Madame Roland (Clemenceau-Jacquemaire)/04

Librairie Plon (p. 55-107).


CHAPITRE IV

LA RÉVOLUTION
(1789-1793)


« En nous faisant naître à l’époque de la liberté naissante, le sort nous a placés comme les enfants perdus de l’armée qui doit combattre pour elle et la faire triompher ; c’est à nous de bien faire notre tâche et de préparer ainsi le bonheur des générations futures. »

(Mme Roland. Lettre à Bancal des Issarts, 18 avril 1790.)


À la fin du printemps de 1789, Roland tomba gravement malade. Le travail en commun au Dictionnaire des Manufactures fut interrompu. Interrompue la lecture de Milton et du Tasse dans le texte original. Presque nulle la correspondance avec Lanthenas et Bosc qui ne reçoivent plus que des billets haletants. Mme de Sévigné avait mal à la poitrine de sa fille, Mme Roland écrit :

Nous avons ensemble fluxion de poitrine et fièvre bilieuse putride. Je savoure à longs traits la perte de ce que j’ai de plus cher au monde ; et, le sourire sur les lèvres, la mort dans mon cœur, je donne tout le jour des espérances que je n’ai plus. Plaignez-moi. Pleurez pour moi, car bientôt ma douleur ne connaîtra plus les larmes.

Au début de l’année, le ménage s’était décidément brouillé avec le chanoine Dominique qui exécrait les idées nouvelles.

Mon beau-frère, écrit Mme Roland, est plus prêtre, plus despote, plus fanatique et plus entêté qu’aucun des prêtres que vous ayez entendus ; aussi, suis-je bien persuadée qu’en haine de nos principes il nous fera peut-être le plus de mal qu’il pourra.

Le ménage avait donc quitté Villefranche pour le petit appartement de la rue de la Charité à Lyon et, depuis que Roland était malade, Eudora était pensionnaire chez un pasteur protestant.


On ne savait quelle allégresse circulait alors dans le sang français, au seul nom de la Liberté.

La convocation des États généraux avait animé des espérances mal définies mais radieuses. D’un bout à l’autre du pays, dans les bourgades et dans les villes, le Tiers s’assemblait, se consultait, composait des pétitions, se préparait consciencieusement à remplir sa charge avec honneur. Les lois contre la Presse étaient inflexibles : des blâmes téméraires contre le régime n’en circulaient pas moins dans d’innombrables écrits que l’on se passait de mains en mains. L’esprit d’examen était entré dans toutes les têtes et n’en devait plus sortir.

Mme Roland, tandis qu’elle mouille des compresses ou change des draps pour rafraîchir le fiévreux, Mme Roland, tandis qu’elle veille, éprouve une sorte d’ivresse civique. L’amour de la justice, l’ardeur de contribuer au progrès du genre humain se mêlent dans sa pensée à l’espoir de sauver le malade. Les dédains de la cour à l’égard des États généraux la font trembler. Ce costume uniforme imposé au Tiers-État, face aux dorures de la noblesse, cette attente sous la pluie devant une porte basse, cette réception méprisante de Louis XVI, ce ton de menace pour ordonner les « délibérations en chambres séparées », la voix tonitruante de Mirabeau, la fière réponse du président Bailly, autant de chocs électriques qui la traversent. Le jour approche où, à Kœnigsberg, le vieux Kant, qui depuis soixante ans est sorti à la même heure du jour, pendant le même nombre de minutes pour accomplir la même promenade, va changer de route et aller vers l’Ouest, au-devant des nouvelles de France. Coup sur coup les événements vont se précipiter.

Les nouvelles les plus extraordinaires arrivent de Paris.

Necker est renvoyé par le roi, la Bastille enlevée par le peuple ; La Fayette, le héros d’Amérique, commande une Garde Nationale ; le roi se rallie à la Révolution et prend des mains du Maire de Paris la cocarde aux trois couleurs ; la reine et la cour conspirent contre la Nation ; Necker est rappelé, les princes se sauvent à l’étranger. Soudain, les lettres ne passent plus.

Bosc, resté sans nouvelles de Lyon, reçoit enfin quelques lignes du 26 juillet. Roland est sauvé, mais Mme Roland n’a plus un mot pour ses propres affaires : « Quel est le traître qui en a d’autres aujourd’hui que celles de la nation ? » s’écrie-t-elle.

Bientôt, avec un emportement insolite et dans des termes qui ne se retrouveront à aucun moment sous sa plume, elle va reprocher à Bosc trop de mollesse et de puérilité :

Il est vrai que je vous ai écrit des choses plus vigoureuses que vous n’en avez faites… Vous n’êtes que des enfants. Votre enthousiasme est un feu de paille et, si l’Assemblée nationale ne fait pas le procès de deux têtes illustres ou que de généreux Décius ne les abattent, vous êtes tous f…

Le pays lyonnais est agité de remous violents et contraires. Tandis que la bourgeoisie d’une municipalité écrit une adresse au roi pour réclamer un « exemple terrible » contre les ennemis qui osent le braver, une sorte de Jacquerie éclate dans les campagnes. Des châteaux sont brûlés et des bandes de brigands terrorisent les villages. Roland est convalescent mais il a quatre frères. Une seconde fois Mme Roland se fait l’homme de la famille. Toute seule elle part à cheval pour défendre le Clos qu’elle trouve d’ailleurs fort calme. Il y avait une bonne part d’imagination et de contagion nerveuse dans la grande peur des paysans.


Les sublimes paroles que l’abbé Fauchet prononce au lendemain du 4 août[1] arrivent jusqu’aux Roland :

Qu’ils ont fait de mal au monde les faux interprètes des divins oracles !… Ils ont consacré le despotisme, ils ont rendu Dieu complice des tyrans…

Que dit l’Évangile ? « Il vous faudra paraître devant les Rois, ils vous commanderont l’injustice et vous leur résisterez jusqu’à la mort, etc… »

Cette pensée, cette éloquence, devaient frapper Mme Roland au milieu du cœur. Du fond de sa province, on la sent frémir à la voix de ce chrétien. Mais il y en avait d’autres. Avec le clergé la lutte est ouverte. Une voix retentit : « Les biens de l’Église appartiennent à la Nation. » Qui a prononcé ce mot hardi ?

C’est un inconnu au visage ardent et réfléchi, un jeune amant de la liberté. Évreux l’a envoyé aux États Généraux. Pour la première fois, Mme Roland entend prononcer ce nom : François Buzot.

Roland écrit à Bosc et juge les événements. Il demande des nouvelles. Va-t-on instruire le procès de la reine et des frères du roi ? « La fougue, l’impétuosité… le peu de tenue en tout finiront par tout perdre… tant qu’on n’abattra pas de têtes, sans réserve du rang ni du nombre… Plus elles sont élevées, plus elles sont dangereuses. » Et peu après, Mme Roland écrit de son côté des lignes pleines de rudesse, où il y a peut-être un écho de la colère qui l’avait saisie après le banquet des Gardes du Corps, lorsque la reine avait paru avec son fils dans les bras :

Les Français sont aisés à gagner par les belles apparences de leurs maîtres, dit-elle, et je suis persuadée que la moitié de l’Assemblée a été assez bête pour s’attendrir à la vue d’Antoinette lui recommandant son fils. Morbleu ! c’est bien d’un enfant qu’il s’agit ! C’est du salut de vingt millions d’hommes. Tout est perdu si l’on n’y prend garde !

On ne danse plus au Clos après les vendanges de 1789. L’aimable chanoine Bimont vient de mourir à Vincennes et le curé de Longpont, atteint de la pierre, est sur le point de succomber à ses souffrances. Roland est mal rétabli et la pensée de la « rustique châtelaine » est toute aux affaires publiques. Le ton de sa correspondance monte dès cette époque à un point de véhémence et de résolution qui ne se démentira plus.

Il faudrait pouvoir citer ici la lettre étonnante datée du « 6 ou 7 octobre ». On y trouverait, non seulement un plan complet des actes que l’Assemblée aurait dû « exécuter sans aucun retard », mais encore cette idée qu’il faudrait enlever l’Assemblée à Versailles et l’établir à Paris pour la sauver d’un coup de force militaire. Et cela était écrit au moment même où le peuple de Paris ramenait, pour les mettre sous sa propre sauvegarde, « le boulanger, la boulangère et le petit mitron » avec l’Assemblée, qui s’était déclarée, par décret, « inséparable du roi ».

Mme Roland prend dès lors un ton de chef et d’inspiratrice. La pensée est réfléchie, la phrase brève, la respiration courte. Déjà elle se demande quels sont les meilleurs moyens d’éclairer le peuple et remue dans sa tête les questions de propagande révolutionnaire auxquelles elle consacrera plus tard tant de travail. Elle recommande de faire jouer dans les théâtres certaines pièces de Corneille[2], des tragédies de Voltaire, mais surtout de supprimer avec grand soin dans les petits théâtres « ce qui maintient ou inspire la mollesse, les mauvaises mœurs ou l’esclavage ». Elle termine ses lettres non plus avec des mots d’amitié, mais en des termes virils : « Ceux qui ne peuvent que réfléchir doivent répandre leurs idées. Faites passer une copie des présentes au comité des électeurs… »

Si elle prévoit les événements, elle juge aussi les hommes avec une perspicacité surprenante. Voyez comment, de son Beaujolais, avec des moyens d’information bien réduits, elle parle de Mirabeau, Mirabeau qui rêvera du rôle d’arbitre entre la Révolution et la Monarchie, Mirabeau qui croira pouvoir mettre la reine sous sa domination :

Ce Mirabeau est un génie que j’admire et que je crains ; il a soutenu, dans deux circonstances, de si mauvais principes par de si mauvaises raisons que, depuis cette époque, il m’inspire de la méfiance. Voyez son avis sur le veto principalement.

Sept mois plus tard Mirabeau traitait avec la cour.

Peu après, elle émet dans une lettre à Bancal la première conception du camp de Paris que Servan fera adopter en juin 1792. En août 1790, elle plaide ardemment pour la liberté de la presse, la liberté indéfinie, et la loi ne sera votée qu’en avril 1796.


Roland, revenu à la santé, ne restait pas inactif et, en mars 1790, s’était fait élire membre du Conseil Général de la Commune. Roland trouvait-il que sa femme écrivait mieux que lui dont le style était curieusement obscur et rocailleux ? C’est probable. Ce qui est certain, c’est qu’à partir de cette époque, ce fut elle qui rédigea toutes les pièces rendues publiques signées du nom de Roland. Mais tout démontre qu’elle ne chercha jamais à pousser son mari au second plan. Loin de là, c’est avec la spontanéité la plus naturelle qu’elle le met toujours en avant, proclame l’amour qu’elle lui porte et la soumission qu’elle lui doit, loue en toute occasion sa « rigide probité », l’« austérité de ses mœurs », l’« inflexibilité de son caractère », son « âpreté à combattre les abus ». L’indépendance, le désintéressement sont les lois du ménage. Par application d’un système qu’elle pousse aux extrémités, elle ne s’embarrasse, à la lettre, d’aucune considération dans la voie où elle s’est librement engagée pour la recherche du juste et du vrai. Nous verrons qu’elle ne fléchira pas.


Des émeutes avaient éclaté à Lyon après la suppression des octrois prêchée par Roland.

La voix publique accusait celui-ci de fomenter l’insurrection et « débitait mille atrocités sur son compte ». À Villefranche, son domestique était arrêté dans les rues et « interrogé s’ils n’ont pas peur d’être pris ». Mme Roland est accusée d’avoir visité tous les galetas de Lyon et répandu de l’argent chez les malheureux pour les engager à la révolte. Au vrai elle vit d’une manière si retirée que personne ne la connaît et, quant à Roland, « beaucoup de gens le prennent pour un abbé, soit à cause de son costume, soit pour sa mine discrète ». Mme Roland empêche son mari de tenir tête à ce mouvement hostile en lui faisant observer que, s’il est glorieux de mourir pour la patrie, « ce n’est pas au réverbère » et, « comme l’usage ne s’est pas encore introduit de lanterner les femmes, c’est elle qui ira à Lyon, car elle est décidée à voir les choses de près ».

Par Lanthenas qui était à Paris et qui, dès le premier moment s’était mêlé, ainsi que Bosc, au parti révolutionnaire, les Roland s’étaient fait des relations qui devaient exercer une grave influence sur leur destin. Ils avaient correspondu avec Camille Desmoulins et publié dans son journal un article sur les événements de Lyon. Mais c’est surtout Brissot qui devait jouer un rôle décisif dans leur carrière.

Honnête homme, Brissot vécut et mourut pauvre. Les trois chemises que sa femme faisait sécher à la fenêtre du grenier de Saint-Cloud lui composent un décor sans lequel on ne saurait plus l’imaginer. Admirateur de Franklin et de Washington, il avait fondé le Patriote français, qui parut pour la première fois le 28 juillet 1789. Sous le titre il avait inscrit en épigraphe : « Une gazette libre est une sentinelle avancée qui veille sans cesse pour le peuple. »

Cette feuille ne tarda pas à prendre de la place et à exercer de l’influence. Bosc et Lanthenas venaient souvent voir Brissot. Ils lui montraient ce qui concernait l’intérêt général dans les lettres de Mme Roland, et Brissot en intercalait des passages entiers dans ses propres écrits. Peu à peu Mme Roland, avec un goût prononcé et une profonde ferveur, se mit à composer ses lettres en forme d’articles. Brissot les recevait et les publiait en bonne place.

Par Bosc, par Brissot, par Creuzé-Latouche, les Roland entrèrent aussi en correspondance avec Henri Bancal des Issarts, qui avait quitté, quelques années plus tôt, son pays d’Auvergne pour être notaire à Paris, mais qui venait de s’apercevoir qu’il n’avait aucun penchant pour son état. En conséquence, il avait vendu son étude et était entré de plain-pied dans le mouvement révolutionnaire. Il avait été l’un des premiers membres de la Société des Amis des Noirs, fondée par Brissot contre l’esclavage, et ne manquait pas une des promenades philosophiques que Bosc menait le dimanche, tout en herborisant, à travers la forêt de Montmorency.

