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Hetzel (p. 197-211).

XVII

AU NOM DE LA LOI !…


Quelle serait l’issue de l’aventure dans laquelle je m’étais engagé ?… Son dénouement, proche ou lointain, pouvais-je le provoquer ?… Seul, Robur ne le tenait-il pas entre ses mains ?… Je n’aurais probablement jamais la possibilité de m’enfuir, ainsi que l’avaient fait Uncle Prudent et Phil Evans sur l’île Chatam… Il fallait attendre, et que durerait cette attente ?…

En tout cas, si ma curiosité se trouvait partiellement satisfaite, elle ne l’était que pour ce qui concernait le mystère du Great-Eyry. Ayant enfin visité cette enceinte, je connaissais la cause des phénomènes observés dans cette région des Montagnes-Bleues. J’avais la certitude que ni les campagnards de ce district de la Caroline du Nord, ni les habitants de Pleasant-Garden et de Morganton n’étaient menacés d’une éruption ou d’un tremblement de terre. Aucune force plutonienne ne travaillait les entrailles du sol. Aucun cratère ne s’ouvrait en ce coin des Alleghanys. Le Great-Eyry servait simplement de retraite à Robur-le-Conquérant. Cette aire infranchissable où il mettait en dépôt son matériel, ses approvisionnements, le hasard, sans doute, la lui avait fait découvrir pendant un de ses voyages aériens, retraite plus sûre probablement que cette île X, de l’océan Pacifique…

Oui, mais si ce secret m’était révélé, du merveilleux appareil de locomotion, de ses divers modes de fonctionnement, que savais-je en somme ?… En admettant que son multiple mécanisme fût actionné par l’électricité, et que cette électricité, comme l’Albatros, il la tirât par des procédés nouveaux de l’air ambiant, comment était disposé ce mécanisme ?… On ne m’en avait laissé, on ne m’en laisserait rien voir.

Sur la question de ma liberté, et si elle me serait rendue quelque jour, je me disais :

« Assurément, Robur tient à rester inconnu… Quant à ce qu’il compte faire de son appareil, je crains, – me rappelant ses menaces, – qu’on n’en doive attendre plus de mal que de bien !… En tout cas, cet incognito qu’il a gardé dans le passé, nul doute qu’il ne veuille le conserver dans l’avenir !… Or, un seul homme est capable d’établir l’identité du Maître du Monde et de Robur-le-Conquérant : cet homme, c’est moi, son prisonnier, moi qui ai le droit de l’arrêter, moi qui ai le devoir de lui mettre la main sur l’épaule au nom de la loi !…

D’autre part, comment attendre un secours du dehors ?… Évidemment non. Les autorités n’ignoraient plus rien de ce qui s’était passé à Black-Rock… Les agents John Hart et Nab Walker avaient dû rentrer à Washington avec Wells… M. Ward, mis au courant, ne pouvait se faire illusion sur mon sort, et la question se posait en ces termes :

Ou, lorsque l’Épouvante quitta la crique, m’entraînant au bout de son amarre, j’avais été noyé dans les eaux de l’Érié ; ou, recueilli à bord de l’Épouvante, j’étais entre les mains de son capitaine.

Dans le premier cas, il n’y avait plus qu’à faire son deuil de John Strock, inspecteur principal de police à Washington.

Dans le second, comment espérer de jamais le revoir ?…

On le sait, pendant le reste de la nuit et la journée suivante, l’Épouvante navigua à la surface de l’Érié. Vers quatre heures, aux approches de Buffalo, deux destroyers lui donnèrent la chasse, et, soit en les gagnant de vitesse, soit en s’immergeant, elle finit par leur échapper. S’ils la poursuivirent entre les rives du Niagara, ils s’arrêtèrent, alors que le courant menaçait de les entraîner vers les chutes… Le jour tombait, et que dut-on penser à bord des destroyers, sinon que l’Épouvante s’était engloutie au fond des abîmes de la cataracte ?… D’ailleurs, la nuit étant venue, tout portait à croire que l’aviateur n’avait été aperçu ni lorsqu’il se dégagea du Horse-Shoe-Fall ni durant le cours de son voyage aérien jusqu’au Great-Eyry…

