché où je suis ? » Cette dernière pensée surtout le désespérait, parce qu’il sentait l’impossibilité morale d’avouer sa faute au curé Turnac, qui le haïssait, et d’en obtenir l’absolution sacramentelle. Pourtant, le mouvement, la marche, l’influence apaisante de la nature extérieure calmèrent un peu les inquiétudes du vicaire, mais la nuit, ses remords anxieux le reprirent. Son esprit très positif à l’égard des choses de ce monde, était, quant à celle de l’extra-terrestre, plein de chimères et de terreurs. Dans l’obscurité, toutes les illusions de son imagination prenaient corps. Il se voyait damné déjà et ressentait par avance les horreurs de l’enfer, telles qu’elles sont décrites dans les méditations des jésuites. Il brûlait du feu inextinguible qui consume les damnés ; il entendait leurs hurlements de douleur et respirait les odeurs infectes de la poix, du soufre et d’une horrible pourriture des corps. Ce cauchemar le poursuivait dans un demi-sommeil pénible, dans une torpeur fatigante qu’il ne parvenait pas à secouer. Par moments, il ouvrait les yeux et cherchait à repousser ces visions dans un avenir lointain qui lui laisserait le temps de faire pénitence ; mais une invincible fatigue lui fermait les yeux et le replongeait dans l’infernale fantasmagorie.

Après une nuit passée dans ces angoisses, le jour parut et la réalité pressante se dressa devant le pauvre vicaire. De doute sur son état de péché il n’en avait pas ; les rêves de la nuit l’avaient confirmé dans une désolante certitude. Il lui fallait donc se déterminer promptement, prendre un parti : ou aller, dès son lever, se confesser au curé Turnac, ou bien imiter ces prêtres sacrilèges qui consacrent et consomment le corps de Jésus-Christ en état de péché mortel. Cette alternative lui causait une souffrance véritable, car sa foi très réelle lui représentait vivement l’horreur d’une semblable profanation ; et, d’autre part, il reculait devant un aveu qui l’eût perdu.

Dans cette perplexité, il se leva, se mit à genoux devant son lit, et là, la tête dans la couverture, il pria avec ferveur le Dieu très miséricordieux de l’éclairer.

Le soleil se glissait déjà dans la chambre de l’abbé par l’interstice des contrevents mal joints, lorsqu’il lui vint une inspiration qu’il prit pour un effet de son oraison. Comment n’avait-il pas songé à cela en vérité ? Il resterait au lit le matin, sous le prétexte d’une indisposition, et il aurait tout un grand jour pour réfléchir à sa situation.

Le curé Turnac ne voyant pas descendre son vicaire à l’heure de la messe, monta et n’eut pas de peine à le croire malade, en le voyant pâle, fiévreux et les yeux cernés par l’insomnie. L’abbé Sagnol resta couché toute la matinée, ne déjeuna pas, et, dans l’après-midi, sortit, son bréviaire des dimanches. sous le bras. L’idée lui était venue d’aller trouver le vieux curé de Gayac et de lui avouer sa coulpe.

Lorsque après une heure de marche, il arriva au presbytère, le curé était en train de sarcler ses choux. L’abbé se sentit rassuré en le voyant, et, en effet, le vieux prêtre, en pantalon de toile, la soutane retroussée, un mauvais chapeau de paille sur la tête, n’avait pas l’air d’un juge bien redoutable, surtout avec le large sourire qui éclaira sa bonne figure en souhaitant la bienvenue à son jeune confrère. Le curé laissa retomber sa soutane, accrocha son chapeau à une branche et ils entrèrent dans le « salon à manger », comme on dit en Périgord, où, jadis, dans la bourgeoisie campagnarde, on ne recevait de visites qu’à table. Le vieillard ne se fut pas plutôt assis dans un fauteuil paillé en invitant l’abbé à en faire autant, que celui-ci se mit à ses genoux. Surpris, le curé alla pousser la targette de la porte.

— Je vous supplie de m’entendre en confession, dit le vicaire, lorsque le bonhomme eut repris sa place.

Et, après les préliminaires rituels, il commença par l’exposition de ses projets de conversion et de fondation pieuse ; puis raconta avec force détails comment le démon s’était servi de ces motifs louables pour l’induire en péché. À mesure qu’il parlait, s’accusant avec ferveur et entrecoupant ses aveux de soupirs pénitents, un profond étonnement se peignait sur le visage du confesseur. Certes, lui-même était tombé jadis, et il avait reçu les confidences de plusieurs de ses confrères tombés aussi ; mais jamais il n’avait ressenti ni vu une vive contrition d’une faute que son expérience jugeait inséparable de la fragilité humaine, comme celle que faisait paraître l’abbé pour un péché d’intention.

