Mémoires secrets et inédits pour servir à l’histoire contemporaine/Tome 1/4

CHAP. III.  ►
EXPÉDITION D’ÉGYPTE


CHAPITRE II.

Départ de l’expédition. — Prise de Malte. — Débarquement
près d’Alexandrie, et conquête de cette ville.

Quoique les troupes fussent réparties autant sur les vaisseaux de ligne que sur les bâtimens de transport, nous vîmes distinctement que les vaisseaux étaient tous encombrés. Notre départ ne se fit pas attendre. Le 19 au matin, on mit à la voile par un temps superbe. La sortie de la rade eut lieu au bruit répété du canon des batteries des forts et des vaisseaux de ligne. La musique militaire se faisait entendre sur différens vaisseaux ainsi que les cris de joie. En sortant de la rade l’Orient, qui était le vaisseau amiral, toucha et faillit échouer sur la montagne des Signaux, ce qui fut regardé comme un mauvais présage ; mais l’activité des manœuvres et le sang-froid de l’amiral le dégagea. Nous nous mîmes en route au nombre de plus de deux cents voiles, ce qui formait un coup d’œil magnifique. Depuis les croisades on n’avait pas vu un pareil armement dans la Méditerranée. Nous longeâmes la côte de Provence jusque vers Gènes, d’où l’on se dirigea sur le cap Corse. Le 28 mai le calme nous tint au large du détroit de Bonifacio pendant deux jours ; ce fut dans cette position que nous rallia le convoi de Corse, composé de trente bâtimens de transport, escorté par la corvette la Mantoue ; il se réunit au grand convoi et à l’escadre aux bouches de Bonifacio, à l’est. Le convoi de Gènes, au nombre de cent vingt voiles, était escorté par deux galères de Gènes, sous les signaux de la frégate française la Sérieuse. Il rejoignit le grand convoi, non à l’île de la Madeleine, comme on l’a dit, mais à la hauteur du cap de la Galoupe, du 29 au 30 mai. Après la réunion, les galères serrèrent la côte et entrèrent à Villefranche. Il est faux que la flotte ait mouillé à l’île de la Madeleine ; elle n’a été qu’en panne devant la baie de Cagliari ; elle a fait route quatre jours après pour les eaux de Sicile, ayant perdu quatre jours pour attendre le convoi de Civita-Vecchia, qui était sous les ordres du général Desaix.

Il devait se joindre à l’armée au cap Carbonara, devant la baie de Cagliari ; mais, par l’effet d’un ordre mal compris ou mal exécuté par le capitaine de l’Artemise, il fit route trop tôt et arriva devant Malte plusieurs jours avant l’expédition.

Le 3 juin, l’amiral reçut, par un aviso, l’information que trois vaisseaux anglais et deux frégates avaient été aperçus devant la baie de Cagliari ; quelques bâtimens éclaireurs y furent envoyés, mais l’ennemi avait déjà disparu. Le 7 juin nous passâmes à portée de canon du port de Mazara, en Sicile, ayant sur notre droite l’île de Pantalaria. Les quatre cents voiles réunies présentaient l’aspect d’une immense ville flottante, s’avançant dans le plus imposant appareil vers le canal de Malte. Le lendemain 8, un brick anglais, capturé par un de nos bâtimens éclaireurs, annonça que l’escadre de l’amiral Nelson, envoyé à notre poursuite, n’était pas éloignée. Cette nouvelle causa de l’inquiétude au général en chef. Le lendemain 9, en arrivant devant Malte, notre escadre prit le convoi de Civita-Vecchia pour la flotte anglaise : le branle-bas fut ordonné ; le convoi se plaça sous le vent ; mais après les signaux de reconnaissance on reconnut la méprise.

L’escadre s’avançant en ligne de bataille le débarquement fut ordonné pour emporter l’île de vive force. Malte était considérée comme la clef de l’Égypte. On sait que tout avait été préparé de longue main pour y causer une révolution et amener la destruction de l’Ordre. On fit plus en effet par les intrigues et les négociations que par la force des armes.

