Mademoiselle de la Ralphie/04

F. Rieder et Cie (p. 57-82).



IV


Deux ans après sa venue à Fontagnac, Damase était un homme, Il était grand et robuste ; sa taille souple, ses épaules larges, donnaient l’impression de la force jointe à la grâce. Un soupçon de moustache ombrait sa lèvre ; il portait bien la tête, ses cheveux, d’un blond doré, retombaient bouclés sur son cou bien musclé, et sa voix avait pris la chaude sonorité de l’âge viril. Au moral, son esprit s’était formé, son caractère s’était assuré. Il avait travaillé avec ardeur pendant ces deux années et passé bien des nuits à étudier. Dans les commencements, les passants attardés, voyant la fenêtre de sa mansarde éclairée, se demandaient s’il n’y avait pas quelqu’un de malade chez le notaire.

Mais bientôt on avait su que Damase étudiait la nuit, et l’impression générale avait été que Mme Boyssier était bien bonne de lui laisser brûler tant de chandelle. Ses progrès étaient surprenants, et, maintenant, il travaillait souvent à l’étude, écrivant des actes sous la dictée du patron et faisant des expéditions. Ses sentiments pour Mlle de La Ralphie n’avaient pas changé ; c’était toujours le même dévouement pur et naïf, rendu plus tendre par les émotions de la puberté. Souvent, il se prenait à regarder les murs du couvent et la revoyait par la pensée devenue plus belle dans sa gravité de fillette. Valérie était alors dans sa quinzième année et elle était déjà grande et bien formée. Sa poitrine se développait, ses hanches s’arrondissaient, sa démarche se cadençait comme celles des femmes bien faites. Elle avait la peau d’une blancheur mate que l’émotion colorait d’une légère teinte rosée. Sous des sourcils épais et bien arqués, ses yeux, bleu foncé, brillaient de cet éclat singulier qui faisait dire aux gens : « Elle a des yeux à la perdition de son âme ! » Son opulente chevelure, d’un noir d’encre, se partageait sur son front en deux épais bandeaux à la vierge et se massait sur la nuque en un lourd chignon. On sentait derrière ce front, bien coupé, des pensées mûres déjà. Sa bouche, aux lèvres rouges et un peu fortes, était comme close par une expression de fierté qui corrigeait ce qu’elle aurait eu sans cela de trop sensuel. L’ensemble de sa physionomie attirait l’attention et commandait la réserve. Parmi les jeunes filles de la pension, une seule s’était familiarisée avec elle, c’était Liette, la petite Beaufranc ; les autres la trouvaient fière et ne l’appelaient que « la petite marquise ».

Quelquefois, à l’heure des récréations, Damase montait rapidement à sa mansarde, et, malgré l’éloignement, reconnaissait aisément, dans la cour du couvent, Valérie, qui dédaignant les jeux bruyants des pensionnaires, se promenait ordinairement avec Liette. Le dimanche, lorsqu’on menait les jeunes filles à la grand’messe de la paroisse, il se trouvait sur le chemin et il l’admirait marchant sérieuse, près de mère Sainte-Bathilde comme une élève privilégiée. Elle le voyait en passant ; sa figure ne trahissait aucune sensation, mais dans le coup d’œil rapide qu’elle lui jetait, Damase pouvait reconnaître qu’elle n’avait pas oublié son attachement et l’aventure du « Pas-du-Chevalier ».

Elle le trouvait singulièrement beau maintenant et admirait son air mâle et hardi. Elle se complaisait dans une orgueilleuse satisfaction d’avoir en ce superbe jeune homme un dévouement désintéressé toujours prêt. Mais sa pensée, pourtant déjà très préoccupée des choses de l’amour, n’allait guère plus loin, retenue par sa fierté naturelle et ses préjugés de caste.

Mlle de La Ralphie n’était pas la seule à admirer la jeunesse rayonnante de Damase. Pendant quelque temps, Mme Boyssier s’était fait illusion sur l’intérêt qu’elle lui portait, mais, bientôt, ce ne fut plus possible. Sa sollicitude avait d’abord pris une forme protectrice, mais, à mesure que se développait cette adolescence radieuse, un sentiment nouveau envahissait son être. Mariée à dix-sept ans, avec M. Boyssier, plus âgé qu’elle de vingt ans, la femme du notaire avait obéi à des convenances de famille et de situation et n’avait jamais éprouvé les joies de l’amour. Elle n’avait connu de la vie à deux qui lui avait été imposée, que le devoir conjugal, accepté patiemment, sans plaisir, comme sans révolte, grâce à la placidité de sa nature. Lorsque entra Damase dans sa maison, elle avait la quarantaine, et son mariage, resté stérile, était, depuis de longues années, devenu purement nominal, par suite de l’indifférence blasée de M. Boyssier, qui, disait-on, lorsqu’il était clerc à Bordeaux, avait usé sa jeunesse en excès et mangé son blé en herbe. Mais, voici qu’à cette heure, le cœur de la pauvre femme s’éveillait à l’amour qu’elle avait ignoré. Elle avait des rêveries, des impatiences qui étonnaient la vieille Toinon ; elle prenait des soins de toilette inaccoutumés qui lui faisaient poser par ses amies des questions railleuses auxquelles elle s’efforçait de répondre délibérément sur le ton de la plaisanterie, mais que, seule, elle se remémorait en rougissant. Cette floraison tardive de l’amour la rajeunissait, et le commandeur de Lussac, qui passait pour expert en ces matières, exprima cette opinion que jamais Mme Boyssier n’avait été plus jolie et plus désirable, même au temps de sa jeunesse, où ses « appas », comme il disait, avaient une célébrité locale. Et cela était vrai. Sa taille, que la maternité n’avait pas déformée, était restée svelte et gracieuse et s’alliait avec une plénitude de formes voluptueuse. La chasteté et la tranquillité de sa vie lui avaient conservé une fraîcheur agréable, et, maintenant, son visage régulier, éclairé par la flamme intérieure de l’amour, prenait une expression de tendresse émue pleine de charme. Elle-même s’en apercevait, et, quelquefois, à sa toilette, peignant ses beaux cheveux blond cendré, elle regardait, avec une secrète émotion, ses épaules grasses et sa gorge encore ferme. Devant la glace, qui lui renvoyait son image transfigurée par l’amour, elle restait quelquefois immobile, comme fascinée, en contemplant ses yeux d’un gris pers qui recélaient la passion dans leurs profondeurs. Dans l’honnêteté de son caractère, elle s’effrayait de ce renouveau de tout son être, comme d’une preuve matérielle de sentiments coupables ; et, connaissant la malignité de la petite ville, elle s’efforçait de le dissimuler.