Quant à ce qui me concernait, me déciderais-je à questionner Robur ?… Consentirait-il même à paraître m’entendre ?… Ne lui suffirait-il pas de m’avoir jeté son nom, et, dans sa pensée, ce nom ne répondait-il pas à tout ?…

La journée s’écoulait sans apporter le moindre changement à la situation. Robur et ses hommes s’occupaient activement de l’appareil dont les machines nécessitaient diverses réparations. J’en conclus qu’il ne tarderait pas à repartir et que je serais du voyage. Il est vrai, on aurait pu me laisser au fond de cette enceinte, d’où il m’eût été impossible de sortir, et où la vie matérielle m’aurait été assurée pour de longs jours…

Ce que j’observai très particulièrement, ce fut l’état moral de ce Robur qui me parut sous l’empire d’une exaltation permanente. Que méditait son cerveau en constante ébullition ?… Quels projets formait-il pour l’avenir ?… Vers quelle région se dirigerait-il ?… Voulait-il mettre à exécution les menaces proférées dans sa lettre, – menaces de fou, assurément ?…

La nuit qui suivit cette première journée, je dormis sur une litière d’herbes sèches dans une des grottes du Great-Eyry, où des aliments étaient mis à ma disposition. Les 2 et 3 août, les travaux continuèrent, et, tout à leur travail, c’est à peine si Robur et ses compagnons échangeaient quelques paroles. Ils s’occupèrent aussi de renouveler les provisions, peut-être en vue d’une longue absence. Et qui sait si l’Épouvante n’allait pas s’aventurer à travers d’immenses espaces, si son capitaine n’avait pas l’intention de regagner cette île X en plein océan Pacifique ?… Parfois, je le voyais errer pensivement à travers l’enceinte, s’arrêter, lever un bras vers le ciel, le dresser contre ce Dieu avec lequel il prétendait partager l’empire du monde !… Et son orgueil immense ne le conduirait-il pas à la folie, – folie que ses compagnons, non moins extravagants, ne pourraient maîtriser ?… À quelles invraisemblables aventures ne se laisseraient-ils pas entraîner ?… Ne se croirait-il pas plus fort que les éléments qu’il bravait, si audacieusement déjà, alors qu’il ne disposait que d’un aéronef ?… Maintenant, la terre, les eaux, les airs ne lui offraient-ils pas un champ infini, où nul ne pouvait le poursuivre ?…

Je devais donc tout craindre de l’avenir, même les pires catastrophes. Quant à m’échapper du Great-Eyry avant d’être entraîné dans un nouveau voyage, c’était impossible ! Puis, lorsque l’Épouvante serait en cours de vol ou de navigation, comment m’évader, à moins qu’elle ne courût les routes à moyenne vitesse ?… Faible espoir, on en conviendra !

On le sait, depuis mon arrivée au Great-Eyry, j’avais essayé d’obtenir une réponse de Robur, en ce qui me concernait, mais inutilement. Ce jour-là, je fis une nouvelle démarche.

L’après-midi, j’allais et venais devant la principale grotte de l’enceinte. Posté à l’entrée, Robur me suivait des yeux avec une certaine insistance. Est-ce qu’il avait l’intention de me parler ?…

Je m’approchai.

« Capitaine, dis-je, je vous ai déjà posé une question à laquelle vous n’avez pas voulu répondre… Cette question, je la renouvelle : Que voulez-vous faire de moi ? »

Nous étions en face l’un de l’autre, à deux pas. Les bras croisés, il me regardait, et je fus effrayé de son regard. Effrayé ! c’est le mot !… Ce n’était pas celui d’un homme possédant toute sa raison, un regard qui semblait n’avoir plus rien d’humain !

