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Hetzel (p. 25-42).

III

GREAT-EYRY.


Le lendemain, dès l’aube, Élias Smith et moi, nous quittions Morganton par la route qui, en longeant la rive gauche de la Sarawba-River, conduit à la bourgade de Pleasant-Garden.

Les guides nous accompagnaient, — Harry Horn, âgé de trente ans, James Bruck, âgé de vingt-cinq ans, tous deux habitants de la bourgade, au service des touristes qui désiraient visiter les principaux sites des Montagnes-Bleues et du Cumberland, formant la double chaîne des Alleghanys. Intrépides ascensionnistes, vigoureux de bras et de jambes, adroits et expérimentés, ils connaissaient bien cette partie du district jusqu’au pied de la chaîne.

Une voiture attelée de deux bons chevaux devait nous transporter jusqu’à la limite occidentale de l’État. Elle ne contenait des vivres que pour deux ou trois jours, notre campagne ne devant sans doute pas se prolonger au delà de ce délai. Il n’y avait eu qu’à s’en remettre à M. Smith pour le choix des victuailles, conserves de bœuf en daube, tranches de jambon, un gigot de chevreuil cuit à point, un tonnelet de bière, plusieurs fioles de wisky et de brandevin, du pain en quantité suffisante. Quant à l’eau fraîche, les sources de la montagne la fourniraient en abondance, alimentées par les pluies torrentielles qui ne sont point rares à cette époque de l’année.

Inutile d’ajouter que le maire de Morganton, en sa qualité de déterminé chasseur, avait emporté son fusil et emmené son chien Nisko, qui courait et gambadait près de la voiture. Nisko lui rabattrait le gibier, lorsque nous serions sous bois ou en plaine ; mais il devrait rester avec le conducteur, dans la ferme de Wildon, tout le temps que durerait notre ascension. Il n’aurait pu nous suivre au Great-Eyry, en raison des crevasses à franchir et des roches à escalader.

Le ciel était assez beau, l’air frais encore en cette fin d’avril parfois rude sous le climat américain.

Des nuages filaient rapidement sous l’action d’une brise variable qui venait des larges espaces de l’Atlantique, et entre eux se glissaient des percées de soleil dont s’illuminait toute la campagne.

La première journée permit de gagner Pleasant-Garden, où nous passerions la nuit chez le maire de la bourgade, un ami particulier de M. Smith. J’avais pu observer curieusement cette région où les champs succèdent aux marais, et les marais aux cyprières. La route, convenablement entretenue, les traverse ou les côtoie sans s’allonger de multiples détours. Dans les parties un peu marécageuses, les cyprès sont superbes avec leur tige élancée et droite, légèrement renflée à la base, leur pied bossué de petits cônes, sortes de genoux dont on fait des ruches dans le pays. La brise, sifflant à travers leur feuillage vert pâle, balançait les longues fibres grises, ces « barbes espagnoles », qui, des basses branches de la ramure, tombaient jusqu’au sol.

Tout un monde animait ces forêts du district. Il fuyait devant notre attelage, souris, campagnols, perroquets aux couleurs éclatantes et d’une assourdissante loquacité, sarigues qui détalaient par bonds rapides, emportant les petits dans leur poche ventrière ; puis, par myriades, se dispersaient les oiseaux entre le feuillage des banians, lataniers, orangers, dont le bourgeon ne tarderait pas à s’ouvrir aux premiers souffles du printemps, massifs de rhododendrons tellement épais, parfois, qu’un piéton ne saurait les traverser.

Arrivés le soir à Pleasant-Garden, nous y fûmes convenablement installés pour la nuit. La journée suivante suffirait à gagner la ferme de Wildon, au bas de la chaîne.

Pleasant-Garden est une bourgade de moyenne importance. Bon accueil et généreuse réception nous furent faits par le maire. On soupa gaiement dans la salle de la jolie habitation qu’il occupait sous l’abri de grands hêtres. Naturellement, la conversation porta sur la tentative que nous allions faire pour reconnaître les dispositions intérieures du Great-Eyry.