Et, souriant, après avoir rassuré, consolé son pénitent et lui avoir donné l’absolution sacramentelle, le bon curé se leva et ils allèrent au jardin. En passant devant la cuisine, le vieillard appela :

— Jeannille, dit-il, fais-nous quelque chose, M. l’abbé reste à souper.

— C’est bien le moment de le dire ! s’écria en patois la servante, avec une liberté autorisée par vingt ans de services ; et que voulez-vous que je fasse, à cette heure ?

— Bah ! riposta le curé sans s’émouvoir, il y a du confit dans les pots, arrange une aile de dinde : en saupiquet, tue un poulet, fais une omelette aux artichauts, il y a des fraises ; avec ça, nous souperons aussi bien que Monseigneur… Tu as deux bonnes heures devant toi.

La Jeannille sortit en grommelant et fit passer un mauvais quart d’heure à un pauvre poulet qui n’en pouvait mais.

Ils se promenèrent dans le jardin en attendant. Le curé montra au vicaire son carreau d’asperges, des pommes de terre précoces, obtenues à force de soins, et surtout une planche de la fraise « curé de Gayac », due à de savantes sélections. Après avoir fait les honneurs de son jardin, avoir fait admirer à son hôte ses arbres fruitiers, un à un, et lui avoir fait faire les cent pas sous une belle treille de chasselas, le curé le mena visiter l’église. C’était une petite église de campagne, blanchie à la chaux, pauvre, mais propre et riante. Leur oraison faite, après avoir examiné longuement la pierre sacrée datant du quatorzième siècle, les deux prêtres sortirent, et, ayant fait lentement le tour du petit bourg qui comptait tout juste six maisons, ils revinrent à la maison curiale, et, pour aider à la Jeannille, ramassèrent des fraises plein une jatte en vieille faïence de Thiviers.

Lorsque tout fut prêt, le vieux brave homme de curé dit le Benedicite, puis ils s’assirent et soupèrent gaiement, ma foi ! L’abbé Sagnol, absous, se sentait maintenant à l’aise et de grand appétit ; puis son confrère paraissait avoir pris cette faute qu’il jugeait lui, très grave, comme une chose ordinaire, et cela le rassurait. La servante avait mis sur la table, recouverte d’une nappe de toile de ménage toute blanche de lessive, deux bouteilles poudreuses, et, le bon vin aidant, il se remit entièrement et fit honneur à tous les plats. Après la desserte, le curé alluma sa grande pipe d’écume à tuyau de corne, puis alla quérir, dans un placard, des bouteilles de formes variées, et fit tâter à son convive d’abord du pineau, ensuite de l’eau de noix de sa fabrication, puis des cerises en bocal, des « guins », comme on dit au pays, et, enfin, au refus d’autres liqueurs de ménage, telles que genevrette, eau-de-coings, cassis, de sa vieille eau-de-vie de douze ans.

Le soir après avoir pris congé du curé avec force remerciements et poignées de main, le vicaire revint allégrement à Fontagnac, heureux de s’être débarrassé d’un fardeau qui lui pesait et plein de bonnes résolutions pour l’avenir. Ayant reconquis la paix de sa conscience, dans la légère exaltation de la joie et, de ses modestes libations, il oubliait complètement la scène de la veille.

Fatigué par l’insomnie de la nuit précédente et par ses agitations, l’abbé Sagnol s’endormit d’un profond sommeil jusqu’au matin. Sa messe dite, il alla faire le catéchisme aux enfants de la première communion, et, après le déjeuner, se retira dans sa chambre. Sur la table était disposée une livraison des Annales de la Propagation de la Foi, envoyée par Mme Decoureau. L’abbé déboutonna le col de sa soutane, s’assit dans un vieux fauteuil en velours d’Utrecht et se mit à lire.

