Mémoires de Suzon sœur de D. B., éd. 1830/2

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MÉMOIRES

DE SUZON.



Si mon frère Saturnin existe encore, et qu’il lui prenne comme à moi l’envie de faire des mémoires de sa vie, comme il me croit fille du bonhomme Ambroise il ne manquera pas de transmettre son erreur à la postérité ; c’est pour désabuser le public que je vais faire un aveu qui coûterait à tout autre, mais que la vérité m’arrache malgré moi ; d’ailleurs n’est-ce pas une folie, que de rougir d’une chose qu’il n’a pas dépendu de moi d’empêcher. Je ne suis donc pas fille du bon Ambroise ; il y avait même déjà longtemps que le vieillard ne s’occupait plus qu’à cultiver son jardin quand je vins au monde. Sa femme depuis long-temps était un terrain dont la culture était trop difficile pour son âge. J’ose même assurer qu’il serait toujours demeuré inculte, si ma mère n’eût eu soin de le faire défricher : ma naissance donc l’étonna tellement, que ce ne fut qu’au bout de huit jours qu’on pût déterminer Ambroise à signer l’acte de mon baptême.

Dans ce temps là, le père Alexandre, vieillard respectable en apparence, mais le plus grand paillard de son couvent, venait fréquemment à la maison : il employa toute sa rhétorique pour appaiser le bon homme Ambroise, qui ne voulait rien moins qu’assommer ma mère. Pourquoi, lui disait-il, faire cette injure à votre femme qui mène la meilleure conduite ? Vous êtes bien injuste ! croyez-vous donc que vous êtes le premier homme qui aurait baisé sa femme en dormant ? Êtes-vous donc venu jusqu’à votre âge, qu’il est arrivé à quelques personnes qui couchaient habituellement avec des femmes, de chercher machinalement à soulager les besoins de la nature pendant des nuits qu’elles étaient couchées avec quelqu’un de leur sexe.

Comme cela n’était jamais arrivé à Ambroise, dont les nuits n’étaient point assez longues pour reposer des fatigues du jour, il le regardait comme impossible ; le père supérieur avait donc beau se servir de tous les lieux communs que lui fournissait son imagination fertile : il lui représentait envain qu’il occasionnerait beaucoup de scandale dans son village s’il persistait dans son refus ; qu’en déshonorant ma mère il se déshonorait lui-même, et qu’il était à craindre que par sa conduite il ne fût cause de sa mort. Plût à Dieu, s’écria Ambroise, que je fusse débarrassé de cette carogne là ; car en ne me retirera jamais de l’esprit que je ne suis pas moins J… F… que Saint-Joseph lui-même. Le père Alexandre, en habile orateur, profita des armes que lui fournissait Ambroise, et lui dit : Eh bien ! puisqu’il n’est pas possible de vous dissuader, et que vous prétendez avoir reçu le même traitement que ce grand Saint, pourquoi ne vous conduisez-vous pas comme lui ? il n’a pas à la vérité été fort content de ce que le Saint-Esprit avait fait sa besogne ; mais au moins il s’est soumis aux décrets de la Providence qui le voulait ainsi : aussi sa prudence et sa résignation lui ont mérité une place dans le ciel ; si Dieu a également permis que votre femme vous cocufiât, serez-vous moins cocu, pour n’avoir pas voulu signer l’acte de baptême de votre enfant ? Tenez, croyez-moi, père Ambroise, un homme sensé, dans la crainte d’apprêter à rire aux autres, fait toujours très-peu de bruit en pareil cas.

Ces derniers argumens firent tant d’effet sur l’esprit du bon homme qu’il prit enfin son parti, et quitta le révérend père Alexandre pour aller à la paroisse, où je fus bien et duement légitimée.

En son absence le révérend, qui avait plus de raisons, qu’aucun de son couvent, qu’on ne dévoilât pas le mystère de ma naissance, se serait payé sur ma mère des peines qu’il s’était données pour remettre le calme dans la maison, si la brèche que j’avais faite en venant au monde eût été réparée ; ma mère, en femme reconnaissante, lui sut toute sa vie bon gré de la chaleur qu’il avait mise à prendre sa défense.

