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N° VI.


NOTE SUR LE GYPSE DU TORTONOIS,


Par M. le Marquis LAURENT PARETO.

Bans une note que j’ai publiée il y a plusieurs années dans un journal italien, sur certains terrains des Apennins, comparés à ceux des Alpes, j’avais émis l’opinion que les gypses du pays de Tortone et de Voghère pouvaient être secondaires ; j’avais été conduit à cette idée par la présence, dans le voisinage des gypses, d’un calcaire marneux à texture compacte, assez analogue aux calcaires secondaires, qui se trouve au N.-E. de Gênes. En examinant cependant de nouveau les localités où se trouvent le gypse et les calcaires qui l’accompagnent, j’ai dû changer d’opinion et reconnaître que les gypses du Tortonois sont tout-à-fait tertiaires. Je vais, en indiquant les observations qui m’ont conduit à ce dernier résultat, donner la description des localités où se trouve cette roche si intéressante.

Les collines subapennines tertiaires du Tortonois et du Voghérois, longent le pied des contreforts secondaires de l’Apennin, en suivant les sinuosités que font ces derniers. Elles sont, comme l’on sait, composées de poudingue (nagelfluh), de molasse souvent coquillière, de marne bleue et de sables jaunes, quelquefois endurcis et formant une espèce de calcaire grossier. On rencontre et traverse ordinairement ces couches, quand on quitte les terrains secondaires de l’Apennin et qu’on descend vers la plaine de la Lombardie ; alors on y trouve çà et là de grands amas de gypse spathique, accompagné d’un calcaire grisâtre marneux compacte, qui forme, comme le gypse, des amas au milieu, ou plutôt à la partie supérieure des marnes bleues, dont au reste ce calcaire n’est qu’une modification. Ce gypse m’avait paru autrefois percer avec le calcaire, les marnes subapennines, et c’est pour cela que l’ayant cru plus ancien, je l’avais indiqué comme pouvant appartenir au sol secondaire ; mais à présent je me suis assuré qu’au lieu de traverser l’épaisseur du terrain tertiaire, qui se serait appuyé sur lui, le gypse ne se trouve qu’à sa partie supérieure, et qu’ainsi il ne peut que faire partie de ce terrain. La localité où se voit principalement cette position du gypse, est non loin du petit hameau de Sant-Alosio, à deux lieues de Tortone ; elle ne laisse presque aucun doute sur la détermination de l’époque de la formation du gypse de cette contrée. En effet il s’y présente une section verticale dans un ravin profond, creusé dans une colline, dont le bas est composé de marne ou argile bleue ordinaire, parfois un peu sableuse, contenant des fragmens de bois bituminisé, des coquilles marines, telles que Conus antediluvianus, Broc. ; Murex thiara, M. rotatus, M. oblongus ; Buccinum semistriatum ; Natica canrena ; Ranella marginata ; des Dentalium ; des Carynphyllites ; des dents de squale et des osselets d’autres poissons. Ces marnes alternent avec des bancs irréguliers d’un calcaire marno-argileux gris bleuâtre, assez endurci, et qui contient aussi des traces de coquilles. Ce calcaire n’est pas précisément en couches régulières, mais il a l’aspect d’énormes nodules ou amas lenticulaires soudés ensemble. Après ces alternances de marne et de calcaire, la section fait voir, en montant, un banc de gypse qui a également la forme d’amas considérables, et entourés de calcaire et de marne. Au-dessus, vient un banc de marne jaune, puis une masse de sable calcaire jaunâtre, ressemblant assez au calcaire grossier appelé moellon, dans le midi de la France, et contenant des huîtres et des térébratules, surtout la Terebratula ampulla. Sur ce calcaire se trouvent enfin plusieurs bancs de sable, alternant avec quelques lits de marne et surtout des lits d’un poudingue à petits grains, (pl. 8, fig. i.)