Mais, au bout d’un moment, il donna quelques signes d’inquiétude. Son esprit ne parvenait pas à suivre avec attention le récit d’un bon missionnaire qui racontait, assez prolixement d’ailleurs, le baptême de quelques jeunes Chinois arrachés à ces fameux cochons violets devenus légendaires, et qui valent sans doute aux catholiques les représailles récentes, ces caricatures porcines qui les affligent tant. Chose qui lui paraissait étrange et qui était pourtant très explicable, tant qu’il avait été tourmenté de terreurs religieuses, aucune mauvaise pensée ne lui était venue, quoiqu’il fût en état de péché. Ses préoccupations exclusives et ses angoisses ne lui avaient pas permis de songer à Mlle de La Ralphie, car les pensées de ce genre exigent quelque quiétude d’esprit. Mais voici que maintenant qu’il était tranquille, réconcilié, en paix avec Dieu, le souvenir de la tentatrice lui revenait et les réminiscences troublantes l’assaillaient. Il avait la vision d’une gorge ferme et blanche, aperçue dans l’entrebâillement de la robe du matin et cela l’agitait fort. Il prit ces réminiscences pour des suggestions du Malin, et fit le signe de la croix en s’étonnant naïvement de n’être pas préservé de ces pensées dangereuses par son état de grâce tout récent. Pendant qu’il était obsédé de visions infernales, ses sens, contenus par le remords et la crainte de la damnation, avaient sommeillé : maintenant qu’il avait l’esprit libre, éveillés par le ressouvenir de ce qu’il avait vu, ils se révoltaient ; en sorte qu’il le constatait avec terreur, l’occasion se représentant, il n’en resterait pas au péché d’intention.

Le pauvre abbé s’abîma dans la prière pour chasser ces pensées coupables et n’y parvint qu’à demi. Quelques jours après, la possibilité de revoir Mlle de La Ralphie lui apparut, d’abord, comme une chose purement hypothétique et fortuite. Puis, un vague espoir de la retrouver lui vint, qui se transforma, par degrés, en un timide désir. Il résista vaillamment à ces instigations diaboliques, pria, jeûna, invoqua Marie, fit des neuvaines, joignit à son scapulaire le cordon de saint François d’Assise, préservateur de l’impureté, rien n’y fit. Pour cela, le vicaire ne se découragea pas ; il continua de lutter, résista fermement pendant quelque temps, se disant : « Je n’irai pas à Guersac », et, pour s’être tenu parole, crut avoir vaincu. Mais l’antique ennemi a plus d’un tour dans son sac : ne pouvant vaincre l’abbé de front et de vive force, il eut recours à la ruse et aux moyens obliques. Le vicaire en vint tout doucement à se forger des prétextes de revoir celle qui l’avait si profondément troublé. Pouvait-il abandonner le sauvetage de cette âme ? Faillirait-il ainsi à sa mission ? L’œuvre de charité, si avantageuse pour l’Église, qu’il avait conçue, avorterait-elle ? Non ! cela était inadmissible. Un vaillant soldat du Christ ne pouvait reculer devant Satan ! Il avait été jusqu’au bord de l’abîme par ignorance du danger ; mais, maintenant, il le connaissait, et se sentait fort et capable de l’affronter pour arracher une âme à l’enfer. N’était-il donc pas possible d’être pour Mlle de La Ralphie un guide pieux, un père spirituel, et rien que cela ? Le divin Maître n’avait-il pas relevé la femme adultère ? accueilli Madeleine, la grande pécheresse ?

Après un mois encore passé à se faire illusion par des sophismes de ce genre, et poussé fortement par ses ambitions terrestres, l’abbé Sagnol prit le chemin de Guersac.

— Mademoiselle n’est pas visible, lui dit la Martille, en conséquence de la consigne reçue le soir de sa dernière visite.

Le vicaire fut fortement estomaqué. De tous les accueils qu’il avait imaginés, chemin faisant, celui-ci était le seul qu’il n’eût pas prévu. Il resta là une minute, interdit, tandis que la chambrière souriait légèrement. Puis, n’osant insister, il revint à Fontagnac.

Lorsque la Martille alla lui dire qu’elle venait d’éconduire l’abbé, Valérie reçut une commotion, fut comme transpercée par une étincelle électrique. Un instant, elle songea à faire courir quelqu’un et rappeler le vicaire ; mais, soudain, elle se souvint de la demoiselle au portefaix et eut l’intuition rapide que ce caprice sensuel, sans idéal et sans poésie, serait le premier échelon de sa descente dans le vice brutal et l’infamie.

— Tu as bien fait ! dit-elle.