Tant qu’il vécut elle le distingua toujours des autres pères de son couvent, Était-ce, me dira le lecteur curieux, parce que dans les combats de Cythère il pouvait être comparé au grand Alexandre ? Non, ce vieillard usé par l’âge et la débauche, traînait, m’a-ton dit, un membre plus propre à donner des regrets que de l’amour. Il fallait avoir autant de ressources dans l’imagination qu’en avait ma mère, pour redresser la cheville ouvrière du père supérieur : encore se trouvait-elle fort heureuse, quand après un assaut plus fatigant que voluptueux, ils arrivaient au terme désiré. La pure reconnaissance était donc la base de leur liaison ? Non, l’intérêt seul entretenait leur commerce.

La passion de Toinette, (c’était le nom de ma mère), pour les hommes, ne l’aveuglait pas au point de traiter sans distinction, tous ceux qui lui rendaient visite. Un moinillon, par exemple, était si mal reçu chez elle, qu’il n’osait s’y présenter deux fois ; il n’en était pas de même d’un supérieur, et surtout d’un procureur de couvent. L’argent qu’ils recevaient soit pour faire dire des messes, soit pour faire du bien aux pauvres, était employé à acheter ses faveurs. Je crois, même que ma mère se serait lassée à la fin du mets frugal que lui servait le père Alexandre, si elle n’eût eu soin d’appaiser son appétit dévorant avec cinq ou six autres personnes qui venaient fréquemment à la maison ; à la vérité elle ne fut point forcée d’en venir à une rupture ouverte avec ce vieux paillard qui eut la générosité de mourir un an après ma naissance, pour faire place à des champions plus redoutables.

Le père Polycarpe, en sa qualité de procureur, devint le tenant de la maison d’Ambroise. À présent que je sais apprécier le vrai mérite des hommes, j’avoue qu’on ne pourrait faire un meilleur choix de toutes les façons. Sa taille presque gigantesque, son œil enflammé, son regard hardi, ses sourcils noirs et épais, ses membres nerveux ; en un mot tout en lui annonçait un athlète redoutable.

Cet invincible Hercule aurait effrayé tout autre que Toinette, mais elle était incapable d’une pareille lâcheté, plus accoutumée à avancer qu’à reculer, cet ennemi lui parut à peine digne de se mesurer avec elle : elle était sûre sinon de le vaincre, du moins de le lasser. Je puis même dire pour sa justification, qu’ayant quelquefois été témoins de leurs combats, mon frère et moi, je n’ai jamais vu ma mère céder un pouce de terrein. Le père au contraire quand il sentait sa force s’épuiser, préférait une retraite glorieuse à une honteuse fuite ; l’ennemi cependant en sortant de la place, levait encore sa tête altière, et montrait malgré sa défaite un air menaçant.

J’avais à peine sept ans, que je commençais à remarquer que ma mère avait plus d’égards pour le père Polycarpe, que pour tous ceux qui lui rendaient visite ; et cette prédilection ne se faisait jamais mieux voir, que lorsque le bonhomme Ambroise était absent ; les autres me plaisaient beaucoup plus, ils me paraissaient plus honnêtes, plus doux et plus respectueux vis-à-vis de ma mère, mais ce n’était pas des respects qu’il lui fallait, cette monnaie n’avait point de cours auprès d’elle ; d’ailleurs la figure qui pouvait alors décider son choix, était encore un avantage qu’ils avaient sur le père Polycarpe, dont toute la personne ressemblait à un satyre ; en un mot il me semblait plus propre à faire fuir qu’à plaire. À présent que je raisonne je juge bien différemment : un homme fût-il plus laid qu’un diable, doit l’emporter sur ses rivaux quand on a lieu de soupçonner qu’il a abondamment tout ce qui est nécessaire pour contenter une femme.

Je détestais ce vilain moine à tel point que j’étais jalouse des caresses que ma mère lui faisait ; plusieurs raisons m’avaient fait concevoir de la haine contre lui ; premièrement son air dur et méchant, ensuite il ne paraissait jamais à la maison que je ne fusse condamnée à une sorte de punition qui me déplaisait beaucoup. Je ne savais à quoi attribuer ce châtiment qu’on me faisait subir toutes les fois qu’il nous rendait visite, je le regardais comme une injustice criante ; à la vérité il était bien dur pour moi d’être condamnée pendant presque des journées entières à une prison des plus sombres et des plus affreuses, pendant que tous mes camarades d’école étaient à jouer et à se divertir, l’endroit où j’étais retirée n’était d’ailleurs propre qu’à m’inspirer de la terreur.