Mme Boyssier était pieuse. Le trouble de son cœur et l’obstination de ses pensées, toujours tournées vers Damase, lui donnaient des remords qu’elle essayait d’apaiser par la prière. Le soir, à la tombée de la nuit, elle allait quelquefois à l’église paroissiale, sorte de vaste grange sans caractère et sans poésie. Là, à genoux, la figure dans ses mains, elle priait sincèrement le Crucifié de la sauver des égarements de son cœur. Mais lorsqu’elle relevait la tête et voyait au-dessus du maître-autel le fils du charpentier que, contrairement à la tradition, l’artiste avait peint beau dans sa nudité, elle frissonnait, comme hallucinée, croyant apercevoir, dans la pénombre, l’image de Damase, et replongeait sa tête dans ses mains.

Cinq ou six fois par an, aux bonnes fêtes, Mme Boyssier communiait, et, pendant quelques jours, avant et après ses dévotions, elle s’efforçait de chasser le jeune homme de sa pensée et d’innocenter l’intérêt qu’elle lui portait par d’involontaires sophismes de sa conscience alarmée. Comme elle était sincère et droite, elle ne se faisait pas longtemps illusion sur ce point. Alors, comme pour s’affirmer à elle-même sa volonté de vaincre le penchant irrésistible qui l’entraînait vers Damase, elle fuyait les occasions de le voir, et, au lieu de saisir le moment où il était à l’étude pour y aller sous un prétexte quelconque, elle n’y paraissait pas de la journée. Mais c’était en vain qu’elle s’imposait ce pénible sacrifice ; l’image du jeune homme, fixée dans son cerveau avec une intensité obsédante, l’entraînait invinciblement vers lui. Aussi, après avoir résisté, lutté, le surlendemain, vaincue, elle allait, avec un battement de cœur, lui porter une plume à tailler ou lui demander une feuille de papier à lettre.

Un accident, survenu à M. Branchu, vint bientôt rendre sa situation plus difficile.

L’estimable premier clerc était un « disciple fervent de Bacchus », comme on disait encore à Fontagnac, en ce temps-là. Très intelligent et ferré sur le droit, il donnait aux paysans, dans les auberges et les cafés de la ville, des consultations largement arrosées. Du reste, très brave homme, étouffant les procès entre la poire et le fromage et ne prenant pas d’autres honoraires que ceux perçus en nature. Il est vrai que pour l’ouiller, selon l’expression locale, il fallait une notable quantité de victuailles et de liquides. Les jours de foire et de marché, M. Branchu déjeunait chez son patron, qui aimait la bonne chère et avait toujours une table plantureusement servie. Après le déjeuner, le clerc avait d’ingénieux artifices pour satisfaire, le café pris, sa passion immodérée pour la vieille eau-de-vie du notaire. Après avoir avalé la dernière rincette offerte, tandis que M. Boyssier s’absorbait dans la lecture de l’Écho de Vésone, il entamait une histoire invraisemblable, dont la conclusion fantastique amenait toujours sur les lèvres de Mme Boyssier une exclamation d’incrédulité :

— Mais ce n’est pas possible, Monsieur Branchu !

— Madame, disait-il alors gravement en se versant une large rasade de l’excellente eau-de-vie, que ceci me serve de poison, si ce n’est pas vrai !

Et il avalait imperturbablement.

Quelquefois, lorsque le patron s’absentait, il réussissait, avec Mme Boyssier, à renouveler cette sorte d’exécration dans la même séance.

Les habitudes d’intempérance de M. Branchu ne troublaient pas plus sa raison qu’elles ne faisaient vaciller ses jambes. Il était de cette ancienne race disparue, d’hommes solides qui marchaient droit et raisonnaient bien en pleine ivresse : race dont Bassompierre et Villars furent d’illustres représentants. Lui, en état d’ébriété, restait très capable d’affaires et avait donné de nombreuses preuves de sa lucidité dans cet état. Malheureusement, il n’en allait pas de même de sa santé en général. Son tempérament apoplectique s’accommodait assez mal des excès et le docteur Bernadet, son voisin, lui avait fait, à ce sujet, de sinistres et inutiles prédictions.

Un jour, le notaire étant absent, M. Branchu déjeunait seul avec Mme Boyssier. En homme qui sait profiter de l’occasion, il avait usé et abusé de son stratagème habituel et caressé fréquemment la bouteille à long col qui laissait couler lentement l’eau-de-vie en émettant toute une gamme de glous-glous. Rentré à l’étude, où l’attendaient des clients pour une liquidation assez épineuse, M. Branchu ne retrouva pas sa netteté ordinaire de vue et sa facilité de rédaction. La contention d’esprit qu’il se donna pour surmonter cette défaillance eut un effet tout contraire, et, un instant après, il se renversa sur le fauteuil en battant l’air de ses bras.

Le docteur, appelé, lui donna les premiers soins sur place, puis le fit transporter à son domicile et s’efforça de le rappeler à la vie. Maïs tout fut inutile, et, le surlendemain, le vieux clerc fut porté en terre.

— Je le lui avais prédit, mais il n’a jamais voulu m’écouter ! disait, dans un groupe, M. Bernadet en allant au cimetière.

Et, comme il était célibataire, le lendemain ï ne fut plus question de ce pauvre M. Branchu.

