Ma cousine Mandine/18

Éditions Édouard Garand (p. 30-32).

XVIII


Plusieurs semaines, des mois même, s’écoulèrent sans que rien ne me rapprocha de ma cousine ou de son mari. Je piochais ferme à mon bureau, car je voyais venir le jour où j’irais à Toronto subir mon examen final pour le barreau. À part quelques petites fumeries avec des amis du club, les soirs de semaine, et quelques promenades à pied, le dimanche, aux alentours de la ville, je passais mon temps à étudier.

J’avais cependant gardé une profonde impression de ma dernière visite à Mandine, et malgré mes occupations au bureau et dans ma chambre d’étudiant, je pensais souvent à elle, me demandant ce qu’elle devenait. Plusieurs fois, même, je me sentis poussé vers sa demeure avec le désir intense d’aller lui dire bonjour. La pensée de trouver porte close, cependant, m’empêchait de céder à ce désir. Elle pouvait être absente dans une de ses fameuses tournées de concert dont elle m’avait parlé, et sans doute, d’ailleurs, elle ne pensait plus du tout à moi. Ma visite serait probablement inopportune. Sa maison serait remplie de ses amis, anglais et anglaises. Que sais-je ? Mille raisons se présentaient à mon esprit pour refroidir mon désir d’aller vers elle, et maintes fois, après avoir pris mon chapeau et ma canne pour sortir, même après être sorti et avoir fait quelques pas dans la direction de sa demeure, je rentrais de nouveau chez moi, mécontent et nerveux. Alors je remettais au lendemain ou à la semaine suivante cette visite qui me tenait tant au cœur. Puis, j’espérais toujours recevoir un mot d’elle, me demandant d’aller la voir. Que dis-je ? Je désirais même qu’elle fut malheureuse ou dans le besoin, afin d’avoir une raison pour me rendre auprès d’elle.

Je ne recevais aucune nouvelle non plus de son mari. J’avais perdu ce dernier, non seulement de vue, mais son souvenir même s’était peu à peu effacé de mon esprit. La pensée qu’un homme pouvait s’abandonner et s’avilir aussi complètement qu’il l’avait fait l’avait rendu méprisable à mes yeux, et je ne pouvais me résoudre à essayer de le retrouver après la première démarche que j’avais faite auprès de lui, et que j’ai déjà racontée. Je ne me souciais plus même de savoir ce qu’il devenait, ce qu’il faisait.

J’ai souvent regretté depuis cette négligence, ce désintéressement de ma part vis-à-vis celui qui, sans jamais m’avoir été absolument cher, ni même très intime, avait cependant été mon compagnon de classe au collège, et s’était trouvé mêlé à ma vie plus tard. D’ailleurs, n’avais-je pas été, indirectement peut-être et contre ma volonté, un peu la cause de son mariage avec ma cousine, puisque c’était moi qui l’avais mené dans la maison et dans la famille où il avait rencontré sa destinée ? Cependant, le cœur humain est ainsi fait qu’il oublie vite celui ou celle que les conditions de la vie écartent de sa route ou de ses intérêts particuliers.

Donc, j’avais complètement oublié mon ami Jules Langlois, lorsqu’un matin, vers neuf heures, le père Dubois, que je n’avais pas vu non plus depuis trois ou quatre mois, arriva tout excité à mon bureau. Il avait marché très vite, car il était essoufflé et tout en nage. Sans même me dire bonjour, il s’approcha de ma table, où j’étais à écrire, et me demanda brusquement :

— Vous ne savez pas la nouvelle ?…

— La nouvelle !…

— Jules Langlois est à l’hôpital depuis hier soir, sans connaissance !…

— Jules Langlois à l’hôpital ?…

— Oui, depuis hier soir, et il n’y a personne pour s’occuper de lui. Sa femme est absente en voyage. La maison est fermée, et Madame Dubois m’envoie vous avertir pour que vous fassiez ce qui est nécessaire. Moi, je ne puis rien… mon bureau… mon travail !… Vous comprenez ?

— Qu’est-ce qui lui est arrivé, à Jules ?

— Un accident, une attaque… On ne sait pas trop quoi. Il a été trouvé hier soir dans la rue, vers dix heures, avec une blessure à la tête et sans connaissance !…

— Et sa femme est absente ?

— Oui, depuis trois jours la maison est fermée.

— Grands dieux !… en voilà une affaire !…

Et je restais là, hébété, ne sachant que faire, que décider. Évidemment, il fallait agir, mais’comment, dans quel sens ?…

Le père Dubois n’était pas un homme de ressources ni de décision. Je n’avais rien à espérer de lui. Il me fallait agir seul et immédiatement. Le plus pressé était d’aller aux renseignements à l’hôpital.