J’y étais à peine que j’entendais pousser des soupirs, des hélas, et des plaintes, dont je ne pouvais interpréter le sens ; je m’imaginais qu’ils n’étaient excités que par le mal que ce vilain moine faisait à ma mère : combien j’étais éloignée d’en deviner la véritable cause. Pourquoi, disais-je un jour à ma mère, souffrez-vous chez vous le père Polycarpe ? il n’y vient jamais qu’il ne nous cause du chagrin à vous et à moi ; si j’étais à votre place je vous jure que je lui ferais défendre la porte par mon père, j’ai même conçu le dessein de lui en parler dès ce soir, quand il reviendra de son travail.

Gardez-vous-en bien, me dit ma mère, si vous le faites malgré ma défense, vous pouvez vous attendre d’en être punie et très-rigoureusement. Étonnée de la menace de ma mère et ne pouvant concevoir les raisons de sa conduite, je ne cessais de lui répéter les mêmes raisons, la crainte de m’affliger vous empêche de convenir de ce qu’il en est, lui disais-je ; mais tenez, j’ai prêté l’oreille hier très attentivement à tout ce qui se passait dans votre chambre ; et si j’en crois ce que j’ai entendu, je soupçonne qu’il a dû vous faire beaucoup de mal, car j’ai bien compris que vous lui disiez… arrêtez… finissez… et puis après… et vite donc… dépêchez-vous… je meurs… or quand on souffre à ce degré d’être sur le point de mourir, n’est-ce pas une preuve que la maladie ou la douleur que nous ressentons, sont très-considérables.

Si ma mère écouta long-temps mon petit caquet, ce n’était que parce qu’elle cherchait à deviner dans ce que je lui disais, si je n’étais pas plus instruite que je paraissais l’être… voyant à la fin que je n’étais pas assez familiarisée avec le mensonge, pour chercher à pallier la vérité, elle répondit à toutes mes questions d’une manière assez satisfaisante en apparence ; mais il est plus vrai de dire qu’elle les éluda avec beaucoup d’adresse. Par exemple, me dit-elle, si le père Polycarpe te renvoie dans le cabinet et te punit toutes les fois qu’il vient, c’est qu’il devine avec beaucoup de sagacité toutes les sottises que tu as faites dans la journée, ou plutôt c’est qu’il les voit empreintes sur ton visage.

Je menais une vie très malheureuse et fort triste auprès de ma mère ; comme elle n’aimait que ses plaisirs, elle s’occupait peu de mon bonheur. Pour surcroît de malheur, toutes les fois qu’il ne venait personne à la maison lui présenter son offrande, j’étais sûre de recevoir quelques paires de soufflets. Elle aurait au moins dû sentir qu’elle mettait ses chevaliers à des épreuves si fréquentes, qu’ils devaient avoir besoin de repos, que son petit tempérament aurait lassé une compagnie de grenadiers les plus aguerris ; mais non, ses désirs étaient trop brûlans ; son con qui donnait le branle à toutes ses autres facultés, la maîtrisait trop pour qu’elle se contînt dans les bornes de la modération.

J’aurais bien désiré qu’on eût continué de me permettre d’aller jouer avec les enfans de mon village, Toinette ne s’y opposait pas elle-même, la méfiance dans laquelle elle était à mon égard, était une raison pour y consentir ; mais les parens des autres enfans ne pensaient pas malheureusement de même, tous avaient défendu sous les peines les plus rigoureuses, que je fusse associée à aucune partie de jeu. Je pleurais, je gémissais du mépris que mes camarades avaient pour moi, depuis qu’on nous avait surpris dans une grange occupés à des jeux qui m’amusaient autant, qu’ils déplurent à tous ceux qui avaient des enfans dans notre bande.

Comme la plus grande, j’étais chargée d’imaginer et de varier les plaisirs de la petite société. Tantôt j’étais une mère de famille, tous mes camarades devenaient mes enfans, tous me devaient des égards et du respect. Lorsqu’il leur arrivait d’y manquer, le fouet était la punition ordinaire : avaient-ils négligé de faire la tâche que je leur avais imposée, ils subissaient le même châtiment ; quelquefois j’établissais une école, les filles comme les garçons y étaient admises : pour dire la vérité, j’aurais été très-fâchée qu’on n’eût pas souffert ceux dont la société me plaisait le plus dès ce temps là. Les fautes les plus légères comme les plus graves étaient également punies.