Cet événement améliora singulièrement la situation de Damase. M. Boyssier, confiant dans son intelligence, son ardeur au travail et l’aptitude dont il avait donné des preuves, lui laissa la succession du défunt clerc. Avec quelques conseils, grâce à son application, le jeune homme se tira d’affaire à la satisfaction de son patron. Depuis quelque temps déjà, il ne s’agissait plus pour lui de soigner la jument et de cultiver le jardin : un petit domestique l’avait remplacé dans cet office et occupait la mansarde où il avait brûlé tant de chandelles dans ses nuits de veilles studieuses. Lui, était installé dans une jolie chambrette, au-dessus de la chambre de Mme Boyssier, et il mangeait à sa table. La mort de M. Branchu et le nouvel emploi de Damase justifiaient assez ces changements ; toutefois, ils firent beaucoup jaser les bonnes gens de Fontagnac. Ce ne fut pas d’ailleurs tout d’abord que le nouveau clerc fut admis à la table de son patron. Celui-ci eut des hésitations lorsqu’il fut question de faire passer l’ancien domestique de M. de La Ralphie et le sien propre à l’état de commensal. Mais la situation était embarrassante ; on ne pouvait plus le faire manger à la cuisine ; le faire servir à part eût été gênant et ridicule ; bref, le notaire, sur l’avis de sa femme, passa par-dessus ses répugnances et Damase fut admis à la salle à manger. Quelques observateurs commentant les changements survenus dans la maison, les rapprochèrent du rajeunissement de Mme Boyssier et en conclurent que le clerc était aimé de sa patronne.

— C’est un heureux coquin ! dit un jour le Commandeur en forme de conclusion, après une confabulation avec quelques membres du Cercle sur ce sujet intéressant.

Cependant, la jalousie travaillait fort les têtes féminines de Fontagnac. Plusieurs des bonnes amies de Mme Boyssier lui enviaient ce beau garçon ; et, d’autres, qu’une jalousie positive ne tourmentait pas, ressentaient pourtant cette envie que portent les femmes dont la personne ou l’âge éloigne l’amour, à celles qui sont aimées. Ces charitables personnes n’eussent pas été fâchées que les bruits, vaguement répandus par elles, parvinssent aux oreilles du notaire et éveillassent sa susceptibilité maritale. Mais il n’en était rien. Uniquement occupé, en dehors de ses affaires, de sa passion pour les silex taillés et polis, M. Boyssier ne prêtait aucune attention aux commérages de la bonne société de Fontagnac. Outre son indifférence blasée sur ces choses, il connaissait la nature honnête et calme de sa femme, sa piété sincère, et il ne lui venait pas à l’idée que les allusions malicieuses de quelques dames en visite chez lui pussent l’intéresser. Sa pensée ne s’arrêtait pas sur ces méchantes plaisanteries qui lui semblaient des bavardages inconsidérés de caillettes désœuvrées.

Cependant, ces caquetages répandus dans la ville avaient pénétré jusqu’au couvent. Liette, un jour de sortie chez sa tante, Mme Duperrier, avait entendu Mme Laugerie, la forte femme de l’ancien capitaine de dragons, commenter clairement les changements qui s’étaient produits dans la personne et dans la maison de Mme Boyssier, et elle avait rapporté ces propos à son amie. Valérie fut irritée de ces suppositions qu’il lui coûtait d’admettre, car il lui semblait que c’était une sorte de félonie de Damase envers elle. Certes, elle ne reconnaissait aucune parité entre ses sentiments et ceux qu’on prêtait à Mme Boyssier, mais elle était troublée dans sa satisfaction orgueilleuse de jeune fille noble, fière d’avoir à son commandement un dévouement absolu sans être obligée à aucune réciprocité. Dans sa pensée, il y avait trop de distance entre elle et Damase pour qu’il pût en être autrement. Pourtant, au fond de son être, il y avait autre chose que l’orgueil, lorsqu’elle songeait à ce culte que lui avait voué le jeune homme ; mais le préjugé nobiliaire l’empêchait de se l’avouer. Lorsque le dimanche allant à l’église paroissiale avec les sœurs, elle voyait Damase le long de la Grand’Rue, il lui semblait que rien n’était changé en lui, que c’était bien toujours les mêmes sentiments dévoués qu’elle lisait dans ses yeux. Le plaisir qu’elle éprouvait à cette constatation aurait dû l’éclairer sur ses sentiments secrets ; mais déjà, chez cette jeune fille, les mouvements du cœur étaient étouffés par les préjugés de caste que devait vaincre seulement l’emportement des sens.

La confidence de Liette eut pour résultat d’amener plus fréquemment la conversation des deux amies sur les choses de l’amour. Elles s’entretenaient de cet amusant idéal qui pénètre dans les pensionnats malgré les grilles et les règlements et trouble les jeunes filles aux alentours de l’âge de puberté. Valérie, plus femme déjà, dissimulait ses préférences, mais la bonne Liette, faisant le portrait de son futur mari, lui donnait tout naïvement les traits du clerc de M. Boyssier, ce qui faisait dire dédaigneusement à Valérie :

— Oh ! notre ancien domestique ! Tu n’y penses pas ma chère !

Ces entretiens n’allaient pas sans quelques hypothèses sur la nature même de l’amour, et les deux amies échangeaient leurs suppositions. Pour la petite Beaufranc, c’était un pur sentiment, le bonheur de s’aimer, la joie de se dévouer ; elle n’allait pas au delà. Mais Valérie pressentait autre chose, et quelquefois guidée par son tempérament, elle avait pour sa compagne des caresses qui troublaient celle-ci. Ces sortes de tâtonnements de deux jeunes filles encore ignorantes qui cherchaient à scruter les mystères de l’amour, échappaient à la supérieure, mais l’abbé Turnac, en confessant Liette, lui en arracha l’aveu. Le vicaire n’en parla jamais à Valérie, mais, en confession, il s’efforçait de gagner sa confiance par de pieuses protestations de sympathie en Notre-Seigneur, et, à l’église, la petite sentait parfois son regard peser sur elle.