Ces hommes, profondément imprégnés des idées de Jean-Jacques, agitaient alors un grand projet. Ils rêvaient d’acheter un des vastes domaines ecclésiastiques qui allaient être vendus à titre de « Bien national », et d’y fonder une « Société agricole ou d’amis », dont nous avons le plan, écrit tout entier de la main de Brissot. Ils auraient vécu là comme les bergers en Arcadie, « philosophant, répandant les lumières » et cultivant leurs champs d’après les principes américains dont Saint-John de Crèvecœur venait de faire la dernière mode de Paris.

Lanthenas pensa que Bancal, qui était riche, serait une bonne recrue pour la future Société et communiqua son idée aux Roland.

C’est ainsi que la correspondance s’engagea entre Mme Roland et Bancal qui avait fixé son centre d’action à Clermont-Ferrand. Invité à venir au Clos, il jugea que cette offre s’accordait avec son projet de parcourir les provinces comme un apôtre de la Liberté, en prêchant le nouvel évangile.

Au Clos, l’ami de Bosc et de Lanthenas était attendu avec impatience.

Un penchant mutuel les conduisit rapidement Mme Roland et lui à une douce familiarité. Dans les longues promenades où ils goûtaient le plaisir délicieux de se reconnaître des âmes fraternelles, ils ne parlaient pas seulement du progrès des idées révolutionnaires, ils s’attendrissaient devant les spectacles de la nature, ils faisaient des rêves :

Les bons esprits, disait la jeune femme, devraient se réunir pour arrêter le plan de la législature actuelle. À Lyon j’ai vu l’autre jour l’effrayant drapeau rouge suspendu à l’Hôtel Commun dont les entrées étaient gardées par des dragons et des Suisses. Mon cœur s’est serré à cet aspect. J’ai gémi sur le peuple abusé. Mon cœur saigne de tout ce que je prévois.

— Apaisez-vous, ma digne amie, je vous en conjure, s’écriait le jeune homme dont les yeux étaient prêts à se mouiller de pleurs. Conservez-nous cette âme énergique remplie du feu du sentiment et de la force de la raison. Je vois vos joues pâlir. Ménagez-vous au nom de la patrie !

Mais, déjà, elle s’était reprise :

— Rassurez-vous, disait-elle avec un sourire enjoué et sur un ton de rondeur. Depuis que nous sommes à la campagne, j’ai pris beaucoup de lait et son usage habituel a dissipé l’irritation que je sentais à la poitrine. Au reste, il ne faut qu’un peu de contrariétés extérieures pour rappeler ma vigueur. Je sens que si la guerre vient, je reprendrai mes forces et ma santé.

Bancal, partant pour Paris où il veut assister à la fête de la Fédération, lorsqu’il met le pied à l’étrier, est obligé de se détourner brusquement pour cacher ses larmes.

— Quand vous serez à Paris, dit la jeune femme avec sensibilité, envoyez-moi un exemplaire de la Déclaration des Droits.

Peu de jours après, étant à Lyon, elle lui écrit :

J’ai quitté aujourd’hui, au soleil levant, ma solitude et mon ami[3]. Comme il faisait bon dans les bois, doucement abandonnée aux impressions de la nature à son réveil ! J’ai beaucoup songé à vous. J’ai repassé sur une partie du chemin que nous avons fait ensemble… Vous êtes appelé à connaître tout ce qu’il y a de félicité en ce monde, car vous sentez le prix de la vertu.

Mais Bancal lui répond d’un autre ton. La jeune femme en est émue, nous le devinons. Cependant, dans une lettre admirable que Michelet aurait voulu lire à genoux, elle s’oblige à écrire qu’il ne faut pas « attacher son bonheur à des moyens faux, » et que s’il a « une espérance », elle se doit de « l’interdire ».

Et puis elle le « prêche », car elle le trouve trop disposé à prendre pour « infaillibles « les opinions qu’elle a seulement présentées comme probables. C’est lui rappeler, dit-elle, combien elle doit « user de rigueur envers elle-même ».

Témoigner à quelqu’un qu’on a tant de créance, c’est l’obliger à ne jamais se tromper. Veuillez donc me critiquer quelquefois, ajoute-t-elle. « J’ignore tout depuis trois jours. Je n’ai entendu que le bruit des fléaux qui battent le blé ; je n’ai vu que nos bêtes et je n’ai fait que des confitures. »

Et quelques lignes plus loin :

Si vous voyez Brissot, dites-lui bien que je ne crois pas que mes opinions soient des lois.

La lettre finit par un résumé de la situation :

Je ne vous dis rien nommément de mon ami ; nous n’avons qu’une âme et les expressions de l’un vous assurent des sentiments de l’autre.

C’est à ce moment que les regards convergents des amis de Paris commencent à se fixer sur cette muse de département toute enflammée de l’amour du bien public. Il y avait une part de séduction dans son crédit. Même de loin, son ascendant commençait à cristalliser. Quand elle arrivera à Paris, elle y trouvera son cercle, en quelque sorte formé d’avance, qui l’attendait. Son originalité sera de savoir entrelacer les liens d’une douce amitié aux rigoureux devoirs du patriotisme et de la foi conjugale ; un charme féminin honnête et tendre aux fermes inspirations d’un de ces esprits que l’on qualifiait alors de « philosophiques ». Elle est à la fois le chaste rosier blanc qui foisonne de touffes plantureuses et le mur bien construit qui le soutient. Elle écrit à Bancal :

L’horizon me semble chargé ; de nouveaux incidents s’accumulent, une crise se prépare… Je dis que j’ai peur et c’est le mot, car je ne suis pas femme à vous engager de quitter le poste si quelque devoir vous commande de le garder, ni à voir tranquillement mes amis dans un péril que je ne partagerais pas avec eux.

Dans des lettres sans aucune équivoque, elle répète avec constance à tous ces hommes plus ou moins épris :

Cette franche et bonne amitié fera le plus grand charme de notre vie et nous ne serons pas inutiles à nos semblables.

C’est son programme de gouvernement privé.

En novembre 1790, Roland qui s’est fait nommer officier municipal à Lyon, demande au Conseil Général le retrait des troupes envoyées pour rétablir le calme après l’émeute du 25 juillet.

Sa mère venait de mourir à quatre-vingt-douze ans et il s’était tant bien que mal réconcilié avec le chanoine Dominique. Mme Roland lui avait conseillé de faire les premiers pas et avait écrit à sa place, comme d’usage. Cependant, quand elle avait fait de mauvaises découvertes dans un caractère, elle ne les oubliait plus et jamais elle ne rendit sa confiance au chanoine.

Roland était en train de devenir, avec son ami Champagneux, fondateur du Courrier de Lyon, un des chefs de la municipalité de Lyon. Leurs idées sont libérales, sans plus. Roland, fort considéré, est bientôt chargé, avec Bret, Procureur de la Commune, d’une mission pour l’Assemblée nationale. Il s’agit d’obtenir que l’État prenne à sa charge la dette de la Ville de Lyon, 39 millions presque entièrement imputable à l’ancien régime.


Le 20 février 1791, M. et Mme Roland arrivèrent à Paris. Bosc avait été chargé du logement : « Nous ne voulons plus habiter le pays latin, avait écrit la voyageuse, en grande effervescence, comme on peut croire, à l’idée de cette transplantation. Nous avons pensé que nous serions plus à portée des affaires dans la partie du faubourg Saint-Germain qui s’étend, par exemple, depuis la rue Mazarine jusqu’au voisinage du pont Royal. » Elle ira au second aussi bien qu’au premier. Elle ne tient qu’à la propreté ; tout au plus voudrait-elle que les chambres fussent « en couleur et frottées ». Elle ajoute : « Nous serons six à loger. » Outre les Roland, il y avait le procureur Bret, l’inséparable Lanthenas et les domestiques. Quant à la petite Eudora, elle avait été mise au couvent de la Visitation, à Lyon.

M. et Mme Roland s’installèrent rue Guénégaud, dans un bel appartement, au premier étage de l’Hôtel Britannique. Le premier soin des Roland, dès l’arrivée, fut d’aller rendre visite à Brissot qu’ils n’avaient encore jamais vu. Brissot les conduisit chez Pétion et, en sortant, Mme Roland, dans l’enthousiasme, écrivit à Bosc : « Ô Liberté, ce ne sera pas en vain que de généreux citoyens se seront voués à ta défense ! » Ne trouve-t-on pas ici, dès qu’elle respire l’air brûlant du Paris révolutionnaire, le mouvement de la phrase illustre que la tradition lui prête et que sans raison, la critique voudrait lui reprendre ?

Les lettres de Mme Roland qui, à cette époque, vit entre son mari et ses amis, nous feraient défaut si Bancal, après avoir échoué aux élections, n’était allé honnêtement oublier son amour en Angleterre, sous prétexte d’observer sur place les effets de la Constitution anglaise. Cette singularité de ne pas habiter Paris, où ses opinions auraient dû lui faire une loi de demeurer et où son groupe ne cessait de l’appeler véhémentement, nous a valu l’admirable collection des lettres que Mme Roland, toute vibrante de passion civique, lui adressait au jour le jour.

Lanthenas aussi écrivait à Londres :

Mme Roland a été malade les premiers jours que nous avons été ici. Elle a cependant été à l’Assemblée Nationale. Elle en connaît maintenant les principaux personnages et elle s’est convaincue que la liberté, la Constitution, ne doivent pas tenir et ne tiennent pas aux hommes qui ont paru le plus dans le premier moment de la Révolution.

Tous attachent une importance majeure aux vues de leur grande amie. Un projet qui n’a pas été soumis à sa critique ne leur paraît pas mis au point. Ils sentent le besoin d’éprouver leurs opinions en les discutant avec elle, avant de les produire en public. Ainsi qu’en témoigne la correspondance, la vérité est que la plupart des idées politiques de son clan, venaient ou viendront d’elle. Elle est, dès maintenant, la femme dont Michelet a reconnu « la toute-puissante action en 1792 », celle dont M. Madelin a dit : « Cette femme a, plus que la plupart des hommes de sa génération, influencé le destin de 1791 à 1793… »

On le sentait bien dans les réunions de patriotes qui s’étaient organisées, presque d’elles-mêmes, dans son salon, quatre fois par semaine, après les séances de l’Assemblée et avant celles des Jacobins. Il y avait là Brissot, Pétion, Robespierre, Buzot, Louis de Noailles, Bosc, Lanthenas, etc., et aussi une femme de mérite que Bosc avait amenée, Sophie Grandchamps.

Mme Roland continuait à donner des articles aux journaux, mais sans les signer. Elle tenait à cet anonymat :

Je ne crois pas, disait-elle, que nos mœurs permettent encore aux femmes de se montrer ; elles doivent inspirer le bien et nourrir, enflammer tous les sentiments utiles à la patrie, mais non paraître concourir à l’œuvre politique.

On retrouve ici la jeune fille qui résistait à M. de Boismorel lorsqu’il lui promettait une carrière dans les lettres. Ce souvenir dut, plus d’une fois, poindre dans sa mémoire au moment où, avec une émotion caressante, elle retrouvait les paysages de sa jeunesse et les vieux parents qui y habitaient encore.

Mme Roland ne semblait pas changée depuis son mariage. À peine si sa taille, qui avait toujours été opulente, s’était un peu épaissie.

Tous les contemporains qui l’ont connue à cette époque disent qu’elle avait l’air d’être la fille de son mari. Ils parlent de son teint limpide et de sa peau fraîche, de sa marche légère, de ses grands cheveux noirs — qu’elle n’arrangeait peut-être pas très bien.

Mme Roland était de ces femmes qui, bien que sujettes à toutes sortes de petits maux, ne perdent pas pour cela un air de santé réjouissant. Sa mise était très simple, un peu provinciale même et une propreté difficile en faisait le seul ornement. Ses robes étaient froncées sous les seins ; son corsage uni, ses manches plates, et son fichu de linon blanc découvrait de belles chairs. Elle venait de quitter la poudre et n’eut jamais de bijoux. Elle n’était pas coquette car elle avait remarqué qu’elle plaisait au naturel. Son nez, un peu gros du bout, faisait intervenir le signe de la bonté dans un ensemble épanoui et cordial où un sourire presque caustique ajoutait une piquante contradiction. Elle parlait admirablement, mais écoutait mieux encore. L’intelligence et la sympathie brillaient dans son accueil.

Manon Phlipon était la même, mais Paris, oh ! combien Paris avait changé ! La ville était pleine d’étrangers qui venaient on ne savait d’où. Les émeutes se succédaient. Dans les rues, le sang coulait souvent. La guerre civile pouvait éclater d’un jour à l’autre.

Au moment de la fuite du roi, il est intéressant d’observer Mme Roland.

Quand, avec une sorte de colère sacrée, elle apprend la nouvelle, une lettre à Bancal est là sur sa table, prête à partir. Elle la décachette et y ajoute un post-scriptum frémissant :

On ferme les boutiques. On s’agite de toutes parts. Il est presque impossible que La Fayette ne soit pas complice[4]. Voilà la guerre déclarée.

Toute la France crut, avec Mme Roland, que la fuite de Louis XVI allait déchaîner la guerre étrangère et, dès le lendemain, une levée de cent mille volontaires avait été décrétée. Si la guerre fut momentanément conjurée, c’est que la couronne resta au roi. Mais tous les ministres sont encore là, disait Mme Roland, et « tous sont les plus grands ennemis de la Révolution. »

D’un coup soudain, la fuite de Louis XVI a rendu Mme Roland républicaine autrement qu’en théorie et bien avant les hommes politiques les plus avancés[5].

