Mémoires de madame la comtesse de La Boutetière de Saint-Mars/2

◄   Introduction 1791   ►



MÉMOIRES DE MADAME LA COMTESSE DE LA BOUTETIÈRE[1]

Vous voulez, mes chers enfants, que je vous transmette les principaux faits de notre émigration. Trop jeunes encore alors pour faire attention aux événements qui se passaient, vous suiviez vos parents, sans souci pour le présent, sans inquiétude pour votre avenir, heureux âge où les pleurs d’un instant sont aussitôt remplacés par une joie bruyante !

La foudre était suspendue sur nos têtes. Qui aurait pu croire alors que la méchanceté des hommes irait la diriger sur les vôtres ? Qu’un jour vous auriez à déplorer la perte totale de votre fortune et à gémir sur les malheurs innombrables de votre patrie ?

En émigrant, je voulais vous sauver. Ainsi, il est presque certain que, si j’étais restée dans la Vendée, ou que j’eusse suivi l’armée vendéenne, vous auriez péri ainsi que moi. Des familles nombreuses ont disparu entièrement et je peux citer celle de Marmande[2], à qui j’avais l’honneur d’appartenir : la mère et six enfants en bas âge ont péri en suivant l’armée. La famille de Ponsay, que je laissai composée de huit individus, la fille est seule revenue[3] et elle est morte peu de temps après des suites de ses malheurs et du mauvais air qu’elle avait respiré dans sa prison. Votre pauvre tante, Mme de Chabot, est morte en prison, au Mans, où il régnait une maladie épidémique. Souvent, on n’attendait que les infortunées fussent expirées pour les jeter par la fenêtre et pour donner leurs places sur la paille à d’autres, qui bientôt avaient le même sort que celles qu’elles remplaçaient. Je vous raconte toutes ces horreurs pour vous ôter tous regrets de votre émigration ; et, si vous pouvez jouir encore d’un peu de bonheur dans votre vie, bénissez-moi pour votre conservation car vous me la devez.

◄   Introduction 1791   ►

Notes :
  1. Annotées en 1876 par son petit-fils, ces pages ont été écrites, il y a juste soixante ans ; car dans une lettre du 24 mai 1816 à sa fille la baronne Du Montet, Mme de La Boutetière disait : « Pour vous complaire j’ai déjà entrepris mes mémoires, j’en suis presque à la fin. De coucher sur le papier les principaux faits de ma vie pendant plus de dix ans n’a pas été une chose difficile à faire pour moi, ma mémoire me rendant les événements comme s’ils s’étaient passés tout récemment ; mais c’est la pureté du style qui pourra y manquer. Je n’ai pas la prétention d’être une puriste dans ma langue maternelle, et en me disant, ma chère enfant, que j’écris si bien, c’était sans doute pour m’encourager au travail. Comme il ne doit paraître qu’à vos yeux et à ceux de mes descendants, j’ai consenti à vous accorder votre demande, devant obtenir de vous et des autres, quelque jour, l’indulgence pour une vieille grand-mère. »
    Sous le titre de Souvenirs de ma mère, écrits par elle-même, concernant les principaux faits de notre émigration et de notre retour en France, la baronne Du Montet a placé dans le Livre des Souvenirs de famille une version un peu arrangée et complétée. La comparaison de ce texte avec celui-ci, absolument conforme à l’original, est bien intéressante.
  2. Rorthays de Marmande.
  3. Ici l’allégation n’est exacte qu’à moitié. De tous les habitants de Ponsay, qui étaient alors le chef de la famille, avec frère, sœurs, belle-sœur, nièces et fille, il ne revint en effet que cette dernière qui épousa un brave officier vendéen, M. Ussault, et mourut peu de temps après. Mais un autre frère et le fils avaient émigré. De ces deux, le premier fut fusillé à Quiberon, le second à Suireac ; c’est le grand-père de MM. de Ponsay d’aujourd’hui.