Le lendemain 10, je fus chargé par le major-général de porter au général Reynier, qui était à bord de la frégate l’Alceste, l’ordre de s’emparer de l’île du Gose, située à environ une lieue au nord de Malte. Cette île était défendue par des corps de milice composés d’habitans, et par un régiment de garde-côtes, en tout deux mille hommes, qui étaient répartis sur les différens points, garnis de forts et de batteries. Le général, pressé d’exécuter les ordres du général en chef, rallia le convoi, distribua les signaux et se rapprocha de la côte ; mais la variation des vents et le calme l’empêchèrent de s’en approcher. Son intention était d’éviter les forts et les redoutes pour ne pas exposer ses bâtimens et ses troupes au feu des batteries des côtes ; il choisit en conséquence, comme but de débarquement, le point très-escarpé du Redum-Kibir, que les habitans regardaient comme à l’abri de toute insulte. À une heure après midi le général Reynier fit embarquer des troupes dans tous les canots et chaloupes, et, partant lui-même de la frégate l’Alceste, à bord d’un canot, avec une compagnie de grenadiers, et suivi des bombardes le Pluvier et l’Étoile, il s’approcha de terre et ordonna le débarquement. J’étais dans la chaloupe même de l’Alceste, avec les généraux Reynier et Fugier, l’aide-de-camp Louis Bonaparte, les capitaines du génie Sabatier et Geoffroy, et la compagnie de grenadiers de la 35e demi-brigade. Nous aperçûmes distinctement les milices qui, nous voyant approcher, couraient de tous côtés pour gagner les hauteurs ; nous fîmes force de rames ; mais déjà les rochers étaient garnis de miliciens et de paysans qui, lorsque les chaloupes furent à portée, firent pleuvoir sur elles une grêle de balles. Le sergent-major des grenadiers, Bertrand, fut tué à mes côtés. Les batteries de l’île commencèrent à tirer sur nous. Deux cents hommes garnissaient la crête des rochers qui dominent le point où abordaient nos chaloupes. À chaque moment le nombre des ennemis augmentait. Mais nous débarquâmes tellement vite et presque sans tirer, malgré la pente rapide formée par des éboulemens de terre et de rochers, malgré les quartiers de pierre que nous jetaient les ennemis et leur feu qui plongeait le terrain ; l’audace de nos grenadiers, qui s’avançaient toujours en dépit des obstacles, les déconcerta tellement, qu’ils prirent la fuite dès qu’ils virent nos premiers assaillans sur la hauteur. Peu de minutes suffirent pour décider le combat, et il l’était déjà avant que les autres chaloupes eussent pris terre. Les bombardes tirèrent fort à propos sur les batteries. Celle de Ramela fut enlevée par une poignée de grenadiers.

À mesure que les troupes débarquaient le général les faisait réunir, et bientôt il marcha avec une partie de la demi-brigade sur la cité de Chambray, afin de s’emparer de ce fort et de couper la communication de Gose avec Malte. En même temps une partie de la 9e demi-brigade marchait sur le château de Gose, et un détachement sur la tour de Formio. Nous apprîmes pendant la marche que Chambray était rempli d’habitans qui s’y étaient réfugiés avec leurs bestiaux. Le général leur envoya, par quelques paysans venus au-devant de nous, une proclamation pour les informer de ses intentions et les empêcher de faire une vaine défense qui leur deviendrait funeste ; il leur fit savoir en même temps qu’on respecterait leurs propriétés et leur culte s’ils n’opposaient pas une résistance inutile. Ces négociations firent le meilleur effet. Les habitans, qui voulaient laisser entrer nos troupes dans le fort, s’insurgèrent contre les chevaliers de Malte. Les ponts-levis étant brisés, ils jetèrent des planches et des cordes à nos soldats pour les aider à entrer. Le général, qui avait laissé trois compagnies devant le fort Chambray, se mit en marche pour le château de Gose. Dès que les habitans de Rabato et du château nous virent arriver ils envoyèrent au-devant de nous pour témoigner leur soumission et remettre les clefs du château.