Tout le monde a sur les lèvres le mot de république, sauf l’Assemblée et les Jacobins qui entrent en convulsions à cette seule idée[6].

Hier, dit-elle, à 5 heures du soir, réunis avec Robespierre et plusieurs autres[7], nous nous considérions sous le couteau.

Elle va aux Jacobins où, « dans un transport inexprimable, genou en terre, épée nue à la main », est renouvelé le serment « de vivre libre ou de mourir ». Soudain, arrive la nouvelle que « le roi et sa femme » ont été arrêtés en Lorraine, par une petite municipalité, près de Stenay. Trente à quarante mille gardes nationaux accourus dans le moment ont entouré les « grands brigands ». Que fera-t-on ? se demande-t-elle. Puis elle répond à la question sur un ton fort grave :

Il me semble qu’il faudrait mettre le mannequin royal en séquestre et faire le procès à sa femme.

Le sinistre Vadier, futur président du Comité de Sûreté Générale, était au même instant à la tribune et faisait un véhément appel à une « Convention nationale qui jugerait le roi, ce roi fugitif ». Il s’était écrié, avec une violence inouïe, que Louis XVI était parjure, traître à la patrie, « brigand couronné », ce qui avait soulevé la tempête dans l’Assemblée.

L’indignation de Mme Roland — c’est une étrange rencontre — s’exprime dans des termes identiques. Au moment où Vadier disait « brigands couronnés », elle écrivait « grands brigands ».

Jusqu’à présent elle s’était tenue, disait-elle, « au rôle paisible et au genre d’influence propres à son sexe ». C’était bien tant que la paix durait. Mais, puisque le roi a déclaré la guerre, Mme Roland, « persuadée que le zèle et une bonne pensée peuvent quelquefois être très utiles », va se faire inscrire aux Sociétés fraternelles, qu’elle n’avait pas beaucoup approuvées jusqu’alors, réunions populaires où les femmes dominaient, où il y avait jusqu’à des enfants. C’est à Bancal qu’elle fait part de ce projet et sa lettre se termine par ce mot où l’avenir retentit :

« Adieu. J’espère que nous nous reverrons. »

Cependant on ne savait que faire du roi. Aux Jacobins, Danton proposa de le déclarer imbécile, au nom de l’humanité. Mme Roland voulait une consultation nationale et que tous les Français répondissent par oui ou par non à la question de savoir s’ils voulaient conserver la forme monarchique du gouvernement.

Chez les Roland, les habitués sont réunis et se consultent dans la fièvre sur le parti à prendre. La fuite de Louis XVI est d’autant plus vivement ressentie, que l’on voit dans la famille royale l’otage qui garantit la France de la guerre avec les rois voisins et des représailles de l’Émigration. Finalement, chacun se rallie à l’idée de laisser Louis XVI « en suspens » et de nommer pour l’exécutif un président national temporaire, « le héros des Deux Mondes » par exemple, suggèrent les partisans de La Fayette.

Une véritable majesté plane sur les lettres que Mme Roland écrit alors. Toujours y revient, comme une dominante, l’idée qu’elle mourra tranquille, quand l’heure aura sonné, contente si, en quelque mesure, elle a pu contribuer au bonheur des générations à venir. Un siècle plus tard, les soldats de 1914 à 1918 qui, eux, n’étaient soutenus d’aucun lyrisme et dont le cri de guerre n’était qu’un : « Il le faut ! » sombrement résolu, disaient eux aussi qu’ils donnaient leur vie pour le bonheur futur de leurs enfants.


La Fayette perdait peu à peu la confiance enfantine que le peuple avait mise en lui. Par ses gardes nationaux, il avait été le maître de Paris et, par extension, de la France dont il rêvait de devenir le Washington. Médiateur entre l’Assemblée, le roi et l’émeute, allant des uns aux autres, il n’était pas libre et cela se voyait. Ses parents et ses amis personnels exécraient la Révolution. Il voulait plaire à la reine qui le regardait comme un traître et le haïssait ; il voulait plaire à sa femme qui était très dévote ; il voulait plaire au peuple et il était cousin du marquis de Bouillé, son complice dans l’abominable massacre de Nancy : « La Fayette court à l’oubli ou à la mort », s’écriait Mme Roland, qui avait horreur du manège et dédaignait superbement les convenances privées. Bailly, La Fayette, ont-ils commandé le feu au massacre du Champ-de-Mars ? En fait, la vérité est restée très obscure. Mme Roland est-elle injuste en accusant formellement La Fayette[8] ? Le complot royaliste n’est pas douteux. Les gardes nationaux tirèrent probablement sur un ordre mal donné, mal compris. L’un d’eux se tua le soir d’un coup de pistolet après avoir écrit un mot que l’on retrouva sur lui : « J’ai juré de mourir libre. La liberté est perdue, je meurs. »

Le pouls de Mme Roland bat avec une agitation croissante. « La cour nous joue, s’écrie-t-elle avec fureur. L’Assemblée n’est plus que l’instrument de la corruption et de la tyrannie, une guerre civile n’est plus un malheur… et comme la liberté est perdue sans elle, nous n’avons plus à la craindre ou à l’éviter. » Elle apostrophe Brissot dans une lettre enflammée qu’il publie dans son journal en notant qu’« une Romaine » la lui avait écrite.

« Jette ta plume au feu, généreux Brutus, et va cultiver tes laitues ! » s’écrie-t-elle. Elle parle du « vigoureux Robespierre », du « sage Buzot », et c’est la première fois que ce nom paraît sous cette plume du moins dans les papiers qui nous sont parvenus. Pour être allée à l’Assemblée le jour où se discute l’organisation de la Garde Nationale, Mme Roland « fait vœu de ne plus retourner dans cet antre abominable où l’on se rit de la justice et de l’humanité ». Des députés comme Dubois-Crancé, d’André, Rabaud Saint-Étienne, ont demandé que seuls les « mendiants » ne puissent faire partie de la milice. Il y a cependant « beaucoup de pauvres gens qui sont momentanément obligés de recourir à l’assistance et qui n’en sont pas moins de bons et utiles citoyens », dit-elle. Et sa lettre se termine, comme presque toujours, sur un coup de clairon (supprimé par Brissot dans le Patriote français) :

Battons aux champs ou en retraite. Il n’y a plus de milieu.

Avec désespoir elle voit la Révolution sans chef et livrée au hasard :


Le peuple l’a faite par lassitude de l’esclavage. La nation éveillée a forcé ses représentants de s’élever à la hauteur où l’indignation l’avait portée. Maintenant que les bases de la Constitution sont posées, elle regarde faire les législateurs qu’elle s’est donnés. Ceux-ci, abandonnés à leurs propres facultés, ne sont plus généralement que les hommes médiocres ou corrompus du régime passé.

Elle n’a pas « le courage de dire tout le mal qu’elle pense de l’Assemblée, mais elle est persuadée qu’il ne faut en attendre que de funestes décrets ». Et encore :

Dans l’Assemblée, il n’y a pas du côté gauche un seul homme à caractère… Ils sont occupés de petits intérêts personnels et, en vérité, ils sont tous des hommes médiocres quant aux talents mêmes. Ce n’est pas l’esprit qui leur manque, c’est l’âme[9].

Louis XVI signe la Constitution le 14 septembre 1791. Mme Roland s’insurge contre les traces d’ancien régime[10] qui ont été conservées pour obtenir le seing royal. Mais le public n’a pas sa clairvoyance. Il ne sait pas que, revenant de la séance solennelle où il avait engagé son honneur, ce roi avait envoyé le soir même un courrier secret à l’empereur Léopold pour appeler les Autrichiens en France.

Une immense rumeur de jubilation grandit d’un bout à l’autre du pays. On s’embrasse, on danse. Tout le monde croit que la Révolution est terminée, qu’il n’y aura pas de guerre et que le peuple français va enfin pouvoir jouir de ses conquêtes.

Dans le désarroi de ses grands espoirs, Mme Roland, humiliée, déçue, semble douloureusement se traîner à terre comme l’oiseau capturé qui, à la place de ses grandes ailes, ne se sent plus que des moignons sanglants. Amère confrontation des rêves et de la réalité !

Cependant, son courage est toujours prêt à rebondir et pour une heure, elle sort de son abattement quand l’Assemblée décide qu’aucun de ses membres ne sera rééligible. Ce mouvement — les doctrinaires de la Révolution aimèrent toujours les gestes de théâtre — décoratif dans la théorie, absurde dans la réalité, la réconforte parce qu’il satisfait le grand esprit de désintéressement qui rayonne en elle.

Robespierre est au premier rang de ceux qui ont fait voter l’inéligibilité. Lui aussi est content. « Les intrigants s’éloigneront, dit-il, tant mieux. La vertu modeste les remplacera ». Mme Roland se bâte d’annoncer le vote à Bancal : « C’est une excellente chose ! », dit-elle avec tout le parti dont le caractère chimérique est mis là en pleine lumière et qui, ayant bien su abattre, ne se sent pas le même entrain pour construire. Elle pense qu’« il faut des hommes nouveaux ». Maintenant, « c’est la grande affaire ». Il y a là un manque de bon sens très frappant chez cette femme dont les facultés se tenaient en si bel équilibre, dont l’esprit était très positif, très pratique, et qui ne commettait aucune faute dans l’organisation de sa vie privée.

L’utopie était dans l’air. Mme Roland la respirait et la communiquait.


L’Assemblée Législative se réunit le 1er octobre 1791 et dura jusqu’au 20 septembre 1792.

Sur 745 députés on comptait 400 avocats. La plupart, sans aucun relief, n’avaient pas trente ans.

L’Assemblée était divisée en deux : la Gironde et la Montagne.

On sait que la Montagne était l’extrême gauche. La Gironde tira son nom des jeunes députés envoyés par le département de la Gironde : Vergniaud, Gensonné, Guadet, Ducos, Fonfrède, etc. Tous avocats et pleins d’un impatient génie, marquèrent bientôt par le talent, sinon par les actes. Entre la Gironde et la Montagne, il y avait le Centre, qu’on appelait la Plaine, ou le Marais, ou le Ventre. Plus puissant et plus nombreux que les autres groupes, il faisait encore voter avec lui un certain nombre de députés hésitants. Ce sont les historiens plutôt que les contemporains qui se sont servis des termes de Gironde et de Girondins[11] pour désigner le parti des Patriotes, celui de Mme Roland. On disait plutôt alors les Brissotins, les Rolandistes, les Buzotins, les Bordelais. Brissot, l’abbé Fauchet, évêque constitutionnel du Calvados, soutenaient également ce parti qui comprenait aussi les anciens zélateurs de La Fayette et certains des premiers Jacobins, Manuel et Condorcet en tête.

Il n’est pas tout à fait exact de dire, avec la plupart des historiens, que Mme Roland fut un « chef de parti ». La Gironde était un parti composé de clans. Mme Roland était, si l’on veut, le chef ou plutôt l’inspiratrice du clan Roland, Lanthenas, Barbaroux, Bosc, Buzot, Brissot, Pétion, etc., mais il est vrai que, dans le parti, cette fraction (qui ne comprenait cependant pas Vergniaud) était la plus brave, la plus éloquente.

Chef ou inspiratrice, pour le moment Mme Roland est lasse de Paris. Paris était beau à voir à l’aube de la Révolution. Maintenant Paris lui fait pitié. Elle aspire à l’air frais et pacifiant de la campagne. Le Clos l’appelle comme un asile. Elle veut « revoir ses arbres » et fixe son départ.

D’ailleurs, la mission de Roland est terminée : la ville de Lyon a été exonérée de 33 millions sur 39.

Le 3 septembre 1791, Mme Roland se met en route. Elle emmène sa nouvelle amie Mme Sophie Grandchamps, trop souvent l’occasion de difficultés avec Bosc, homme sensible et nerveux, parfois d’humeur assez difficile.

Combien Mme Roland est une amie bonne et patiente ! Comme elle comprend ! Comme elle excuse ! Comme elle écrit de tendres lettres ! Comme elle persuade doucement, chaleureusement !

La veille de son départ pour le Beaujolais, elle apprend que Bosc lui reproche d’avoir organisé en dehors de lui le voyage de Mme Grandchamps au Clos. Au milieu des tracas et des paquets, mal portante par surcroît, elle vole rue des Prouvaires, chez l’ami susceptible qui s’arrange pour être absent. Mais elle <ref follow="p79">d’autres départements, tels que Buzot, Pétion, Barbaroux, etc. Le livre de Lamartine a popularisé le terme de girondin, qui n’était presque pas employé à l’époque.</poem> se refuse à partir sans l’avoir vu. Elle le cajole, elle l’appelle son ami et son fils, jusqu’à ce que la paix soit revenue dans un cœur aisément troublé qui ne répondait d’ailleurs qu’avec trop d’entraînement à une amitié si prodigue et si débonnaire.

Le voyage est gai et remarquablement inconfortable. Ce n’était pas une petite entreprise. Il fallait cinq jours pour faire la route. Trois de Paris à Chalon-sur-Saône par Auxerre, et deux de Chalon à Lyon par le coche d’eau. Le plus grand souci de la voyageuse est de laisser des brochures de propagande partout où elle passe. Elle est femme et jeune encore. Le mouvement et le spectacle du voyage suffisent à la divertir de l’humeur sombre où elle plonge depuis plusieurs mois ; toutes les racines de son être se rafraîchissent au contact de la nature.

Roland se présente aux élections législatives de Lyon, mais n’est pas élu. Sa femme convient qu’elle en éprouve « quelque peine » (l’expression est certainement amortie), car maintenant qu’elle a goûté à la fièvre de Paris, elle se résignerait malaisément à vivre en Beaujolais :

Toute la nullité de la province m’a paru tomber sur ma tête. Je me suis sentie comme ensevelie dans le vide et l’obscurité.

