Ma cousine Mandine/17

Éditions Édouard Garand (p. 28-30).

XVII


Il se passa quelque temps avant que je revis ma cousine pour lui parler longuement.

J’étais allé chez elle en arrivant de M…, mais ni elle ni son mari n’étaient à la maison. Je sus des Dubois qu’elle était partie en voyage avec quelques amis d’Ottawa, des Anglais musiciens et chanteurs des deux sexes, pour aller donner un concert dans une petite ville peu éloignée de la capitale.

Ce voyage, auquel prit part le nommé Lomer-Jackson, mais dont le mari de Mandine fut exclus, ne dura qu’une couple de jours, mais il fut la cause de troubles subséquents sur lesquels je reviendrai plus tard.

Les renseignements qui précèdent me furent donnés par Madame Dubois et ses filles, voisines de Mandine, et ces dames ne manquèrent pas, à l’occasion, de me donner aussi une foule de détails supplémentaires sur ma cousine et son mari. Ces renseignements me mirent dans un fâcheux état d’esprit, me firent beaucoup de peine.

Mandine et son mari, me dit Madame Dubois, ne venaient plus les visiter du tout. Il y avait deux mois que Jules n’était venu fumer la pipe avec le père Dubois. Depuis, on ne le voyait que de temps à autre, rentrer chez lui à l’heure du souper. Par contre, Lomer-Jackson était un visiteur assidu et constant. Mandine recevait aussi des dames anglaises, accompagnées par des « dudes » (petits crevés) de la même nationalité. On faisait de la musique chez elle jusqu’à des heures avancées de la nuit. On y chantait, on y dansait, on s’y amusait. Les voisins commençaient à s’inquiéter au sujet de Jules. Enfin, ces dames me racontèrent un tas de potins qui me mirent mal à l’aise.

Ne pouvant voir Mandine pour lui faire un rapport verbal de mon voyage à M…, et étant trop occupé à mon bureau pour me déranger et lui courir après, je lui écrivis un bref résumé de mon passage à la maison paternelle et lui inclus un chèque pour cinquante piastres, somme soi-disant provenant de sa mère.

J’écrivis aussi un mot à Jules, lui demandant de venir fumer la pipe à mon bureau, ou à ma chambre.

Quelques semaines se passèrent encore sans que j’entendisse parler d’eux. Un beau jour la malle m’apporta un mot de Mandine accusant réception de ma lettre et de mon chèque, et m’invitant d’aller la voir chez elle.

Je m’y rendis sans tarder. J’avais hâte de la revoir et lui faire part de ma visite à M… et de l’impression que j’en avais rapportée quant à ce qui la concernait.

J’arrivai chez elle une après-midi d’un jour pluvieux. Je dois avouer que l’idée de revoir ma cousine m’offrait un certain attrait. Je voulais bien la réprimander, la moréginer un peu sur sa conduite légère ; j’avais amassé toutes sortes d’arguments, de reproches, à cet effet. Ce que Madame Dubois m’avait raconté constituait un réquisitoire assez sérieux que, chemin faisant vers sa maison, je repassais en mémoire, afin de le lui présenter en bonne et due forme, méthodiquement, par ordre d’importance et de gravité. Cependant, en la retrouvant gaie, enjouée et… charmante en son joli négligé de mousseline bleu quelconque, toute ma sévérité, tous mes projets de mentor s’évanouirent pour ne faire place qu’à un sentiment de plaisir mêlé d’une joie étrange, que je ne savais expliquer ou analyser.

De m’être occupé sérieusement d’elle à M… ; d’avoir à lui faire entrevoir la possibilité que l’oncle Toine pourrait lui pardonner ; d’avoir eu à attendre assez longtemps pour tout lui dire, tout lui raconter, cela, dis-je, m’avait rendu impatient et peut-être nerveux… Que dis-je ? j’étais anxieux de la revoir.

Pourtant, sa manière de me recevoir n’était pa « faite pour justifier ma hâte de dire bonjour à ma cousine et… de l’embrasser. Car je me croyais autorisé, sinon invité, en entrant dans son petit salon sombre et parfumé, à lui donner un chaste baiser de frère ou… de cousin.

Elle accepta mon baiser froidement, et sa première parole, après les « ça va bien ? » obligatoires, fut :

— J’en ai eu du plaisir à Renfrew !… Tu parles d’un voyage de « fun » ? !… Deux jours et deux nuits sans dormir !… Toujours rire, chanter, danser, s’amuser !… Et la semaine prochaine on va à Almonte répéter notre concert !… La semaine suivante on va à Arnprior ! Viens-tu avec nous ? Lomer te demandera si je le veux. C’est lui qui organise ces voyages !…

Je restai stupide et ne sus trouver un mot pour répondre à ce babillage de tête légère, lancé à toute vitesse, tout d’une haleine.

