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Hetzel (p. 212-214).

XVIII

LE DERNIER MOT À LA VIEILLE GRAD.


Lorsque je revins à moi, après être resté sans connaissance – combien d’heures, je n’aurais pu le dire, – un groupe de marins, dont les soins m’avaient rappelé à la vie, entourait le cadre de la cabine où j’étais déposé.

À mon chevet, un officier m’interrogea, et, ma mémoire retrouvée, je pus répondre à ses questions.

Je dis tout, oui !… tout, et, assurément, ceux qui m’entendirent durent croire qu’ils avaient affaire à un malheureux dont la raison n’était pas revenue avec la vie !

J’étais à bord du steamer Ottawa, en cours de navigation dans le golfe du Mexique, et faisant route vers La Nouvelle-Orléans. Alors qu’il fuyait devant l’orage, l’équipage, rencontrant l’épave à laquelle j’étais accroché, m’avait recueilli à bord.

J’étais sauvé, mais Robur-le-Conquérant et ses deux compagnons avaient terminé dans les eaux du golfe leur aventureuse existence. À jamais disparu le Maître du Monde, frappé de cette foudre qu’il osait braver en plein espace, emportant dans le néant le secret de son extraordinaire appareil !

Cinq jours après, l’Ottawa arrivait en vue des côtes de la Louisiane, et, le matin du 10 août, il mouillait au fond du port.

Après avoir pris congé des officiers du steamer, je montai dans un train en partance pour Washington, ma ville natale que, plus d’une fois, j’avais désespéré de revoir !…

Tout d’abord, je me rendis à l’hôtel de la police, voulant que ma première visite fût pour M. Ward.

Quelles furent la surprise, la stupéfaction et aussi la joie de mon chef, quand la porte du cabinet s’ouvrit devant moi !… N’avait-il pas toutes raisons de croire, d’après le rapport de mes compagnons, que j’eusse péri dans les eaux du lac Érié ?…

Je le mis au courant de ce qui s’était passé depuis ma disparition, — la poursuite des destroyers sur le lac, l’envolement de l’Épouvante au-dessus des chutes du Niagara, la halte dans l’enceinte du Great-Eyry, la catastrophe pendant l’orage à la surface du golfe du Mexique. Il apprit alors que l’appareil créé par le génie de ce Robur pouvait se transporter à travers l’espace, comme il le faisait sur terre et sur mer…

Et, au vrai, est-ce que la possession d’un tel engin ne justifiait pas ce nom de « Maître du Monde » que s’était donné son créateur ?… Assurément, et ce qui est certain, c’est que la sécurité publique aurait été menacée à jamais, car les moyens défensifs lui eussent toujours manqué.

Mais l’orgueil que j’avais vu s’accroître peu à peu chez cet homme prodigieux l’avait poussé à lutter, au milieu des airs, contre le plus terrible des éléments, et c’était miracle que je fusse sorti sain et sauf de cette effroyable catastrophe.

C’est à peine si M. Ward put croire à mon récit.

« Enfin, mon cher Strock, me dit-il, vous êtes de retour, et c’est le principal !… Après ce fameux Robur, vous voici l’homme du jour !… J’espère que cette situation ne vous fera pas perdre la tête, par vanité, comme à ce fou d’inventeur…

— Non, monsieur Ward, répondis-je. Vous conviendrez toutefois que jamais curieux, avide de satisfaire sa curiosité n’aura été mis à de telles épreuves…

– J’en conviens, Strock !… Les mystères du Great-Eyry, les transformations de l’Épouvante, vous les avez découverts !… Par malheur, les secrets de ce Maître du Monde sont morts avec lui… »

Le soir même, les journaux de l’Union publièrent le récit de mes aventures, dont la véracité ne pouvait être mise en doute, et, comme l’avait dit M. Ward, je fus l’homme du jour.

L’un d’eux disait :

« Grâce à l’inspecteur Strock, l’Amérique détient le record de la police. Tandis qu’ailleurs, on agit avec plus ou moins de succès sur terre et sur mer, la police américaine s’est lancée à la poursuite des criminels dans les profondeurs des lacs et des océans et jusqu’à travers l’espace… »

En agissant comme je l’ai raconté, ai-je fait autre chose que ce qui sera peut-être à la fin de ce siècle le rôle de nos futurs collègues ?

On imagine aussi quel accueil me fit ma vieille servante, lorsque je rentrai dans la maison de Long-Street ! À mon apparition, – n’est-ce pas le mot juste ? – je crus qu’elle allait trépasser, la brave femme !… Puis, après m’avoir entendu, les yeux mouillés de larmes, elle remercia la Providence de m’avoir sauvé de tant de périls !

« Eh bien… monsieur, dit-elle, eh bien… avais-je tort ?…

– Tort, ma bonne Grad ?… et de quoi ?…

– De prétendre que le Great-Eyry servait de retraite au diable ?…

– Mais non, ce Robur ne l’était pas…

– Eh bien, répliqua la vieille Grad, il eût été digne de l’être ! »


fin.