Le père Dubois s’excusa de ne pouvoir m’accompagner, et je partis seul, lui disant que j’irais leur rendre compte de ma visite à Jules aussitôt que possible.

À l’hôpital je trouvai Jules dans la grande salle des malades. J’eus le cœur serré en le voyant là, abandonné au milieu d’une cinquantaine d’autres infortunés, qui me regardaient tous avec cette curiosité fiévreuse qu’ont ces malheureux quand un incident quelconque, un nouveau malade, un visiteur inconnu, vient distraire le long ennui de leurs jours de souffrance.

Jules était là inconscient, la tête entourée de linges blancs. Il me semblait qu’il était plus seul parmi tous ces malades qu’il ne l’eut été dans une maison déserte.

Je demandai à l’interne, qui m’accompagnait, si le malade pouvait être transporté dans une chambre privée, et sur sa réponse affirmative je donnai des ordres dans ce sens.

Jules fut immédiatement porté à l’étage inférieur, et je suivis, avec l’interne, le brancard jusqu’à la chambre où il fut déposé.

Quand les aides furent partis, je demandai à l’interne des détails sur l’accident et sur l’état de mon ami.

La blessure à la tête n’était pas dangereuse, et avait été causée par une chute subite où sa tête avait dû porter contre une borne-fontaine près de laquelle on avait trouvé Jules. Son évanouissement prolongé ne paraissait pas être l’effet de sa blessure à la tête, mais plutôt d’un coup de sang, une apoplexie, ou quelque chose de semblable, et pourrait devenir fatal. Son pouls et sa respiration n’allaient pas trop mal, et il n’y avait rien à faire, après les premiers soins donnés, qu’à attendre qu’il reprît connaissance.

Pendant que l’interne me donnait ces détails, j’examinais mon pauvre ami. Je fus frappé du changement extraordinaire qui s’était opéré dans ses traits. Il était à peine reconnaissable, et l’on voyait sur sa figure les marques repoussantes d’une vie de désordre et de débauche.

Je restai là une heure à peu près, sans qu’aucun changement se produisît en lui. Il semblait dormir, mais de temps en temps un soubresaut le secouait. Sa figure se crispait comme sous l’empire d’une douleur violente et soudaine.

On lui avait mis de la glace sur la tête et des sacs d’eau chaude sur le corps et aux pieds. Cependant rien n’indiquait que ces soins eussent le moindre effet sur lui.

Je pensais à sa femme, et me creusais la tête pour trouver un moyen d’avertir cette dernière de l’état de son mari. Ne pouvant rien faire pour mon ami, je me retirai après avoir recommandé à l’interne de ne pas le laisser seul, promettant de revenir aussitôt que possible, pour rester avec le malade jusqu’à ce qu’il eût repris connaissance ou que sa femme fût arrivée.

Je me rendis chez les Dubois, où je donnai un compte rendu de ma visite à l’hôpital. Ces pauvres dames étaient dans une terrible inquiétude. Elles ignoraient l’endroit, la ville ou le village où Mandine était allée, et ne pouvaient me donner aucun renseignement utile.

J’allai alors aux bureaux des deux journaux anglais de la ville pour tâcher de savoir des « scribes » où je pourrais atteindre les organisateurs de ces tournées musicales dont ma cousine faisait partie. J’appris que l’organisation en question était partie deux jours plus tôt pour Drockville, où un concert avait eu lieu la veille, et qu’en télégraphiant au maire de cette ville, je pourrais probablement communiquer subséquemment avec Mandine.

Je suivis ce conseil et, en effet, dans l’après-midi j’étais en mesure d’envoyer un télégramme à ma cousine, la mettant au courant de la situation et lui enjoignant de revenir à Ottawa immédiatement. Je reçus une dépêche une heure plus tard, m’avisant que Mandine arriverait par le train du soir.

Puis je retournai à l’hôpital, où je trouvai Jules dans le même état que lorsque je l’avais quitté.

Cependant, j’étais là depuis quelques minutes seulement quand la garde-malade, une bonne petite sœur à coiffe blanche, me tendit deux lettres cachetées et adressées, mais non timbrées, en me disant :

— On a trouvé ceci dans les poches d’habit du malade. Connaissez-vous les personnes à qui elles sont adressées ?

À ma grande surprise je vis qu’une des enveloppes portait mon nom et mon adresse, tandis que l’autre était adressée à Mandine. J’informai la Sœur de ce fait et lui dis que je me chargeais de faire parvenir à la femme du malade la lettre qui lui était destinée.

Avec une sorte de crainte, j’ouvris ma lettre et je reçus un choc en lisant ce qui suit :


« Mon cher Paul.

Je t’écris au moment de faire une chose qui te causera sans doute de la peine. Je ne puis pas souffrir plus longtemps. Tu me pardonneras, j’en suis sûr, comme je suis sûr d’être pardonné là où je vais.