Je présidais à cette école, j’imposais les punitions, et je fustigeais les coupables. Jamais collège de l’université de Paris n’eût une règle, aussi sévère que celle que je faisais observer dans ma petite académie. Jamais aussi les écoliers n’eûrent autant de plaisirs à l’enfreindre. Quelle joie je ressentais moi-même, quand tous semblaient s’être donnés le mot pour faire des fautes qui méritaient châtiment ! alors affectant un air de sévérité, je les faisais venir auprès de moi en un instant tous les jupons étaient retroussés, toutes les culottes baissées jusqu’aux talons ; dans cet état de nudité je les plaçais sur une même ligne. Est-il un bonheur comparable à celui que je goûtais en considérant tous ces culs plus jolis les uns que les autres. Les côteaux les mieux cultivés, les montagnes couronnées d’arbres toujours verds, ont-ils jamais rien offert qui réjouit plus la vue que cette chaîne de promontoirs blancs comme l’albâtre ! Si j’étais forcée d’admirer les jolies fesses des petites filles, leur contour, leur délicatesse, leur chute, celles des petits garçons excitaient mes adorations : leur forme mâle, leur fermeté me paraissaient fort au-dessus de ces faibles agrémens. Semblable à un officier, qui fait avec soin la revue de sa troupe, la moindre beauté comme le moindre défaut ne pouvait échapper à mes yeux pénétrans. Après avoir vu les médailles d’un côté, les autres faces excitaient ma curiosité, les garçons m’offraient alors des beautés qui me ravissaient : l’aiguillette qui pendait à leur ceinture, les deux glands qui l’ornaient fixaient mon attention, et me paraissaient des ornemens bien propres à relever les charmes de leur taille.

Cette différence dans la formation des hommes d’avec celle des femmes, mettait mon esprit à la torture. Plus j’y réfléchissait et moins j’en pouvais découvrir la raison : je sentais bien qu’il en existait une, mon cœur me le disait ; mais la nature alors ne m’avait pas encore donné les leçons propres à la deviner. Mes amusemens, mes jeux avec mes camarades, tendaient trop à échauffer mon tempéra ment pour que je demeurasse long-temps dans cette ignorance parfaite.

Un jour que je revenais à la maison, l’imagination échauffée par tout ce que j’avais fait avec mes camarades et par les objets qui m’avaient frappée, je ne trouvai personne au logis. Ambroise était comme à son ordinaire occupé dans son jardin : Toinette était sortie depuis le matin ; lassée apparemment d’attendre depuis deux jours des secours dont elle avait grand besoin, elle était allée faire une visite dans le couvent des Cordeliers. J’étais accoutumée à ses absences ; ses prétextes vis-à-vis d’Ambroise, qui se plaignait quelquefois de ses fréquentes sorties, étaient, tantôt ou qu’elle allait faire ses dévotions, ou bien qu’elle reportait le linge qu’on lui avait donné à faire.

Accoutumée à mentir, pour couvrir la jolie vie qu’elle menait, il aurait été très-difficile de la mettre en défaut ; que dis-je, Ambroise l’aurait surprise couchée avec quelque moine, l’aurait même vue besogner en sa présence, que ce soit elle, ou que ce soit les moines, qui avaient beaucoup de poids sur son esprit, lui auraient fait entendre qu’il aurait tort de prendre de l’humeur, qu’il devait au contraire les remercier de la peine qu’ils prenaient de cultiver un terrain qui deviendrait nécessairement en friche, comme tant d’autres, malgré sa bonté, si leur état ne les obligeait à aider et soulager leurs frères dans leur travail, en lui citant ce passage de l’écriture sainte si connue de tous les hommes et si bien pratiqué chez les moines,

Crescite et multiplicate ; qui doute qu’Ambroise, qui avait toujours envie de plaire à Dieu, ne les eût priés à mains jointes de l’acquitter vis-à-vis de l’Être Suprême d’une dette dont il se connaissait insolvable ?

Il y avait une heure que j’étais à la maison et personne ne paraissait, ennuyée d’attendre, fatiguée de l’exercice que j’avais fait avec mes camarades ; j’étais assise sur un mauvais lit de sangles en proie à mille pensées différentes, sans pouvoir me fixer à une seule, mon esprit bourrelé depuis long-temps, ne me donnait pour tout produit que des incertitudes et peu d’idées satisfaisantes ; enfin pour mon bonheur, quelques bâillemens, avant coureurs d’un sommeil prochain, m’annoncèrent que j’avais besoin de repos. Je m’étendis sur mon lit, où je ne tardai pas à m’endormir.