Pourtant la pensée qu’elle avait eu là, sous sa main, la satisfaction de sa fougueuse passion lui donnait des regrets ; car elle comprenait bien que l’abbé, revenant après ce qui s’était passé, c’est qu’il était vaincu, qu’il en eût conscience ou non, et se mettait, au moins tacitement, à sa discrétion. Elle se félicitait néanmoins d’avoir eu la force de résister ; mais cette satisfaction était singulièrement atténuée par la certitude que si le hasard l’eût mise en présence de ce colosse qui lui inspirait des désirs proportionnés à sa taille, elle ne l’eût pas renvoyé, mais, au contraire, agrippé et retenu des ongles et des dents comme une chatte ; et cela l’épouvantait. Car elle avait conscience de l’horreur d’une passion aussi charnellement basse et vile, de l’ignominie d’une semblable tyrannie des sens et de la matière sur le cœur et sur l’esprit. Sa fierté s’indignait de cette sujétion dégradante ; aussi s’efforçait-elle d’échapper à l’obsession qu’exerçait sur elle le souvenir de l’abbé ; mais, malgré sa volonté, elle le revoyait toujours en imagination, superbe de beauté virile comme ces héros antiques que le marbre a immortalisés.

Le heurt de ses sentiments contradictoires, la passion qui voulait, la raison qui refusait, la fierté qui s’indignait, la travaillait et l’inquiétait. Parfois, elle se croyait forte et sûre d’elle-même ; d’autres fois, elle se sentait à la merci d’une occasion. Aussi, pour dompter sa chair révoltée, elle s’imposait une grande activité physique et s’efforçait de refréner ses instincts par l’excès de la fatigue. Et puis, elle se réfugiait dans le passé ; elle s’accrochait au souvenir de Damase comme le noyé à la branche pendant sur l’abîme, et repassait dans sa mémoire les caresses d’âme, les effusions de cœur que lui avait cet unique amant. Elle fomentait ces ressouvenirs par des objets matériels qui les évoquaient. C’était le berceau du petit Gérard, relégué dans son ancienne chambre, ou bien les armes de l’officier défunt accrochées au chevet du lit, dans cette même chambre qu’elle avait abandonnée depuis la mort de l’enfant. La comparaison des deux amours, des deux hommes lui faisait trouver plus prosaïquement honteuse la passion qui la tenaillait à présent.

Au logis, elle était toujours agitée, toujours en action. À son lever, après un rapide bain d’eau froide, elle descendait sur la terrasse, regardait la Vézère, la plaine au delà, où fumaient les métairies qui lui appartenaient, et, plus loin, bordant la vallée vers le midi, les coteaux boisés et enchevêtrés du Périgord noir. Mais elle était peu sensible aux beautés agrestres et aux laideurs originales de ce paysage en ce moment brûlé par le soleil. Les couplets alternés des chansons des moissonneurs montaient dans l’air d’un bleu cru et se mêlaient au susurrement, étourdissant des cigales collées au tronc des arbres du petit parc. Sur la rivière, au droit du rocher gigantesque dont la plate-forme bordée de murs formait la terrasse, des oies, descendues des « bories » ou métairies voisines, évoluaient et plongeaient le cou sous les eaux claires, cherchant des lamproyons dans les sables. Sur le chemin de halage, un bouvier excitait, de la voix et de l’aiguillon, ses bœufs lents qui remontaient péniblement des gabares amarrées à la queue leu leu. Toutes ces choses rustiques, auxquelles son enfance avait été accoutumée et qui n’avaient pas pour elle l’attrait de la nouveauté la laissaient indifférente et blasée. Elle rentrait, ressortait de l’autre côté du château, dans la cour, puis s’en allait dans le parc, où, après avoir longtemps viré, tourné au hasard, elle s’étendait, à l’ombre d’un bosquet de frênes, d’où tombait l’odeur pénétrante des cantharides.

Elle ne rêvait point, car sa nature sensuelle et positive ne se complaisait pas aux chimères de l’imagination, mais restait là, couchée tout de son long sur le dos, les yeux fixes, ayant toujours en son esprit, dans ses moments les plus calmes, la préoccupation latente du plaisir dont elle était sevrée depuis longtemps et qui lui était nécessaire. Parfois, une vache, menée au taureau banal, de la Borie haute, bramait furieusement, et ces appels répétés la réveillaient soudain de sa torpeur. Des bouffées de feu lui montaient au visage ; elle se levait vivement, faisait seller « Kébir » et s’en allait au hasard, galopant. sur, les chemins infréquentés, comme pour fuir, loin de Guersac, les images et les pensées voluptueuses qui l’assaillaient.

Un jour, comme elle traversait une lande, sous les pieds de son cheval un lièvre déboula qu’elle poursuivit vivement : cela lui donna l’idée de chasser.