D’après ces détails, on ne peut guère douter que le gypse ne soit dans ces cantons à la partie supérieure des marnes subapennines. Cette opinion est aussi confirmée en d’autres points, où se présente, à quelques modifications près, la même succession de couches : à Ste-Agatha, par exemple, on voit aussi le gypse sur les marnes ; mais le calcaire qui l’environne a un aspect concrétionné avec des parties compactes, ressemblant à certains calcaires d’eau douce ; il contient de nombreux moules de coquilles indéterminables, peut-être marines, et d’autres restes, qui ressemblent à des polypiers et à des serpules, plutôt qu’à certaines tubulures qu’on voit souvent dans les roches calcaires d’eau douce. À Godiasco, autre localité du Voghérois, bien connue par ses sources d’eaux minérales, qui contiennent de l’iode et qui sortent des terrains tertiaires, non loin du terrain gypseux, il existe quelque légère différence ; certaine marne grisâtre avec des cristaux minces de chaux sulfatée, au lieu d’être recouverte par des sables, repose sur le gypse spathique et sur un banc d’un gypse gris-bleu presque compacte ou à petits grains, et est recouverte immédiatement par une couche considérable de cailloux roulés accompagnés d’une terre rougeâtre, qui se montre surtout à la partie supérieure. On ne voit pas précisément sur quoi repose le gypse, mais on ne peut douter que ce ne soit sur la marne subapennine, qu’on voit dans les collines, à côté du hameau, où se trouve aussi le calcaire marneux ordinaire de ces deux cantons, calcaire qu’on y exploite comme pierre à chaux.

Les gypses du Tortonois sont très souvent accompagnés de soufre qu’on m’a dit se trouver aussi dans le calcaire qui les avoisine, lequel contient encore, comme tout près de Tortone, une certaine quantité de fer sulfuré. Dans cette dernière localité, le calcaire est très compacte, il est traversé par de petites veines de calcaire spathique, et certains échantillons sont recouverts par un grand nombre de grains de fer sulfuré ; il est accompagné de marnes verdâtres, au milieu desquelles se trouvent parfois des nids de très petits cristaux limpides, qui paraissent être de la strontiane sulfatée. Ce calcaire, qui plus que les autres du pays de Tortone, ressemble à certaines parties du calcaire secondaire à fucoïdes avec aspect ruiniforme, est dans une position qui ne permet pas de préciser quelles sont réellement ses relations de gisement. Il se trouve en effet en une masse presque isolée, entourée de terrains tertiaires de la partie supérieure et très loin de tout contrefort secondaire ; mais comme d’un côté il ressemble à des calcaires positivement tertiaires, et comme de l’autre, malgré sa ressemblance avec certains calcaires secondaires, je n’ai pas réussi à y trouver les fucoïdes qu’on voit abondamment dans ceux qui ont le plus d’analogie avec lui, je le regarderai jusqu’à nouvel examen comme tertiaire ; néanmoins il pourrait être une butte de calcaire secondaire, qui vient se faire jour sous les terrains tertiaires, à la limite de ceux-ci avec la plaine.

La présence du soufre n’est pas la seule circonstance remarquable de ces terrains ; il parait que les différentes sources minérales ou salées, qu’on connaît dans les collines subapennines, se rattachent à la formation gypseuse, du moins une grande partie de ces sources surgissent dans les environs du gypse. La plus remarquable est celle de Salso, dans le Plaisantin ; c’est la seule qui soit assez abondante et dont on fasse évaporer l’eau pour en extraire le sel marin ; elle est assez profonde, car c’est d’un puits qu’on tire l’eau qui sert à la saline : cette eau contient du pétrole surnageant à la surface. Les sources du Tortonois au contraire sont très peu considérables et à peine salées : je ne sache pas qu’on y ait trouvé du bitume.

Je remarquerai ici en passant, que ce n’est que depuis peu de temps qu’on est revenu de l’idée que le soufre et les sources salées caractérisent exclusivement les terrains gypseux de l’époque secondaire ; les observations faites sur les terrains salifères de la Pologne, que plusieurs géologues placent à présent dans la période tertiaire, prouvent qu’il n’est pas impossible de trouver des gypses accompagnés de soufre, de bitume et de sources salées, que leur position indique évidemment être tertiaires ; d’ailleurs comme il ne s’agit pas ici de sel en roche, il se peut bien que les sources proviennent, ainsi que quelques parties de pétrole, des terrains secondaires, qui se trouvent cependant dans le Tortonois assez loin de l’endroit où se voient les gypses et les sources, tandis que vers Salso ils en sont plus rapprochés. Cette supposition, du reste, qu’une partie des sources salées des collines subapennines, peut provenir des terrains secondaires, n’est pas tout-à-fait dénuée de fondement, puisqu’on en connaît plusieurs et assez abondantes dans ces terrains, auprès de Bolbio, dans la vallée de la Trebbia et de l’Avéto, où on les voit surgir d’un espèce de macigno et d’argile schisteuse un peu micacée, immédiatement inférieure à la grande masse de calcaire à fucoïdes à laquelle cependant ce macigno et cette argile peuvent se rattacher.

