Ma cousine Mandine/12

Éditions Édouard Garand (p. 17-20).

XII


Le lendemain matin j’allai trouver Jules à son bureau.

Comme je voulais être seul avec lui, pour causer librement, nous sortîmes et nous nous rendîmes dans un de ces nombreux restaurants voisins des édifices du Gouvernement.

Le mot « buvette » désignerait plus correctement les établissements en question, où le principal commerce qui s’y faisait était la vente de liqueurs alcooliques.

Ces buvettes étaient le rendez-vous habituel des petits employés civils qui, sous le moindre prétexte, et souvent sans prétexte aucun, quittaient leur bureau et leur travail pour aller y passer une heure ou deux à prendre un « pt’tit verre ». Ceci avait pour avantage, d’abord, de raccourcir la journée toujours trop longue pour eux, et, ensuite, de permettre à des types sympathiques de se réunir pour échanger les nouvelles du jour, se raconter mutuellement des histoires drôles, plus ou moins salées et plus ou moins spirituelles ; se faire part des petits scandales des différents bureaux ; enfin de passer ensemble une couple d’heures agréables, loin de la routine et de la monotonie de leur travail journalier. Il y avait, paraît-il, de ces employés rusés qui, pour tromper l’œil d’un chef sévère, apportaient deux chapeaux au bureau, de sorte qu’il y en avait toujours un d’accroché à la patère, témoin irréfutable de leur présence dans l’édifice sinon dans le bureau même.

En voyant mon ami Jules, je constatai avec peine qu’un grand changement s’état opéré en lui depuis la dernière fois que je l’avais vu. Son visage boursouflé et ses yeux rouges témoignaient du genre de vie qu’il menait depuis un certain temps.

Lui, que j’avais connu si excellent garçon, si rangé et toujours si propre et bien mis, était devenu absolument un objet digne de pitié. Ses habits, vieux et fripés, sa cravate graisseuse et son faux-col sale, ses souliers éculés d’où le vernis avait disparu depuis longtemps, disaient, plus clairement qu’un long discours, combien le pauvre garçon s’était abruti depuis quelque six mois que je ne l’avais vu. Ses mains et ses lèvres tremblaient et son regard était devenu vague et fuyant. Il parlait d’une voix enrouée ; un sourire vide hésitait sur ses lèvres pâles et enflées. Il faisait peine à voir.

Je cachai ma surprise et mon regret sous un air enjoué et nous nous assîmes tous deux à une petite table ronde sur laquelle la trace de nombreux fonds de verres était imprimée pour n’en plus jamais disparaître. Je commandai une consommation. Jules demanda du « gin », quoiqu’il ne fût qu’à peu près dix heures et demie du matin. Sa main tremblait en portant le verre à ses lèvres, et il le but tout d’un trait en faisant claquer sa langue contre le palais. Evidemment, c’était le premier verre de la journée et il le trouvait excellent.

Il me fit penser à cet ivrogne spirituel qui, comme le raconte l’histoire, en prenant son premier verre le matin, disait d’un air sérieux : « Place-toi bien, mon ami, car il y aura foule ce soir ! »

Nous avons du temps à nous, dit Jules, après avoir bu, et en jouant avec son verre vide. En prends-tu un autre ?

J’avais pris un verre de vin claret, plutôt pour la forme que par besoin, et je ne voyais pas la nécessité d’en ingurgiter un autre. Mais le pauvre garçon avait l’air si altéré, son premier verre semblait avoir tant contribué à son bonheur, que je n’eus pas le cœur de refuser. J’acceptai à condition que la seconde consommation serait encore à mes frais. Il consentit à cet arrangement sans hésiter, et je crus même que cela faisait très bien son affaire.

— Tu n’as pas peur que ton travail souffre de ton absence, et que ton chef ne s’aperçoive que tu es sorti sans permission ? dis-je en le regardant humer son second verre.

— Bah ! mon chef est au « Russell » à jouer sa partie de billard ! Il ne sera pas au bureau avant midi et peut-être rien qu’après le « lunch ».

— Et ton travail ?