M. Boyssier fut chargé de faire le nécessaire pour satisfaire à la loi ; mais la question du permis de chasse féminin souleva des difficultés et des discussions interminables à Fontagnac. Selon la plupart, et notamment dans l’opinion d’Anatole Decoureau, devenu maire, les femmes n’avaient pas droit au permis. L’avocat sans causes s’appuyait sur les termes de la loi, qui, en parlant des personnes aptes au permis, s’exprimait au masculin.

Mais les partisans des droits de la femme, rares à cette époque, rétorquaient cet argument orthographique en disant qu’à ce compte on n’aurait jamais : guillotiné de femmes, puisque l’article 12 du Code pénal parle aussi au masculin. Ils ajoutaient que les femmes n’étant pas comprises dans les catégories d’inhabiles énumérés aux articles 6, 7 et 8 de la loi, on ne pouvait refuser un permis à une femme majeure, célibataire et inscrite au rôle des contributions.

Au Cercle, le receveur de la Régie, chaud partisan de l’émancipation des femmes, ou plutôt des femmes émancipées, soutint fort et ferme cette opinion, et, dans le feu de la discussion, échangea quelques mots aigres-doux avec M. le maire. Mais si le receveur était pour l’affirmative, le percepteur était pour la négative. Or, comme c’était lui qui délivrait les quittances des droits et qu’il s’obstinait à refuser les vingt-cinq francs offerts par M. Boyssier au nom de Mlle de La Ralphie, la demande ne pouvait aboutir.

Il fallut sommer par huissier ce percepteur qui refusait de percevoir. Lorsqu’il vit le papier timbré, où il était question de dommages-intérêts, de plainte à l’autorité supérieure, M. Farnier s’empressa de délivrer la quittance. Mais il fallait encore l’avis de M. le maire, qui, heureux de venger les griefs d’Anatole Decoureau, le refusa carrément.

Le sous-préfet, saisi directement de la demande, ne voulut pas la transmettre sans l’avis du maire, à qui il la renvoya à cet effet. Mis en demeure de s’exécuter, M. le maire donna un avis nettement défavorable qui arrêta le sous-préfet, fonctionnaire timoré. Enfin, /après un mois de correspondances, d’échange de notes officielles, entre la préfecture, la sous-préfecture et la mairie de Fontagnac, le préfet sentant le ridicule de cette sotte affaire, délivra le permis, nonobstant les avis contraires du maire et du sous-préfet.

Alors, Valérie put courir les bois, arpenter la plaine, grimper les coteaux, armée d’un fusil léger qu’elle avait fait venir de Saint-Étienne, et, accompagnée d’une jolie chienne épagneule que lui avait procurée M. Boyssier. Elle s’en allait bravement chaque jour, guêtrée lorsqu’il faisait beau, chaussée de mignonnes bottes, lorsqu’il avait plu. Elle avait adopté un costume en velours côtelé vert-bouteille, de forme commune aujourd’hui parmi les femmes chasseresses : culotte demi-large, blouse-vareuse pressant légèrement la taille et chapeau de feutre mou. À cette époque déjà lointaine, ce costume fit scandale à Fontagnac et fut violemment critiqué par les femmes : « On dirait une cantinière ! » remarquait Mme Laugerie.

Valérie ne s’inquiétait pas de ces bavardages ; tout le jour, elle courait le pays environnant, brûlait pas mal de poudre, et, dans les premiers jours, revenait invariablement bredouille. Puis, peu à peu, aidée des conseils de Mentillou, qui était un vieux braconnier, elle fit son éducation cynégétique et rapporta quelques cailles et des perdreaux. Un jour, s’étant fait passer en bateau dans la plaine en face de Guersac, elle tua, fort proprement au départ, un lièvre qu’un de ses métayers lui avait indiqué gîté dans un « retouble ». Ces succès lui firent prendre goût à la chasse qui n’avait d’abord été pour elle qu’une diversion. En rentrant le soir, harassée, elle se chauffait au feu de la cuisine, comme son défunt père, soupait de bon appétit et allait se coucher. Grâce à cette vie active et fatigante, ses sens, auparavant surexcités, la laissaient dans un repos relatif. Ainsi se vérifiait, dans une occasion vulgaire, le profond symbolisme du génie hellénique qui faisait de Diane chasseresse la déesse de la chasteté.

Un après-midi, Mlle de La Ralphie, chassant à quelque distance de chez elle, rencontra, dans une combe environnée de taillis, le receveur de la Régie qui avait soutenu son bon droit contre Anatole Decoureau. La rencontre, toute fortuite quant à elle, était préméditée du côté du receveur.