Mme Boyssier était comme Liette, elle n’avait plus de préjugés mondains. Dans les commencements, elle avait ressenti quelque honte intérieure à aimer un jeune homme à son service ; mais la force croissante de sa passion avait vite étouffé ce sentiment. D’ailleurs Damase, en se haussant à son niveau, avait achevé d’effacer le sentiment pénible qu’elle avait d’abord éprouvé. Elle lui était même reconnaissante de pouvoir s’avouer son amour sans rougir. Les dames de sa connaissance, et particulièrement Mme Laugerie, qui choisissait jadis pour son époux des ordonnances bien carrés d’épaules et robustes, avaient beau faire des allusions à la bassesse d’inclination de certaines femmes qui aimaient leurs serviteurs, elle n’y prenait plus garde. Damase avait grandi dans son esprit comme dans son cœur, tellement que le petit domestique dépenaillé, venu un soir de Guersac, avait totalement disparu de sa pensée. Elle ne voyait plus que le beau jeune homme dont la personne, l’intelligence et le caractère, pouvaient faire honneur à une femme, quelle qu’elle fût.

Ce fut une chose charmante, pour Mme Boyssier, que l’introduction du clerc dans l’intimité des deux époux. À table, elle recevait avec délices ces petits soins, ces attentions de circonstance, que Damase lui rendait, sans l’avoir jamais appris, par une politesse naturelle qui la ravissait en ce qu’elle l’inspirait. Le notaire avait l’habitude de lire son journal en déjeunant, de sorte que la conversation s’établissait entre Mme Boyssier et le clerc, d’abord sur les petits incidents de la vie à Fontagnac et les nouvelles du pays. Elle aimait à interroger le jeune homme ; il lui semblait doux d’apprendre quelque chose de lui. Ses réponses, toujours sensées et bien formulées, la remplissaient d’aise. Puis, Damase sortait de ce cercle étroit de la vie de petite ville et abordait des questions plus générales, des sujets plus intéressants. Alors, elle s’élançait avec lui dans un monde de l’esprit qui lui était à peu près inconnu, heureuse de se laisser guider. Damase avait beaucoup lu. Non seulement il avait dévoré tous les livres d’histoire, de littérature, de philosophie de l’étude, mais encore le vieux Latheulade, un jacobin attardé dans ce siècle-là, lui prêtait des livres de toutes sortes, depuis le Compère Mathieu, jusqu’aux Vies des hommes illustres, en passant par Voltaire, Diderot, Condorcet, Rousseau. Damase faisait son profit de tout ; son esprit réfléchi comparait et jugeait ; aussi son horizon intellectuel s’était-il singulièrement étendu. Il y avait, sans doute, beaucoup de lacunes dans ce savoir acquis au hasard et à la hâte, mais Damase travaillait constamment à les combler et suppléait souvent à ce qu’il ignorait avec beaucoup de jugement et de sagacité. Quelquefois, l’entendant parler, M. Boyssier, étonné de cette prompte transformation du petit paysan qu’il avait ramené de Guersac trois ans auparavant, suspendait sa lecture et regardait un instant Damase par-dessus ses lunettes, puis se remettait à son journal en songeant qu’il eût été bien heureux d’avoir un fils pareil.

Mais cette intimité pleine de charme pour la femme du notaire la rendait plus avide et faisait passer dans ses sens ce qui n’avait guère été jusque-là que le rêve de son cœur. L’amour complet, puissant, exclusif, l’envahissait et la faisait soupirer après un autre bonheur. À table, elle s’ingéniait à amener quelque contact avec la main du clerc et recevait comme une commotion électrique, lorsque, par cas fortuit, le bord de sa robe effleurait le pied du jeune homme. La fréquence de ces hasards n’éclairait point Damase, tout neuf en matière d’amour et dont toutes les pensées étaient constamment tournées vers Mlle de La Ralphie. Pourtant, quelquefois, lorsqu’il rencontrait les yeux de sa patronne, il trouvait quelque chose d’étrange et de doux à ce regard alangui qui s’efforçait de pénétrer jusqu’au fond de son cœur.

La nuit, Mme Boyssier écoutait les moindres bruits qui se produisaient dans la chambre de Damase. Brûlée par la fièvre de l’insomnie, elle se retournait et s’agitait sur son lit, troublée par des désirs qu’elle n’osait s’avouer. Cette pauvre femme, jusque-là d’une chasteté qui confinait à la froideur, était obsédée par les visions de l’amour charnel et se désolait, dans son honnêteté native, de ne pouvoir les chasser. Non pas qu’elle eût le ferme propos de renoncer à son amour, mais il lui paraissait moins coupable de céder à l’impulsion de son cœur qu’à celle de ses sens. Par moments, il lui semblait qu’elle mourrait de honte si le jeune homme pénétrait ses secrètes pensées, et, cependant, combien elle lui aurait su gré de deviner la passion qui la dévorait et de lui épargner l’humiliation d’un aveu ! Mais il n’en était rien. Quoique étonné de certaines choses et surpris de la manière d’être de sa patronne avec lui, Damase n’allait pas plus avant et ne faisait pas de ces suppositions avantageuses, assez coutumières aux jeunes hommes. Eût-il connu, d’ailleurs, les sentiments de Mme Boyssier, que sa nature loyale eût répugné à trahir la confiance du notaire.

On était alors au mois de juillet ; c’était la saison des bains. À Fontagnac, les femmes se baignaient ordinairement en pleine traversée de la ville, et, des « ruettes » avoisinant la Vézère, on voyait déboucher, dans l’après-midi, les bourgeoises, les artisanes, vêtues de vieilles robes usées. Elles s’asseyaient dans l’eau jusqu’au cou, et, abritées du soleil par leurs parapluies, réunies par petits groupes formés par les sympathies et les relations sociales, elles jacassaient avec cette loquacité un peu bruyante et que le bain froid développe chez les femmes. Du haut du pont, les flâneurs contemplaient tranquillement ces parapluies ouverts sur la rivière, de dessous lesquels partaient quelquefois des fusées de rire ; et, à la sortie de l’eau ils faisaient des remarques et des comparaisons sur les formes que les robes mouillées accusaient hardiment.