« Vous avez raison, nous déclara notre hôte. Tant qu’on ne saura pas ce qui se passe ou se cache là-haut, nos campagnards ne seront point rassurés…

— Mais, demandai-je, aucun fait nouveau ne s’est produit depuis la dernière apparition des flammes au-dessus de Great-Eyry ?…

— Aucun, monsieur Strock. De Pleasant-Garden, on peut facilement observer l’arête supérieure de la montagne jusqu’au Black-Dome, qui la domine… Pas un bruit suspect ne nous est parvenu, pas une lueur ne s’est montrée… Et si c’est une légion de diables qui s’est nichée là, il semble bien qu’ils aient achevé leur cuisine infernale et soient partis pour quelque autre repaire des Alleghanys !…

— Des diables ! s’écria M. Smith. Eh bien, j’aime à croire qu’ils n’auront pas déguerpi sans laisser quelques traces de leur passage, bouts de queue ou bouts de cornes !… Nous verrons bien ! »

Le lendemain 29, au jour naissant, l’attelage nous attendait. M. Smith reprit sa place, je repris la mienne. Les chevaux se mirent à rapide allure sous le fouet du conducteur. Au terme de cette seconde journée de voyage, depuis le départ de Morganton, nous ferions halte à la ferme de Wildon, entre les premières ramifications des Montagnes-Bleues.

La contrée ne présentait aucune modification. Invariablement, les bois et les marais qui alternaient, ces derniers plus espacés, cependant, étant donné l’exhaussement progressif du sol aux approches de la chaîne. Le pays était aussi moins peuplé. À peine de rares villages, perdus sous la puissante ramure des hêtres, des fermes isolées, qu’arrosaient abondamment les rios descendus des ravins, affluents nombreux de la rivière de Sarawba.

Faune et flore, les mêmes que la veille, et, en somme, assez de gibier pour qu’un chasseur pût faire bonne chasse.

« Je serais vraiment tenté de prendre mon fusil et de siffler Nisko ! disait M. Smith. C’est bien la première fois que je passe ici sans éparpiller mon plomb sur les perdrix et les lièvres !… Ces bonnes bêtes ne me reconnaîtront plus !… Mais, à moins que nos provisions ne viennent à s’épuiser, nous avons autre chose en tête aujourd’hui… la chasse aux mystères…

— Et, ajoutai-je, puissions-nous, monsieur Smith, ne pas revenir bredouilles ! »

Pendant la matinée, il fallut traverser une interminable plaine, où les cyprès et les lataniers ne poussaient que par groupes ou bouquets. À perte de vue s’étendait une agglomération de petites huttes en terre, capricieusement établies, dans lesquelles fourmillait tout un monde de petits rongeurs. Là vivaient en troupe des milliers d’écureuils, de cette espèce plus particulièrement connue en Amérique sous l’appellation vulgaire de « chiens des prairies ». Si ce nom leur a été donné, ce n’est point que ces animaux ressemblent en quoi que ce soit à n’importe quel type de la race canine. Non, c’est pour la raison qu’ils font entendre comme un jappement de roquet. Et, en vérité, tandis que nous filions au grand trot, c’était à se boucher les oreilles !
tout un monde animait ces forêts. (page 26.)

Il n’est pas rare de rencontrer aux États-Unis de telles populeuses cités de quadrupèdes. Entre autres les naturalistes citent celle de Dog-Ville, la bien nommée, qui compte plus d’un million d’habitants à quatre pattes.

Ces écureuils, qui vivent de racines, d’herbes et aussi de sauterelles, dont ils se montrent très friands, sont d’ailleurs inoffensifs, mais hurleurs à rendre sourd.

Le temps s’est maintenu beau, avec une brise un peu fraîche. En réalité, il ne faut pas croire que, sous cette latitude du trente-cinquième degré, le climat soit relativement chaud dans les États des deux Carolines. La rigueur des hivers y est souvent excessive. Nombre d’orangers périssent par le froid, et le lit de la Sarawba est parfois encombré de glaçons.