J’ai hésité pendant longtemps à prendre une décision qui te paraîtra affreuse mais que je considère la seule comme remède à ce que j’endure.

Je n’ai rien fait de bien sur la terre, et avant d’être un embarras pour les autres, comme je me sens devenir, je préfère m’en aller, disparaître. ainsi que je te l’ai déjà dit.

Je vais prendre une poudre, que j’ai là devant moi, au moment où je t’écris, une dose suffisante pour m’endormir pour toujours. J’ai fait tous mes préparatifs et je me sens la conscience tranquille. Quand tout sera fini, j’espère que tu verras à ce que je sois enterré décemment et en terre sainte, si possible. Si cela n’est pas possible, qu’on me mette où l’on voudra. Je dormirai bien tranquillement n’importe où. Je n’ai rien à laisser et je n’emporte rien, pas même des regrets, à moins que ce ne soient les tiens.

Adieu, et si tu le veux bien, en souvenir de nos bonnes relations passées, pense à moi dans tes prières chaque soir. Au revoir dans un monde meilleur.

Jules. »

En lisant ces mots tracés d’une main tremblante, je fus saisi d’effroi à l’idée que le pauvre garçon, couché là devant moi, allait mourir demain, cette nuit, dans une heure peut-être !… sans se réveiller !…

Je restais là muet et tremblant. Je ne pouvais pas rassembler mes idées ni décider d’une ligne d’action quelconque. Était-il encore temps d’agir ? Peut-être. Alors, il fallait agir tout de suite !

D’ailleurs, la Sœur, qui avait remarqué mon trouble, me demanda si j’étais malade !

— C’est ce pauvre garçon qui va mourir !… lui dis-je avec effort. Il faut appeler le médecin immédiatement !… Il est empoisonné !… Il a pris du poison, de la morphine, je crains !…

— Mon Dieu !… dit la sœur, est-ce que cette letre ?…

— Oui. Il m’écrit qu’il a avalé une poudre quelconque, que je suppose être de la morphine, pour ne plus se réveiller !…

— Oh ! fit la sœur épouvantée, et sans perdre un instant, elle courut à un tuyau acoustique placé au bout du corridor, et je l’entendis appeler l’interne et lui dire de venir au plus tôt.

Celui-ci arriva quelques minutes après et la sœur et moi lui dirent ce que la lettre contenait.

L’interne dépêcha une couple d’aides à la recherche d’autres médecins et, en les attendant, il commanda divers appareils et instruments, qui ne tardèrent pas à être apportés.

L’émoi se répandit dans les corridors et bientôt les aides et les gardes-malades affluèrent, curieux et inquiets. Un médecin arriva bientôt, et après avoir écouté l’interne, il me demanda la lettre de Jules. Il la parcourut rapidement et, me la remettant :

— Hum ! fit-il, cette lettre arrive bien tard. L’attaque a eu lieu ce matin ?

— Hier soir, vers dix heures, lui dis-je.

— Et il ne s’est pas encore réveillé ? demanda-t-il à l’interne.

— Non, pas encore.

Le docteur s’approcha alors du lit et, se penchant sur le malade, il lui souleva successivement les deux paupières qu’il regarda attentivement. Il lui tâta le pouls, écouta sa respiration, appuya l’oreille sur son cœur et se redressant lentement, il hocha la tête à deux ou trois reprises.

— Cet homme était-il un morphinomane ? me demanda-t-il.

— Je le crois, répondis-je en hésitant. C’était surtout un alcoolique.

— Hum !… Hum !… oui, l’alcool d’abord, puis les drogues plus tard !

Un autre médecin arriva à cet instant et se mit à causer avec le premier à voix basse pendant quelques instants. Puis le premier me fit signe d’approcher. Quand je fus au fond de la chambre, il me dit :

— Nous allons faire notre possible, mais il n y a pas grand’chance qu’il en revienne. C’est inutile pour vous de rester ici plus longtemps. Allez avertir ses parents, mais dites-leur de ne pas venir ici. S’il se réveille il aura besoin de toute la tranquillité possible. Allez.

Je sortis de l’hôpital en proie à un affreux cauchemar. Le pauvre Jules, sans doute, était fini, et il mourrait seul, sans que la main d’un ami, d un parent, vint lui donner la dernière caresse !…

Je songeai tout-à-coup à Mandine. À quelle heure arriverait-elle ? Le train venant de Brockville n’arriverait qu’à sept heures et demie du soir. 11 était maintenant quatre heures de l’après-midi. Je n’avais pas mangé depuis le matin, et je me sentais affaibli autant par le manque de nourriture que par les violentes émotions ressenties durant la journée.

Je rentrai dans un restaurant pour prendre un repas quelconque et attendre l’arrivée du train qui devait ramener Mandine.