Elle n’a plus pour Eudora cette tendresse expansive que nous lui avons connue. En arrivant de Paris, son premier mouvement n’a pas été de courir vers sa fille qui, au contraire, de son couvent, envoie trois fois en deux heures pour réclamer sa mère. Mme Roland est de cette sorte de parents qui ont besoin d’être flattés dans la personne de leur enfant. Or, la pauvre Eudora n’est qu’une jolie petite fille qui ne berce l’orgueil de sa mère ni par un esprit précoce, ni par une mémoire ornée.

Mme Roland écrit à son mari :

Il ne faut pas se le dissimuler, ta fille est sensible, elle m’aime, elle sera douce, mais elle n’a pas une idée… elle a l’air de sortir de nourrice et de ne promettre aucun esprit. Elle m’a joliment brodé un sac à ouvrage et elle travaille un peu de l’aiguille ; d’ailleurs aucun goût n’est né chez elle et je commence à croire qu’il ne faut pas s’obstiner à en attendre beaucoup.

À ce moment la situation des Roland reçoit un coup sensible : l’inspection des Manufactures est supprimée et le ménage, privé d’un traitement de 5 000 livres, éprouve de sérieuses préoccupations. Il faut vivre.

S’ensevelir au Clos est pour Mme Roland une idée intolérable. Elle a sur son mari une influence déterminante. À Paris, par leurs nouvelles relations, certainement il trouvera des travaux à sa mesure et elle le pousse au départ.

M. et Mme Roland quittent le Beaujolais en décembre 91 et se réinstallent à l’Hôtel Britannique en se contentant, cette fois, d’un petit appartement au troisième étage.

Roland, plein d’activité, multiplie les démarches, mais sans grand résultat. Il s’occupe de faire liquider sa pension de retraite et reprend son Mémoire sur les Arts industriels. Pendant les huit mois écoulés, les choses ont changé de face. La société de l’an dernier s’est dispersée. Les Constituants sont retournés chez eux. Pétion a été nommé maire de Paris et semble, ainsi que sa femme, assez vain d’une popularité qui grandit de jour en jour. Les réunions si animées qui se tenaient dans le salon de la rue Guénégaud sont sans aliment et les Roland presque isolés. Ils sont astreints à beaucoup d’économie et l’hôtel est cher. Afin de diminuer la dépense, ils louent moyennant le prix annuel de 450 livres, rue de la Harpe, au numéro 51, un petit appartement sur la cour, qui sera libre après Pâques.

Cependant la politique reste leur objectif. Bosc, qui est membre du comité des Jacobins, fait recevoir Roland au Club dont Lanthenas est vice-président et Bancal secrétaire. Roland aussi devient bientôt secrétaire et sa femme travaille avec lui à la correspondance.


Trois mois avaient passé et les choses en étaient là, quand une crise ministérielle se produisit.

Le roi, faisant un pas vers l’Assemblée, avait appelé Dumouriez aux Affaires étrangères et l’avait, en outre, à peu près chargé de la constitution du nouveau Conseil.

Dumouriez, ancien agent de Louis XV, était un homme de ressources que les scrupules n’arrêtaient pas. On a dit que ce petit-fils d’un laquais de Molière avait le tempérament d’un valet de Beaumarchais. Il demanda cependant avec beaucoup de sérieux, aux chefs de la majorité (que des décrets de 90 et de 91 interdisaient d’élire), de lui présenter de bons administrateurs.

Un personnage curieux de l’époque était une certaine Mme Dodun qui appartenait à la riche bourgeoisie. Elle s’était enthousiasmée pour les idées nouvelles, ou peut-être seulement pour un de leurs prophètes, « l’éloquent Vergniaud », député de la Gironde, qu’elle hébergeait dans son hôtel, au numéro 5 de la place Vendôme. Presque chaque jour, Mme Dodun donnait des déjeuners politiques où un grand nombre de députés se rendaient pour discuter, avant d’aller à la séance, les questions en cours d’examen. C’est là que Brissot, au moment de la constitution du nouveau ministère, jeta le nom de Roland. Brissot était, par son journal, d’autant plus puissant qu’il ne voulait pas du pouvoir pour lui-même. Il sentait le besoin d’introduire aux affaires des hommes compétents et qualifiés. Roland, comme Inspecteur des Manufactures, connaissait à fond le pays qu’il arpentait depuis quarante ans et « il suffisait de le voir un moment au visage, dit Michelet, pour reconnaître le plus honnête homme de France, austère, chagrin il est vrai, comme devait être un vieillard et un citoyen sous la monarchie ».

Le roi fut mis en demeure d’accepter le ministère brissotin avec Dumouriez aux Affaires étrangères, aux Finances Clavières, ce banquier genevois qui avait inventé les assignats, et Roland au département de l’Intérieur.

Le 21 mars 1791, le directeur du Patriote français, bientôt suivi par Dumouriez, se présenta à l’Hôtel Britannique pour annoncer à Roland sa nomination.

Mme Roland fut certainement éblouie, mais, très maîtresse d’elle, n’en laissa rien percer. Elle écrivit à Champagneux et à Bancal des lettres d’un calme peu naturel, pour les prévenir que son mari avait été nommé ministre de l’Intérieur par le roi.

Au vrai, son cœur battait très fort, non comme celui d’une femme vulgaire qui se grise de vanités chétives, mais parce que l’événement allait la mettre en mesure d’exercer une action efficace et personnelle à travers un entourage et un mari qui, en aucune occasion, ne pouvaient se passer de son talent et de ses conseils.

Roland, entouré par sa femme de soins exacts et diligents, se portait mieux que jadis, mais avait cependant beaucoup vieilli.

Un portrait gravé, qui fut exécuté à cette époque, le montre de trois quarts dans un cadre ovale. Le visage est osseux ; les cheveux plantés en rond, presque au milieu du crâne, et rejetés en arrière, découvrent un front qui n’en finit pas et tombent en boucles maigres de chaque côté du visage. Le nez est mince et pointu, les lèvres serrées sur une ligne amincie, l’œil a quelque chose de hagard. Le ministre de l’Intérieur porte l’habit croisé et boutonné sous de vastes revers. Le col de la chemise, largement échancrée, se fronce en tuyaux nombreux pour découvrir un cou décharné comme le visage.

Roland était « vertueux », nous le savons. Il l’a assez répété. Quel effet produisait-il sur ses contemporains ? Il est croyable que sa « rigidité » ostentatoire était surtout très ennuyeuse. Quand il était jeune, ses amis l’appelaient déjà « Thalès ». Tout le monde le comparait à Caton dans son vieil âge. M. Madelin pense qu’il ennuyait terriblement sa femme. Mais elle était trop sincère pour s’en cacher et, si c’était vrai, nous le saurions d’une manière positive. La vérité est qu’elle l’admirait — elle l’a répété jusqu’à la fin — qu’elle le respectait et le chérissait de tout son cœur. Qu’Eudora ait dit vers ses six ou sept ans : « Ce papa me gronde toujours, cela m’ennuie, » nous le savons par une lettre de sa mère, mais ce n’est là qu’un mot d’enfant et il paraît singulier qu’un historien de cette valeur en ait fait état. D’ailleurs, la petite avait une préférence pour son père, — Mme Roland exigeait trop d’elle et ne se consolait pas de chercher inutilement dans sa fille l’enfant prodige qu’elle-même avait été.


M. et Mme Roland quittèrent la rue Guénégaud pour le ministère de l’Intérieur, alors installé rue Neuve-des-Petits-Champs, dans l’ancien hôtel du Contrôle Général, magnifiquement remis à neuf peu auparavant par M. de Calonne.

Tout de suite Mme Roland pense à Bancal des Issarts pour le ministère de la Justice. Mais Bancal, éternel absent, n’est jamais là quand on a besoin de lui. En revanche, elle fait donner à Bosc l’importante place d’administrateur des Postes qu’il va falloir « désaristocratiser », comme il dit.

Mais une mission plus subtile et plus ardue sollicitait toute l’attention de la jeune femme. Il s’agissait d’une énigme presque impénétrable à résoudre, d’un nœud qu’il fallait défaire, surtout ne pas trancher.

Robespierre, qui présidait l’extrême gauche, tenait pour suspect un gouvernement où il n’avait pas d’intelligences. Plutôt qu’un homme, Robespierre était une espèce d’entité de Jean-Jacques Rousseau montée sur fil de fer ; un système à la fois artificiel et vivant, où tout était combinaison et haïssable littérature. Il distillait de l’acide sulfurique par tous les pores depuis la formation du ministère girondin[12]. Mme Roland, qui ne se trompait pas sur l’importance majeure qu’il y avait à l’annexer, montra qu’elle ne doutait de rien quand elle crut pouvoir se charger de lui.

Elle lui fait des avances et lui demande une entrevue. Elle le reçoit dans son particulier et déploie, en l’honneur de cet adversaire qu’elle a toujours estimé mais qui s’est obstinément tenu à distance avec un maintien impassible, toutes les ressources de finesse et de séduction qui l’avaient victorieusement servie dans d’autres circonstances épineuses. Mais cette fois elle ne découvre aucune prise sur un antagoniste glissant et froid comme une aiguille de glace qui, à peine l’a-t-il quittée, s’en va parler aux Jacobins, avec une perfidie pleine d’insinuations fort claires contre Roland et ses collègues, de « la cour et des intrigants dont la cour se sert ».

Défaite mortifiante, irrémédiable ! Quel manque de perspicacité ! Ce chef de parti n’est qu’une femme ! Danton aura raison de le dire. Elle l’a bien montré dans cette circonstance grave et son erreur a quelque chose de dérisoire !

Sans doute reçut-elle là une leçon très dure mais profitable. On ne voit du reste pas que son autorité en fut le moindrement ébranlée.


Mme Roland était sur un terrain plus sûr lorsque, préoccupée de la diffusion des idées révolutionnaires, elle distingua un commis aux Postes, nommé Antoine Lemaire, qui était l’auteur des premières lettres du Père Duchêne, et le fondateur du Courrier de l’Égalité. Elle demanda à Bosc de le mettre en congé temporaire : « Faites cela vite pour la patrie, » dit-elle dans un billet du matin et, dès le lendemain, elle remettait à ce Lemaire la mission d’endoctriner les soldats. Mme Roland était toujours poussée par un esprit réalisateur, impatient d’agir. Pour elle, le temps est une matière précieuse dont il est impardonnable de ne pas tirer ce qu’on appellerait aujourd’hui le maximum de rendement. Elle écrivait à Bancal : « Je suis en enfer quand on ne marche pas vite, ferme, et qu’on ne frappe point juste et fort. » C’est au même moment que Louvet, le jeune et célèbre auteur de Faublas, fut présenté par Lanthenas à l’hôtel de l’intérieur et que, sur la suggestion de Mme Roland, il fonda, pour appuyer le ministère, le journal-affiche la Sentinelle.

Mme Roland, sociable par nature, et sans aucun doute désireuse de fonder auprès d’elle un point de ralliement, s’était mise en devoir d’organiser des réceptions au ministère. Elle n’invitait pas de femmes, n’avait ni cercles ni visites, mais deux fois par semaine des dîners où paraissaient les collègues de son mari, des députés, et généralement des hommes politiques qui n’appartenaient pas à l’extrême gauche. « Le goût et la propreté régnaient sur ma table sans profusion et le luxe des ornements n’y parut jamais, dit-elle. » Elle n’y faisait faire qu’« un seul service », de sorte que l’on restait peu de temps à table. Il y avait ordinairement quinze couverts, quelquefois dix-huit ou vingt. Après dîner on causait au salon. On se mettait à table vers 5 heures. À 9 heures il n’y avait plus personne. « Tels furent les repas, dit-elle dans ses Mémoires, que les orateurs populaires traduisirent à la tribune des Jacobins en festins somptueux où, nouvelle Circé, je corrompais tous ceux qui avaient le malheur de s’y asseoir[13]. »

Le programme du ministère c’est de chasser de l’administration, de la diplomatie et de l’armée, les hommes et l’esprit de l’ancien régime, c’est de régler la question du clergé ; c’est surtout de faire la guerre à la Prusse et à l’Autriche menaçantes.

Visiblement, la crainte de la guerre étrangère et de la vengeance des émigrés maintenait le pays dans un état de trouble funeste à la reprise des affaires. Un seul remède : forcer les souverains européens à reconnaître le gouvernement révolutionnaire et à disperser les agglomérations d’émigrés et de prêtres rebelles qui s’étaient organisées chez eux. Brissot croyait la guerre indispensable. Robespierre, au contraire, répétait, pour flatter le peuple, que la guerre se ferait dans l’intérêt du tyran et de sa famille — ce qui était d’ailleurs en pleine conformité avec les vues du roi et de la reine.

À ce moment précis où les partis, d’ailleurs beaucoup moins clairement déterminés dans la réalité que dans l’histoire écrite, se dressent l’un contre l’autre pour une lutte mortelle, l’avenir de la Révolution va se décider.

Le 20 avril, la guerre est déclarée. La Gironde et la Montagne font une révolution dans la Révolution et se heurtent violemment. Mme Roland écrit à Robespierre, « l’homme au visage de chat », comme disait Buzot, une lettre étincelante, dure comme le diamant :

C’est à vous, monsieur, de considérer, dit-elle en concluant, que cette justice du temps doit à jamais éterniser votre gloire ou l’anéantir pour toujours.

La rupture est consommée. Les destins sont écrits.


Les nouvelles de l’armée étaient mauvaises.

Le ministre de la Guerre, M. de Grave, inquiétait le Conseil par ses attaches avec la cour, et Robespierre, dont toute la politique consistait à conquérir le pouvoir absolu à la faveur du désordre, cherchait à utiliser les premiers revers par de louches manœuvres de démagogie que Danton faisait semblant de ne pas voir.