Dans le fort il y avait un gouverneur et plusieurs chevaliers de Malte, qui, n’ayant plus d’autorité, se cachèrent ; mais les uns se présentèrent ensuite d’eux-mêmes, et les autres furent arrêtés.

Le combat s’étant engagé sur plusieurs points, nos troupes avaient poursuivi les fuyards, ce qui avait jeté l’alarme parmi les habitans, qui abandonnèrent d’abord leurs maisons ; ceci occasiona de grands désordres dans les villages : on pilla, quelques femmes furent violées ; mais le général s’empressa de rétablir la discipline ; il fit rembarquer toutes les troupes, à l’exception de huit compagnies. Les habitans retournèrent avec leurs bestiaux dans leurs habitations, et reprirent leurs occupations habituelles. On les traita avec douceur ; quelques-uns avaient été blessés ; nos officiers de santé les soignèrent. Nous trouvâmes dans l’île plus de cent pièces de canon et quelques magasins de blé ; mais quoique l’île soit cultivée avec soin, la culture, étant presque toute en coton, présentait peu de ressources pour la subsistance : le vin qui était dans les caves fut bientôt épuisé. La population de l’île était d’ailleurs assez considérable, s’élevant à quatorze mille âmes environ. Quelques-uns des habitans, voyant que l’ordre de Malte était détruit, se persuadaient qu’on allait leur en partager les terres, et ils s’emparaient déjà des terrains qui leur convenaient. Le général fit signifier que les terres de l’Ordre seraient désormais domaines nationaux. L’île me parut avoir quatre lieues de long sur deux de large. Elle a toujours suivi le sort de Malte ; elle est beaucoup plus riante, par conséquent moins stérile ; j’y ai vu beaucoup d’arbres et une grande quantité de sources.

Quand je retournai à Malte, tout était déjà soumis et les forts occupés par nos troupes ; il y avait eu plutôt défection que combat ; on avait fini par conclure un traité avec le grand-maître, qui s’était cru trop heureux de recevoir de la république une pension de 100,000 écus. L’armée navale était entrée dans le port de Malte, et le drapeau tricolore remplaçait les bannières de l’Ordre.

Le général en chef fit son entrée à Malte à la tête des troupes débarquées : il descendit au palais du marquis Parisi, noble du pays, et là, tint conseil avec les chefs de l’armée.

Ce qui parut le flatter le plus dans cette conquête miraculeuse, ce fut moins les canons, les fusils et les munitions de guerre, que le trésor de l’église de Saint-Jean, estimé trois millions. M. Bertollet, contrôleur de l’armée, et un commis du payeur, furent chargés d’enlever l’or, l’argent et les pierres précieuses qui se trouvaient dans cette église et autres endroits dépendans de l’ordre de Malte, de même que l’argenterie des auberges et celle du grand-maître. Dès le lendemain, 14 juin, on fondit tout l’or en lingots, pour être transporté dans la caisse du payeur à la suite de l’armée. Cette caisse était à bord de l’Orient. On fit un inventaire de toutes les pierres précieuses, qui furent mises sous le scellé dans la même caisse ; on vendit une partie de l’argenterie pour de la monnaie d’or et d’argent, qui fut également mise dans la caisse de l’armée.

La prise de Malte était d’un si heureux début, que le général Bonaparte se crut appelé dès lors à révolutionner l’Asie et l’Afrique, et à faire la conquête de l’Orient. Il agit bientôt sur la fausse donnée accréditée dans les cabinets de l’Europe, que l’empire ottoman allait s’écrouler, se dissoudre, et qu’il fallait se hâter d’en partager les dépouilles : en conséquence il crut devoir se ménager des intelligences et des appuis parmi les pachas qui, étant le plus à sa portée, passaient d’ailleurs pour être les plus indépendans de la Porte ottomane, ou du moins le plus hors de son influence. On voit de suite que je veux parler du célèbre Ali, pacha de Janina en Albanie et en Épire. Le général en chef se hâta de lui envoyer son aide-de-camp La Valette, avec une mission particulière. Voici la lettre qu’il écrivit à Ali-Pacha, et dont la Valette fut porteur.