Dès l’après-midi, la chaîne des Montagnes-Bleues, à la distance de six milles seulement, apparut sur un large périmètre. Son arête se dessinait nettement sur un fond de ciel assez clair que sillonnaient de légers nuages. Très boisée à sa base, où s’enchevêtrait la ramure des conifères ; quelques arbres se dessinaient aussi en avant des roches noirâtres d’aspect bizarre. Çà et là se dressaient divers pics aux formes étranges, que, sur la droite, le Black-Dome [1] dépassait de sa tête gigantesque, par instants tout étincelante de rayons solaires.

« Est-ce que vous avez fait l’ascension de ce dôme, monsieur Smith ?… demandai-je.

— Non, me répondit-il, mais on assure qu’elle est assez difficile. Du reste, quelques touristes sont montés jusqu’à son sommet, et, de sa pointe, d’après ce qu’ils ont rapporté, le regard ne peut rien voir à l’intérieur du Great-Eyry.

— C’est la vérité, déclara le guide Harry Horn, et je l’ai constaté par moi-même.

– Peut-être, observai-je, le temps n’était-il pas favorable…

– Très pur, au contraire, monsieur Strock, mais les bords du Great-Eyry sont trop élevés et arrêtent la vue.

– Allons ! s’écria Smith, je ne serai pas fâché de mettre enfin le pied où personne ne l’a pu mettre encore ! »

En tout cas, ce jour-là, le Great-Eyry paraissait tranquille, et il ne s’en échappait ni vapeurs ni flammes.

Vers cinq heures, notre attelage fit halte à la ferme de Wildon, dont les gens vinrent au-devant de leur maître.

C’était là que nous devions passer cette dernière nuit.

Aussitôt les chevaux furent dételés et conduits à l’écurie, où ils trouveraient du fourrage en abondance, et la voiture s’abrita dans la remise. Le conducteur attendrait notre retour. D’ailleurs, M. Smith ne doutait pas que la mission se serait accomplie à la satisfaction générale, lorsque nous rentrerions à Morganton.

Quant au fermier de Wildon, il nous assura que rien d’extraordinaire ne s’était passé au Great-Eyry depuis quelque temps.

On soupa à la table commune avec le personnel de la ferme, et notre sommeil ne fut aucunement troublé pendant la nuit.

Le lendemain, dès l’aube, allait commencer l’ascension de la montagne. La hauteur du Great-Eyry ne dépasse pas dix-huit cents pieds — altitude modeste — en somme, la moyenne de cette chaîne des Alleghanys. Nous pouvions donc compter que la fatigue ne serait pas grande. Quelques heures devaient suffire à atteindre l’arête supérieure du massif. Il est vrai, peut-être se présenterait-il des difficultés de route, précipices à franchir, obstacles à tourner au prix d’un cheminement périlleux ou pénible. Cela, c’était l’inconnu, l’aléa de notre tentative. On le sait, nos guides n’avaient pu nous renseigner à cet égard. Ce qui m’inquiétait, c’est que, dans le pays, l’enceinte du Great-Eyry passait pour être infranchissable. En somme, le fait n’avait jamais été constaté, et il y avait toujours cette chance que la chute du bloc eût laissé une brèche dans l’épaisseur du cadre rocheux.

« Enfin, me dit M. Smith, après avoir allumé la première pipe des vingt qu’il fumait par jour, nous allons partir et du bon pied. Quant à la question de savoir si cette ascension demandera plus ou moins de temps…

– Dans tous les cas, monsieur Smith, demandai-je, nous sommes bien résolus à mener notre enquête jusqu’au bout ?

– Résolus ! monsieur Strock.