Dumouriez, pour sauver le ministère, est obligé de laisser tomber le royaliste de Grave et d’accepter à sa place le colonel Servan, ami personnel de plusieurs Girondins. C’est proprement Mme Roland qui nomma le nouveau ministre de la Guerre auquel elle écrivit une lettre si caractéristique que, malgré les étroites limites de ce petit travail, il paraît utile de la citer, au moins en partie :

De Paris, 9 mai, l’an IV[14].

Oui monsieur, je l’ai souhaité, voulu ; je tiens à cette opinion, et vous la justifierez. Plus de craintes ni de défiances, elles ne sont plus de saison ; il faut vouloir et tout ira.

Peu importe maintenant ce que disent ou font les autres ; vous voilà sur la brèche, il ne s’agit que de vaincre ; le premier gage de la victoire est dans l’espoir de la remporter, par la bonté de sa cause et la grandeur de son courage.

Jusqu’à présent, les hommes en place ont nui à la chose et à eux-mêmes pour n’avoir pas su se prononcer ; on disait vouloir la Révolution et l’on avait des ménagements coupables pour tous ses ennemis. Il faut être plus ferme et plus franc, aller au but ouvertement, faire marcher la Constitution et montrer à l’Europe un ministère qui la veut sincèrement.

Entourez-vous de bons citoyens, pour être moins contrarié dans votre allure ; grondez vos collègues lorsque leurs conférences dégénèrent en pures causeries et ne vous trouvez pas deux fois ensemble que vous n’ayez arrêté quelque chose d’utile.

… Nos amis vous embrassent ; vous voilà compagnons d’armes et de fortune : il faut sauver la chose publique ou périr avec elle.

Admirable langage de chef !

Comme la pensée est directe, dépouillée ! C’est le vol de la balle à la cible ! Tout l’être est tendu vers le but où frapper. Ce ministre de la Guerre, stylé par une jeune femme, n’a plus qu’à vaincre comme elle lui dit. C’est bien simple. Il vaincra s’il l’écoute. Mais quel homme, quel ministre, eût possédé la force gigantesque comprimée dans un tel programme ? Au fond tout y était impraticable. Il fallait mal connaître les hommes en général, et singulièrement ceux qui se trouvaient aux prises dans cet abordage et cette confusion de génies et de médiocrités, de sublimités et de mesquineries, de nobles chimères, de folies sanguinaires et de crimes impudents, pour prêcher un tel évangile. Les évangiles sont toujours trop beaux pour ceux qui les écoutent. S’ils ne l’étaient pas, ils ne seraient pas divins par quelque aspect. Le mysticisme révolutionnaire, hélas ! fut aussi pernicieux à la Révolution que les « complots de la cour » et les atroces contractions de la démagogie. Il n’y a rien de plus nuisible que l’utopie.

Fille de l’imagination, elle est, comme sa mère, « maîtresse d’erreurs et de faussetés ». Elle navigue dans le faux et il importe peu de savoir si les motifs qui l’ont poussée sans phare sur des écueils en pointes, étaient généreux ou non. C’est l’écueil qui décide. Les vues de Mme Roland — « cette femme trop parfaite », dit Lémontey qui l’a bien connue et a laissé sur elle une page remarquable — étaient trop héroïques. Rien de trop, dit la voix de Delphes. De même que Mme Roland avait des fanatiques, elle était détestée des hommes à qui elle révélait leur insuffisance. Le caractère simpliste de sa politique était sans rapports avec la réalité, et la réalité allait devenir terrible. Au point où en était la Révolution, ce n’était pas une muse héroïque qu’il lui fallait, c’était un homme d’État qui y eût attaché sa fortune. Sur les ruines de la monarchie, la France n’avait pas besoin de nobles victimes, mais d’organisateurs aux poignets d’acier. Un Richelieu, soucieux d’appliquer la Constitution, eût étranglé un Robespierre avec ses propres ficelles et rendu la Terreur impossible. Il fallait un code et une police. Nous eûmes un combat de poètes et de meurtriers.

Mais revenons à la poésie.

La poésie se débattait en plein drame et la muse luttait contre le flot d’angoisse qui menaçait de tout couler bas. Où était la jeune espérance de 1789, la fière certitude de la reine girondine et même les mauvaises heures qui, parfois, sonnaient aux Jacobins ?

La Révolution court à sa perte et l’étranger est là. Oui, nous le savons, Mme Roland restera digne d’elle-même. Elle est prête à mourir. Mais ce n’est pas la question. C’est Danton, le « gros turbot farci », comme disait Vadier, Danton, quoi de plus cruel, Danton dont elle était la vertueuse ennemie, Danton qui, le moment venu, saura se rassembler dans un effort efficace et sauver la France. Mme Roland écrit à Bancal :

Longwy a été livré, Thionville est bloqué, Verdun insulté. Tout cela doit être sous peu au pouvoir des Prussiens. Ils veulent arriver à Paris et je ne sais pas ce qui pourra les en empêcher… Il n’y a pas de troupes… il n’y a pas d’armes… Prêchez les patriotes ardents et envoyez-nous-les si vous voulez nous conserver. Il n’y a pas un moment à perdre… je ne vous parlerai pas de toutes les mesures que nous prenons, mais nous avons beau ne pas dormir et déployer une activité plus qu’humaine, il est impossible de réparer en peu d’heures l’effet de quatre années de trahison.

Ce ne fut pas une guerre, mais une croisade. Trois cent mille inscrits volontaires partirent pour les armées. Le Ça ira était le mot de passe de la confiance, un mot à mettre en pendant avec le On les aura de la dernière guerre. Il n’y a pas eu forlignage. La race n’a pas dégénéré.

Mme Roland constate le désordre général, l’anarchie qui monte comme une mer d’équinoxe. Paris est semblable à un organisme en état de fermentation mortelle, qui se décompose sous l’action d’une affreuse septicémie. Le poison était dans le conseil même, renouvelé tous les jours par les soins du ministre Duranthon (pourtant indiqué par Vergniaud) qui était en secret l’homme de Louis XVI. Il en résultait une obstruction systématique qui mettait continuellement en question l’harmonie de l’action gouvernementale, gênée d’autre part par la hardiesse grandissante de Clubs d’ailleurs sans mandat.

Les Girondins avaient reçu à l’origine une formation procédurière tout opposée comme dit Michelet, à l’esprit de la Révolution. Avocats avant d’être députés, ils étaient des gens de cabinet et de tribune bien plus que des hommes d’action et se trouvaient, par nature, bien plus portés à déclamer la révolution qu’à la faire. Il leur manquait la virilité et la résolution des Mirabeau et des Danton. Personne, parmi tous ces hommes de cœur, de talent, de courage, pour tenir bien en mains un pouvoir qui s’énervait tous les jours et que personne, du reste, ne défendait.

Roland, ministre républicain d’un roi, n’avait accepté sa mission que sous la réserve qu’un secrétaire tiendrait un registre exact des délibérations du Conseil. Dans la pratique, l’engagement ne fut guère tenu qu’une ou deux fois. Il s’aperçut que sa femme avait raison lorsqu’elle les suppliait, Servan et lui, de ne pas se fier à la feinte bonhomie de Louis XVI, lequel comptait bien, en effet, retrouver une couronne toute neuve dans une bonne défaite infligée à la France. Une fois déjà, à la fin de mai, Roland avait voulu s’expliquer avec le roi et en avait été empêché par Clavières. Mais, à la fin, il perdit patience. D’accord avec Servan qui, s’appropriant une ancienne idée de Mme Roland, venait de faire voter l’autorisation d’établir un camp de 20 000 volontaires en armes sous Paris pour défendre l’Assemblée contre la garde royale, l’étranger et les mouvements populaires, le 10 juin il écrivit au roi. Impossible de ne pas sentir qu’il était poussé par sa femme, que dans la tête de celle-ci la lettre était depuis longtemps toute faite et voulait paraître au jour[15].

Quarante-huit heures après ce coup de tête qui provoqua l’enthousiasme dans le pays, le ministre de l’intérieur reçut un billet autographe ainsi conçu :

« Vous voudrez bien, monsieur, remettre le portefeuille du département de l’intérieur que je vous avais confié, à M. Mourgues, que je viens d’en charger. — Louis. »


Ayant passé moins de trois mois au ministère[16] Roland, bientôt suivi par ses collègues, se retira en emportant « les regrets de la Nation », votés par l’Assemblée.

Le ménage s’installa dans le chétif logement de la rue de la Harpe.

Malgré tant de tribulations et de fatigues, les Roland ne songeaient pas à se désintéresser de la marche des affaires et à rester passifs. Mme Roland inerte ? Mme Roland indifférente aux mouvements de la politique ? Quel frein eût arrêté d’un coup la course vertigineuse qu’elle venait de fournir ?

D’ailleurs ses dévots, auxquels se joignait maintenant Barbaroux, le jeune et beau député de Marseille, continuaient à venir en chœur lui demander le mot d’ordre.

La journée du 20 juin fut « conçue et combinée », dit un de ceux qui l’organisèrent, dans le salon de Mme Roland, et n’avait pour but que de forcer le roi à rappeler « le bon ministère ».

À la tribune, Vergniaud parle avec un accent sublime et démasque l’hypocrisie royale. Louis XVI a pris le bonnet rouge comme il avait pris la cocarde tricolore, mais il se croit martyr de sa religion et refuse fermement de signer les décrets contre les prêtres.

À point pour mettre le comble à l’exaspération, en juillet 92, un manifeste des émigrés, signé de Brunswick, leur général, arriva de Coblentz avec des menaces affreuses. Tout ce qui combattrait les armées étrangères venues pour sauver le roi et sa famille, serait détruit, Paris compris, par les armes ou par le feu.

L’insurrection du 10 août fut-elle préparée ? Elle éclata avec un tel déchaînement de fureur populaire que c’est difficile à dire. La main de Mme Roland s’y retrouve dans le travail préalable de Lanthenas, ainsi que dans l’action concertée de Pétion et de Barbaroux.

De son côté, Danton y fut pour beaucoup, bien qu’absent de Paris depuis la veille, par une mesure de prudence assez insolite chez l’apôtre de l’audace.

À l’Assemblée, pendant que l’émeute se déroulait, la séance avait lieu en l’absence des principaux responsables. Robespierre, embusqué dans un coin d’ombre, guettait l’heure de l’anarchie ; Danton prenait des vacances à Arcis-sur-Aube et, à leurs bancs, les Girondins, très espacés, attendaient les événements sans faire l’effort nécessaire pour imaginer qu’il fût possible de se passer d’un roi. Ils avaient eu le secret de concilier des principes républicains avec une action royaliste, ce qui n’empêchait pas la cour de les haïr autant que les Jacobins. Cependant, ce jour-là, les événements furent plus forts que leur incertitude et les dépassèrent. D’une voix hésitante, Pétion, maire de Paris, se leva pour demander la « déchéance du roi » et l’Assemblée, devant la victoire du peuple, sous la pression de la Commune, décida que le roi « suspendu » serait envoyé avec sa famille à la tour du Temple.

La Monarchie était renversée.

La Fayette, dont plusieurs plans pour faire évader le roi venaient d’échouer, prit la fuite. L’heure de Robespierre était arrivée. En tête du parti jacobin, valet du peuple triomphant, l’incorruptible toise en maître la Gironde.

La constitution d’un tribunal extraordinaire pour juger les traîtres est votée et le premier condamné à l’échafaud est Laporte, l’homme de confiance de Louis XVI, chez qui avaient été saisies d’irréfutables preuves de la trahison royale. Le tribunal, une fois entré en fonction, ne devait plus s’arrêter. Fouquier-Tinville était déjà présent. Un pouvoir nouveau, celui de la Commune, se tenait prêt à s’opposer à celui de l’Assemblée qui, bien malgré elle, avait renversé le trône. Jusqu’à la Convention, c’est-à-dire jusqu’au 20 septembre 1792, la lutte va se poursuivre sans merci entre la Commune et l’Assemblée d’une part, entre les Jacobins et les Girondins de l’autre.

Le Girondin Isnard, en pleine séance du 10 août, monta à la tribune pour demander la réintégration immédiate des trois ministres qui avaient reçu, en juin, le congé du tyran et emporté « les regrets de la patrie ».

Roland, Servan, Clavières obtinrent de suite l’unanimité des voix et reprirent leurs anciens portefeuilles, mais un second vote donna à Danton une majorité qui lui assura une place prépondérante au ministère de la Justice. Le Conseil fut complété par le mathématicien Monge, qui allait faire figure de bouffon au ministère de la Marine, et par Lebrun, un journaliste indiqué par Brissot, que l’on baptisa ministre des Affaires étrangères.

Pendant ce temps le flot prussien bat les frontières. Les nouvelles de l’armée sont désastreuses. La patrie est en danger.

Le 23 août Longwy est pris, Verdun près de succomber. À Paris le désordre augmente et de toutes parts les provinces s’enflamment : la Vendée se soulève, la Bretagne et le Midi s’agitent. Partout des conspirations royalistes. Du Nord l’invasion descend sur Paris.

Mme Roland, penchée sur une carte, se demande s’il va falloir transférer le gouvernement au delà de la Loire et Marat veut s’enfuir à Marseille, déguisé en jockey. Avec une activité sublime, le peuple supplée au manque d’armes, en fabriquant des piques[17] par milliers. L’idée est venue des Girondins. Mais dans leur parti, qui est au pouvoir, personne ne se trouve pour saisir par la bride l’attelage emporté. Personne pour s’imposer aux extrémistes. Pas d’unité de pensée. Chacun fait son propre jeu : Robespierre de son côté, Marat du sien, pendant que la Gironde ne pense qu’à se garer de Danton. Pas un homme à la mesure de cette tâche imposante. Les massacres de Septembre témoigneront bientôt de l’insuffisance générale.