C’était un grand garçon de belle humeur, qui prenait le temps comme il venait, les femmes comme elles sont et ne s’empêtrait pas dans le sentiment. Il était un peu cynique même, et grand coureur de femmes. À Fontagnac, tout lui était bon, mais ses préférences étaient pour les plus faciles avec lesquelles on pouvait faire l’amour à la hussarde. La châtelaine de Guersac était assez décriée dans la petite ville ; pour un amant qu’elle avait eu on lui en donnait quatre. Au Cercle, ces messieurs parlaient d’elle assez librement, notamment Anatole, et, dans la conversation courante, on citait sans difficulté ses amants. Le commandeur de Lussac passait généralement pour avoir eu ses prémices ; puis venait Damase ; ensuite, un étranger, descendu à l’hôtel du Cog d’Or, qui s’était fait conduire à Guersac et qu’on n’avait plus revu, circonstance mystérieuse qui avait vivement intrigué les Fontagnacois. Enfin, après ce quidam, voyageur pour les vins de Bordeaux, qui « faisait » les châteaux, venait l’abbé Sagnol dont les visites à la maison de la rue de la Barbecane et à Guersac avaient été remarquées.

À force d’ouïr les aventures réelles et supposées de Valérie, le receveur avait logé dans sa cervelle le projet d’être son cinquième amant. Tout ce que l’on disait de sa facilité prétendue le confirmait dans cette idée que la chose irait toute seule ; aussi se présenta-t-il avec une certaine désinvolture à Mlle de La Ralphie, comme son défenseur dans l’affaire du permis. L’air et les manières de l’homme ne plaisaient guère à celle-ci ; toutefois, par une espèce de gratitude, elle écouta un instant ses gasconnades, et même consentit à l’accompagner dans un bois voisin, où selon ses dires, il y avait un passage de bécasses.

Ils marchaient côte à côte, comme deux camarades de chasse, lorsque, dans une petite clairière herbeuse, le receveur se retourna vers Valérie, et, avec un rire cynique, lui dit brusquement :

— Voilà un bon endroit pour faire sa prière !

Et pour commenter ses paroles, il les accompagna de gestes assez libres.

Mais, d’un coup du canon de son fusil ; elle lui rabattit rudement le bras et puis le mit en joue.

— File ! maroufle ! et vite !

En voyant les éclairs qui jaillissaient de ses yeux transperçants, le receveur eut peur et s’enfuit à travers les halliers, s’accrochant aux ronces, se heurtant çà et là aux cépées.

Cette piteuse retraite était grotesque et risible ; mais Mlle de La Ralphie n’avait pas envie de rire. Elle était outrée qu’un pareil drôle eût l’audace de l’attaquer avec cette grossièreté brutale. Sa fierté de femme et son orgueil de fille noble souffraient également de cet affront. En revenant à Guersac, elle rugissait intérieurement en pensant à cela, et la colère lui gonflait les narines et lui faisait battre les tempes. Elle était sensuelle, la beauté mâle la grisait, la chair superbe l’affolait, mais le vice ignoble la révoltait.

Cet incident la fit réfléchir plus profondément à sa situation. Ce goujat, qu’elle avait si vertement relevé, était, cela se voyait assez, un vulgaire débauché habitué aux filles de bas étage. Néanmoins, il fallait qu’il la méprisât bien pour avoir été aussi osé. Elle savait ce qui se disait à Fontagnac, elle n’ignorait pas que sa liaison avec Damase, que l’enfant qu’elle avait publiquement avoué, la faisaient mésestimer. Cependant, il y avait une différence entre avoir un amant comme Damase et se prêter dès l’abord au premier venu, laid et répugnant comme ce garçon. Il fallait qu’il soit bien écervelé pour avoir eu une aussi impudente insolence sur la foi des calomnies qui se débitaient au Cercle et ailleurs. En ce moment, elle sentait la justesse des prévisions du défunt commandeur et vérifiait, par sa propre expérience, que, comme il le lui avait dit, le monde est impitoyable pour ceux qui ne cachent pas leurs fautes sous une habile hypocrisie. Toutefois, elle ne regrettait pas la franchise de sa conduite, car elle méprisait l’opinion de cet Anatole qu’elle avait cravaché, de ces bourgeois stupides du Cercle, de toutes ces caillettes, de ces pécores de la bonne société de Fontagnac, qui, tous et toutes, l’eussent très fort honorée et courtisée si elle eût daigné seulement sauver les apparences.