– Mon chef m’a chargé d’arracher ses secrets à ce diable de Great-Eyry…

– Nous les lui arracherons, de gré ou de force, répliqua M. Smith en prenant le ciel à témoin de sa déclaration, et quand nous devrions les aller chercher jusque dans les entrailles de la montagne.

– Comme il se peut que notre excursion se prolonge au delà de cette journée, ajoutai-je, il est prudent de se munir de vivres…

– Soyez sans inquiétude, monsieur Strock, nos guides ont pour deux jours de provisions dans leur carnier et nous ne partons point les poches vides… D’ailleurs, si je laisse le brave Nisko à la ferme, j’emporte mon fusil. Le gibier ne doit pas manquer dans la zone boisée et au fond des gorges des premières ramifications… Nous battrons le briquet pour faire cuire notre chasse, à moins qu’il ne se trouve là-haut un feu tout allumé…

– Tout allumé… monsieur Smith ?

– Et pourquoi non, monsieur Strock ?… Ces flammes, ces superbes flammes qui ont tant effrayé nos campagnards !… Sait-on si leur foyer est absolument refroidi, si quelque feu ne couve pas sous la cendre ?… Et puis, s’il y a un cratère intérieur c’est qu’il y a un volcan, et un volcan est-il toujours si bien éteint qu’on n’y trouve plus un bout de braise ?… Franchement, ce serait un triste volcan qui n’aurait plus assez de feu pour durcir un œuf ou griller une pomme de terre !… Enfin, je le répète, nous verrons… nous verrons ! »

Là-dessus, en ce qui me concerne, j’avouerai n’avoir aucune opinion faite. J’avais reçu l’ordre d’aller reconnaître ce qu’était ce Great-Eyry !… S’il n’offrait aucun danger, eh bien, on le saurait et on serait rassuré. Mais, au fond, et ce sentiment n’est-il pas très naturel chez un homme possédé du démon de la curiosité, j’eusse été heureux, pour ma satisfaction personnelle et pour le retentissement qu’en retirerait ma mission, que le Great-Eyry fût un centre de phénomènes dont je découvrirais la cause !

Voici en quel ordre allait s’effectuer notre ascension : les deux guides en avant, chargés de choisir les passes praticables ; Élias Smith et moi cheminant l’un près de l’autre ou l’un après l’autre suivant la largeur des sentes.

Ce fut par une étroite gorge, d’inclinaison peu accusée, que Harry Horn et James Bruck s’aventurèrent tout d’abord. Elle sinuait le long de talus assez raides où s’entremêlaient, dans un inextricable fouillis, nombre d’arbustes à baies conifères, à feuilles noirâtres, larges fougères, groseilliers sauvages, à travers lesquels il eût été impossible de se frayer un passage.

Tout un monde d’oiseaux animait ces masses forestières. Parmi les plus bruyants, des perroquets, jacassant à plein bec, remplissaient l’air de leurs cris aigus. C’est à peine si l’on entendait les écureuils filer entre les buissons, bien qu’ils fussent là par centaines.

Le cours du torrent auquel cette gorge servait de lit sinuait capricieusement en remontant les croupes de la chaîne. Durant la saison des pluies ou à la suite de quelque gros orage, il devait rebondir, en tumultueuses cascades. Mais, de fait, il ne pouvait être alimenté que par les eaux du ciel, et, si nous n’en trouvions trace, cela indiquait bien qu’il ne prenait pas source dans les hauteurs du Great-Eyry.

Après une demi-heure de cheminement, la montée devint si dure qu’il fallait obliquer tantôt à droite, tantôt à gauche et s’allonger de multiples détours. La gorge devenait véritablement impraticable, le pied n’y rencontrait plus un point d’appui suffisant. Il eût été nécessaire de s’accrocher aux touffes d’herbes, de ramper sur les genoux, et, dans ces conditions, notre ascension ne se fût pas terminée avant le coucher du soleil…

« Ma foi, s’écria M. Smith en reprenant haleine, je comprends que les touristes du Great-Eyry aient été rares… si rares même qu’il n’y en a jamais eu à ma connaissance !…

– Le fait est, répondis-je, que ce seraient bien des fatigues pour un mince résultat !… Et si nous n’avions des raisons particulières de mener à bonne fin notre tentative…

– Rien de plus vrai, déclara Harry Horn, et mon camarade et moi, qui sommes plusieurs fois montés au sommet du Black-Dome, nous n’avons jamais rencontré tant de difficultés !…

– Difficultés qui pourraient bien devenir des obstacles ! » ajouta James Bruck.