Le ministère, sorti de l’insurrection devant la Commune où Danton grandissait, présentait les caractères de l’anarchie jusque dans son titre de Conseil exécutif provisoire. L’Assemblée lui avait retranché, en le nommant, toute assurance de stabilité. Il était là, non pour gouverner, mais pour exécuter les décrets d’une Assemblée soumise aux mouvements capricieux de nerfs surmenés. S’il ne possédait plus grand pouvoir, il lui restait moins encore de dignité, ce que Mme Roland ressentait âprement et endurait avec impatience.

Rappelé à l’Intérieur, Roland, pour protester contre cette confusion des pouvoirs, crut prendre sa revanche en faisant voter sur l’heure que les ministres pourraient introduire dans leur département respectif toutes les modifications qu’ils jugeraient opportunes, facilité dont il usa immédiatement en appelant à la direction de ses bureaux des hommes à lui : Lanthenas et Champagneux tout d’abord.

C’est alors que Robespierre se découvrit. Il prononça contre le parti de la Gironde une attaque ouverte. Les événements couraient avec une force acquise contre laquelle il ne se trouvait toujours personne pour opposer un frein, et la politique de Roland se heurtait, en toute occasion, à la Commune de Paris.

Une déception d’ordre personnel vint s’ajouter à l’extrême angoisse de l’homme public. Depuis quelque temps, Lanthenas, qui avait formé certains liens avec la Montagne, se séparait fréquemment du parti girondin et se montrait irrité contre Buzot[18] qu’il croisait trop souvent pour son goût dans l’appartement privé des Roland. Épris de Mme Roland depuis de longues années, Lanthenas avait supporté son effacement tant qu’il n’avait pas craint qu’un autre fût mieux traité que lui. Il se permit des reproches indiscrets auxquels Mme Roland répondit vertement.

Elle a « enduré deux scènes violentes », dit-elle, elle n’en tolérera pas une troisième. Lanthenas osa alors se plaindre à Roland même et, après un échange de billets durs et hautains, la rupture fut complète. Quelle amertume au cœur de la parfaite amie !

Champagneux, témoin de ce qui se passa, dit à ce sujet :

… Bien d’autres… qui les ont caressés [les Roland] pendant leur prospérité, les ont honteusement abandonnés dès qu’ils furent sans crédit. De ce nombre il y eut Pache, ce Suisse dont Mercier a dit qu’il fut plus fatal à la France qu’une armée ennemie. Les Roland dont il avait su, à force d’hypocrisie, s’assurer la confiance, l’avaient sorti de son obscurité. Il les trahit lâchement. Hélas ! il y eut aussi Lanthenas, le plus ancien ami de Roland, celui que sa femme appelait du doux nom de frère, celui qui fut… témoin de leurs vertus publiques et privées. Eh bien ! Lanthenas n’osa pas avouer Roland à la Convention… Il alla s’asseoir au plus haut point de la Montagne et ne rougit pas de devoir à Marat une vie dont il eût été si glorieux de faire le sacrifice avec les autres proscrits de ce temps-là[19].

L’abandon dans un moment pareil, c’était une trahison. Bosc, qui avait affecté une discrétion excessive pendant le premier ministère et résisté aux inlassables appels de Mme Roland, se précipita chez elle et retrouva sa tendresse dans toute sa spontanéité et sa fraîcheur. Outré de l’ingratitude de Lanthenas, il témoigna d’un attachement si inviolable que Mme Roland en éprouva un réconfort délicieux. Ses amis avaient tout pouvoir sur sa sensibilité et même lorsqu’elle écrit à Bancal le 5 septembre 1792 un billet haletant où elle dit : « Nous sommes sous le couteau de Robespierre et de Marat », en vraie femme elle termine par une effusion du cœur :

Adieu, dit-elle. Je n’ai pas le temps de vivre, mais j’ai toujours celui d’aimer.

Elle n’est pas si cornélienne que Sainte-Beuve croit.

Admirons la force et la constance de son caractère, mais n’oublions pas que le charme avoué par tous ceux qui la connurent — même par certains qui ne l’aimaient pas — avait sa source dans son cœur.

Dans la même lettre, Mme Roland qui avait les yeux ouverts sur les périls que les insurrections faisaient courir à la liberté des Législateurs — le crime du 31 mai suivant ne lui donna que trop raison — proposait, comme seul moyen de préserver la dignité de l’Assemblée, une garde à recruter dans les départements.

Et, trois semaines plus tard, en effet, on voit Roland profiter de la lecture d’un compte rendu pour recommander à l’Assemblée « de s’environner d’une force armée et imposante, levée dans les quatre-vingt-trois départements. » Le lendemain, Buzot, désormais en parfait accord politique avec Mme Roland, parla en faveur du projet — qui en resta là — mais fut plus tard utilisé contre le prétendu fédéralisme des Girondins.


Robespierre, Danton, Collot-d’Herbois, Billaud-Varennes étaient députés de Paris quand les abominables tueries de Septembre eurent lieu sous l’inepte prétexte d’une vaste conspiration machinée dans les prisons par les ennemis de la Révolution.

Des bandes d’égorgeurs envahirent l’Abbaye, les Carmes, la Force, etc., et massacrèrent pendant trois jours tout ce qui s’y trouvait, jusqu’aux folles de la Salpêtrière, jusqu’à des enfants assistés.

Privés de tous moyens d’action, les Girondins du ministère se demandaient si l’émeute n’allait pas enlever l’Assemblée et si, dans l’impuissance où ils étaient, le devoir n’était pas de transporter le gouvernement hors de la capitale. Avec quoi résister ? Avec qui ? Robespierre était caché chez Saint-Just, son meilleur élève. Danton « résolu à sauver l’État », disait-il, — ce sera son honneur tant que la France vivra, — semblait trop absorbé par le danger des frontières pour examiner bien curieusement ce qui se passait à l’intérieur. Roland et Servan adjuraient l’Assemblée de les aider à rétablir l’ordre, mais ne pouvaient se faire entendre.

Roland écrit alors aux députés par la plume de sa femme. Plus brave qu’adroite en la circonstance, elle menace Paris de se voir enlever les pouvoirs publics. Inspirée par Barbaroux, elle déclare que « le Midi plein de feu, d’énergie, de courage, est prêt à se séparer pour assurer son indépendance et que, s’il n’y a point de liberté à Paris, les sages et les timides se réuniront pour établir ailleurs le siège de l’Assemblée ».

La Commune avait appris avec un beau flegme la nouvelle des massacres, mais délibéra pendant trois jours sur la question de savoir si Roland serait arrêté d’après les folles calomnies de Robespierre. Marat avait signé — sans aucun pouvoir — un mandat d’arrêt que Danton montra à Pétion, puis déchira. Le 2 septembre, déjà, deux cents hommes avaient envahi le ministère de l’Intérieur en criant qu’ils voulaient des armes pour aller à Verdun. Sans doute étaient-ils venus pour enlever Roland qui, par chance, se trouvait au ministère de la Marine où se tenait le Conseil. Intrépide, Mme Roland avait tenu tête à la horde et était arrivée à s’en débarrasser.

Lorsque les massacres furent un fait accompli, les Roland ne déclarèrent pas ouvertement leur indignation. Quelqu’un des leurs avait-il jugé nécessaire cette affreuse concession ? L’impulsion, cette fois, ne vint certainement point de Mme Roland. Ce n’était pas sa manière.

Tout Paris, dit-elle, fut témoin de ces horribles scènes exécutées par un petit nombre de bourreaux (ils n’étaient pas quinze à l’Abbaye) malgré les réquisitions faites à la Commune et au commandant des gardes nationaux[20]. Tout Paris laissa faire. Tout Paris fut maudit à mes yeux et je n’espérai plus que la Liberté s’établît parmi des lâches… froids spectateurs d’attentats que le courage de cinquante hommes armés aurait facilement empêchés.

On peut regretter qu’à ce moment Roland ne se soit pas démis avec éclat de son ministère. Quelle admirable sortie ! Marat, lui, n’avait pas perdu un instant pour rédiger un infâme papier adressé aux quatre-vingt-trois départements (où ses effets furent atroces) et pour l’envoyer à la signature du ministre Danton qui, n’osant pas résister, lui donna force de loi en y mettant son nom.

Mme Roland le sut et voua à Danton un mépris inexorable.

Au fond du désespoir, elle écrit à Bancal, le 9 septembre :

Danton conduit tout. Robespierre est son mannequin. Marat tient sa torche et son poignard. Si vous connaissiez les affreux détails de ces expéditions[21] ! Les femmes brutalement violées avant d’être déchirées par ces tigres ; les boyaux coupés, portés en rubans, des chairs humaines mangées sanglantes ! Vous connaissiez mon enthousiasme pour la Révolution ; eh bien, j’en ai honte ! Elle est ternie par des scélérats. Elle est devenue hideuse.

Deux jours après, certains résultats des élections apportent quelque réconfort à Mme Roland. « Les bons choix des départements nous raniment », dit-elle. Cela veut dire que Roland a été élu dans la Somme, Buzot dans l’Eure, Bancal dans le Puy-de-Dôme.

« Exécrable députation », disait en même temps le girondin La Réveillère-Lepeaux. À la vérité, la Gironde semble bien être la plus forte, mais, par un injuste renversement des valeurs, elle va maintenant faire figure de parti réactionnaire.


L’Assemblée Nationale avait été nommée pour réviser la Constitution, c’est-à-dire pour y effacer la trace des institutions monarchiques.

Les conventionnels, médecins, avocats, commerçants, écrivains, venaient de la bourgeoisie. Pas un seul ne sortait du peuple. Sur 745 membres, 500 n’étaient ni Montagnards, ni Girondins.

Le bruit courait que la Gironde voulait faire de la France une Fédération comme la Suisse ou les États-Unis et la diviser en républiques de Marseille, de Lyon, de Rouen, etc.

La Montagne feignit de le croire en comprenant du premier coup — ce qui nous reste d’ailleurs assez inintelligible — qu’une telle accusation lui mettait en mains une arme bien trempée.

La Constituante, lorsqu’elle avait décrété le morcellement des provinces en départements, avait voulu détruire ce qui restait de la forme féodale, gouvernements, généralités, bailliages, etc. Son esprit était opposé à ce qu’on appelait le « fédéralisme ». Quelle que fût la mauvaise foi des accusateurs, il est évident que les Girondins se montrèrent bien étourdis en paraissant s’écarter des principes qui avaient fondé la Révolution. Non seulement ils ne firent rien pour se défendre, mais ils ne craignirent même pas d’augmenter les chances de crédit d’une allégation si périlleuse. Ils vivaient dans la crainte de la dictature qui abolirait l’œuvre révolutionnaire et, n’ayant pas su agir, furent tout étonnés le jour où ils s’aperçurent que Danton avait pris leur place.

Mme Roland dut se sentir cruellement humiliée lorsqu’elle se vit dépasser par l’homme « repoussant et atroce » qu’elle méprisait si rudement. Au Conseil, maintenant, c’est lui qui domine. Quelle figure pouvait bien faire un Roland à côté d’un Danton ? L’épouse — cela n’est pas douteux — souffre dans son orgueil d’une infériorité qu’elle soupçonne obscurément. Danton lui avait toujours fait horreur. On croit la voir ranger sa robe quand il passe. Et voilà qu’il n’est question que d’un rapprochement diplomatique entre elle et lui ! Tout son être se met en révolte. Cela, jamais ! Elle a, du premier mouvement, placé la question non sur le terrain de l’utilité pratique — qu’en général elle dédaignait fâcheusement, nous l’avons dit — mais sur celui de l’honneur qui lui était familier. Ces gros doigts velus qui se tendent vers elle se sont sans doute refermés sur l’or du tyran, et cette paume est rouge du sang de Septembre. Elle reconnaîtra ses soldats à ce qu’ils refuseront de souiller leurs mains pures à un tel contact, et lance l’excommunication contre Vergniaud qui a consenti à rencontrer Danton dans une soirée. Aux siens elle donne à choisir : elle ou lui.

Ils la suivirent et Danton, ulcéré, s’en alla, répétant de son air le plus farouche : « Ils n’ont pas confiance ! »

« Cette réponse est tragique, dit Michelet. Elle contient toute l’histoire de la Convention et sa funèbre destinée. »

Est-ce bien certain ?

Mme Roland avait toujours montré que, femme, elle transportait sur le terrain politique ses goûts et ses dégoûts. Partie d’un plan trop idéaliste, elle avait subi, dans la pratique des hommes, des déceptions qui l’avaient rendue de moins en moins propre aux vues d’ensemble et portée à l’esprit de coterie. Auprès de ses amis elle retrouvait avec ivresse, dans sa pureté première, le point de départ où elle voulait de toutes ses forces se maintenir, et eux avec elle. Elle confondait d’un côté ses amis avec son parti, de l’autre ses ennemis avec le parti de ses adversaires. Austère et puritaine, naturellement portée à la « vertu », elle qui n’aimait pas Vergniaud, trop voluptueux et trop nonchalant pour un programme de « rigueurs », comment n’eût-elle pas été soulevée contre un tribun grossier, aux instincts violents et jouisseurs, accessible aux tentations de l’ordre le plus bas. Nous pardonnons beaucoup à Danton en faveur des grandes réussites de son génie patriotique. Elles n’étaient guère encore qu’en puissance. Voilà ce qu’il faut bien voir pour juger correctement entre Mme Roland et lui. Il est probable qu’elle avait fini par se considérer comme une vivante statue de la Liberté, à force d’entendre le chœur des Girondins chanter en rondes mélancoliques, autour de son piédestal, les mots sublimes qu’involontairement elle s’appliquait sans doute :

Liberté, Liberté chérie,
Combats avec tes défenseurs.