Ma question fut répétée d’une voix plus impérieuse. Un instant, je crus que Robur allait sortir de son mutisme.

« Que voulez-vous faire de moi ?… Me rendrez-vous la liberté ? »…

Évidemment, Robur était en proie à quelque obsession qui ne le quittait plus. Ce geste, que j’avais déjà observé lorsqu’il parcourait l’enceinte, ce geste, il le fit encore de son bras tendu vers le zénith… Il semblait qu’une irrésistible force l’attirait vers les hautes zones du ciel, qu’il n’appartenait plus à la terre, qu’il était destiné à vivre dans l’espace, hôte perpétuel des couches atmosphériques ?…

Sans m’avoir répondu, sans même avoir paru m’entendre, Robur rentra dans la grotte où le rejoignit Turner.

Combien de temps durerait ce séjour, ou plutôt cette relâche de l’Épouvante au Great-Eyry ?… Je l’ignorais. J’observai, pourtant, que l’après-midi de ce 3 août les travaux de réparation et d’appropriation avaient pris fin. Les soutes de l’appareil étaient remplies des provisions emmagasinées à l’intérieur de l’enceinte. Alors Turner et son compagnon apportèrent au centre du cirque tout ce qui restait de matériel, caisses vides, débris de charpente, pièces de bois qui provenaient sans doute de l’ancien Albatros sacrifié au nouvel engin de locomotion. Sous cet amas s’étendait une épaisse couche d’herbes sèches. La pensée me vint donc que Robur se préparait à quitter cette retraite sans esprit de retour.

Et, en effet, il n’ignorait pas que l’attention publique avait été attirée sur le Great-Eyry, qu’une tentative venait d’être faite pour y pénétrer… N’avait-il pas à craindre qu’elle fût renouvelée un jour ou l’autre avec plus de succès, que l’on finît par envahir sa retraite, et ne voulait-il pas qu’on n’y pût trouver un seul indice de son installation ?…

Le soleil avait disparu derrière les hauteurs des Montagnes-Bleues. Ses rayons n’enflammaient plus que l’extrémité du Black-Dome qui pointait au nord-est. Probablement, l’Épouvante attendrait la nuit pour reprendre son vol. Personne ne savait que d’automobile ou de bateau elle pût se transformer en aviateur. Jusqu’ici, d’ailleurs, elle n’avait jamais été signalée à travers l’espace. Et ne se révélerait-elle sous cette quatrième transformation que le jour où le Maître du Monde voudrait mettre à exécution ses menaces insensées ?…

Vers neuf heures, une profonde obscurité enveloppait l’enceinte. Pas une étoile au ciel que d’épais nuages, chassés par la brise de l’est, venaient d’assombrir. Le passage de l’Épouvante ne pourrait être aperçu, ni au-dessus des territoires américains, ni au-dessus des mers voisines.

À ce moment, Turner, s’approchant du bûcher dressé au centre de l’aire, mit le feu à la couche d’herbes.

Tout flamba en un instant. Au milieu d’une lourde fumée, des gerbes éclatantes montèrent à une hauteur qui dépassait les murailles du Great-Eyry. Encore une fois, les habitants de Morganton et de Pleasant-Garden purent croire que le cratère s’était rouvert et ces flammes n’annonçaient-elles pas quelque prochaine éruption !…

Je regardais cet incendie, j’entendais les crépitements qui déchiraient l’air. Debout sur le pont de l’Épouvante, Robur regardait aussi. Turner et son compagnon repoussaient dans le foyer les débris que la violence du feu rejetait sur le sol.

Puis, peu à peu, l’éclat diminua. Il n’y eut plus là qu’un brasier éteint sous d’épaisses cendres et le silence reprit au milieu de cette nuit noire.

Soudain, je me sentis saisir par le bras. Turner m’entraînait vers l’appareil. La résistance eût été inutile, et, d’ailleurs, tout plutôt que d’être abandonné sans ressources dans cette enceinte !