SONGE.


Il paraît incroyable qu’un enfant dont la machine est encore faible, puisse jouir d’un sommeil profond après des secousses aussi violentes, et aussi répétées que celles que j’avais reçues, sans l’expérience que j’en fis, il ne paraîtrait guère raisonnable d’espérer que le plus grand calme pût succéder rapidement à une tempête furieuse, et de croire qu’une jeune fille dont le tempérament s’annonce par des désirs aussi ardens qu’inconnus, pût tomber dans un repos ou plutôt dans un anéantissement aussi parfait de toutes ses facultés.

J’avais à peine fermé les paupières que je fis un rêve si agréable et si instructif, qu’il n’est jamais sorti de ma mémoire. Il me semblait que j’étais étendue sur un riche sopha, semblable à ceux que j’avais vus chez ma marraine, que j’avais les cuisses extrêmement écartées, une jambe pendante et l’autre soutenue sur les coussins ; dans cette voluptueuse attitude, je voyais un enfant beau comme l’amour, porté dans les airs en dirigeant sa course vers moi, il paraissait par son air tendre et amoureux, et par ses regards passionnés, m’inviter de prendre part aux plaisirs qu’il voulait me procurer ; plus il approchait de moi, plus mes yeux avides de l’examiner le considéraient attentivement. Grand Dieu ! quelle fut ma surprise, en le voyant monté sur un coursier d’une espèce bien singulière ! Le jeune écuyer tenait d’une main une bride et de l’autre un fouet dont il frappait sans pitié sa monture. Mon étonnement augmenta de beaucoup quand je fus à portée de découvrir quel était ce nouveau Pégase ; je lui trouvais bien de la ressemblance avec cette charmante aiguillette que j’avais eu tant de plaisir à considérer, et qui tenait à la ceinture des enfans de mon âge : cependant sa grosseur, sa longueur, sa tête fière et rubiconde, le poil noir et touffu qui le couvrait et dérobait presque à la vue deux énormes pelotons, tout me faisait craindre de me tromper. En le voyant approcher du bosquet de Cythère, je voulais fuir ; mais les forces me manquèrent. Semblable aux béliers dont les anciens se servaient pour abattre les murailles, cet animal furieux et terrible, battait la brèche en ruine, les obstacles ne faisaient que ranimer son courage. Pour donner plus de force aux coups qu’il frappe, il recule en arrière, s’élance avec rapidité, brise la barrière qui avait résisté trois fois à ses attaques, et se plonge en m’arrachant un cri perçant, dans la fontaine du plaisir. L’amour fier de sa victoire, me tenait étroitement serrée dans ses bras, appliquait sur mon sein des baisers enflammés, et me promettait pour me dédommager de la douleur qu’il m’avait fait souffrir, d’augmenter encore la dose des plaisirs que je goûtais. Bientôt me sentant inondée d’une liqueur chaude et abondante, toutes les facultés de mon con furent absorbées, et je perdis toute connaissance.

Ce plaisir que je n’avais jamais ressenti jusqu’alors, avait été trop grand, pour que mon illusion et mon sommeil continuassent ; en ouvrant les yeux, j’aperçus avec surprise que j’étais nue jusqu’à la ceinture, et que mon doigt qui chatouillait encore les lèvres de mon con avait donné lieu à ce songe agréable. C’était donc à lui seul que j’étais redevable entièrement de ce bonheur inattendu, que je croyais devoir à cet enfant charmant. Soit crainte cependant de me tromper, soit pour graver plus profondément dans ma mémoire cette leçon que la nature seule m’avait donnée, mon doigt officieux recommença sa besogne, aussitôt mon âme pût à peine suffire aux délices que ce frottement lui causait, cette heureuse découverte m’indiquait à merveille qu’une fille qui est maîtrisée par son tempérament, comme la plupart le sont, peut se soulager de temps en temps.