Elle était aussi une personne parfaitement bien élevée, une dame aux manières courtoises et gracieuses. La vulgarité du parti adverse devait la blesser au vif en de certains points sensibles qui, chez les femmes pures comme elle était, ne se cicatrisent guère. La tenue qu’observait Robespierre l’avait sans doute égarée un peu plus longtemps sur lui que sur d’autres. Elle avait besoin de respects, et même d’hommages. Ses amis l’y avaient accoutumée. Elle dut souffrir cruellement des indignes attaques de la presse. L’état de passion violente où elle vivait n’était pas favorable non plus à un apaisement qui à ses yeux, eût fait figure de lâcheté ! Enfin, bien des sentiments s’aigrissaient dans ce grand cœur qui rêvait de perfection sociale et se heurtait à la misère des bassesses humaines.

La plupart des historiens ont écrit qu’à cette heure, le rapprochement de Danton et de la Gironde pouvait prévenir la Terreur et brider la Montagne aussi bien que la Commune, Robespierre comme Marat. Jugement hasardeux !

Si Mme Roland, qui fit manquer la réconciliation par son intransigeance, n’avait pas cru pouvoir fonder rien de sûr et d’honnête sur Danton, après tout elle avait des raisons qui étaient bonnes et on ne voit pas que, même en matière politique, l’abaissement des consciences ait jamais donné de si beaux résultats. On pourrait du reste tout aussi bien concevoir l’historien qui dirait : « Si les Girondins s’étaient rapprochés de Danton, ils eussent été bien naïfs de faire confiance à un homme qui les eût jetés par-dessus bord dès qu’il y eût trouvé son compte. »

Mais l’ennemi était là, et, devant lui, tout le pays se couvrait d’une population armée on ne sait comment et résolue à tout sacrifier pour défendre sa terre. Les Girondins croyaient que la France allait se battre pour la liberté du monde et qu’à l’exemple du peuple français, les pays voisins allaient se libérer de leurs tyrans. La désillusion fut une stupeur.

Malgré l’aversion générale, Girondins, Jacobins, Cordeliers sont d’accord pour donner à Dumouriez, qui paraît le plus capable de conduire la France à la victoire, le commandement général des troupes.

Barbaroux dit dans ses Mémoires :

Je fus témoin de la conduite de Roland envers Dumouriez, certainement auteur de l’intrigue qui l’avait expulsé du ministère (en juin). Mais depuis, Dumouriez avait utilement servi la patrie… Roland oublia son injure et proposa au conseil de nommer Dumouriez commandant en chef de l’armée… et Dumouriez sauva la France aux gorges d’Argonne.

Le 20 septembre, près de Valmy, une armée dépourvue de tout s’apprête à remporter sous Dumouriez et Kellermann une victoire d’immense répercussion.

Le lendemain, 21, la République était proclamée par la Convention.

Mais la grande Girondine avait usé dans des épreuves trop décevantes ses riches facultés d’admiration et d’enthousiasme. Elle tenait pour avilissante la position d’un gouvernement sans responsabilités où son mari ne pouvait demeurer qu’à la condition de se laisser conduire. Aussi comptait-elle sur l’élection de la Somme pour « sortir de place[22] », ce dont Brissot la gourmandait en déclarant que le départ de Roland serait « une calamité publique ».

La mémoire chargée de rancune, Danton se vengea de Mme Roland lorsque l’Assemblée, refusant d’accepter la démission du ministre de l’Intérieur, voulut le garder au ministère, malgré son nouveau mandat.

C’était le 29 septembre 1792.

Danton monta à la tribune et dénonça l’influence que Mme Roland exerçait sur son mari. Elle avait repoussé sa main tendue parce qu’elle y voyait des souillures. Il s’écria : « On ne peut pas faire de politique avec une femme et celle-ci a pensé à se sauver. »

Les Roland, touchés au vif, changèrent de tactique. Mais Mme Roland n’avait plus sa sagacité du commencement de la Révolution. Ici, tout son sang-froid l’abandonnait. Elle était mortifiée, énervée plus encore, et cela se voit dans la lettre qu’elle adressa au nom de son mari à l’Assemblée. Roland « renonce, dit-elle, au repos permis à sa vieillesse » pour « se dévouer jusqu’à la mort » ; surtout il clame très haut qu’il n’avait nullement songé à fuir après la prise de Longwy, ainsi que Danton l’avait insinué, mais que, l’ennemi avançant, le gouvernement était bien obligé de penser à sa sûreté. C’était l’évidence même.

Les Roland étaient pleins du plus sincère courage et le furent toujours. L’accusation de Danton était misérable. La lettre qui répondait à ses allégations exprimait une juste colère, mais se terminait dangereusement en désignant Danton parmi les ministres qui, ayant reçu des fonds en dépôt pour les besoins de leur département, s’obstinaient à ne pas rendre leurs comptes.

Dans l’Assemblée même, voilà les Roland dressés contre Danton. Or, Danton disqualifié, qui profitera de la place vide sinon Robespierre ? Robespierre le prudent, Robespierre l’insoupçonnable, Robespierre, qui avait mis toute sa science des attitudes à ne se compromettre dans aucune action.

Il ne dépendait pas de la Gironde que l’union se fît pour le travail dans la paix.

Aux Jacobins, avec les pitres, histrion ou capucin défroqué qui siégeaient sous le prophète Robespierre, l’impudence et la calomnie étaient maîtresses, l’excommunication en grande faveur. Barbaroux écrit dans ses Mémoires :

Robespierre qui, comme l’a dit Condorcet, n’a pas une idée dans la tête, pas un sentiment dans le cœur, y tenait toujours la tribune [aux Jacobins], empoisonnant le peuple par ses flatteries et déjà, s’exerçant au crime par ses provocations contre les républicains.

Aux Cordeliers, Danton, Camille Desmoulins, Marat, Billaud-Varennes, etc., tenaient la tribune. La foudre tombait là tous les jours. Quant à la Commune, elle appartenait à d’atroces jeunes garçons comme Varlet, Tallien, Chaumette, Hébert (le rédacteur du Père Duchêne) qui se réclamaient à la fois de Robespierre et de la Montagne.

Le 6 novembre, la magnifique victoire de Jemmapes, où Dumouriez mit le jeune duc de Chartres[23], au front des troupes, fut enlevée par la Nation, aussi bien que par les régiments de métier. L’invasion était conjurée, mais à l’intérieur la vie d’homme public n’en restait pas moins atroce.

Devant les attaques opiniâtres de Robespierre qui répétait tous les jours aux Jacobins que la Gironde avait partie liée avec les royalistes, Buzot, probablement porteur de la pensée de Mme Roland, demanda à l’Assemblée de voter la peine de mort contre quiconque proposerait le rétablissement de la monarchie.

La Commune était plus acharnée contre les Girondins que contre les royalistes, et Marat, — cet « homme tout dégouttant de calomnie, de fiel et de sang », avait dit Vergniaud à la tribune — depuis que les Roland lui avaient refusé une subvention sur les fonds secrets, les couvrait d’injures dans l’Ami du peuple. Un bas espion, qui connaissait son homme, lui porta un jour les « preuves d’un grand complot girondin » dont Mme Roland faisait partie, bien entendu. Marat se jeta sur l’hameçon et organisa un beau tapage dans son journal. La Convention appela l’épouse du ministre de l’intérieur à sa barre, où elle parut avec tant d’aisance et de naturel que l’Assemblée, charmée par sa vue et conquise par sa parole, lui vota les honneurs de la séance.

Mais ce ne fut là qu’un triomphe d’une heure. Mme Roland avait bien des raisons de prévoir des dangers pour elle et pour les siens. Aussi se décida-t-elle à faire partir sa fille pour le Clos avec Mlle Mignot, l’institutrice en qui elle avait mis une confiance absolue et qui, bassement, s’apprêtait à la trahir[24].

Dans les derniers temps du ministère de Roland, dit Mme Roland,

les conjurations et les menaces s’étaient tellement multipliées que souvent nos amis nous pressèrent d’abandonner l’hôtel durant la nuit. Deux ou trois fois nous cédâmes à leurs instances ; mais ce déplacement m’ennuya et j’observai… qu’il valait mieux, pour l’utilité publique et pour sa gloire personnelle, que le ministre pérît à son poste.

Depuis deux mois, elle « a fait mettre le lit de son mari dans sa chambre, afin de courir les mêmes hasards que lui, et un pistolet chargé est sous sa tête pour qu’elle puisse se soustraire aux indignités des assassins ». Elle refuse de quitter sa maison malgré « les avis qui pleuvent sur sa table », car « on lui fait l’honneur de la haïr ». Ils viennent, à son sens, « du scélérat Danton et de l’hypocrite Fabre ». Elle a beau s’enfermer dans une dignité silencieuse, les pamphlets sortent en foule. « Je suis Galigaï, Brinvilliers, Voisin, tout ce qu’on peut imaginer de plus monstrueux », dit-elle amèrement.

Elle écrit au chanoine Dominique pour lui confier Eudora : « Je laisse à ma fille de bons exemples, dit-elle, une mémoire chérie ; son père y joint quelque gloire ; il lui reste en vous et en Mlle Mignot de sages guides. » Dans un acte signé des époux Roland et daté du 25 décembre 92, Mme Roland déclare que, d’après sa volonté, l’enfant doit être élevée au Clos par Mlle Mignot « qui partagera l’existence et les moyens de son élève et recevra, après huit années révolues [Eudora aura alors vingt ans], une rente viagère de mille francs ».

Ayant tout ordonné avec le plus grand soin, cette femme se croit sans reproche. De même, au fort de la tragédie, elle se trouvera tranquille après avoir minutieusement réglé, l’une après l’autre, les questions où elle se sent une part de responsabilité.


Roland, malgré son entier dévouement à la chose publique, continuait à porter le poids quotidien d’attaques forcenées, aussi bien devant la Convention que dans les Clubs, sans parler des aboiements de la presse. Cependant le courage de sa femme ne faiblissait pas et le soutenait encore.

Ce fut donc un coup de théâtre quand, le 22 janvier, vingt-quatre heures après la mort du roi — que Roland n’avait peut-être pas voulue[25] — Vergniaud, qui présidait, lut aux députés la lettre de démission du ministre de l’Intérieur.

Elle était écrite de la main de Mme Roland. Comme toujours les époux étaient donc bien d’accord.

Cette brusque décision était fondée sur des raisons multiples et il est probable que nous aurions tort de nous attacher à l’une d’elles en particulier.

Ne cherchons pas la vérité dans les écrits de Mme Roland. Ils éludent la question.

Il y avait le dégoût, il y avait la lassitude, évidemment. Mais ce n’était pas tout. Roland avait trop vu sa femme évoluer, libre et franche, parmi leurs amis communs, pour ne pas s’apercevoir au commencement de l’hiver de 1792 que quelque chose avait changé en elle. La jalousie de Lanthenas ne s’y était pas trompée. Depuis l’automne, la résistance qu’elle avait jusqu’alors opposée aux passions de l’amour avait faibli : elle aimait Buzot.

Dès qu’elle en fut sûre, elle prévint Roland avec la rude probité d’une femme qui ne s’abaissera pas à la tromperie et qui croit exercer son droit, du moment qu’elle s’engage à une stricte fidélité. D’ailleurs, si elle a involontairement donné son amour, elle est résolue à garder intacts son dévouement et sa tendresse à un « vénérable vieillard » qu’elle respecte et n’a pas cessé de chérir. Mme Roland, jusqu’à la fin de sa vie, crut voir en son mari un homme supérieur aussi bien qu’un travailleur infatigable « qui pourrait facilement gouverner un empire ». Longtemps elle avait fait passer sa conviction dans le jugement de ses amis, mais quand ils n’en furent plus si certains, c’est à peine si elle eût voulu le voir mettre parfois un peu plus d’art dans son « inflexibilité ». À la veille de mourir, c’est le seul amendement qu’elle propose à ses dithyrambes.

Un mot d’elle montre, comme on l’a déjà remarqué, l’état de son cœur et de sa conscience dans le trouble de l’amour naissant :

« Au mois d’octobre (1792), dit-elle, je n’ambitionnais que de conserver mon âme pure et de voir la gloire de mon mari intacte. » C’est en septembre (au plus tôt) que son cœur avait changé.

Cet amour contentait son idéal de stoïcisme, exerçait sa force d’âme et sa gravité, et donnait le plein vol aux aspirations secrètes d’un caractère qui croyait se devoir de rester, en permanence, supérieur aux événements.

Parmi tous ceux qui l’entouraient, Buzot était le seul, peut-être, qui lui parût un égal. N’oublions pas l’éclat d’orgueil qui la porta à dire, dans ses Mémoires, qu’elle entendait « se défendre de toute affection qui n’eût point été à la hauteur de sa destinée ». Oui, c’est parfaitement cela.

Mme Roland honorait sa vocation. Elle ne se composait pas une figure historique — elle était trop intelligente pour cela, surtout elle avait trop de spontanéité et de naturel — mais elle cultivait le beau souci de mettre son idéal et sa conscience d’accord avec ses actes et ses sentiments.


Pour Roland ce fut l’effondrement.

Depuis douze ans, toute sa vie reposait sur l’harmonie d’une union qui, sans doute, ne lui avait jamais paru exposée au moindre danger. Si l’aveu, qui fut peut-être encore plus intolérable à son amour-propre que douloureux à son cœur, se place avant le 22 janvier, il est aisé d’expliquer sa démission par un coup de tête. D’ailleurs nous pouvons nous demander si, justement, ce n’est pas ce qu’il a voulu dissimuler en répondant lui-même dans une note autographe (précaution qui lui était étrangère), à la curiosité des historiens :

La cause de la sortie de mon ministère n’a été vue par personne… j’ai honte de le dire… je n’ai pas un homme à citer… oui, si j’eusse trouvé un seul homme qui eût conservé quelque énergie… qui n’eût pas craint de monter à la tribune… sans cesse remplie par des hommes infâmes, etc…

C’est parce qu’il n’a pas trouvé cet homme qu’il est parti. Sans doute, il y avait Buzot. Mais le drame qui se jouait entre les Roland et lui, rendait son intervention impossible. Il ne pouvait plus parler pour Mme Roland qui, d’ailleurs, nous en sommes sûrs, consentait sans hésitation au départ de son mari.