— Pour ça, par exemple, tu n’as pas besoin de te faire de bile. Mon travail consiste à cataloguer, ou « indexer », une correspondance vieille de quarante ans, et ça ne presse pas. On est quatre à faire ce travail et c’est moi qui en fais le plus. Deux des autres employés sont en vacances depuis six mois ; le troisième vient au bureau le matin, pour signer le livre de présence, deux ou trois fois la semaine, mais… ne touche pas à son travail.

— Et il touche son salaire régulièrement ?

— Beau dommage ! C’est le neveu du député ! Puis sa femme, qui est une jolie personne, a l’oreille du ministre. Alors, tu comprends ?…

— Et votre ministre, c’est ?…

— L’honorable Sir Edgar, donc. Et tu sais qu’avec lui le jupon est tout-puissant. La moitié de mes confrères de bureau doivent leur position aux beaux yeux de leur femme. Et si Mandine voulait s’en donner la peine, je ne prendrais pas grand temps à faire augmenter mon traitement !…

— Comment ! tu ne t’abaisserais pas, ni elle j’espère, à user d’un tel procédé ?…

— Hé ! mon pauvre vieux, ce procédé est à la mode et il ne manque jamais son effet. Si tu avais l’occasion, ou si tu te trouvais dans la nécessité, de faire antichambre chez le ministre, tu en verrais de belles ! Ainsi, toi et cinq ou six autres individus, des gens posés, sérieux, avec des raisons peut-être graves et importantes, êtes là à attendre une entrevue avec le ministre depuis une heure, deux heures. Une jolie fillette, ou une belle femme, surgit tout-à-coup ; elle envoie sa carte. Deux minutes après le messager vient chercher la jeune fille ou la dame pour l’introduire chez Sir Edgar. Ce messager revient ensuite vous annoncer gravement : « M. le ministre ne peut vous recevoir aujourd’hui. Revenez un autre jour. » C’est comme ça que…

— Tiens, bonjour vous autres !…

Deux nouveaux arrivés venaient d’entrer dans la salle où nous étions et, voyant Jules attablé avec un compagnon, s’étaient approchés de nous en souriant d’un air aimable et empressé.

— Comment ça va, vieux ? dit l’un d’eux — un grand délabré qui portait un binocle tout de travers sur un nez aux narines humides — payes-tu quelque chose, Jules ?

— Mon cousin, messieurs, dit Jules en me désignant de la main. Des confrères de bureau, mon cher, ajouta-t-il en se tournant vers moi.

— Enchantés, enchantés, firent, en duo, les deux nouveaux arrivés. Nous prendrons bien un p’tit « collins » avec vous.

Ces messieurs s’assirent entre Jules et moi sans cérémonie aucune et, sans que ni Jules ni moi les y eussent autorisés, ils firent signe au garçon d’approcher. Ils commandèrent chacun une consommation, qu’ils se mirent à déguster béatement.

J’étais un peu interloqué de leur sans-façon. J’aurais voulu me retirer, mais je ne voulais pas laisser Jules sans avoir rempli la mission pour laquelle j’étais venu le relancer. Celui-ci entama la conversation avec les nouveaux arrivés.

— Nous causions de l’influence du jupon dans le ministère, dit-il, et j’étais eu train d’épater mon cousin.

— Ah ! ah ! fit le grand délabré, on peut vous en conter de bonnes là-dessus, hein, Ernest ?

— J’te crois, mon bon, répondit l’autre, un tout petit, gras et joufflu qui, lui, portait des lunettes à verres épais du doigt et dont les yeux, grossis par ce verre bombé, semblaient lui sortir de la tête.

— Raconte donc l’histoire de notre ancien messager, demanda le grand.

— Hé, hé ! Vous la connaissez peut-être, dit le petit joufflu en me regardant. Tout le monde la connaît.

Sur ma réponse négative, il continua.