« Mon très-respectable ami, après vous avoir offert les vœux que je fais pour votre prospérité et pour la conservation de vos jours, j’ai l’honneur de vous informer que depuis long-temps je connais l’attachement que vous portez à la république française, ce qui me ferait désirer de trouver le moyen de vous donner des preuves de l’estime que je vous porte. L’occasion me paraissant aujourd’hui favorable, je me suis empressé de vous écrire cette lettre amicale, et j’ai chargé un de mes aides-de-camp de vous la remettre en main propre. Je l’ai chargé aussi de vous faire certaines ouvertures de ma part[1], et comme il ne sait point votre langue, veuillez faire le choix d’un interprète fidèle et sûr pour les entretiens qu’il aura avec vous. Je vous prie d’ajouter foi à tout ce qu’il vous dira de ma part, et de me le renvoyer promptement avec une réponse écrite en turc de votre propre main. Veuillez bien agréer mes vœux et l’assurance de mon sincère dévoûment.

Signé Bonaparte. »

Dans ses instructions à son aide-de-camp, le général en chef lui recommandait d’aller mouiller sur la côte d’Albanie, afin d’être à même de conférer avec Ali-Pacha. « La lettre ci-jointe, que vous devez lui remettre, ajoutait le général, ne contient rien autre chose que d’ajouter foi à ce que vous lui direz, et de l’inviter à vous donner un truchement sûr pour vous entretenir seul avec lui. Vous lui remettrez vous-même ma lettre, afin d’être assuré qu’il en prenne lui-même lecture. Après quoi vous lui direz que, venant de m’emparer de Malte et me trouvant dans ses mers avec trente vaisseaux et 50,000 hommes, j’aurai des relations avec lui, et que je désire savoir si je peux compter sur lui pour l’objet dont vous êtes spécialement chargé ; que je désirerais aussi qu’il envoyât près de moi, en l’embarquant sur votre frégate, un homme de marque et qui eût sa confiance ; que sur les services qu’il a rendus aux Français, et sur sa bravoure et sur son courage, s’il me montre de la confiance et qu’il veuille me seconder, je peux accroître de beaucoup sa destinée et sa gloire. Vous prendrez, en général, note de tout ce que vous dira Ali-Pacha, et vous vous rembarquerez sur la frégate pour venir me joindre et me rendre compte de tout ce que vous aurez fait. En passant à Corfou, vous direz au général Chabot, qui y commande, qu’il nous envoie des bâtimens chargés de bois, et qu’il envoie à l’escadre du vin et des raisins secs qui lui seront bien payés. »

L’aide-de-camp La Valette ayant mis presque aussitôt à la voile, à bord de la frégate l’Arthémise, entra dans le port de Corfou le 5 juillet ; là il remit ses dépêches au général Chabot, et apprit de lui, ainsi que de l’adjudant-général Rose, de retour de Janina, qu’Ali-Pacha n’était point dans cette ville, mais au camp sous Widin, dirigé contre Passavan-Oglow. Ali-Pacha avait fourni son contingent de 15,000 hommes, et c’était lui qui commandait en chef toute l’armée turque. L’adjudant-général Rose, chargé par le Directoire d’une mission semblable à celle de l’aide-de-camp La Valette, n’avait trouvé à Janina que les deux fils du pacha, Mouktar et Willy, avec lesquels il avait conféré, et qui l’avaient reçu avec beaucoup de distinction. Après leur avoir fait part des victoires remportées par le général en chef Bonaparte, il leur remit une lettre du ministre de la marine pour leur père, écrite par ordre du Directoire, et les assura de l’amitié de la grande nation. Le Directoire avait pris occasion des secours qu’Ali-Pacha avait donnés pour l’approvisionnement de notre escadre, laquelle avait mouillé tout l’hiver à Corfou et des offres continuelles qu’Ali avait faites de fournir aux Français toutes les denrées dont ils pourraient avoir besoin, pour faire cette démarche auprès du pacha de Janina. À Paris comme à Malte on sentit l’importance, au moment de l’expédition d’Égypte, de se concilier Ali-Pacha, qui pouvait nous troubler, soit à Corfou, soit en Italie. Tout fut employé pour captiver son amitié, au moment où l’expédition pouvait indisposer la Porte ottomane contre nous. Mais l’aide-de-camp La Valette ne put remplir auprès d’Ali la mission dont l’avait chargé le général Bonaparte, le pacha étant depuis quatre mois à l’armée envoyée par le grand-seigneur contre Passavan-Oglow. Toutefois la lettre que lui écrivait le général lui fut envoyée au camp sous Widin. Elle ne produisit aucun effet, par la raison que la Porte déclara bientôt la guerre à la France, et qu’Ali-Pacha était trop rusé, voyant l’Europe presque entière liguée de nouveau contre nous, pour ne pas suivre le torrent ; aussi nous fit-il beaucoup de mal peu de mois après, en contribuant à nous chasser du territoire de l’Épire en face de Corfou, et de cette île même, en prêtant toute espèce de secours aux flottes turco-russes, car on vit ce qu’on n’avait jamais vu : le croissant uni à la croix grecque.