Qu’on n’aille pas m’objecter que cela offense Dieu ; car, si ce que disent les casuistes est vrai, pourquoi l’Être-Suprême aurait-il attaché tant de plaisir à la désobéissance ? Serait-ce pour nous porter lui-même à enfreindre ses lois ? Pourquoi dans la formation de la femme aurait-il placé le centre du plaisir dans un endroit où la main se porte sans peine et machinalement dans les démangeaisons cuisantes ? Serait-ce pour avoir occasion de nous punir d’avoir suivi en tout les lois de la nature, de cette bonne mère qui indique si bien à ses enfans le moyen de rendre leur existence heureuse ? Dites plutôt, hommes fourbes et trompeurs, que c’est pour satisfaire votre avarice que vous prêchez une doctrine contraire aux lois que Dieu grava dans le cœur de tous les hommes. Quand vous aurez pu abuser de la faiblesse d’esprit, soit de votre auditoire, soit de vos pénitens, au point d’engager par vos discours hypocrites à déshériter, les uns leurs enfans et leurs femmes, les autres leurs frères et leurs parens, dans la vue de plaire à Dieu par cette injustice, n’êtes-vous pas mille fois plus heureux qu’une pauvre fille qui par sept à huit décharges a fatigué ses dix doigts ? Croyez-vous que vos couvens seraient si riches, que les repas que vous donnez dans vos cellules seraient si délicatement servis, si au lieu de représenter toujours l’Éternel précédé par la vengeance, armé de foudres et de tonnerres, vous nous le montriez comme un père qui chérit également tous ses enfans, et qui ne les a mis au monde que pour les rendre également heureux ? Si vous étiez amis de l’humanité, vous entendrait-on si souvent vous époumonner pour nous prêcher une morale dure et rebutante, pour nous faire une description aussi fausse et dégoûtante du paradis et de l’enfer ? Auriez-vous enfin imaginé ce purgatoire, dont l’invention vous a procuré plus de richesses que le Pérou n’en pourra jamais produire ?

Croyez-moi, quittez ce langage, et que les chaires ne retentissent plus désormais que de ces mots : foutez, mes chers frères, foutez, si vous ne croyez pas qu’il y ait d’autres moyens de vous rendre heureux ; et vous, dont le tempérament devance cet âge d’or heureux, où les amans viennent en foule vous faire la cour, vous demandez à cueillir cette précieuse pomme pour laquelle nos premiers pères eurent tant de goût, pelottez en attendant partie, ou pour parler plus clairement, branlez-vous ; je crois inutile de vous conseiller de préférer pour cette besogne le plus long de vos doigts ; toutes celles qui feront usage de ma recette n’ont besoin de l’avis de personne pour se déterminer dans le choix des moyens de rendre le plaisir plus sensible.

Ce godmiché qui servait de monture à l’amour, serait à la vérité bien plus propre à faire goûter à une jolie fille les joies du paradis, car les doigts d’une femme n’auraient jamais cette grosseur, cette longueur, et surtout cette roideur que j’avais tant admirée ; si dans mon songe il m’avait fait goûter tant de plaisir, comment pourrait-on exprimer celui qu’il ferait en réalité ?

Comme ces instrumens qui représentent si au naturel le vit d’un homme sont très-rares, en ce qu’ils se font dans les couvens, sources de toutes les inventions qui tendent à se procurer les plaisirs de la chair, je conçois que toutes les filles ne peuvent être pourvues de ce meuble utile, mais dans ce cas elles ont leurs dix doigts. Si un seul doigt ne remplit pas assez la mortaise, elles n’ont qu’à faire comme moi ; j’en ai employé deux à la fois, et souvent trois, surtout lorsque je sens que le plaisir commence à s’émousser. Cependant, pour dire la vérité, tous ces différens moyens appaisent plutôt les désirs qu’ils ne les satisfont. C’est un incendie dont on arrête les progrès ; mais qu’on n’éteint pas entièrement.

Il y avait long-temps que cherchant à deviner pourquoi cet outil que l’amour avait entre les jambes, était si diffèrent de celui des enfans de mon âge, j’examinais s’il n’y aurait pas moyen de leur faire acquérir cette qualité si essentielle dans les combats amoureux ; lorsque ma mère entra dans ma chambre et mit fin à toutes mes réflexions.

Le lendemain je fus à peine levée que je me hâtais de rassembler tous mes camarades ; il me tardait bien de les voir tous réunis dans cette grange où nous avions coutume de jouer. Comme tout ce qui s’était passé la veille m’avait ou vert les yeux sur bien des choses, je désirais de revoir un petit garçon tout nu, ce qui ne fut pas difficile.

