Ma cousine Mandine/14

Éditions Édouard Garand (p. 21-23).

XIV


Le lendemain, vers les dix heures du matin, j’allai chercher Jules à son bureau et l’emmenai au Club Rideau, dont j’étais membre, et là, assis bien confortablement et en toute tranquillité nous nous mîmes à causer. Le pauvre garçon avait l’air un peu dépaysé et perdu dans cet intérieur luxueux et bien différent des bouges où, évidemment, il frayait depuis quelque temps. Je l’eus bientôt mis à son aise en lui faisant servir un verre de sa boisson favorite, le « gin ».

Mandine ne lui avait pas soufflé mot de ma visite chez elle, et quand je lui eus dit que j’étais allé voir sa femme, il parut gêné et inquiet.

Je lui racontai en peu de mots la conversation que Mandine et moi avions eue à son sujet, ou à peu près, et je lui dis la promesse que j’avais faite à sa femme de venir le sermonner, lui sur sa mauvaise conduite et ses relations regrettables.

À mesure que je lui parlais, je le voyais s’attrister de plus en plus. La tête penchée sur sa poitrine, il m’écouta longtemps en silence, sans repousser un seul des reproches que je lui adressais. À un moment donné, je vis de grosses larmes couler le long de ses joues blêmes ; ses lèvres tremblèrent plus fort, et un profond soupir, presqu’un gémissement, s’échappa de sa poitrine.

— Oui, je comprends bien tout ce que tu me dis, mon cher ami, gémit-il, et je sais bien que tu as raison de me parler comme tu Je fais, mais… je suis si malheureux !… Tu ne sais pas… tu ne peux pas réaliser mon désappointement immense !… mon malheur !… La vie m’est à charge, vois-tu, et j’aimerais autant disparaître, m’en aller… je voudrais mourir !…

— Comment, m’écriai-je, tu penses à mourir ?… Et ta femme ?

— C’est à cause d’elle, mon pauvre ami… C’est elle qui me décourage et m’enlève toute la joie de l’existence, toute envie de vivre ! Si tu savais ce que j’ai enduré et ce que j’endure de reproches, de lamentations, depuis que je suis marié ! Je sais bien que Mandine m’est supérieure au point de vue intellectuel, et même au point de vue de l’éducation, de l’instruction ; je sais bien que ma position ne me permet pas de la placer au rang social auquel elle appartient… qu’elle désire. Mais son ambition, ses aspirations sont telles qu’elles effacent de son existence toute autre considération. Devoirs conjugaux, affection, respect filial… rien n’existe pour elle quand il s’agit de paraître, de briller dans le monde. Elle est prête à tout sacrifier, tout abandonner, pour arriver à ses fins.

Tu sais peut-être qu’elle s’est prise d’engouement pour ce jeune importé d’Angleterre ou d’Écosse, ce Lomer-Jackson que tu as rencontré chez moi ? Eh bien, elle ne voit que lui, elle n’entend que lui, ne parle et ne rêve que de lui. Oh !… si tu savais tout ce que j’endure, tout ce que je crains… tout ce que je pressens…

— Voyons, mon cher Jules, lui dis-je brusquement, tu ne veux pas insinuer que Mandine oublie ses devoirs d’épouse ? Tu sais bien qu’elle est et sera toujours honnête et vertueuse. Son éducation de famille, sa nature, ses goûts, l’empêchent d’être autre qu’une honnête femme !

— Oui… oui… Je crois tout cela. Cependant, elle est bien changée depuis quelque temps. J’ai peine à reconnaître en elle la douce et aimable petite Mandine que j’ai épousée il y a à peine deux ans ! Elle s’ennuie ; la vie lui pèse aussi, la vie monotone qu’elle mène avec moi. Elle veut briller, te dis-je. Elle se croit incomprise par les gens qui l’entourent, en commençant par moi. À l’entendre, Ottawa est un trou de ville. Bah ! le Canada entier est un pays sauvage, arriéré. Il lui faut l’Europe, l’Angleterre surtout, pour s’épanouir librement !… C’est là seulement que se trouve cette atmosphère exempte des préjugés mesquins qui nous entourent ici et empoisonnent l’existence ! C’est là seulement que les pensées, comme les actions, sont libres ; où l’on a pas à s’occuper du qu’en dira-t’on ! C’est là, enfin, qu’on se fiche de l’opinion du monde et qu’on vit largement, fièrement, au soleil de la liberté ! C’est là qu’elle veut aller !… Elle menace de partir, de me quitter !… Oh. si tu l’entendais parler sur ce sujet, comme cela m’arrive trop souvent de l’entendre !…

J’écoutais Jules en silence à mon tour. Il était devenu excité, énervé. Il se levait de sa chaise et marchait autour de la table où nous nous étions assis.