Nous nous étions reposés cinq à six jours à Malte. Le général en chef, après avoir réglé l’administration de l’île, qu’il soumit au régime républicain ; après avoir vidé les greniers, les magasins, pillé les trésors et enlevé les archives de l’Ordre, laissa dans l’île une garnison d’environ 4,000 hommes, sous le commandement du général Vaubois, et se hâta de se rembarquer avec tout l’état-major ; il ordonna, le 18 juin, que la flotte appareillerait le lendemain pour suivre sa destination. Le général se montrait d’autant plus impatient de gagner l’Égypte qu’il était certain que son armement était l’objet des poursuites de la flotte anglaise. Il avait envoyé à Cagliari l’officier de marine Augier, en qualité de consul, pour s’en informer. Cette flotte nous avait manqués sous l’île de Sardaigne même, qu’elle avait tournée en même temps que nous ; elle avait manqué ensuite le convoi de Civita-Vecchia, composé de cinquante-sept bâtimens et portant 7,000 hommes. Il était à craindre que nous ne la trouvassions dans les eaux d’Alexandrie, où les vents d’ouest qui règnent dans la saison d’été nous conduisaient directement. L’ordre fut donné par l’amiral à tous les vaisseaux qui éclairaient la marche de l’escadre d’arrêter tous les bâtimens qu’on rencontrerait, et de les forcer à suivre l’armée : c’était le seul moyen d’empêcher la flotte anglaise de recevoir aucun avis sur la marche de notre expédition. Nous découvrîmes, au bout de quelques jours de navigation, les hautes montagnes couvertes de neige de l’île de Candie, et, entrés dans la pleine mer, nous arrivâmes le 30 juin dans les eaux de l’Afrique.