Elle souriait ironiquement en se disant cela, ayant conscience de valoir mieux que tous ces vilains bonshommes mâles et femelles ; d’être plus honnête dans l’effervescence de son tempérament que la bégueule Mme Renac, en relations adultères, avec Anatole ; que Mme Laugerie, cette virago vouée aux éducations de jouvenceaux ; que la bigote Mme Decoureau, jadis adonnée spécialement à la gent ecclésiastique ; que cette mijaurée de Mme Delfand, la femme de l’ex-procureur du roi, en affaire réglée avec un ami de la maison surnommé plaisamment, à cause de cela, « le substitut » ; que Mme de Tibal-Castagnère, veuve de quarante-cinq ans, qui concubinait avec le capitaine Gillerac ; et que tant d’autres qui affectaient, comme celles-ci, une pruderie risible et des airs pincés ridicules.

Le lendemain, par une sorte de bravade qui était dans son caractère, Mlle de La Ralphie prit le chemin de Fontagnac. Elle voulait constater une fois de plus, la platitude de tous ces faquins qui la déchiraient et leur montrer, par son attitude, que leur opinion lui était indifférente. Il faisait un beau temps ; le soleil ardent était tempéré par une petite brise du nord qui balançait doucement les peupliers dans les prés, et « Kébir » s’en allait légèrement d’un pas cadencé, mordillant coquettement son mors et s’émouchant de sa longue queue.

Ses fermes résolutions, la fatigue de la veille, tout cela avait un peu écarté de la pensée de Valérie l’image de l’abbé Sagnol. Mais, en approchant du petit faubourg ou « barry » de la Béraudie, elle arrêta son cheval tout net : « si elle allait rencontrer l’abbé ? » Son hésitation fut courte ; elle se crut assez forte et continua son chemin. Dans les rues étroites, les pas de « Kébir » martelaient les pavés de silex et quelques petits marchands, debout à la coupée de leur boutique, lui tiraient leur casquette, par une prévoyante politesse mercantile. Sur le pont, un groupe de flâneurs, parmi lesquels, étaient le percepteur, M. Farnier, le capitaine Laugerie et l’austère M. Delfand, échangèrent des quolibets à son adresse en la voyant venir, mais, nonobstant, s’empressèrent de la saluer. Dans la grand’rue, Mlle de La Ralphie s’arrêta devant l’officine du pharmacien Renac, qui se précipita dehors, son bonnet grec à la main, obséquieux et interrogateur.

Ce qu’elle voulait ? De la pâte de jujube… pour deux sous.

M. Renac rentra dans sa boutique, revint avec un petit cornet, reçut un louis de vingt francs, alla chercher de la monnaie de retour qu’il remit à sa cliente en s’excusant fort d’être obligé de lui donner quarante centimes en sous.

— Oh ! cela m’est égal… merci bien.

Et ayant serré sa bourse, elle passa en se moquant intérieurement de l’empressement cafard du pharmacien ; l’un de ses plus enragés détracteurs.

Au tournant d’une rue, « Kébir » se trouva naseau à nez avec Anatole Decoureau qui allait à la pharmacie, ou plutôt chez Mme Renac. Cette rencontre contraria fort M. le maire, mais il était trop tard pour reculer. Il continua donc, et, n’osant faire autrement, salua en rechignant, tandis que Valérie souriait sarcastiquement.

Comme elle passait sur la place, devant l’église, le portail s’ouvrit et l’abbé Sagnol parut. En la voyant, il s’arrêta court et resta un instant immobile, encadré dans la large baie où il se détachait en vigueur avec sa carrure athlétique, pareil au saint Christophe de la légende. Quant à Valérie, un flot de sang lui monta soudain à la tête et, en une seconde, tout son être flamba. Elle eut pourtant la volonté de pousser son cheval et de poursuivre son chemin, tandis que le vicaire la saluait.

— Faurille, voulez-vous me donner un verre d’eau fraîche ? dit-elle en arrêtant « Kébir » devant l’ancienne maison du vieux jacobin Latheulade.

— Oh ! demoiselle ! bien sûr… avec un peu de quelque chose dedans…

— Non pas, merci, de l’eau toute pure.

Ayant bu sans mettre pied à terre, elle demanda les clefs de sa maison.

— Je vais vous aller ouvrir, demoiselle !

— C’est inutile, ne vous dérangez pas… tenez, voici pour votre petite, ajouta-t-elle en donnant à la Faurille la pâte de jujube qu’elle avait achetée uniquement pour se gaudir des grimaces hypocrites du pharmacien.