— Voyons, calme-toi, mon cher, et écoute-moi, lui dis-je en lui prenant le bras. Tu sais bien que cet état d’âme chez ta femme n’est que passager. Elle est trop intelligente et trop bonne pour donner suite à ces projets fous !

— Je suis convaincu du contraire, me dit-il en se rasseyant. Et, ma foi, je suis convaincu aussi qu’il serait mieux pour elle et pour moi qu’elle suivit son idée ! Il me prend des envies de tout vendre ce que j’ai d’ameublement et de lui en donner l’argent pour qu’elle s’en aille. Moi… je m’arrangerai n’importe comment… Je ne compte pas, je ne compterai pas longtemps !…

— Veux-tu te taire, malheureux !… Et tes principes religieux, qu’est-ce que tu en fais ?…

— Ah ! ma religion !… J’y pense toujours ! Je sais bien ce que ma religion me prescrit à ce sujet… Mais, j’ai beaucoup réfléchi, et je me suis dit que Dieu, qui m’a mis sur la terre avec toutes mes faiblesses, tous mes défauts, me pardonnera, en bon père qu’il est, si le courage m’abandonne et si je quitte un monde où je lui fais honte ; où chacune de mes actions est une injure, une insulte à sa loi ; si je dis adieu à une vie dont chaque heure est un reproche à son immense bonté, à son immuable justice !…

— Tais-toi, pour l’amour de Dieu ! lui criai-je, horrifié de ces paroles terribles, tu ne sais pas ce que tu dis !… tu divagues !…

— Non, je ne divague pas. J’ai une confiance illimitée en la bonté sans fin de l’Être Suprême. J’ai foi en lui, en son indulgence… en sa justice… Il me pardonnera !…

Et le malheureux pleurait en disant ces mots, qui sortaient étouffés de sa gorge, empreints d’une conviction qui me faisait peur. Je ne pouvais douter de sa profonde sincérité et, malheureusement, de sa ferme résolution de faire ce qu’il disait.

— Dis-moi, Jules, y a-t-il longtemps que tu as vu un prêtre, que tu as été à confesse ?

— J’ai fait mes Pâques au printemps. Mais je me mettrai en règle… avant de partir.

Je ne savais plus quoi dire, quoi avancer, pour le convaincre et le faire changer d’idées. Nous restâmes silencieux pendant quelques minutes. Il pleurait toujours tout bas, et le spectacle de ce bon garçon, que j’avais connu si posé, si froid et si calme, devenu une chose molle comme une loque, me bouleversait le cœur.

— Mais, dis-moi encore, continuai-je, si les choses changeaient ? Si Mandine revenait, pour toi, ce qu’elle était au début de votre vie marié ?

Il secoua la tête tristement et, me regardant avec un sourire navré :

— Tu ne la connais pas comme je la connais, dit-il. Elle est aussi têtue que son père, et elle ne changera jamais. D’ailleurs, je sais qu’elle ne m’aime pas… qu’elle ne m’a jamais aimé. C’était une enfant quand je l’ai mariée ; elle ne connaissait rien de la vie. Maintenant qu’elle a goûté à l’existence mondaine, à la vie réelle, comme elle dit, sa nature, son tempérament de jouisseuse a pris l’ascendance. Elle, non plus, ne peut se résigner à notre genre de vie monotone. Il faut que cette vie change pour elle, et j’accepte et me résous !… Il n’y a pas d’autre chose à faire.