Dès que j’eus pris pied sur le pont, Turner et son compagnon embarquèrent, celui-ci se posta à l’avant, et lui-même entra dans la chambre des machines, éclairée par ces ampoules électriques dont la clarté ne filtrait pas au-dehors.

Robur, lui, se tenait à l’arrière, le régulateur à portée de sa main, afin de régler la vitesse et la direction.

Quant à moi, j’avais dû m’affaler au fond de ma cabine, dont le panneau se referma. Pendant cette nuit, — pas plus qu’au départ de Niagara-Falls, — il ne me serait permis d’observer les manœuvres de l’Épouvante.

Toutefois, si je ne pouvais rien voir de ce qui se faisait à bord, je pouvais du moins entendre les bruits de la machine. J’eus même la sensation que l’appareil, lentement soulevé, perdait contact avec le sol. Quelques balancements se produisirent ; puis les turbines inférieures acquirent une rapidité prodigieuse, tandis que les grandes ailes battaient avec une parfaite régularité.

Ainsi l’Épouvante — probablement pour toujours — avait quitté le Great-Eyry, et « repris l’air », comme on dit d’un navire qu’il a repris la mer. L’aviateur planait au-dessus de la double chaîne des Alleghanys, et, sans doute, il n’abandonnerait les hautes zones qu’après avoir dépassé le relief orographique de cette partie du territoire.

Mais quelle direction suivait-il ?… Dominait-il dans son vol les vastes plaines de la Caroline du Nord, se dirigeant vers l’océan Atlantique ?… Au contraire, filait-il vers l’ouest pour traverser l’océan Pacifique ?… Ne gagnait-il pas au sud les parages du golfe du Mexique ?… Le jour venu, comment reconnaîtrais-je au-dessus de quelle mer il se déplacerait, si la ligne du ciel et d’eau l’entourait de toutes parts ?…

Plusieurs heures s’écoulèrent, et combien elles me parurent longues !… Je ne cherchai point à les oublier dans le sommeil. Nombre de pensées, la plupart incohérentes, assaillirent mon esprit. Je me sentais emporté à travers l’impossible, comme je l’étais à travers l’espace par un monstre aérien !… Avec la vitesse qu’il possédait, jusqu’où irait-il durant cette nuit interminable ?… Je me souvenais de l’invraisemblable voyage de l’Albatros, dont le Weldon-Institut avait publié le récit d’après les souvenirs d’Uncle Prudent et de Phil Evans !… Ce que fit Robur-le-Conquérant avec son aéronef, il pouvait le faire avec son aviateur, et même dans des conditions plus faciles, à la fois maître des terres, des mers, des airs !…

Enfin les premiers rayons du jour éclairèrent ma cabine. Me serait-il permis d’en sortir, de reprendre ma place sur le pont, ainsi que j’avais pu le faire à la surface du lac Érié ?…

Je poussai le panneau : il s’ouvrit.

Je me redressai à mi-corps. Autour de l’Épouvante, tout un horizon de mer. Elle volait au-dessus d’un océan, à une hauteur que j’estimais entre mille et douze cents pieds.

Je n’aperçus pas Robur, occupé dans la chambre des machines.

Turner était à la barre, son compagnon à l’avant.

Dès que je fus sur le pont, je vis ce que je n’avais pu voir lors du voyage nocturne entre les chutes du Niagara et le Great-Eyry, le fonctionnement de ces puissantes ailes qui battaient à tribord et à bâbord, en même temps que les turbines se vissaient dans l’air sous les flancs de l’aviateur.

À la position du soleil, quelques degrés au-dessus de l’horizon, je reconnus que nous marchions vers le sud. Par conséquent, si cette direction ne s’était pas modifiée depuis que l’Épouvante avait franchi les murailles de l’enceinte, c’était le golfe du Mexique qui s’étendait sous nos pieds.
l’épouvante venait d’être foudroyée. (page 211.)