Les hommes, eux, se baignaient un peu en amont de la ville, en pleine eau, dans un endroit où la rive était bordée d’un petit bois qui donnait de l’ombre, et où la berge rocheuse, assez élevée, permettait aux amateurs de piquer leur tête. Les gens de loisir allaient au bain vers quatre heures de l’après-midi ; mais ceux qui avaient des occupations s’y rendaient le soir, tard, ou de grand matin. En ces temps de simplicité, le vulgaire caleçon était inconnu des baigneurs, sauf de ceux de quatre heures, et la municipalité de Fontagnac professait, à cet endroit, une tolérance justifiée par la distance du lieu et les heures de la baignade. Aujourd’hui, il n’en va pas de même, il faut un caleçon à toute heure, et, bientôt, il faudra un maillot : ainsi va ce qu’on est convenu d’appeler le progrès.

Un matin, à l’aube, Mme Boyssier entendant Damase se lever et sortir de sa chambre, sauta de son lit et courut à la fenêtre d’où elle aperçut le clerc se diriger vers le Bois-Comtal. Le sang afflua soudain à ses tempes, et, les yeux attachés sur le massif de verdure qui laissait vaguement entrevoir le sous-bois, par une trouée, elle attendit. Mais, en raison de l’éloignement et de l’ombre des arbres, elle ne distingua rien. Toute la journée, elle resta muette, presque farouche, sous la morsure d’un désir grandissant. Damase s’étant absenté un moment, elle alla fouiller dans les tiroirs de l’étude et finit par y trouver une vieille longue-vue qu’elle emporta furtivement dans sa chambre.

Le lendemain, Damase n’alla pas au bain et Mme Boyssier fut, toute la journée, elle si douce et si bonne, d’une humeur affreuse, et bouscula de paroles la vieille Toinon, tout étonnée de cet orage subit. Elle en voulait presque au jeune homme de sa déception. À table elle parla peu, ne mangea guère, trouva tout mauvais et finit par s’attirer cette question de son mari :

— Qu’as-tu donc aujourd’hui, Olympe ?

Elle fut honteuse de son humeur et s’excusa sur la migraine qui est bonne personne et ne donne pas de démentis aux femmes.

Le surlendemain, lorsque Damase sortit de grand matin, elle l’épia, cachée derrière les contrevents entrebâillés. Lorsque le clerc entra dans le Bois-Comtal, elle voulut mettre la lunette au point et s’aperçut alors qu’il y manquait un verre, cassé. Dans la colère que lui causa cette déconvenue, elle jeta violemment l’instrument sur le plancher avec ce juron innocent dont se servaient les dames de Fontagnac pour évaporer leur impatience : « Sucre ! », puis reporta ses yeux sur les frondaisons qui lui cachaient ce corps qu’elle brûlait de voir. Elle attendit là, anxieuse, inquiète, impatiente, espérant l’apercevoir dans une percée du feuillage. Mais, malgré l’acuité de son regard avide, elle ne vit rien. Alors, son ardente convoitise fit surgir en imagination, devant ses yeux, l’image de celui qu’elle aimait. Il lui semblait le voir, sous la voûte ombreuse, se reposant au sortir de l’eau, debout, les bras croisés, beau, tranquille, radieux comme un jeune dieu de marbre ; comme l’Apollon qu’elle avait vu au musée du Louvre, lors de son voyage de noces, et dont la nudité l’avait si fort scandalisée jadis. La violence de son désir lui donnait l’illusion d’une vision effective. Elle avait perdu la notion des choses visibles et restait accoudée à la fenêtre, immobile, en adoration, et comme hypnotisée par cette contemplation intérieure de la Beauté. Cela dura un long moment, après quoi Damase, rhabillé, sortit du bois et revint vers Fontagnac, son chapeau à la main, pour laisser sécher ses cheveux humides.

De ce jour, elle ne lutta plus. Ses scrupules religieux s’évanouirent, ses craintes mondaines disparurent, sa conscience d’épouse devint sourde ; elle fut adultère d’intention. À la tendresse de cœur qu’elle ressentait depuis longtemps pour Damase, s’ajoutaient les âpres convoitises de la chair, surexcitées jusqu’à la souffrance. Elle n’eut plus qu’une pensée : étreindre contre sa poitrine, enserrer dans ses bras ce corps qu’elle n’avait pas vu et que, cependant, il lui semblait toujours avoir devant les yeux dans sa troublante beauté. Le jour, elle se jetait sur un canapé, fiévreuse, et rêvait. La nuit, tourmentée par l’insomnie, elle songeait au moyen de réaliser les rêves qui la hantaient. Il n’y avait que l’escalier à monter. Son mari ronflait à l’autre bout du corridor, la vieille Toinon était sourde, le petit domestique dormait dans la mansarde, au-dessus de l’écurie ; que risquait-elle ? Mais, quelquefois, dans une accalmie de la passion, sa vie sans reproche se dressait devant elle et cela l’effrayait. Des remords anticipés venaient l’assaillir et la torturaient cruellement. Quoi ! elle en était venue là, elle si pieuse, si chaste jusqu’à présent ! Et si Damase la repoussait ? Alors, le rouge de la honte au front et comme affolée, la malheureuse femme pleurait, sanglotait sous ses draps et s’endormait au matin, brisée par la fatigue et les émotions. Sa figure portait la trace de son état : ses yeux cernés brillaient d’un éclat fiévreux ; sa physionomie, douce d’habitude, maintenant dure et sombre, prenait parfois des expressions violentes où se reflétaient les désirs qui l’assaillaient. Chaque jour elle s’essayait, — timidement, car ses pensées seules étaient hardies, — à éclairer Damase sur ses sentiments. Elle ne demandait pas grand’chose, non pas une parole, non pas un signe ; elle eût été heureuse à moins : ah ! si, par son attitude seulement, il eût marqué qu’il avait pitié de son martyre !