— Folies, bêtises que tout ça !…

— Tu te rappelles ce que tu me disais autrefois, au sujet des idées romanesque de ta cousine, de ses rêves à propos de sa naissance mystérieuse… Elle s’imaginait être la fille de grands personnages, de nobles, de princes… que sais-je. Hé bien !… je commence à croire qu’elle était dans le vrai. Tout, chez elle, indique des goûts, des aspirations au-dessus de notre monde, de notre mode de vie, de nos habitudes. Elle est sans doute la victime de cet atavisme qui se retrouve dans toutes les sphères, dans toutes les espèces, dans toutes les classes ; atavisme, bon ou mauvais, qu’on rencontre chez les hommes comme chez les animaux. Il n’y a donc rien d’étonnant que, fille d’un père et d’une mère dont la vie a pu être une suite d’extravagances, d’aventures extraordinaires, la pauvre enfant ne puisse faire autrement qu’obéir aux lois de la nature : faire comme père et mère !

Cette théorie de mon ami, émise froidement et posément — il s’était calmé tout-à-coup — me fit comprendre combien il avait réfléchi, calculé et analysé depuis quelque temps. Et, ma foi, je trouvai que ce qu’il disait ne manquait pas de bon sens. Sa théorie avait du bon. Cependant rien ne prouvait ce qu’il avançait, et je continuai de discuter pendant longtemps son idée du suicide. Je le menaçai de raconter à sa femme notre conversation. Rien n’y fit. Il ne répondait pas à mes arguments ; mais je sentais qu’il restait obstinément attaché à son projet.

À la fin, découragé, désolé et à bout d’arguments, je lui annonçai que j’allais à M… dans quelques jours, voir les parents de Mandine, et je le suppliai de prendre patience et courage jusqu’à mon retour. Je pourrais peut-être apporter un changement dans le triste état de choses qu’il déplorait.

Il m’écouta en silence, mais comme sa femme, lorsque je l’avais quittée deux jours avant, il ne voulut rien promettre.

Nous partîmes ensemble et nous nous quittâmes, lui pour retourner à son bureau, moi pour faire mes préparatifs de départ pour M…

* * *

Cependant, je ne voulais pas partir avant d’aller voir ma cousine, selon ma promesse. Je me rendis chez elle le lendemain de ma rencontre avec Jules.

Je la trouvai plus gaie et plus enjoué ?

Je sus plus tard que son ami, Lomer-Jackson, lui avait fait entrevoir la réalisation prochaine de son rêve : il devait la mener à une soirée musicale quelconque, donnée sous les auspices d’une association anglaise de la ville, sous le patronage et en la présence de Leurs Excellences, le gouverneur général et la Duchesse !… Elle prendrait part au programme musical et serait présentée à ces hauts et puissants personnages ! On s’imagine l’état d’exultation dans lequel se trouvait ma cousine : « Etre présentée au gouverneur !… lui parler comme à un simple mortel !… pensez donc !… »

Quand elle fut comparativement calme, je lui parlai de mon départ, lui rappelant le message dont elle devait me charger pour sa mère. Je lui parlai de son mari et de son triste état d’âme.

Elle ne fit que rire de mes craintes au sujet de ce dernier. « Il était trop lâche pour jamais attenter à ses jours ! Il aimait bien trop sa vie d’ivrogne, de joueur et de débauché pour jamais la quitter de son gré !… »

Quant au message pour sa mère, c’était simplement pour demander à tante Sophie de lui envoyé un peu d’argent par mon entremise… « Oh ! bien peu de chose… une cinquantaine de piastres qu’elle devait avoir de cachées quelque part. »

Je fus péniblement frappé de sa légèreté d’esprit et de… son manque de cœur, pour tout ce qui ne touchait pas à ses rêves ambitieux. Je constatai, en plus, que mon ami Jules avait raison de dire que sa femme ne l’aimait pas… qu’elle ne l’avait jamais aimé !

Mais malgré ma peine et mon désappointement en face de la légèreté mentale de ma cousine, je ne pus m’empêcher de l’embrasser en la quittant. J’étais sous le charme irrésistible de sa vive intelligence, de ses grâces naturelles, et — j’aimais à le croire, je voulais le croire — de sa bonté innée, que les revers et les désillusions à venir ne manqueraient pas de faire reparaître dans toute sa force enchanteresse.