Une chaude journée s’annonçait avec de gros nuages livides qui s’élevaient du couchant. Ces symptômes d’un prochain orage n’échappèrent point à Robur, lorsque, vers huit heures, montant sur le pont, il remplaça Turner. Peut-être, le souvenir lui revenait-il de cette trombe dans laquelle l’Albatros avait failli se perdre, et du formidable cyclone dont il n’était sorti que par miracle au-dessus des parages antarctiques ?…

Il est vrai, ce que n’eût pu faire un aéronef, en pareil cas, un aviateur le ferait. Il abandonnerait les hautes zones où les éléments seraient en lutte, il redescendrait à la surface de la mer, et si la houle s’y déchaînait avec trop de violence, il saurait retrouver le calme dans ses tranquilles profondeurs.

D’ailleurs, à quelques indices, — il possédait sans doute les qualités d’un « weather-wise », — Robur estima que l’orage n’éclaterait pas ce jour-là. Il maintint donc son vol, et, l’après-midi, lorsqu’il se remit en navigation, ce ne fut point par crainte de mauvais temps. L’Épouvante est un oiseau marin, frégate ou alcyon, qui peut se reposer sur les flots, avec cette différence que la fatigue n’a aucune prise sur ses organes métalliques, actionnés par l’inépuisable électricité.

Du reste, cette vaste étendue d’eau était déserte. Ni une voile ni une fumée même aux dernières limites de l’horizon. Le passage de l’aviateur à travers les couches aériennes n’aurait donc pu être signalé.

L’après-midi ne fut marqué par aucun incident. L’Épouvante ne marchait qu’à moyenne vitesse. Quelles étaient les intentions de son capitaine, je n’aurais pu le deviner. À suivre cette direction, il rencontrerait l’une ou l’autre des Grandes Antilles, puis, au fond du golfe, le littoral du Venezuela ou de la Colombie. Mais, la nuit prochaine, peut-être l’aviateur reprendrait-il les routes de l’air pour franchir ce long isthme du Guatemala et du Nicaragua, afin de gagner l’île X, dans les parages du Pacifique ?…

Le soir venu, le soleil se coucha sur un horizon d’un rouge sang. La mer brasillait autour de l’Épouvante, qui semblait soulever une nuée d’étincelles sur son passage. Il fallait s’attendre à ce que les matelots appellent « un coup de chien ».

Ce fut, sans doute, l’avis de Robur. Au lieu de rester sur le pont, je dus rentrer dans ma cabine, dont le panneau se referma sur moi.

Quelques instants après, au bruit qui se fit à bord, je compris que l’appareil allait s’immerger. En effet, cinq minutes plus tard, il filait paisiblement entre les profondeurs sous-marines.

Très accablé, autant par la fatigue que par les préoccupations, je tombai dans un profond sommeil, naturel cette fois, – et qui n’avait pas été provoqué par quelque drogue soporifique.

À mon réveil, — après combien d’heures, impossible de m’en rendre compte, — l’Épouvante n’était pas encore remontée à la surface de la mer.

Cette manœuvre ne tarda pas à s’exécuter. La lumière du jour traversa les hublots, en même temps que se prononçaient des mouvements de roulis et de tangage, sous l’influence d’une houle assez forte.

Je pus reprendre place près du panneau, et dirigeai mon premier regard vers l’horizon.

Un orage montait du nord-ouest, des nuages lourds, entre lesquels s’échangeaient de vifs éclairs. Déjà retentissaient les roulements de la foudre, longuement répercutés par les échos de l’espace.

Je fus surpris — plus que surpris — effrayé de la rapidité avec laquelle cet orage gagnait vers le zénith. C’est à peine si un bâtiment aurait eu le temps d’amener sa voilure pour éviter d’engager, tant l’assaut fut aussi prompt que brutal.