Lorsque notre bande joyeuse fut arrivée au rendez-vous ordinaire, je proposai pour amusement de faire notre école. Personne ne s’y opposa et l’on me pria même de continuer d’en être la maîtresse, ce que j’avais bien prévu ; l’enfant de qui je voulais examiner bien scrupuleusement les pièces, pinça à propos sa camarade, et me fournit par cette faute l’occasion de lui faire subir la punition ordinaire : déjà sa chemise relevée sur ses épaules était attachée par quatre fortes épingles ; déjà caressant ses fesses fermes et rondes, je dévorais des yeux mille beautés ravissantes, lorsque la mère de ce même enfant entra avec tant de précipitation dans cette grange, qu’elle était près de moi que je ne m’en étais pas encore aperçue ; alors une grêle de coups de pieds et de coups de poings des mieux appliqués tombèrent sur son fils et sur moi. Les autres enfans, craignant le même sort, prirent la fuite et se retirèrent chez eux. Je fus ramenée par cette même femme chez ma mère, qui fut obligée de me punir, pour faire voir qu’elle était aussi scrupuleuse sur cet article qu’aucune femme de son village.

Cette histoire fut bientôt connue de tout le monde ; le curé même fit un fort mauvais sermon le dimanche suivant, dans lequel il exhortait les parens de ne permettre à leurs enfans de ne pas me fréquenter. Cette défense rigoureuse de la part du curé et des parens m’étonnait beaucoup. Je ne pouvais concevoir pourquoi tout le monde se réunissait pour défendre des jeux dans lesquels, moi et tous mes camarades nous n’avions trouvé aucun mal jusqu’alors, pour lesquels nous avions tous même volonté et mêmes désirs. En un mot, qui nous amusaient tous généralement.

Comme je ne connaissais pas encore toutes les entraves que le préjugé mettait au bonheur de l’homme, je regardais l’action de nos parens, comme bien méchante et bien injuste ; à présent que j’y réfléchis encore, il me semble que nous devons nous en prendre à nous-mêmes, si nous ne sommes pas heureux sur la terre. Oui, l’homme même a forgé de ses propres mains son malheur et aiguisé les traits qui doivent lui percer le cœur. Ne serait-il pas à desirer qu’il n’eût suivi que l’instinct de la nature, plutôt que de s’être soumis à des lois et à des coutumes qui n’ont été inventées que pour le malheur de l’humanité.

Mais, me dira quelque jurisconsulte entiché de son art, ces mêmes lois et ces mêmes coutumes que vous condamnez, sont le lien de la société. Eh ! que m’importe la dissolution entière d’une société dont tous les membres sont malheureux, où chaque individu presqu’en naissant est obligé de faire le sacrifice de ses goûts, de ses désirs et de ses passions, pour ne point détruire un préjugé, plus cruel et plus barbare que les hommes auxquels il doit sa naissance ? Apportons-nous ce préjugé en venant au monde ? Non, la preuve que j’en puis donner, c’est que ma petite république prenait le plus grand plaisir aux jeux que j’avais imaginés avant qu’on ne lui en eût fait concevoir de l’horreur, et que dans la suite aucun enfant ne voulait plus venir avec moi.

Cependant Dieu a fait naître tous les hommes avec les mêmes inclinations et les mêmes désirs ; en voulant les corriger, nous les détruisons presqu’entièrement, et les remplaçons par des vices qui dégradent et déshonorent l’humanité. À qui donc enfin ce maudit préjugé doit-il sa naissance ? Au premier homme qui, pour être différent des autres, foula sous les pieds les lois sacrées de la nature. Ne vaudrait-il pas mille fois mieux ressembler aux sauvages, qui sont errans et vagabonds dans les déserts, sans lois, sans usages, et sans préjugés, fléaux du genre humain ? ils coulent des jours heureux et tranquilles. Un opprimé a-t-il jamais habité sous leurs cases, si elles ont quelquefois retenti de leurs cris, peut-on douter que ce soit de ceux que leur arrachent les maux physiques.

Il est temps de finir cette longue digression et de passer à des faits moins ennuyeux pour le lecteur.

On sent très-bien que mon séjour à la maison devenait de plus en plus dangereux. À mesure que j’avançais en âge, Toinette, qui avait plus de raison que personne de désirer mon éloignement, aurait bien voulu me mettre dans un couvent, mais ses moyens ne lui permettaient pas de faire cette dépense.