— Notre ex-messager, Bernard, a une jolie femme, une jolie brune avec des yeux, mon cher ! — et il baisait le bout de ses doigts réunis — Bernard est entré à la boutique du Gouvernement comme menuisier, il y a deux ans pour remplacer son père défunt. Il n’est ni menuisier ni charpentier. Il est garçon de table de profession, ignorant et bête comme ses pieds. Il sait juste lire et écrire, et encore ! N’importe, il a une jolie femme, comme je vous l’ai dit, et ça n’a pas pris grand temps avant que cette jolie « créature » vînt voir le ministre à propos du salaire de son mari. Ça n’a pas pris grand temps non plus avant que Bernard fût nommé garçon de bureau, ou messager, comme on les appelle. Madame elle-même a reçu de l’emploi. Elle va tous les matins ranger le bureau du ministre… chez lui. Le mari a été garçon de bureau pendant deux mois et il vient d’être nommé clerc copiste à trois fois le salaire qu’il avait comme messager. Il est permanent ; il a un bureau isolé, et il a une permission spéciale de ne se rendre à ce bureau qu’à dix heures et demie du matin, afin de pouvoir aller conduire sa femme chez le ministre et attendre celle-ci à la porte, pendant qu’elle fait… son travail chez le ministre. Il la reconduit chez elle tous les matins après le travail fait ! Hein ! qu’est-ce que vous en dites ?…

Ceci raconté avec force clins d’œil et petits gestes significatifs, eut un grand succès. Des rires bruyants et prolongés éclatèrent. Des coups de poings ébranlèrent la petite table en faisant sauter les verres, vides depuis quelque temps.

— Ça vaut un coup, ça, dit le grand. J’vais aller de moitié avec toi, Ernest.

— Non, dit Ernest, fais charger ça.

— Pas possible, tu le sais bien, avant d’avoir réglé notre compte du mois !

— Jouons une partie de « casino » pour voir qui paiera, proposa le grand, bien certain sans doute que, de cette partie de cartes où ils seraient partenaires, assis en face l’un de l’autre, lui et son copain sortiraient sans débourser un sou, que, d’ailleurs, ils n’avaient probablement pas en poche.

— Prenons les dés plutôt, dit Jules, qui savait que j’avais à lui parler sérieusement, et qui voyait que je commençais à m’impatienter.

— Non. messieurs, dis-je, je n’ai pas, comme vous, tout le temps voulu pour m’amuser. Si vous le permettez, je paierai encore cette consommation, qui sera la dernière. Jules et moi avons affaire ensemble, et le temps me presse.

— C’est parfait, dirent les deux copains avec un ensemble édifiant. Garçon, deux « collins ». Et vous, messieurs ?…

Avant que les verres fussent de nouveau remplis et vidés, le grand avait continué le commérage commencé, comme s’il eût été jaloux du succès de son ami.

— Vous ne connaîtrez, me dit-il, l’influence des jupes dans notre ministère que quand vous aurez entendu parler de ce que Madame Dubé, la femme de notre comptable, fait et peut faire pour ou contre les employés. Cette femme est la grande amie du député de la ville au Fédéral, et son influence est telle que quand un pauvre diable de maçon, de menuisier ou de charpentier veut avoir de l’ouvrage à la boutique du gouvernement, il va la voir au lieu d’aller voir le député lui-même. S’il a bonne mine, si c’est un joyeux garçon, s’il plaît à la dame enfin, son affaire est bonne. Deux jours après il est nommé. D’un autre côté, si un autre individu, déjà employé, a déplu à Madame Dubé pour une raison quelconque ; par exemple, si quelqu’un des siens, sa femme, sa sœur, ses enfants, n’ont pas été assez polis ou… reconnaissants pour elle, son affaire ne traîne pas non plus : dans vingt-quatre heures il est mis à la porte de la boutique.

Il faut vous dire aussi que Madame Dubé est dans les bonnes grâces du ministre, et que, quand l’influence du député échoue dans certains cas, elle n’hésite pas à aller voir Sir Edgar. C’en est rendu au point où les gens se disputent à son sujet. Les uns insistent pour l’appeler Madame Sir Edgar, d’autres la nomment Madame Chévillard. Pendant ce temps, son mari voyage aux frais du gouvernement, en mission officielle, tandis que tout ce qui, dans sa famille, est apte au service de l’État, frères, cousins, neveux et le reste, se nourrit à la grande crèche qu’est le gouvernement.