Il serait trop long de donner la description de tous les points des arrondissemens de Tortone et de Voghère, où se trouve le gypse ; je ne puis pas cependant passer sous silence la localité de Stradella, ou, pour mieux dire, de Montescano, devenue fameuse par les nombreuses empreintes végétale qu’on y a trouvées. (Voy. ci-après les dessins que je dois à l’extrême obligeance de M. le professeur Viviani, pl. 9, 10, 11.)

Cette localité de Stradella a été indiquée par Breislak, qui a donné une description succincte des couches qu’on y trouve, dans un chapitre de sa Géologie du Milanais, ainsi que dans une lettre insérée dans les Transactions de la société géologique de Londres. J’ai visité, il n’y a pas long-temps, cet endroit, et j’ai vu les couches suivantes : on a d’abord à la carrière de Monte-Arzolo, de haut en bas, une couche considérable de sable calcaire, endurci, grisâtre, avec des parties marneuses en nodules : ce banc paraît dominer sur les hauteurs environnantes ; c’est un représentant des sables supérieurs. On a trouvé, à ce qu’on m’a assuré, du soufre dans les vides qui sont au milieu de ce sable. Plus bas, à l’endroit nommé la Casa-del-Colombi, il y a un calcaire marneux, compacte, blanc grisâtre, qui sert à faire de la chaux. Il paraît qu’il repose immédiatement sur la formation gypseuse qui commence en haut par un banc de gypse à larges cristaux ; au-dessous vient ensuite un lit de marne, sous lequel se trouvent trois ou quatre bancs de gypse spathique, qui sont parfois partagés entre eux par des lits très minces de marne. Ces différentes couches de gypse, qu’on exploite comme pierre de taille, se voient à la carrière supérieure, qui est séparée de l’inférieure par des déblais qui empêchent de voir quelle roche se trouve entre les deux. Dans cette dernière, on voit, en allant toujours du haut en bas, 1" un banc de marne avec cristaux de chaux sulfatée en fer de lance ; 2° un petit banc de marne ; 3° un banc de gypse spathique, qui contient principalement des empreintes de feuilles ; 4° de la marne ; 5" du gypse avec des parties compactes ou à petits grains, qui sont d’une couleur blanche ; ce banc contient aussi des empreintes ; 6° un banc de gypse spathique cristallin ; 7" un autre banc de gypse également spathique, avec des empreintes ; 8° enfin une terre sableuse qu’on n’a pas sondée, dont on voit à peine la surface supérieure, qui paraît être la couche au-dessous de laquelle on ne retrouve plus de gypse. (Pl. 8, fig. 2.)

Quoique j’aie indiqué les couches où se trouvent plus particulièrement les empreintes, cependant elles sont plus ou moins répandues dans tous les bancs de gypse dont je viens de faire mention. Je n’ai pas pu me procurer une mesure exacte de l’épaisseur des différens bancs de gypse ; je crois cependant que les sections des deux carrières, prises ensemble, ne doivent guère dépasser quatorze à seize mètres. A travers ces bancs de gypse, se trouvent des fentes nombreuses, remplies de limon, où l’on rencontre des ossemens, mais je n’ai pas eu le moyen de m’assurer si l’on peut les regarder comme vraiment fossiles ; ils manquent d’abord de l’un des principaux caractères qui sont propres aux ossemens à cet état, celui de happer à la langue ; ensuite leur manière d’être au milieu d’un limon qui a l’aspect d’une terre remuée depuis peu de temps, et leur position, qui n’est pas très loin d’être superficielle, me font pencher pour l’opinion que ces ossemens ne sont pas fossiles et qu’ils ont été entraînés dans ces fentes à une époque qui n’est pas très éloignée. J’ai retrouvé aussi au milieu des bancs de gypse spathique des nids remplis de gypse pulvérulent, ou en toutes petites lames blanches désagrégées. Le gypse de Stradella est fétide, et, selon ce que m’ont assuré les ouvriers, des gouttes de pétrole suintent du calcaire marneux qui l’accompagne. La hauteur de la carrière de Montescano est à sa partie inférieure de 160 mètres à peu près au-dessus de la mer ; la colline de Pregana, non loin de Montescano, où l’on voit les sables qui surmontent le gypse, arrive presqu’à la hauteur de 315 à 320 mètres au-dessus de la Méditerranée.