Le jeune homme, quelque inexpérimenté qu’il fût, finit bien par discerner que Mme Boyssier avait pour lui des sentiments qui n’étaient pas seulement ceux d’une bienveillance affectueuse ; mais, de là, à supposer qu’elle l’aimait d’amour, qu’elle le désirait ardemment et se désolait de sa réserve respectueuse, il y avait loin. Il était trop jeune et trop innocent pour comprendre la violence de la crise qui saisissait la pauvre femme, à ce moment où, prête à entrer dans le déclin de la vie, elle s’apercevait qu’elle n’avait jamais aimé : désespérante pensée rendue plus amère encore par le tardif éveil de ses sens inertes jusqu’alors. Cela pouvait durer longtemps ainsi ; elle le comprit et se résigna dans le secret de son cœur à faire toutes les avances. Mais, de lui avouer sa passion, de vive voix, en plein jour, la honte la retenait. Chaque jour, elle se disait : « cette nuit ! » Mais, la nuit venue, effrayée par l’énormité de l’action qu’elle méditait, elle hésitait, atermoyait, et, vaincue par l’émotion, en différait l’exécution. Elle alla une fois jusqu’à la porte, mais, au moment de sortir de sa chambre, sa vie sans tache lui apparut comme dans un éclair ; elle s’arrêta, et, tombant à genoux, se mit à pleurer.

Par moments, elle craignait de devenir folle. Il lui venait des idées incohérentes et des pensées perverses qui l’effrayaient. Elle songeait que si son mari mourait, elle pourrait s’enfuir au loin avec Damase, et, alors, de sinistres rêveries la prenaient. Que fallait-il pour cela ? Oh ! peu de chose ! Que la Toinon se trompât seulement, un matin que M. Boyssier déjeunait seul et mit dans l’omelette de la ciguë au lieu de persil…

Puis, Mme Boyssier tomba dans une tristesse muette et résignée. Elle regrettait, la pauvre honnête femme, de n’être pas une de ces déhontées que rien n’arrête. « Si j’étais comme Mme Laugerie, pensa-t-elle, je serais heureuse. » À force de rêver à sa situation, elle en vint à se dire que si elle n’avait pas le courage d’aller s’offrir elle-même, en personne, sous le regard de Damase dont elle avait honte par avance, elle pouvait écrire… Comment n’y avait-elle pas pensé plus tôt ! Et, dans la journée, elle écrivit sur un papier : « Aime qui t’aime ! »

Son dessein était de mettre ce billet dans la chambre du clerc ; mais, au dernier moment, elle eut honte aussi de cette provocation directe. Ce renversement de rôles, qu’elle avait d’abord accepté en principe, lui répugnait maintenant qu’il s’agissait de passer à l’acte. Et puis, elle espérait toujours que Damase verrait qu’elle l’aimait, et qu’il aurait pitié de son tourment.

Lui, maintenant, connaissait bien la vérité, mais il en était sincèrement peiné. Il avait pour Mme Boyssier une vive reconnaissance, une affection respectueuse, très éloignée de l’amour, et il déplorait de lui avoir inspiré cette passion. Il avait bien pitié d’elle, mais point comme elle l’eût voulu. Les sentiments que depuis longtemps il avait voués en secret à Mlle de La Ralphie remplissaient son cœur où il lui semblait qu’il n’y eût plus de place pour un autre amour. Et puis, il lui eût souverainement. répugné de trahir la confiance de son patron et de la reconnaître en le déshonorant. Dans la situation difficile où il était placé, Damase prit le parti de feindre de tout ignorer, et son attitude resta la même à l’endroit de Mme Boyssier.

La pauvre femme patienta encore quelque temps, anxieuse, attendant une bonne parole, un signe, un regard d’intelligence. Mais lorsqu’elle fut bien convaincue que Damase refusait de se prêter à l’amour qui la tenaillait, elle s’imagina qu’il avait une maîtresse. Cette idée la fit beaucoup souffrir d’abord, puis, peu à peu, elle en vint par la pensée à consentir à un partage avec cette rivale supposée. Elle eût été heureuse si Damase avait voulu se laisser adorer à deux genoux, sans obligation de réciprocité. Mais il feignait toujours d’ignorer la passion qui la tourmentait, et cela achevait de la désespérer. Elle pensa au suicide, mais ses sentiments religieux la retinrent. Elle eût commis un sacrilège pour posséder Damase, parce que, quoique sincère, elle entrevoyait peut-être inconsciemment l’absolution future, mais la damnation certaine sans le bonheur préalable la faisait reculer.

Sa santé souffrait de ces agitations. Elle ne mangeait guère et passait ses journées dans sa chambre, étendue sur un canapé, rongée par d’ardentes convoitises. Sa figure pâlie avait pris l’expression amère d’une victime du Destin, et ses yeux, aux paupières meurtries, brûlaient du feu de la fièvre qui la tenait. Quelquefois, prise d’un problématique espoir, elle descendait à l’heure du dîner et Damase avait presque des remords en voyant sa figure ravagée et en rencontrant son regard alangui qui lui reprochait sa cruauté. Il se sentait pris de compassion pour la pauvre femme, mais il dissimulait pour ne pas l’induire en une trompeuse espérance et s’en tenait à quelques banales paroles. Alors, déçue, au milieu du repas elle remontait chez elle.

Si cette situation eût continué, elle fût devenue malade sérieusement. Mais, une nuit, tandis qu’elle était couchée sur son lit en désordre, fiévreuse, malade d’amour, il lui sembla ouïr marcher dans la chambre de Damase. Aussitôt, elle sauta sur le tapis, et, sans se donner le temps de la réflexion, alla vers la porte, l’ouvrit délibérément et monta les premières marches de l’escalier avec décision. Mais, à mesure qu’elle montait, ses terreurs la reprenaient, la honte de son action l’envahissait, les jambes lui manquaient. Arrivée au palier elle s’assit sur la dernière marche et resta là haletante, affaissée, ses pieds nus sur les dalles froides. En songeant qu’entre elle et la vision du Bois-Comtal il n’y avait qu’une porte, elle soupirait et gémissait, de sorte que Damase oyant quelque bruit vint à la porte et la trouva tout en larmes.