Le lendemain, Ier juillet, à la pointe du jour, treize jours après notre départ de Malte, et le quarante-troisième de notre départ de Toulon, nous découvrîmes une côte singulièrement plate et sablonneuse, parfaitement semblable à celle qui borde l’Océan entre Gravelines et Calais. On signala bientôt la tour des Arabes à la droite d’Alexandrie, et à huit heures et demie du matin nous aperçûmes les minarets de cette ville. M. Magallon jeune, consul de France, vint annoncer, à bord de la frégate la Junon, qu’une escadre anglaise de quatorze vaisseaux de ligne, dont deux à trois ponts, avait passé deux jours auparavant à la vue d’Alexandrie, et qu’elle semblait avoir pris la direction d’Alexandrette, dans l’espoir de nous y rencontrer. Telle était la position critique où nous nous trouvions, qu’il était possible d’être surpris par les Anglais au milieu de l’opération du débarquement. Le général en chef sentit la nécessité d’agir promptement, soit pour arracher Alexandrie aux Anglais, soit pour débarquer avant leur apparition. Mais la mer était grosse ; les vaisseaux mouillaient à deux lieues au large, et les marins regardaient le débarquement comme impossible à cause de la violence des vents, et des récifs qui remplissent la baie de Marabou. Rien ne put arrêter le général en chef, qui ordonna tous les préparatifs de la descente, et les pressa d’autant plus qu’il sentait la nécessité de mettre l’escadre à couvert d’un combat qui eût été inégal dans le désordre d’un premier mouillage sur un fond inconnu. À quatre heures du soir, le général monta sur une demi-galère de Malte avec son état-major, afin de pouvoir approcher plus près de la côte ; il était environné de canots et de chaloupes. Les préparatifs s’étant prolongés jusqu’à onze heures du soir, la demi-galère qui portait Bonaparte s’avança le plus près possible à travers les récifs du fort appelé Marabou, à deux lieues à l’ouest d’Alexandrie ; et l’ordre fut donné aussitôt aux embarcations qui portaient une partie des divisions Bon, Kléber et Menou, de débarquer sur la plage, en dépit d’une mer houleuse et d’un vent très-orageux. Entassés dans des canots, nos soldats étaient jetés sur une côte semée de rochers et d’écueils au milieu d’une nuit obscure. On entendait des cris partant de plusieurs barques chargées de troupes errant au gré des vents et des vagues, et demandant en vain des secours. Plusieurs de nos soldats, débarquant sur des écueils, furent emportés par les vagues sans pouvoir être sauvés. La division Menou fut la première qui put mettre à terre une partie de ses troupes. Mais la demi-galère sur laquelle se trouvait l’état-major général éprouvait les plus grands obstacles pour suivre les canots qui gagnaient le rivage ; elle mouillait à une demi-lieue de terre dans l’obscurité de la nuit. À une heure du matin, le général en chef, instruit qu’il n’y avait point de résistance, et que les troupes débarquées s’acheminaient par pelotons vers Alexandrie, se jeta dans un canot, suivi des généraux Berthier, Cafarelli et Dommartin, et gagna la terre à quelque distance du Marabou. Il n’y avait encore ni artillerie ni chevaux débarqués.

Accablé de fatigue et de sommeil, le général, avec son état-major, ayant fait former autour de lui une grand’garde, se coucha sur le sable, et dormit deux heures tandis qu’on achevait le débarquement.

L’avant-garde, composée de 2,000 hommes, marcha toute la nuit. Vers les trois heures du matin, le reste de l’armée, se formant en trois colonnes, prit la même direction. Je marchais tantôt avec l’état-major, tantôt avec la colonne du centre, traversant un désert aride de deux ou trois lieues, qui n’offrait ni arbres ni eaux, et seulement quelques monticules de sable. Il y eut beaucoup de traîneurs que la cavalerie arabe harcela ; nous l’aperçûmes de loin, elle nous parut montée par des sauvages horribles. À la pointe du jour nous fûmes à la vue de l’ancienne enceinte d’Alexandrie. Quand les officiers et les soldats aperçurent ces ruines et les déserts qui les environnent, ils furent frappés de stupeur. Le général en chef, mettant pied à terre, avec les tirailleurs de l’avant-garde, suivi de ses aides-de-camp et de ses officiers d’état-major, et passant devant les colonnes d’attaque qui se formaient, ranima tout par sa présence ; on voyait dans ses yeux que le bonheur qui accompagnait ses opérations devait suivre celle-ci. Il vint s’arrêter à la colonne de Pompée, placée hors de l’enceinte actuelle de la ville. Ce précieux reste de l’antiquité est en granit rouge et a cent six pieds de hauteur ; son fût est de neuf pieds de diamètre ; il est d’un seul morceau et a cinquante-six pieds de long.

Les trois colonnes de nos troupes ayant investi la ville après avoir chassé devant elles plusieurs pelotons de Bédouins à cheval, le général en chef détacha plusieurs officiers pour reconnaître la nouvelle enceinte, dite des Arabes, qui renferme l’Alexandrie moderne.

On savait, par le vice-consul, que la ville était défendue par environ 500 janissaires, sans discipline et mal armés, qui la plupart garnissaient les murs d’enceinte, hors d’état de résister à l’escalade. Quelques Francs, sortis d’une manière furtive, vinrent apprendre à l’état-major que les mameloucks et les principaux Arabes s’étaient réfugiés dans le désert ; qu’une partie de la population s’était jetée dans les forts, mais en tumulte, et que la plus grande confusion régnait dans la ville.

