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Madame Bovary/Notes/Madame Bovary et les auteurs contemporains

Louis Conard
Madame Bovary : Notes (1857)
Louis Conard (p. 523-526).


MADAME BOVARY
ET
LES AUTEURS CONTEMPORAINS.


Paris, 13 avril.

Vous êtes un de ces hauts sommets que tous les coups frappent, mais qu’aucun n’abat.

Mon cœur est profondément avec vous.

Victor Hugo.


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Hauteville House, 30 août 1857.

Vous avez fait un beau livre, Monsieur, et je suis heureux de vous le dire. Il y a entre vous et moi une série de livres qui m’attache à votre succès. Je me rappelle vos charmantes et nobles lettres d’il y a quatre ans, et il me semble que je les revois à travers les belles pages que vous me faites lire aujourd’hui. Madame Bovary est une œuvre, l’envoi que vous avez bien voulu m’en faire ne m’est parvenu que tard ; c’est ce qui vous explique le retard même de cette lettre.

Vous êtes, Monsieur, un des esprits conducteurs de la génération à laquelle vous appartenez, conservez et tenez haut devant elle le flambeau de l’art. Je suis dans les ténèbres, mais j’ai l’amour de la lumière. C’est vous dire que je vous aime.

Je vous serre la main.

Victor Hugo.
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30 décembre 1857.
Monsieur,

J’ai témoigné à beaucoup de nos amis toute mon admiration pour Madame Bovary ; beaucoup d’auteurs, la plupart, m’ont vu dans le pharmacien, puis on m’a fait écrire la pièce, et une fois écrite je l’ai présentée à un directeur qui l’a reçue et Je la répète, le tout sans votre permission.

Je pars dans deux heures pour Reims où je vais donner plusieurs représentations. Veuillez, Monsieur, me faire savoir si votre intention est de faire jouer Madame Bovary, et si vous me jugez capable pour le pharmacien.

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Votre bien dévoué, Henry Monnier.
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30 janvier 1857.
Mon cher Confrère,

Je ne sais quelle sera l’issue de votre procès ; mais c’est une victoire pour vous et une défaite honteuse pour le procureur impérial. Je ne dis pas pour le Parquet qui vous soutenait assez ouvertement, car à un mouvement de lèvres du président pendant que Me Sénard lisait une description très étudiée de votre roman, j’ai remarqué et peut-être tout le monde l’a-t-il remarqué, que le président disait : charmant. Ceux qui l’auront observé attentivement auront bien compris à deux reprises différentes ce mot char-mant très significatif.

Je me réjouis dans l’intérêt des lettres de l’issue plus que probable de votre acquittement, et cette poursuite ne pourra qu’être très favorable au succès de votre roman que j’attends avec impatience, n’ayant lu que la première partie dans la Revue.

Croyez-moi, mon cher Confrère, votre tout dévoué et votre

Champfleury.

P.-S. — J’ai dû quitter l’audience à 5 heures, vers la fin de la plaidoirie, et je ne sais ce qui sera arrivé.

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Paris, 12 mai 1857.

Mon cher Monsieur, je vous dis mon cher Monsieur parce que je viens de lire Madame Bovary. Je n’en connaissais, par la Revue de Paris, que la fin. Je viens de tout lire, et j’ai déjà tout relu. Si vous songez à fonder une Académie de vos quarante plus chauds admirateurs, je me porte candidat, et pour dix places à moi tout seul. Votre livre m’a empoigné et remué à fond. Je vous en remercie comme si vous l’aviez fait pour moi. À quand votre second coup de maître ? Je suis mécontent de ma journée ; il est deux heures, et je ne vous ai encore raccolé que trois lecteurs. Pardonnez-moi, ce n’est pas ma faute, et je tâcherai de mieux faire ce soir… Je ne sais pourquoi je vous écris tout cela, si ce n’est pour vous dire que l’événement de votre avènement m’enchante et que je vous prie, lorsque vous reviendrez à Paris, de m’écrire quatre lignes pour que je sache où prendre deux mains que je veux serrer.

Guillaume Guizot.
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Vendredi.
Mon cher Ami,
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Sachez, mon cher Ami, que les deux volumes de Madame Bovary sont ici sur mon bureau. Ceci vous prouve que Grenoble est un pays moins perdu qu’on ne le suppose généralement. Il est juste d’ajouter que la publication en volumes était fort attendue ici. La Revue de Paris y a deux ou trois abonnés qui la lisent quelquefois. Dès les premières pages de votre roman, on a reconnu la vraie vie de province étudiée de près. On a continué la lecture : on a apprécié le talent parce qu’on est éclairé, et la passion parce qu’on est homme. Bref, les numéros ont fait le tour de la ville. La population se compose de magistrats en activité et d’officiers en retraite. Les magistrats vous ont donné gain de cause avant ceux de Paris. Mais c’est surtout la partie féminine qui s’est régalée. Les dames de Grenoble bovarisent un peu pour leur compte, et elles se sont reconnues, non sans plaisir, dans votre roman. Je tiens ces détails d’un de mes amis qui professe la philosophie au lycée de Grenoble ; grand bovariste d’ailleurs, qui a lu votre roman bien avant moi, et qui m’a apporté le premier exemplaire. Je n’en ai fait qu’une goulée, et je suis encore dans ma première admiration. Mon cher Ami, vous avez fait véritablement un coup de maître, et les critiques auront de quoi parler sur vous. J’ai cru lire un roman de Balzac mieux écrit, plus passionné, plus propre, et exempt de ces deux odeurs nauséabondes qui me saisissent quelquefois au milieu des livres du Tourangeau : l’odeur d’égout et l’odeur de sacristie. On ne sent qu’une bonne et franche senteur…, comme sous les châtaigniers en fleurs.

Gardez-moi l’exemplaire que vous m’avez promis : nous le parcourrons ensemble un jour après déjeuner, soit chez vous, soit chez moi. Je vous ferai une observation sur Homais, que je trouve un peu poussé à la charge, et sur le cocher de Rouen qui m’a paru trop effarouché et trop intelligent. Mais nous relirons certaines pages du bord de l’eau ou de l’hôtel garni qui sont burinées sur acier avec la pointe… La discussion du pharmacien et du curé dans la chambre mortuaire est superbe. Voilà la vraie comédie : bravo Molière.

Mon ami le professeur m’a fait voir les passages supprimés par la Revue, et ils m’ont paru mille fois plus innocents que les points par lesquels on les avait remplacés. Le peuple féminin de Grenoble se plaint d’avoir été volé. Il comptait sur des indécences. N’avez-vous rien changé au texte ? J’aurais voulu que pour corser la situation et pour justifier encore mieux le suicide de Mme Bovary, la pauvre femme eût été… par le notaire, et qu’il lui eût ensuite offert 500 francs. Remarquez qu’on s’empoisonne rarement parce qu’on a des dettes. Il y a d’autres moyens de sortir d’affaires. Mais une jolie femme volée par un sale grigou de notaire a toujours le droit de manger de l’arsenic. Entre parenthèses, vous parlez poison, valgus, et le reste en digne fils de votre père. »

À bientôt, mon cher Ami, je vous serre cordialement la main.

Edm. About.
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Mon vieux,

Évohé ! j’ai lu la Bovary ! tu peux être tranquille — c’est fort bien — l’absence de la déclamation ne nuit en rien au style ; il n’est pas possible de ne pas avoir un succès avec cela. C’est ma conviction profonde. Je le fais lire le plus que je peux.

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Adieu, à samedi.
(Samedi.)
L. Bouilhet.