La question, maintenant, était de décider par quel côté nous chercherions une route oblique. À droite, à gauche se dressaient des massifs touffus d’arbres et d’arbustes. En somme, le vrai était de s’aventurer là où les pentes seraient moins accusées. Peut-être, à travers la partie boisée, après en avoir franchi la lisière, mes compagnons et moi pourrions-nous marcher d’un pied plus sûr. Dans tous les cas, on n’irait point en aveugles. Toutefois, il convenait de ne pas l’oublier, les versants orientaux des Montagnes-Bleues ne sont guère praticables sur toute l’étendue de la chaîne, sous l’inclinaison d’une cinquantaine de degrés.

Quoi qu’il en soit, le mieux était de s’en rapporter à l’instinct spécial de nos deux guides, particulièrement de James Bruck. Je crois que ce brave garçon en aurait remontré à un singe pour l’adresse, à un isard pour l’agilité. Par malheur, ni Élias Smith ni moi n’aurions pu nous hasarder là où se hasardait cet audacieux.

Cependant, en ce qui me concerne, j’espérais ne pas rester en arrière, étant grimpeur de ma nature, et très habitué aux exercices corporels. Partout où passerait James Bruck, j’étais résolu à passer aussi, dût-il m’en coûter quelques dégringolades. Mais il n’en était pas de même du premier magistrat de Morganton, moins jeune, moins vigoureux, plus grand, plus gros de taille, et de pas moins assuré. Visiblement, jusqu’alors, il avait fait tous ses efforts pour ne pas s’attarder. Parfois il soufflait comme un phoque, et, malgré lui, je l’obligeais à reprendre haleine.

Bref, il nous fut démontré que l’ascension du Great-Eyry exigerait plus de temps que nous ne l’avions estimé. Nous avions pensé avoir atteint le cadre rocheux avant onze heures, et, certainement, lorsque midi sonnerait, nous en serions encore à quelques centaines de pieds.

En effet, vers dix heures, après tentatives réitérées pour découvrir des routes praticables, après nombreux détours et retours, l’un des guides donna le signal de halte. Nous nous trouvions à la lisière supérieure de la partie boisée, et les arbres, plus espacés, permettaient aux regards de s’étendre jusqu’aux premières assises du Great-Eyry.

« Eh ! eh ! fit M. Smith, en s’accotant contre un gros latanier, un peu de répit, de repos, et même de repas, ne me serait pas désagréable !…

– Pendant une heure, répondis-je.

– Oui, et, après nos poumons et nos jambes, à notre estomac de travailler ! »

Le Great-Eyry prenait un aspect fantastique. (Page 39.)

Nous fûmes tous d’accord à ce sujet. Il importait de reconstituer nos forces. Ce qui devait prêter à quelque inquiétude, c’était l’aspect que présentait alors le flanc de la montagne jusqu’au pied du Great-Eyry. Au-dessus de nous s’étendait une de ces parties dénudées qui sont désignées sous le terme de « blads » dans le pays. Entre ses roches abruptes ne se dessinait aucun sentier.

Cela ne laissait pas de préoccuper nos guides, et Harry Horn de dire à son camarade :

« Ce ne sera pas commode…

– Peut-être impossible ! » répondit James Bruck.

Cette réflexion me causa un véritable dépit. Si je redescendais sans même avoir pu gagner le Great-Eyry, ce serait le complet insuccès de ma mission, sans parler d’une curiosité que je n’aurais pu satisfaire !… Et, lorsque je me représenterais devant M. Ward, honteux et confus, je ferais triste mine !