Sans attendre ma réponse, d’ailleurs, ma cousine continua de me détailler son voyage à Renfrew. Elle me dit le succès qu’elle avait remporté comme pianiste et comme chanteuse. Elle s’étendit sur la réception magnifique qu’on lui avait faite là-bas, ainsi qu’à ses compagnons de voyage ; les deux jours passés à l’hôtel de l’endroit, où on avait dansé toute la nuit ; les excursions aux alentours de la petite ville ; le retour à Ottawa, « tous fatigués mais si heureux !… prêts à recommencer ! » Et Lomer !… si charmant garçon, si enjoué, si plein de ressources !… Et puis, on l’avait payée, elle !… vingt piastres !… Hein !…

— Jules n’était pas là ? lui demandai-je lorsque, à bout de souffle, elle s’arrêta, les yeux brillants, les joues en feu.

— Jules avec nous ?… ah !… ah !… Il aurait eu l’air fin !…

— Comment est-il, ton mari ?

— Mais, comme d’habitude : toujours à moitié ivre. Je ne le vois presque plus depuis un mois. Je ne sais pas ce qu’il fait ni où il gîte la moitié du temps !…

— Et… tu ne t’en occupes plus ?

— Ah ! mais non ! Il est devenu absolument abruti… il se drogue, tu sais ! Il est toujours dans le rêve. Je ne sais pas comment il peut garder sa position au gouvernement !

— Mais son salaire ?…

— Je n’en vois pas un sou. Les notes des fournisseurs pleuvent drus à la maison, et je ne sais pas même s’il s’en occupe. Si ce n’était pas de mes amis, je me passerais de manger souvent. Heureusement, je gagne de l’argent avec ma musique, mes amis m’aident, et je me tire d’affaires.

— Tu as reçu mon chèque pour cinquante piastres ?

— Oui…

— Et… tu en as été satisfaite ?…

— Heu !… Maman aurait pu faire mieux que ça ! Une grosse affaire, cinquante piastres !… Ça m’a servi juste pour me procurer quelques robes dont je manquais… pour mes concerts et mes voyages.

— Alors, tu voyages beaucoup ?

— Ça ne fait que commencer. Mes engagements vont devenir plus nombreux et plus rémunérateurs.

— Et cette vie te plaît ?

— Je crois bien ! On est une organisation de gens choisis. Tout du monde chic. Tu sais, les Anglais sont des gentlemens !

— Les Anglaises aussi ?

— Dis donc pas de bêtises ! En tout cas, je me trouve bien mieux avec elles. Je suis mieux traitée par elles que par les Canadiennes-françaises, qui me jalousent.

— Tu ne vois plus les Dubois ?

— Ah ! non ! Celles-là surtout sont Jalouses de moi… de mes toilettes ! Ce que j’ai de plaisir à les faire endêver, mon cher !…

Longtemps elle continua de jaser et de me raconter toutes sortes d’histoires sur ses cousines, ses voisines, son entourage enfin. Je l’écoutais avec étonnement, ne pouvant me faire à l’idée d’une telle fièvre, d’un tel besoin d’activité et de distraction chez ma cousine, que j’avais connue toujours joyeuse mais relativement digne et réservée. Sa gaieté d’aujourd’hui ne me semblait pas de bon aloi. Il était évident pour moi qu’elle cherchait à s’étourdir par un flot de paroles décousues et étranges, à se persuader qu’elle était heureuse, enfin. Je devinai que tout cela était factice et, qu’au fond, elle n’était qu’inquiète et nerveuse. Et cela m’attristait.

Après l’avoir écoutée longtemps encore, et quand je vis qu’elle était à bout de racontars, je lui dis, gravement :

— Tu ne m’as pas demandé de nouvelles de ton père et de ta mère ?

— C’est vrai, dit-elle, tout à coup sérieuse. Comment sont-ils tous deux ?

— Ils se portent bien, mais ta mère est triste et bien inquiète à ton sujet.

— Pauvre maman ! Et papa, est-il toujours fâché contre moi ?

Alors je lui racontai ce qui se passait à M…, les succès de l’oncle Toine parmi ses concitoyens, et l’orgueil qu’il en ressentait. Finalement, je lui rapportai la dernière conversation que nous avions eue, son père et mol, à propos d’elle, et je lui dis la raison que j’avais de croire que si elle, Mandine, faisait une tentative vers un rapprochement, si elle se montrait chagrine et repentante de sa fugue, il était possible qu’il pardonnât.