Ce fut, pendant quelques mois, pour Mme Boyssier, une vie heureuse et pleine. Les remords qu’elle éprouva d’abord disparurent, apaisés par le bonheur. La fougue des sens de son jeune amant la ravissait et son propre amour, sans cesse avivé par le plaisir, grandissait, insatiable dans sa plénitude. Cette situation était si nouvelle pour elle, qui n’avait jamais connu ni l’amour ni le plaisir, qu’elle sentait tout son être comme doublé par un puissant afflux de vie. Heureuse, elle était revenue à sa douceur habituelle, à sa bonté native ; elle éprouvait le besoin d’effacer, par de bonnes paroles à la Toinon, ses brusqueries passées ; de réparer, par des attentions constantes pour son mari, les torts quelle avait envers lui. Sa générosité naturelle et sa charité pour les pauvres s’exerçaient avec plus d’activité qu’autrefois. La morale réprouvait ses sentiments, mais tous ceux qui l’approchaient en bénéficiaient ; heureuse, elle eût voulu voir tout le monde heureux autour d’elle.

Damase, enivré par son initiation à l’amour, éprouvait encore un sentiment de fierté juvénile en songeant qu’il donnait le bonheur à cette charmante femme. Parfois, cependant, au milieu de ses ravissements intérieurs, quoique aussi peu coupable que possible, il ressentait, en songeant à sa conduite envers son patron, un remords sourd et lancinant, quelque chose comme une épine au profond de la chair. La passion ne pouvait étouffer ce remords, car il n’éprouvait pas cet amour puissant et exclusif qui possédait Mme Boyssier. ; un sentiment antérieur s’y opposait ; il l’aimait par réciprocité et il lui était reconnaissant de son affection passionnée et de sa tendresse de cœur. À l’âge de Mme Boyssier, l’amour d’une femme pour un tout jeune homme se résigne assez souvent à l’inéquivalence comme à une préparation à l’oubli futur qui est dans la nature des choses. Aux environs de la crise climatérique, le bonheur n’est pas d’être aimée, mais d’aimer ; aussi, Mme Boyssier était-elle pleinement heureuse.

Cela dura ainsi jusqu’à la Toussaint. Chaque année, à cette époque, Mme Boyssier communiait ; mais, cette année-là ; arrivée à la surveille de la fête, brusquement tirée de ses plaisirs coupables, elle se trouvait enfermée dans ce dilemme : aller se confesser en cachant tous ses péchés ou renoncer à la communion. Révéler le secret de son amour à l’abbé Turnac, à ce prêtre hypocrite et rusé ? « Plutôt la mort ! » pensait-elle. Le tromper et communier en état de péché mortel ? La pauvre femme était trop croyante pour cela. Renoncer à la communion ? Mais qu’allaient dire toutes les bonnes langues de Fontagnac ? Dans cette extrémité, elle se mit au lit et fit appeler le docteur Bernadet.

Après avoir tâté le pouls de la prétendue malade et s’être fait montrer une petite langue rose et pointue qui faisait penser à toute autre chose qu’à des drogues, le docteur, influencé par la fatigue des traits, n’osa pourtant se prononcer tout d’abord. « Il y avait, dit-il, des symptômes graves… », et il hochait la tête, « graves, mais insuffisamment prononcés ». Le lendemain, il diagnostiqua une fièvre maligne… compliquée de troubles de l’âge… et prescrivit divers remèdes et potions que la pseudo-malade jeta furtivement dans la cheminée. Grâce à ce bonhomme un peu crédule, le stratagème de Mme Boyssier réussit, mais il lui en coûta quelques jours de lit, après lesquels le docteur Bernadet lui permit de se lever et alla par la ville se donner le mérite de l’avoir sauvée d’une maladie grave… très grave…

Quels rires joyeux étouffés dans la poitrine de Damase, lorsque délivrée de la Faculté ainsi que des soins de la vieille Toinon, elle reprit ses ascensions nocturnes ! Elle redevenait enfant et espiègle en singeant, entre deux baisers, la gravité professionnelle du vieux docteur.

Ce fut deux mois de répit ; mais les fêtes de Noël approchaient, comment faire ? Il ne fallait pas penser à renouveler cette comédie, et les perplexités de Mme Boyssier recommencèrent. Ne pas faire ses dévotions, c’était avouer clairement son indignité, laisser deviner son secret ; et alors, quel scandale à Fontagnac ! Elle eût accepté, quant à elle, le mépris de ses concitoyens, mais elle craignait que ces bruits de ville n’arrivassent jusqu’à son mari.

Au milieu de ses angoissantes pensées, elle vint à songer au vieil archiprêtre Toussaint. Lui, si bon, si charitable, si miséricordieux pour les faibles, lui qui l’avait vue tant de fois tout enfant chez son père, il la tirerait de ce pas difficile, et elle reprit un peu de courage.

Ayant pris sa résolution, Mme Boyssier sortit dans l’après-midi et se dirigea vers la maison curiale.

— M. l’archiprêtre est là, n’est-ce pas ? dit-elle en patois à la vieille Janou, en montrant la porte de la chambre.

— Oui bien, répondit la servante ; le pauvre homme n’est pas capable d’aller courir… surtout avec cette neige.

Mme Boyssier frappa, puis entra. Le vieil archiprêtre, alors âgé de près de quatre-vingts ans, était assis au coin du foyer, dans un fauteuil de paille garni d’un coussin de plume et recouvert d’une housse d’étoffe à ramages d’un vert un peu fané. Un bonnet de soie noire, sous lequel passaient des mèches blanches, couvrait sa tête. Il était vêtu d’une sorte de houppelande brune dans laquelle flottait son corps frêle, et ses jambes étaient couvertes d’une vieille couverture de Catalogne. En voyant ouvrir la porte, le vieillard tourna la tête, mouvement faiblement imité par son carlin « Finaud », qui, fatigué par cet effort, replaça son museau noir et camus sur ses pattes allongées.