Le général en chef ayant ordonné l’attaque, quoique sans aucune pièce d’artillerie, nos soldats, marchant sur les ruines de l’ancienne ville, arrivèrent aux remparts et s’y précipitèrent avec fureur. Les Turcs tirèrent mal quelques coups de canon ; mais nous étions déjà au pied des murs ruinés de l’enceinte. Là, nous reçûmes la mousqueterie et les pierres que nous lançaient les Arabes et les Turcs ; nos soldats n’en montaient pas moins à l’assaut par des éboulemens de murs qui leur servirent de brèche. Les habitans armés, qui s’étaient portés sur leur toit et dans les maisons, firent un feu de mousqueterie qui renversa environ 150 hommes faisant partie des trois colonnes d’attaque. Celles qui étaient conduites par les généraux Menou et Kléber furent les plus maltraitées ; ces deux généraux furent eux-mêmes blessés, ainsi que l’adjudant-général Lescale ; ils le furent par les feux partis des murailles et des maisons. Nous aurions pu éviter cette perte en sommant la place ; mais le général en chef voulut commencer par étonner l’ennemi et lui inspirer de la terreur. À onze heures nous étions maîtres d’Alexandrie. Les tirailleurs turcs, qui, sachant à peine tirer un coup de fusil, s’étaient défendus par les fenêtres, étaient ou cachés ou tués. Repoussés de tous côtés, les Turcs se réfugièrent les uns dans les forts, les autres dans leurs mosquées. Là, hommes, femmes, vieillards, enfans, tout fut massacré ; ce ne fut qu’au bout de quatre heures que nos soldats mirent fin au pillage et au carnage. Une tranquillité sombre régna dans la ville. Les forts capitulèrent. Ceux des habitans qui survivaient à cette prise d’assaut étaient tremblans ; ne voyant autour d’eux que l’image sanglante de la mort, ils semblaient étonnés qu’on leur laissât la vie. Le lendemain ce qui en était resté, ainsi que les Arabes de la campagne, nous parurent un peu remis de leur frayeur et assez confians. Ils lisaient, avec une sorte d’extase, la proclamation que le général en chef avait fait imprimer en arabe et qui leur promettait protection et sûreté. Nous vîmes dans le bazar quelques provisions, des moutons, des pigeons, du tabac à fumer, et surtout un grand nombre de barbiers qui rasaient leurs pratiques en mettant leur tête entre leurs genoux.

Rien au monde ne m’avait jamais paru si triste et si misérable que l’Alexandrie moderne, qui est pourtant le port le plus commerçant de l’ Égypte. Il est divisé en deux baies très-belles, peu profondes, séparées par une digue ou chaussée de cinq à six cents toises de long, et qui s’étend jusqu’au phare où s’élevait jadis cet ancien et superbe édifice, d’où l’on découvrait les bâtimens à trente ou quarante lieues en mer. Ce n’est plus aujourd’hui qu’un mauvais fort qui tombe en ruines, et au milieu duquel s’élève un minaret. Je l’ai visité et j’y ai trouvé quelques pièces de canon, de longues coulevrines et des mortiers en pierre, le tout hors d’état de service et ne pouvant résister à un seul coup de canon.

C’est seulement dans la configuration du port et de la digue qu’on reconnaît l’Alexandrie telle que nous la représentent les Commentaires de César. À peine y reste-t-il aujourd’hui dix mille âmes ; et l’on voit, par son ancienne enceinte, qu’elle a bien pu en contenir trois cent mille : nous ne pouvions nous le figurer. Quant à l’Alexandrie moderne, où l’on voit çà et là quelques dattiers, arbre triste qui de loin ressemble au pin, ce n’est qu’un amas de ruines et de baraques de terre formant de petites rues fort étroites d’une malpropreté au-dessus de tout ce qu’on peut imaginer, ce qui, joint à la chaleur excessive du climat, fait qu’on y respire un très-mauvais air qui y amène chaque année la peste.