On ouvrit les carniers, on se réconforta de viande froide et de pain. On puisa aux gourdes avec modération. Puis, ce repas achevé — il n’avait pas duré une demi-heure, — M. Smith se leva, prêt à se remettre en route.

James Bruck prit la tête et nous n’avions qu’à le suivre, en tâchant de ne point rester en arrière.

On avançait lentement. Nos guides ne cachaient point leur embarras, et Harry Horn alla en avant reconnaître quelle direction il convenait de prendre définitivement.

Son absence dura vingt minutes environ. Lorsqu’il fut de retour, il indiqua le nord-ouest et nous reprîmes la marche. C’est de ce côté que pointait le Black-Dome à une distance de trois ou quatre milles. On le sait, il eût été inutile d’en faire l’ascension, puisque, de sa cime, même avec une puissante lunette, l’œil ne pouvait rien apercevoir de l’intérieur du Great-Eyry.

La montée était fort pénible, lente, surtout le long de ces talus glissants, semés de quelques arbrisseaux et de grosses touffes végétales. Nous avions à peine gagné deux cents pieds en hauteur, lorsque notre guide de tête s’arrêta devant une profonde ornière qui creusait le sol en cet endroit. Çà et là s’éparpillaient des racines récemment rompues, des branches écrasées, des blocs réduits en poussière, comme si quelque avalanche avait roulé sur ce flanc de la montagne.

« C’est par là qu’aura dévalé l’énorme roche qui s’est détachée du Great-Eyry, observa James Bruck.

– Nul doute, répondit M. Smith, et le mieux sera, je pense, de suivre le passage qu’elle s’est frayé dans sa chute. »

C’est le chemin qui fut pris et qu’on eut raison de prendre. Le pied put s’appuyer sur les éraillures creusées par le bloc. L’ascension s’effectua alors dans des conditions plus faciles, presque en droite ligne, si bien que, vers onze heures et demie, nous étions à la bordure supérieure du blad.

Devant nous, à une centaine de pas seulement, mais à la hauteur d’une centaine de pieds, se dressaient des murailles qui formaient le périmètre du Great-Eyry.

De ce côté, le cadre se découpait très capricieusement ; des pointes, des aiguilles, entre autres un rocher dont l’étrange silhouette figurait un aigle énorme, prêt à s’envoler vers les hautes zones du ciel. Il semblait bien que, dans sa partie orientale du moins, cette enceinte serait infranchissable.

« Reposons-nous quelques instants, proposa M. Smith, puis nous verrons s’il est possible de contourner le Great-Eyry.

– En tout cas, fit observer Harry Horn, c’est de ce côté qu’a dû se détacher le bloc, et on n’aperçoit aucune brèche dans cette partie de l’enceinte… »

C’était la vérité, et nul doute que la chute ne se fût faite de ce côté.

Après un repos de dix minutes, les deux guides se relevèrent, et, par un raidillon assez glissant, nous atteignîmes le bord du plateau. Il n’y avait plus maintenant qu’à longer la base des roches, qui, à la hauteur d’une cinquantaine de pieds, surplombaient en s’évasant comme les bords d’une corbeille. Il en résultait que, même en disposant d’échelles suffisantes, il eût été impossible de s’élever jusqu’à l’arête supérieure de l’enceinte.

Décidément, le Great-Eyry prenait à mes yeux un aspect absolument fantastique. Il aurait été peuplé de dragons, de tarasques, de chimères et autres espèces de la tératologie mythologique, préposés à sa garde, que je n’en eusse pas été surpris !

Cependant nous continuions à faire le tour de cette circonvallation, où il semblait que la nature eût fait œuvre humaine, étant donné sa régularité. Et nulle part une interruption dans cette courtine, nulle part un entre-deux de roches par lequel on aurait essayé de se glisser. Partout cette crête, haute d’une centaine de pieds, qu’il était impossible de franchir.