— Hé ! c’est toi Pimpette ! dit-il en patois, en lui donnant son petit nom d’enfance, prends une chaise et mets-toi là.

« Et quel bon vent t’amène par ce mauvais temps ? » fit-il après les demandes sur le « portage », lorsqu’elle fut assise.

— J’ai bien des choses à vous dire ! fit-elle tristement.

— Diantre ! et qu’y a-t-il donc ?

— Je viens me confesser, dit-elle.

— Et pourquoi ne vas-tu pas trouver l’abbé, comme de coutume ?

— Me confesser à M. Turnac ? Oh ! non, jamais !

Il la regarda :

— C’est donc bien grave ?

— Oui ! gémit-elle en se jetant à genoux près du vieux prêtre, les mains jointes sur le bras du fauteuil.

Il comprit.

— Allons donc, Pimpette ! fit-il, remets-toi sur ta chaise et dis-moi ce qui te chagrine. Je te connais depuis que je t’ai baptisée, et si tu as fauté, ce n’est point par malice, mais par faiblesse.

Alors, encouragée, elle se rassit et commença par le récit de sa vie depuis sa jeunesse. Elle raconta sa première inclination contrariée par ses parents ; son mariage sans amour avec M. Boyssier qui avait plus de deux fois son âge ; son union stérile ; son existence s’écoulant tristement pendant vingt ans à côté de ce mari indifférent qu’elle s’efforçait inutilement d’aimer par devoir religieux.

— Ah ! s’écria-t-elle, si mon pauvre père m’avait mariée avec celui que j’aimais, je serais restée honnête, le péché ne serait pas entré dans mon cœur !

Le vieux prêtre hocha la tête dubitativement pendant qu’elle continuait.

Oh ! non, si j’avais eu un mari qui m’aimât, je ne serais pas tombée ; et si j’avais eu des enfants ! Oh ! des enfants m’auraient gardée du mal ! Mais, toujours seule, sans affection, sans soutien, avec un vieux mari au cœur sec, plein de manies et occupé surtout de ses cailloux. J’ai succombé !

Et elle se reprit à pleurer.

L’archiprêtre écoutait, pensif. Cette petite Pimpette, bonne, douce, mais simple et naïve comme à quinze ans, elle avait pourtant la ruse, avant d’en venir à son aveu, d’exposer toutes les circonstances qui pouvaient atténuer sa faute ; et elle le faisait avec une habileté ingénue et s’exprimait avec une facilité et une abondance qui ne lui étaient pas ordinaires. « Comme l’amour lui a donné des idées et délié la langue ! » pensait-il. Et il se prenait à la plaindre, en vérité, et se disait que ce qu’il y avait d’étonnant dans tout ceci, ce n’était pas qu’elle eût péché, mais qu’elle ne fût pas tombée plus tôt.

Et puis, elle en vint à s’accuser de son amour pour Damase et comment cela lui était venu. D’abord, un intérêt mêlé de pitié pour cet orphelin adolescent ; ensuite, un sentiment plus tendre ; puis un amour profond qui s’était emparé d’elle ; et, enfin, une passion violente, exclusive, affolée qui l’avait envahie tout entière, esprit, cœur et sens, et à laquelle elle n’avait pu résister… Et, dans un naïf mouvement d’amour et d’orgueil féminin, elle ajouta :

— Mais quelle femme, à ma place, n’eût fait comme moi ? Il est si beau !

Et, disant cela, ses yeux, tournés vers le vieillard, flambaient de toutes les joies remémorées de l’amour terrestre.

Le vieux cœur racorni de l’archiprêtre se réchauffa un instant à cette flamme, et peut-être quelque souvenir de sa jeunesse apparut-il à son esprit, car il resta un instant silencieux.

— Ma pauvre Pimpette, dit-il en se reprenant, tu as péché, et bien gravement. Je comprends que ta vie n’a pas été telle qu’une femme est en droit de l’espérer. Il en est souvent ainsi dans une société où les questions d’argent et de position priment les indications de la nature, du bon sens et les inclinations de la jeunesse. Mais si les circonstances expliquent cette malheureuse faute et l’excusent dans quelque mesure, elles ne l’innocentent point, et surtout ne t’autorisent pas à y persister, comme tu as fait jusqu’ici. Il te faudrait faire en sorte de n’avoir plus l’occasion de pécher… Comment comptes-tu t’y prendre ? Ce sera difficile si ce jeune homme reste chez toi.

— Pourtant, dit-elle, mon mari se repose sur lui maintenant du travail de l’étude… Je ne puis lui dire de le renvoyer ; il me demanderait pourquoi. Et puis, s’il partait ainsi brusquement de la maison, ce serait comme un aveu public qui nous déshonorerait, mon mari et moi, car on en chuchote déjà. Mais, donnez-moi le temps d’y songer. Je ne puis pas vous promettre de ne plus penser à lui, tout de suite, ce serait impossible… Mais je vous promets de tout mon cœur de renoncer au péché, de fuir toutes les occasions d’y retomber, d’éviter toutes les circonstances qui pourraient m’y ramener… Je vous supplie, en grâce, de me donner l’absolution ! Je n’ai pas communié à la Toussaint ; si je ne communie pas à la Noël, moi qui n’ai jamais manqué une fête, autant avouer mes péchés publiquement. S’il n’y avait que moi, j’accepterais cette humiliation comme une pénitence, mais cela retomberait sur mon mari… Je suis sûre, continua-t-elle, que la sainte communion me donnera la force de résister à la tentation… Donnez-moi l’absolution, répéta-t-elle, exaltée et très sincère ; je vous promets que je ne faillirai plus !

Tandis qu’elle parlait ainsi, les mains jointes, inclinée vers lui, le vieux prêtre hocha encore la tête :

— Ma fille, dit-il, je n’ai pas le droit d’être plus sévère que Notre-Seigneur Jésus-Christ ; je t’absous et je te dis comme lui : « Va en paix et ne pèche plus ! »