Quoiqu’on ne puisse pas voir à Stradella sur quelles roches repose immédiatement le gypse, cependant il est très probable qu’il succède ici comme dans le Tortonois, aux marnes bleues subapennines, ou qu’il est lié à un ensemble considérable de couches de marnes de différentes couleurs et de calcaires marneux. L’on ne trouve pas, à la vérité, de restes organiques dans ces dernières roches, mais elles ont l’air d’être enclavées dans la grande formation des marnes bleues, dont elles diminuent quelquefois l’étendue en augmentant de puissance, comme dans les cantons entre Stradella et Canavino vers Zavatarello, tandis qu’à Tortone ces calcaires marneux et marnes verdâtres ne forment qu’une bien petite partie des collines tertiaires des environs. Il est au reste difficile, du côté de Zavatarello, de tracer la limite précise du calcaire secondaire et du calcaire tertiaire, puisque ce dernier, avec les marnes, présente plusieurs ressemblances avec le calcaire à fucoïdes. Pour qu’il ne reste cependant aucun doute sur l’époque tertiaire du gypse de Stradella, j’ajouterai que l’amas de gypse de Mairano près de Casteggio, qui lie l’amas de Montescano à ceux du Voghérois et du Tortonois, se trouve évidemment entre la marne bleue et les sables supérieurs. Intérieurement à la masse gypseuse, on voit sourdre de la marne bleue coquillière une source d’eau froide, qui dégage une quantité considérable d’hydrogène sulfuré.

Je terminerai cette notice en donnant l’indication des différentes localités où se trouve, dans les collines subapennines du Tortonois et du Voghérois, la formation gypseuse que je viens de décrire : on commence d’abord à en trouver des traces dans le territoire d’Acqui, vers Alexandrie ; à Alice et Monte-Rochero ; cette formation continue dans les collines au sud de Novi vers Montaldeo et passe ensuite dans le Tortonois à Santa-Agata, Costa, Paderna, et de là dans le Voghérois à Godiasco, Garlasseu, Torricella, Mairano, Montescano et Monte-Beccaria ; elle se montre encore dans le Plaisantin, à Vignoleno et Salso, pour se prolonger même au-delà vers le pays de Reggio. Ce gypse, qui a un aspect partout presque uniforme, ne constitue pas un banc continu, mais une suite d’amas alignés et situés souvent à une distance à peu près égale de la limite des terrains tertiaires vers la plaine, ou vers les montagnes plus anciennes, comme on peut le voir par la figure 3, qui donne la coupe du terrain tertiaire du Tortonois.

Il ne me resterait plus qu’à ajouter un aperçu des rapports de notre formation gypseuse avec les gypses tertiaires observés hors d’Italie ; mais il m’est difficile d’établir précisément quelles sont les analogies et les différences qui existent entre les formations de différentes localités ; on peut cependant lui trouver quelque ressemblance par sa position plutôt que par sa structure, avec le gypse d’Aix en Provence ; formation si bien décrite par M. Bertrand-Geslin. On sait que ce gypse est associé à des marnes et à des calcaires et qu’il est inférieur à un banc puissant de calcaire moellon à hélix (j’y ai même trouvé une limnée) et à coquilles marines, représentant assez bien les sables supérieurs, tandis qu’il y a aussi dans ces cantons (du côté de Puyricard) certaines marnes bleuâtres avec des huîtres, qui peuvent être à la partie inférieure de ce même gypse ; d’un autre côté les empreintes végétales trouvées à Aix et à Stradella, peuvent aussi servir à établir l’analogie des deux formations. Je pense aussi que le gypse de Stradella peut se rapprocher de celui de Malvézy près de Narbonne ; dépôt dont M. Tournal a donné une excellente description. Le gypse de cette localité est spathique ; on a trouvé du soufre, comme en Italie, dans les marnes qui l’accompagnent ; il est entouré de formations marines, de marnes bleues et de calcaire à texture grossière et à nombreuses coquilles marines. De plus, les phyllies d’Armissan, qui sont à la vérité dans un calcaire lacustre, mais dont on peut soupçonner la liaison avec le gypse, rendent assez probable le rapprochement que je viens de faire entre le gypse de Stradella et celui des environs de Narbonne.

Quant aux lambeaux de terrain gypseux des différentes parties d’Italie et à commencer par ceux de Sicile, auxquels on pourrait rapporter notre formation, il y en aurait une trop longue liste pour pouvoir être insérée dans cette courte notice simplement destinée à donner un aperçu des gypses du pays de Tortone et de Voghère.