Après avoir suivi le bord du plateau pendant une heure et demie, nous étions revenus à notre point de départ, là où s’était faite la dernière halte à la limite du blad.

Je ne pus cacher mon dépit de cette déconvenue, et il me sembla bien que M. Smith n’était pas moins dépité que moi.

« Mille diables, s’écria-t-il, nous ne saurons donc pas ce qu’il y a à l’intérieur de ce maudit Great-Eyry, et si c’est un cratère…

– Volcan ou non, observai-je, il ne s’y produit aucun bruit suspect, il ne s’en échappe ni fumée ni flammes, rien de ce qui annoncerait une éruption prochaine ! »

Et, en effet, silence profond à l’extérieur comme à l’intérieur. Pas une vapeur fuligineuse ne s’épanchait au-dehors. Aucune réverbération sur les nuages que la brise de l’est chassait au-dessus. Le sol était aussi tranquille que l’air. Ni rumeurs souterraines, ni secousses ne se faisaient sentir sous nos pieds. C’était le calme parfait des hautes altitudes.

Ce qu’il ne faut pas oublier de dire, c’est que la circonférence du Great-Eyry pouvait se chiffrer par douze ou quinze cents pieds, d’après le temps que nous avions employé à en faire le tour, et en tenant compte des difficultés du cheminement au bord de l’étroit plateau. Quant à la surface interne, comment l’évaluer, puisque nous ne savions pas quelle était l’épaisseur des roches qui l’entouraient ?

Il va sans dire que les environs étaient déserts, j’entends par là que nulle créature vivante ne se montrait, à l’exception de deux ou trois couples de grands oiseaux de proie qui planaient au-dessus de l’aire.

Nos montres marquaient trois heures alors, et M. Smith de dire d’un ton vexé :

« Quand nous resterions ici jusqu’au soir, nous n’en apprendrions pas davantage !… Il faut partir, monsieur Strock, si nous voulons être de retour à Pleasant-Garden avant la nuit. »

Et, comme je le laissais sans réponse, et ne quittais pas la place où j’étais assis, il ajouta, en venant près de moi :

« Eh bien, monsieur Strock, vous ne dites rien !… Est-ce que vous ne m’avez pas entendu ?… »

Au vrai, cela me coûtait d’abandonner la partie, de redescendre sans avoir accompli ma mission !… Et je sentais, avec l’impérieux besoin de persister, redoubler ma curiosité déçue.

Mais que faire ?… Était-il en mon pouvoir d’éventrer cette épaisse enceinte, d’escalader ces hautes roches ?…

Il fallut se résigner, et, après avoir jeté un dernier regard vers le Great-Eyry, je suivis mes compagnons, qui commençaient à dévaler les pentes du blad.

Le retour s’effectua sans grandes difficultés comme sans grandes fatigues. Avant cinq heures, nous dépassions les dernières rampes de la montagne, et le fermier de Wildon nous recevait dans la salle où attendaient rafraîchissements et aliments substantiels.

« Ainsi, vous n’avez pas pu pénétrer à l’intérieur ?… nous demanda-t-il.

– Non, répondit M. Smith, et je finirai par croire que le Great-Eyry n’existe que dans l’imagination de nos braves campagnards ! »

À huit heures et demie du soir, notre voiture s’arrêtait devant la maison du maire de Pleasant-Garden, où nous devions passer la nuit.

Et, pendant que je cherchais vainement à m’endormir, je me demandais s’il ne conviendrait pas de m’installer pour quelques jours dans la bourgade, d’organiser une nouvelle ascension. Mais aurait-elle plus que la première chance de réussir ?…

Le plus sage, en somme, était de revenir à Washington et de consulter M. Ward. Aussi, le lendemain soir, à Morganton, après avoir réglé mes deux guides, je pris congé de M. Smith et me rendis à la gare d’où le rapide pour Raleigh allait partir.


  1. 2044 mètres d’altitude.