Qu’on se figure une villace ouverte de tous côtés, qui jamais n’aurait pu s’opposer aux efforts de 25,000 hommes qui l’attaquaient à la fois.

Qu’on se représente, en guise de maisons, une réunion de colombiers mal bâtis en boue et en paille, sans autres fenêtres que quelques trous couverts d’un treillage de bois grossier : il en est peu avec des toits, et les portes sont si petites qu’il faut se baisser pour entrer. Hormis le quartier des Francs et le côté des grands, les rues sont toutes étroites et tortueuses : aucune n’est pavée, de sorte qu’on y est continuellement incommodé de la poussière ou d’une chaleur brûlante. S’il prend fantaisie aux habitans d’arroser le devant de leurs maisons, ou plutôt de leurs cabanes, la poussière se change en boue, et il n’est plus possible alors de marcher autrement que dans la fange. Les plus belles maisons n’ont qu’un étage avec terrasse, et une petite porte en bois, serrure en bois ; point de fenêtres, mais un grillage en bois, si serré qu’il est impossible de voir personne au travers.

L’aspect de la population est encore plus misérable ; les habitans pauvres, qui forment le plus grand nombre, ont pour tout vêtement une chemise bleue jusqu’à mi-cuisse, qu’ils retroussent la moitié du temps dans leurs mouvemens ; un turban de guenilles, une mauvaise ceinture, voilà tout le complément de leur toilette.

Dans une ville où tout n’arrivait du dehors que par la confiance et l’appât du gain, l’abondance ne devait pas régner après la crise de la conquête. À mesure que l’armée arrivait, on avait la plus grande peine pour se procurer des vivres et pour se caser.

Mais au quartier-général, qui était à l’extrémité de la ville, on voyait un air de mouvement et de vie ; des troupes débarquaient ; d’autres se mettaient en marche pour traverser le désert vers Rosette. Les généraux, les soldats, les Turcs, les Arabes, tout cela formait un contraste qui indiquait assez qu’une révolution allait changer la face du pays.

Au milieu de cette confusion paraissait le général en chef, réglant la marche des troupes, la police de la ville, les précautions sanitaires ; traçant de nouvelles fortifications, coordonnant les mouvemens de l’armée navale avec ceux de l’armée de terre, et dépêchant aux tribus d’Arabes épouvantées des proclamations rassurantes. Deux jours après, douze ou quinze Arabes-Bédouins vinrent en députation offrir leur alliance au nom de leur tribu. Le général en chef leur fit quelques présens, et donna dix louis à chacun d’eux. Ils devaient revenir le lendemain, mais ils manquèrent de parole ; ce qui nous fit croire que c’étaient des espions.

Après quatre ou cinq jours de repos, le général en chef, qui avait déjà fait partir la division Desaix en avant-garde avec des guides pour gagner les bords du Nil, mit le reste de l’armée en mouvement. Les divisions Bon, Reynier et Menou devaient se suivre. La division Kléber, commandée par le général Dugua, le premier étant resté blessé à Alexandrie, allait se porter sur Rosette pour s’emparer de cette ville, y laisser garnison, et remonter ensuite la rive gauche du Nil jusqu’à la hauteur de Damanhour, premier village sur le fleuve où devait s’opérer la réunion du gros de l’armée. Une flottille, commandée par le contre-amiral Pérée, reçut l’ordre de se rendre à Rosette, et de remonter le Nil en suivant la marche de la division Kléber. Elle était montée par quelques troupes, et par le général Andréossi, qui avait été directeur des équipages de ponts en Italie.

  1. Ces ouvertures consistaient à se lier, par un traité secret avec le général Bonaparte et la république française, à s’emparer de la Macédoine, et à favoriser le soulèvement de la Grèce contre la Porte. On voit que le projet de soulever les Grecs date de cette époque, et même de plus loin ; car l’impératrice Catherine II s’en était occupée, et y avait donné les mains lorsqu’elle crut le moment propice. Mais alors, comme aujourd’hui, les Anglais se sont déclarés les soutiens du Croissant.

    (Note de l’Éditeur.)