Arrivée devant la maison de la rue de la Barbecane, elle se laissa glisser à terre, attacha « Kébir » à un anneau et entra.

Elle parcourut les chambres, ouvrit les contrevents, puis revint s’asseoir dans la salle et songea.

C’est là que l’abbé était venu lui faire sa première visite ; c’était dans ce fauteuil, en face d’elle, qu’il était assis… Et un frémissement la secoua au souvenir de la sensation qu’elle avait éprouvée en voyant cette langue de poils qui montait de sa poitrine et pointait sur son cou… Puis elle se dit : « S’il allait venir ? »

Elle se leva brusquement, descendit le large escalier de pierre, la jupe de son amazone relevée sur le bras, ferma la porte, se remit en selle en s’aidant de la pierre montoire, puis rapporta les clefs à la Faurille :

— Ce soir, vous fermerez, n’est-ce pas ? J’ai ouvert pour faire un peu prendre l’air.

— Oui bien, demoiselle, n’ayez crainte,

En passant devant le vieil hôtel de Brossac s’en revenant à Guersac, Valérie vit un cavalier en veste rouge soutachée qui s’approcha poliment et la salua : c’était Guy de Massaut, maréchal des logis aux spahis d’Oran.

Elle lui tendit la main cordialement :

— Je suis heureuse de vous revoir, vicomte !

Alors, il lui expliqua qu’il était en permission chez un sien cousin, d’où il était venu visiter ses parents de Fontagnac, et maintenant il s’en retournait. Comme il devait suivre le chemin de la Pouge, qui passe près de Guersac, M. de Massaut demanda la permission de l’accompagner.

— Mais très volontiers !

Valérie trouvait Guy très changé à son avantage. Sa figure, un peu poupine jadis, s’était virilisée, et une barbe en pointe l’allongeait. Le hâle lui seyait bien ; il portait avec aisance son uniforme élégant, et le métier militaire lui avait fait perdre ces affectations puériles, ces airs guindés des jeunes provinciaux du monde.

Lui, la trouvait toujours belle, plus belle même qu’autrefois, dans tout le développement de sa beauté capiteuse. Ils causaient sans embarras, tandis que les deux chevaux marchaient de front dans le vieux chemin royal. Valérie rappelait des souvenirs de sa première jeunesse, parlait de son défunt tuteur, l’excellent M. de Brossac, parent du vicomte, et du commandeur de Lussac, ce type du gentilhomme galant du temps passé. Guy raconta sa carrière obscure et triste, sans avenir, et ses dégoûts de la vie militaire prosaïque et sans gloire qu’il menait là-bas, dans les « smalas » de son régiment. À un moment, « Kébir » ayant henni, attira son attention :

— Vous avez là un beau cheval, Mademoiselle.

— N’est-ce pas ? fit-elle simplement en caressant l’encolure du noble animal ; c’était un cheval de prise de ce pauvre Damase.

Il y eut un moment de silence ; puis Guy, embarrassé d’avoir indirectement évoqué ce souvenir, dit un peu plus bas, comme se parlant à lui-même :

— C’était un homme d’honneur et un brave soldat ; aussi a-t-il eu tous les honneurs : blessé, décoré, fait officier, tué à l’ennemi après…

Il s’arrêta, interdit.

— Après ? interrogea-t-elle.

— Après avoir été aimé de vous !

Ils firent encore quelques pas, silencieux, puis Valérie reprit, d’une voix grave :

— Oui ! Et il m’a bien aimée aussi ! Mais cela nous a coûté cher à tous deux… Lui s’est fait tuer comme un homme qui ne fait plus de cas de l’existence et, pour moi, ma vie est brisée… acheva-t-elle avec un accent de sombre mélancolie qui ne lui était pas habituel.

— Brisée ! répliqua Guy. Vous êtes jeune, belle, vous pouvez encore être heureuse !

Et, comme irrésistiblement entraîné, il ajouta :

— Il en est qui mettraient tout leur bonheur à vous aimer !

— Peut-être !… Mais celle qui fut la maîtresse du sous-lieutenant Vital ne peut être l’épouse honorée d’un autre. Et elle, sous peine de déchoir à ses propres yeux, ne peut avoir d’autre amant. Elle restera la femme d’un seul homme…

Ils étaient arrivés en face de Guersac.

— Adieu, vicomte ! dit-elle en lui tendant la main ; je vous souhaite tout le bonheur que vous méritez !

Et pendant qu’attristé il répondait à son adieu, elle mit son cheval au galop sous les grands châtaigners de l’allée.