Et, longtemps, les deux copains continuèrent à me raconter toutes sortes de petites choses plus ou moins nettes, plus ou moins vraies, peut-être, mais toujours comiques et intéressantes. Ils me confièrent comment tel ou tel mari d’une jolie femme, entré nouvellement au Ministère, était invariablement nommé à une position qui l’obligeait à voyager, à s’absenter souvent. Ils me dirent aussi des petits secrets concernant d’autres ministères que le leur, m’expliquant pourquoi, tel ministre avait subitement déposé son portefeuille, pourquoi tel autre avait été nommé à un poste diplomatique à l’étranger, et patati et patata. Toutes choses que je ne demandais pas à savoir, mais que je ne pouvais m’empêcher d’écouter, tellement leur manière de raconter était comique, même spirituelle.

La conversation de ces gens de bureau, si elle n’était pas édifiante, avait le mérite du nouveau pour moi, car je n’avais pas l’habitude d’entendre des hommes « commérer » comme des vieilles femmes. Et puis elle me présentait ces gens de bureau sous leur vrai jour.

Ils étaient magnifiques d’aplomb et de crânerie, et je ne pouvais m’empêcher de les admirer comme types des ronds-de-cuir décavés dont j’avais souvent entendu parler, mais que je n’avais jamais rencontrés dans leur habitat favori.

C’étaient là ces petits employés du gouvernement, quelques-uns fils de bonnes familles des villes ; d’autres, fils uniques de notaires ou de médecins de campagne ; ou encore, fils d’honnêtes fermiers qui avaient peiné et économisé pour leur faire donner une bonne éducation, leur faire faire un cours classique, dans l’espoir d’en faire des bons curés, des bons avocats ou des bons médecins ; qui étaient venus s’échouer dans l’emploi du gouvernement, à un traitement insuffisant pour leur permettre de s’établir, se marier, se fixer, et qui, au contact de confrères désœuvrés et paresseux, avaient vite acquis des goûts pour une vie agréable et facile, mais absolument nulle et dépourvue de toutes chances d’amélioration future.

Ces deux types-ci, comme beaucoup d’autres, étaient des garçons instruits, causant avec esprit. Dans une profession ou une carrière commerciale, ils auraient trouvé un avenir brillant peut-être, mais, attirés par la perspective d’une facile existence, d’un travail peu exigeant, avec un salaire relativement élevé, et surtout par ce fameux prestige attaché à « l’employé du Gouvernement » — lequel titre, aux yeux du vulgaire, les rangeait tous, qu’ils fussent garçons de bureau, copistes, correspondants, chefs ou sous-chefs, dans la classe des hommes de lettres, des « écrivains », — alléchés, dis-je, par ce mirage enchanteur, ils avaient accepté une position dans le service civil où ils commençaient comme simples gratte-papiers et finissaient par être de pauvres machines humaines, sans vergogne comme sans ambition.

Il faut excepter, cependant, ceux qui avaient la chance d’être apparentés avec un ministre, un sous-ministre ou un député à la Chambre. Ou encore, dans certains ministères, ceux qui avaient pour épouse, mère ou sœur, un femme ayant des qualités d’un ordre particulier, disposée à mettre ces qualités au service de son parent. Ces derniers, dis-je, pouvaient compter sur un avancement plus ou moins rapide, plus ou moins important et rémunérateur, selon la quantité, la valeur, le genre ou la variété des dites qualités. Les autres étaient condamnés à végéter toute leur vie sur un rond-de-cuir, occupés à compter les heures, les minutes, qui les séparaient du retour, l’un à la maison, l’autre à la buvette, plusieurs à la rue principale de la ville, où ils continueraient de flâner et à regarder passer les jeunes filles qui, elles-mêmes attirées par le prestige attaché à l’employé civil, au monsieur de la « Chambre », viendraient y parader à l’heure de la sortie du bureau, pour faire un peu de « flirt » et, qui sait ? y rencontrer peut-être un futur mari.