Soudain, le vent se déchaîna avec une impétuosité inouïe, comme s’il eût crevé cette barrière de vapeur. En un instant, se souleva une mer effroyable. Les lames échevelées, déferlant sur toute leur longueur, couvrirent en grand l’Épouvante. Si je ne me fusse solidement accroché à la rambarde, je passais par-dessus bord.

Il n’y avait qu’un seul parti à prendre, transformer l’appareil en sous-marin. Il retrouverait la sécurité et le calme à quelque dizaine de pieds sous les eaux. Braver plus longtemps les fureurs de cette mer démontée, c’eût été se perdre…

Robur se tenait sur le pont, où j’attendais l’ordre de rentrer dans ma cabine. Cet ordre ne fut pas donné. On ne fit même aucun préparatif pour l’immersion.

L’œil plus ardent que jamais, impassible devant cet orage, le capitaine le regardait bien en face, comme pour le défier, sachant qu’il n’avait rien à craindre de lui. Encore fallait-il que l’Épouvante plongeât sans perdre une minute, et Robur ne semblait pas décidé à cette manœuvre.

Non ! il conservait son attitude hautaine, en homme qui, dans son intraitable orgueil, se croyait au-dessus ou en dehors de l’humanité !… À le voir ainsi, je me demandais, non sans effroi, si cet homme n’était pas un être fantastique, échappé du monde surnaturel !…

Alors, voici les mots qui sortirent de sa bouche, et qui s’entendaient au milieu des sifflements de la tempête et des fracas de la foudre !

« Moi… Robur… Robur… Maître du Monde !… »

Il fit un geste, que Turner et son compagnon comprirent… C’était un ordre, et, sans une hésitation, ces malheureux, aussi fous que leur capitaine, l’exécutèrent.

Ses grandes ailes déployées, l’aviateur s’enleva comme il s’était enlevé au-dessus des chutes du Niagara. Mais, ce jour-là, s’il avait évité les tourbillons de la cataracte, cette fois, ce fut parmi les tourbillons de la tempête que le porta son vol insensé.

L’aviateur filait entre mille éclairs, au milieu des fracas du tonnerre, en plein ciel embrasé. Il évoluait à travers ces coruscations aveuglantes, au risque d’être foudroyé !

Robur n’avait rien changé à son attitude. La barre d’une main, la manette du régulateur de l’autre, les ailes battant à se rompre, il poussait l’appareil au plus fort de l’orage, là où les décharges électriques s’échangeaient le plus violemment d’un nuage à l’autre.

Il aurait fallu se précipiter sur ce fou, l’empêcher de jeter l’aviateur au cœur de cette fournaise aérienne !… Il aurait fallu l’obliger à redescendre, à chercher sous les eaux un salut qui n’était plus possible ni à la surface de la mer ni au sein des hautes zones atmosphériques !… Là, il pourrait attendre en toute sécurité que cette effroyable lutte des éléments eût pris fin !…

Alors, tous mes instincts, toute ma passion du devoir de s’exaspérer en moi !… Oui ! c’était pure folie, mais ne pas arrêter ce malfaiteur que mon pays avait mis hors la loi, qui menaçait le monde entier avec sa terrible invention, ne pas lui mettre la main au collet, ne pas le livrer à la justice !… Étais-je ou n’étais-je pas Strock, inspecteur principal de la police ?… Et, oubliant où je me trouvais, seul contre trois, au-dessus d’un Océan démonté, je bondis vers l’arrière, et, d’une voix qui domina le fracas de l’orage, je criai en me précipitant sur Robur :

« Au nom de la loi, je… »

Soudain, l’Épouvante trembla comme frappée d’une violente secousse électrique. Toute sa charpente tressaillit ainsi que tressaille la charpente humaine sous les décharges du fluide. L’appareil, atteint au milieu de son armature, se disloqua de toutes parts.

L’Épouvante venait d’être foudroyée, coup sur coup, et ses ailes rompues, ses turbines brisées, elle tomba d’une hauteur de plus de mille pieds dans les profondeurs du golfe !…