M. et Mme Roland se retirèrent pour la seconde fois dans le petit appartement de la rue de la Harpe. Le second ministère avait duré cinq mois. Mais que de travaux, que de fièvres, que de tourments ! Bien des choses étaient brisées en eux. Lui avait encore vieilli, et quant à elle, il ne lui faudra pas moins que la prison et la perspective de l’échafaud, pour lui rendre son énergie et sa bonne humeur, ainsi qu’elle disait à Bancal en 1789.

Pendant les semaines suivantes, les Roland ne prennent aucune part aux événements publics. Quelques amis seuls vont les voir. Plus de conciliabules politiques ! Plus de muse héroïque ! Plus de fidèles au mot d’ordre ! Plus d’espérances sublimes ! La basse presse seule sait encore le nom de Roland et continue à le vociférer.

L’ancien ministre est totalement découragé de l’action. Il est pressé de se retirer au Clos. Mais, pour vivre, il a besoin de sa pension de retraite et il reprend des démarches pour en obtenir la liquidation. Quitter Paris aussitôt que possible, c’est son plus grand désir. Mais le départ ne lui sera permis que lorsqu’il aura rendu ses comptes de ministre démissionnaire. Six, sept, huit fois, il demande à la Convention d’être admis à les présenter, non par affectation d’intégrité, comme des historiens ennemis lui en ont fait le reproche, mais simplement parce qu’il a soif, ayant fait triompher sa « vertu », d’aller oublier aux champs les malheurs de sa patrie et les tourments que les hommes lui ont fait subir ; parce qu’il veut emmener sa femme loin de Buzot contre lequel il ressent une haine amère ; parce qu’enfin, il manque d’argent et ne peut soutenir le train exorbitant de la vie à Paris.

Les nouvelles de l’étranger étaient terribles. Une fois encore, l’ennemi marchait sur nous et trouvait devant lui « des populations misérablement armées mais invinciblement résolues ». Les puissances avaient déclaré « que la France avait tué la morale, supprimé le droit ». Pour commencer à la punir, les Anglais, par dévouement au droit et à la morale, s’étaient installés à Toulon, et Pitt disait gaillardement qu’à la place de la France, il y aurait désormais un blanc sur la carte de l’Europe. Tous les royaumes étaient vertueusement dressés contre nous et chassaient nos ambassadeurs. En sorte que les républicains désappointés éprouvaient que, non seulement les peuples voisins n’étaient pas prêts à s’affranchir avec reconnaissance comme ils se l’étaient d’abord naïvement persuadé, mais qu’au contraire, les évolutions trop précoces risquent d’être incomprises et peuvent être dangereuses pour les nations aussi bien que pour les individus.

La situation est affreuse aux frontières, à Paris, à Lyon, en Belgique. La Bretagne s’insurge et, en Vendée, les chefs royalistes, à la tête de malheureux paysans fanatisés, supplient les Anglais de leur envoyer du renfort.

« La Montagne criait, dit Michelet, la Gironde plaidait… Robespierre prêchait. Rien ne se faisait. » Et l’ennemi descendait sur Paris.

Au début d’avril arriva la nouvelle de la trahison de Dumouriez qui avait bien livré la Belgique à Cobourg et les commissaires de la Convention à l’Autriche, mais n’avait pu réussir à entraîner ses troupes dans sa défection et s’était réfugié au camp ennemi.

À la séance de l’Assemblée, les législateurs ont tous à la bouche le mot de « trahison » qu’ils se jettent furieusement tandis que les volontaires défilent au pied de la tribune en remettant leurs enfants à la Convention. Danton a fait décréter la constitution d’un Tribunal révolutionnaire pour arrêter et juger les traîtres, tandis que Robespierre propose aux Jacobins l’arrestation des suspects.

— C’est l’inquisition ! s’écrie Vergniaud.

Danton venait de faire avertir secrètement les Girondins de se garder, lorsque, sur l’ordre du Comité de surveillance, les scellés furent posés rue de la Harpe, chez les Roland, ridiculement accusés de complicité avec Dumouriez et l’émigation. Bientôt apparait le terrible pamphlet qui devait perdre la Gironde, l’Histoire des Brissotins, dû à l’inspiration de Robespierre et à la plume mordante, mais coupablement étourdie de Camille Desmoulins, qui pleura trop tard sur le mal qu’il avait fait. Un troupeau de malheureuses femmes vinrent battre les murs de la Convention en criant que, si le peuple manquait de pain, c’est que les Girondins, pour l’affamer, le jetaient à la Seine. Les Clubs proposèrent, comme une réplique, le massacre des Girondins. L’émeute couvait. Robespierre, en pleine séance de l’Assemblée, s’écria :

Quand le peuple est opprimé, quand il ne lui reste plus que lui-même, celui-là serait un lâche qui ne lui dirait pas de se lever… Ce moment est arrivé.

Le 31 mai l’insurrection éclata au son du tocsin.

Les Girondins se sentaient perdus de tous les côtés : d’une part la Montagne, de l’autre l’émigration.

Vadier, acharné contre la Gironde, tout en se défendant (mollement), d’être disciple de Marat, « souvent utile par ses présages, quelquefois pur et austère dans ses principes, surtout peu dangereux par ses conseils », déclara qu’« il n’en était pas de même du modérantisme », cette opinion qui tue lentement et dont l’insurrection est l’unique remède ».

Sous le canon d’Hanriot, commandant du bataillon du Jardin des Plantes, les députés, prisonniers dans la salle des séances, balançaient. Aucun d’entre eux n’offrait d’idée précise. Les adversaires de la Gironde s’appuyaient, pour la perdre, non sur un principe ou sur une loi, mais sur le droit du plus fort qui leur était momentanément échu. La Terreur se préparait. Investis d’un pouvoir arbitraire s’il en fut jamais, les condamnants vont suivre de près leurs condamnés dans un vertige sanglant qui, logiquement, conduira la France à l’Empire.


Rue de la Harpe, l’infâme accusation avait grandement fortifié les Roland dans leur projet de retraite et Mme Roland, qui venait de se décider à partir seule avec sa fille pour le Clos, avait déjà demandé des passeports, lorsque, au milieu de la nuit du 31 mai au 1er juin, elle fut arrêtée dans son lit pendant que Roland, aidé par Bosc, fuyait vers les bois de Montmorency.

Ce n’était plus qu’une question de force entre les Girondins et les extrémistes. Ceux-ci, dont tout le programme était de s’emparer de la faveur populaire, auraient pu leur adresser des reproches plus mérités que celui de fédéralisme.

Le licol juridique gênait les mouvements des Girondins au point de les paralyser. Ils avaient l’esprit étroit, presque craintif, — eux si braves — dès qu’il fallait agir. Ils manquèrent d’invention et de perspective, eux dont le devoir le plus urgent était l’inspiration et la grandeur.

Les Girondins avaient fait la guerre mais n’avaient rien tiré de la victoire. À la vérité, ils ne s’étaient pas non plus beaucoup préoccupés des souffrances du peuple. Ils n’avaient pas fait de lois sociales. Ils n’avaient pas cherché de remèdes à ce que nous appelons la vie chère. Ils étaient trop portés, en dehors de beaucoup de beaux discours sur « le peuple abusé », à confondre les travailleurs et les bonnes gens avec les égorgeurs et les braillards. Par là, ils permirent, jusqu’à un certain point, de croire que les « aristocrates » en fuite avaient reparu en eux.

Cependant Mme Roland devait dire : « La faiblesse est le pire de tous les défauts dans ceux qui gouvernent, particulièrement au milieu des factions. » Surtout elle craignait « les demi-mesures et la manie prétendue conciliatrice ». « Un homme d’État doit être rigoureux dans les principes, ferme dans l’action. Jamais obstacles ni considérations ne doivent le faire plier au premier égard ni dévier au second. » Ce sont ses propres termes.

De tels sentiments ne sont point seulement fondés sur la théorie. Mme Roland a souffert sans patience de défauts dont le souvenir la tourmenta jusqu’au dernier jour. Du reste, son influence cessa d’être décisive quand la confusion des pouvoirs rompit tous les freins. Nul doute qu’elle n’ait voulu des réformes complètes : elle avait le tempérament radical. Mais il y eut un moment où elle ne fut plus qu’une feuille sur la mer.

Pendant qu’on l’enfermait à l’Abbaye, les Girondins, ceux de son clan et d’autres, avaient passé la nuit chez un des leurs nommé Meilhan. Ils se sentaient perdus, mais ils se devaient de bien tomber. Tandis qu’ils discutaient, comme toujours, pour savoir si, oui ou non, ils se rendraient à la séance, la nouvelle de l’arrestation de Mme Roland leur arriva.

Rendus furieux, ils volent à l’Assemblée. Buzot et Barbaroux sont sublimes de bravoure et de foi révolutionnaire. Sous un aspect tranquille qui cachait des passions fortes, Buzot était de ces timides qui ne restent jamais interdits devant l’attaque et chez qui le danger fait éclater l’éloquence. Barbaroux refuse de donner sa démission. Il a « juré de mourir à son poste. Il tiendra son serment ».

Mais la force armée est là qui entoure la salle où la Convention délibère. Les députés sortent en masse derrière leur président, Hérault de Seychelles, et tentent de passer à travers les troupes qui les encerclent. Hanriot, lorsqu’il les voit venir, les reçoit en criant à ses hommes : « Canonniers, à vos pièces ! »

La Convention revint sur ses pas, reprit séance, s’abattit sur les genoux et livra les Girondins.

  1. On sait que la proposition d’abandonner les titres et les privilèges trouva un seul opposant, le député Maury, fils d’un cordonnier. M et Mme de la Platière — comment ne pas sourire ? — firent, après le 4 août, le sacrifice de leur nom et ne furent plus que M. et Mme Roland tout court. De son côté M. d’Antic devint M. Bosc et M. d’Anton, Danton.
  2. Hormis Cinna.
  3. C’est ainsi qu’elle parle toujours de Roland.
  4. Danton accusa nettement La Fayette d’être complice de la fuite du roi.
  5. Hormis Brissot qui était républicain dès avant 1789.
  6. Personne n’était alors républicain. Aux Jacobins, la première fois que le mot fut prononcé, les députés présents se levèrent en criant : « Nous ne sommes pas des républicains. » Marat était royaliste et catholique. Plus tard Robespierre devait dire : « La République s’est glissée entre les partis, sans que personne ait su comment. »
  7. hez elle ou peut-être chez Pétion.
  8. Ici encore, Mme Roland se rencontre curieusement avec le sombre Vadier. Elle n’avait pas le tempérament « girondin », c’est une remarque que l’on peut faire plus d’une fois lorsqu’on essaie de la suivre dans l’intimité de sa pensée. Vadier dit : « Je fis cette motion [pour le jugement du roi fugitif] au milieu des baïonnettes et des poignards, dans cette semaine trop mémorable où le traître La Fayette fit égorger 1200 victimes au Champ-de-Mars. »
  9. C’est l’auteur qui souligne.
  10. Notamment le droit de veto.
  11. M. Aulard pense que c’est Thiers et Charles Nodier qui généralisèrent le nom de Gironde pour désigner un parti auquel appartenaient des députés
  12. Nous continuerons à user de ce terme pour la commodité du lecteur.
  13. Champagneux a tenu à confirmer, dans son édition des écrits de Mme Roland, ce qu’elle dit sur la frugalité des habitudes qu’elle avait établies dans son entourage aussi bien que chez elle. Il cite le témoignage de Bosc qui, ayant un soir invité à dîner au Bois de Boulogne cinq amis dont trois ministres, dépensa quinze francs pour six personnes.
  14. L’an IV de la Liberté compté à partir de la prise de la Bastille (14 juillet 1789), c’était 1792.
  15. C’est elle aussi qui devait rédiger (le 23 novembre 1792) une lettre au prince-évêque de Rome — autrement dit le pape — en faveur de deux jeunes artistes lyonnais incarcérés par le gouvernement pontifical qui les suspectait d’attaches révolutionnaires. C’est un morceau un peu entaché de la phraséologie du temps, mais où Mme Roland montre la désinvolture d’une pensée toute affranchie. Manon Phlipon faisant la loi au roi de France et au pape de Rome était-elle exempte de tout orgueil ? C’est assez peu probable.
  16. Du 23 mars au 13 juin 1792.
  17. Les piques furent à ce moment-là la dernière mode de Paris. Une petite fille fut baptisée Pétion-Nationale-Pique, sur l’autel de la Patrie pendant que l’orgue jouait le Ça ira.
  18. Buzot venait d’être nommé député par le département de l’Eure.
  19. En effet, quand la Convention, sous la pression des baïonnettes, livra les Girondins à Robespierre, Lanthenas, honte suprême, fut sauvé par Marat qui s’excusa de tant de condescendance en disant que Lanthenas n’était qu’un « pauvre d’esprit ».
  20. Nous possédons l’ordre autographe par lequel Roland commandait à Santerre de porter en masse ses gardes nationaux contre les émeutiers, ainsi que la piteuse ou hypocrite réponse du tout-puissant brasseur.
  21. Les massacres.
  22. On ne pouvait être à la fois ministre et député.
  23. Plus tard Louis-Philippe.
  24. Au procès où elle fut appelée en témoignage.
  25. Il avait voté pour la mort, après consultation du peuple. Telle était bien l’opinion de Mme Roland. Buzot vota de même, puis demanda de surseoir à l’exécution.