— Ah bien ! dit-elle en éclatant de rire, penses-tu que c’est au moment où je commence à vivre, à m’amuser un peu, que je vais aller me jeter à ses pieds, lui demander pardon ?… Me vois-tu jouer l’enfant prodigue quand il n’y a aucune nécessité pour moi de le faire ?…

— Pas maintenant, peut-être, ma chère, mais n’admets-tu pas que le jour peut arriver où tu seras contente et heureuse de faire ta paix avec lui ? Tu dis que tu ne comptes plus sur ton mari, ou qu’il ne compte plus pour toi. Très bien. Tu as des amis qui le remplacent et qui t’apportent l’aide nécessaire pour subvenir à tes besoins matériels. Très bien encore. Mais ces amis seront-ils toujours là pour t’aider ?

— Si ceux-là me manquent, j’en trouverai d’autres, va !… Avec mes talents, ma jeunesse, ma voix, il m’est permis d’espérer, d’entrevoir un avenir brillant. Oh ! pas au Canada, tu comprends !… Tiens ! lors de notre concert à Renfrew, j’ai eu une offre d’engagement comme organiste dans une église… protestante !…

— Tu n’as pas accepté, j’espère ?

— Non. D’abord, c’est pour une église de petite ville, et le salaire n’est pas assez fort. Ensuite, je vise autre chose de mieux que cela. J’ai la promesse de quelque chose de plus brillant… de plus à mon goût…

— Puis-je te demander en quoi consiste cette promesse ?

— Oh, ce n’est rien de certain encore, mais un membre de notre organisation, un du « set », m’a parlé d’une carrière de chanteuse d’opéra !… Tu en entendras parler plus tard !

— Ce membre, c’est ton grand ami, le Lomer-Jackson ?

À cette question, droite et nette, ma cousine rougit et hésita un instant, puis :

— Quand ce serait lui, me dit-elle d’un ton sec, qu’est-ce que cela te ferait… qu’aurais-tu à dire ?

— Mon Dieu, ma chère cousine, rien… absolument rien ! Seulement, à ta place, j’hésiterais à confier mon avenir, mon bonheur, toute ma vie, à un individu qui, après tout, est un parfait étranger pour nous tous. Comme je te l’ai déjà dit, il peut disparaître un jour ou l’autre pour retourner dans son pays, rejoindre les siens.

— Oh, je sais tout ce que tu penses sur son compte, mais je sais ce que j’ai à faire ! D’ailleurs, connais-tu quelqu’un… un autre ami, qui offrirait de s’occuper de moi, comme il le fait ?

En disant ces mots, ma cousine me lança un regard narquois et provocateur, qui acheva de m’exaspérer. Car son ton, depuis le commencement de notre conversation, tantôt léger et badin, tantôt moqueur et ironique, m’agaçait, m’énervait. Je me levai et fis quelques pas vers la porte du petit salon. Puis je m’arrêtai indécis. J’aurais voulu lui dire combien sa conduite me désappointait et combien son manque de cervelle et de jugement me désolait.

J’ouvris la bouche pour lui crier tout mon réquisitoire, si bien préparé en me rendant chez elle, puis, encore une fois, j’hésitai. Elle aussi s’était levée et s’était rapprochée de mol. Elle me prit le bras et s’y appuya comme elle le faisait autrefois, quand nous nous promenions tous deux dans la campagne à M… Je la regardai. Son regard, de moqueur qu’il était quelques instants auparavant, était devenu inquiet et craintif. Je sentis toute mon exaspération tomber subitement pour faire place à un sentiment que je ne puis qualifier que par le mot "bête”. Ma gorge se serra et une espèce de pitié s’empara de moi. Ce fut gauchement, presque en bégayant, que je lui dis, d’une voix timide :

— Je te respecte trop comme la femme de mon ami… et… je t’aime trop comme ma cousine, pour te dire… tout ce que je pense !… Ce que je te dirais te ferait trop de peine !… Et, je crois que, au fond de ton âme, tu en as assez… de peine et de chagrin… trop !… Seulement, si jamais le jour arrive où je te verrai réellement dans le besoin, où tu seras seule et faible, où tu éprouveras de vrais regrets… ce jour-là, tu me trouveras… si tu veux !…

— Quand je serai prête à jouer l’enfant prodigue… n’est-ce pas ?…

— Folle !… lui dis-je, en prenant mon chapeau et me sauvant presque, pour résister à l’envie de la battre… ou de l’embrasser.