Comme ma marraine avait une terre auprès de notre village, elle se détermina à lui faire une visite et à l’engager de s’intéresser à mon éducation.

Il est bon de prévenir le lecteur, que ma mère avait été femme de chambre de madame d’Inville, et je crois qu’il ne sera plus étonné de la jolie vie qu’elle menait, après avoir été pendant dix ans à une si bonne école, elle serait demeurée toute sa vie au service de ma marraine, si, contre l’ordinaire des femmes qui savent goûter tous les plaisirs de l’amour sans en ressentir toutes les amertumes, elle ne fût devenue enceinte : alors, pour éviter tout scandale, il fallut la marier. Ambroise, comme un autre Saint-Joseph, fut jugé seul digne d’unir sa destinée à celle de Toinette.

Il ne tarda pas de se repentir de l’avoir emporté sur ses rivaux, en se voyant père d’un enfant, que, malgré sa bonhomie, il ne s’attendait pas de voir paraître trois mois après son mariage. Comme l’enfant mourut presque en venant au monde, on lui fit accroire tout ce qu’on voulut. Et que ne fait-on pas pour tromper les maris ?

Il faut convenir qu’il a été très-difficile de trouver le père de cet enfant, tant il y avait de gens qui y avaient travaillé. C’était à Mme d’Inville que ma mère était redevable de son mariage avec Ambroise ; c’était une dot de 1 500 livres qu’elle lui avait donné, qui avait aveuglé le bon homme et lui avait fait regarder comme la plus grande calomnie tous les propos injurieux qu’on débitait dans le village. Combien l’argent a fait et fera de cocus ? Il aurait été impossible que madame d’Inville eût agi moins généreusement avec ma mère, qui savait toute sa vie et qui aurait pu la trahir, sans les différens présens qu’elle recevait et qui lui ôtaient toute envie de jaser ; d’ailleurs, elle sentait plus que personne tout le prix de la discrétion. C’était aussi pour n’avoir point à redouter ma langue, qu’elle chercha à m’éloigner de la maison à quelque prix que ce fût. Je n’étais pas moi-même fort mécontente d’en sortir. Je menais une vie trop malheureuse dans notre village pour désirer d’y rester ; si je sortais, l’on me montrait au doigt avec toutes les marques qui accompagnent le mépris.

Si je restais à la maison, ma mère, quand elle était seule, me faisait souffrir de l’humeur qu’elle avait de ne pas recevoir de visite. À quoi passiez-vous donc votre temps, me dira le lecteur ? J’avais pour tout plaisir mes dix doigts, que je fatiguais tour à tour. En un mot, je me branlais du soir au matin ; je le faisais tant et si souvent que le plaisir n’avait plus rien de piquant pour moi, ma santé même périclitait de ce petit manège.

Encore que cette ressource fasse passer aux filles des momens bien doux, je leur conseille cependant d’en user plus modéremment que moi, surtout si elles doivent être long-temps réduites à ce régime. À trop user de ce plaisir, on l’émousse, la santé s’affaiblit : il est même à craindre qu’après avoir trop émoussé les ressorts de la machine, il n’occasione entièrement sa destruction. Il faut pour thermomètre sûr consulter moins son appétit, qui est toujours très-grand dans une jeune personne, que ses véritables besoins ; alors, on sera toujours très-sûr que le tempérament, loin d’en souffrir, ne fera qu’y gagner. Je souhaite que les jeunes demoiselles profitent en passant de cet avis ; s’il déplaît à celles qui ont toujours des besoins renaissans, il pourra du moins être utile à d’autres dont les désirs ne sont pas aussi violens. L’usage immodéré des remèdes les plus salubres peut les rendre aussi dangereux à la santé que les poisons les plus pernicieux.

En enseignant aux personnes de mon sexe les moyens d’engourdir leurs passions, je serais au désespoir qu’on pût me reprocher que j’eusse été la cause de la perte de quelques-unes. Le but que je me propose, en donnant au public les mémoires de ma vie, est d’être utile à tout mon sexe, bien éloigné de chercher à lui nuire.

Mais c’est assez raisonner sur cet article ; d’ailleurs, de quelle utilité tous mes raisonnemens pourraient-ils être à celles qui comme moi, apporteraient en naissant des passions que les jouissances les plus répétées ont peine à satisfaire : on sera sûrement plus curieux de savoir si la démarche de Toinette auprès de madame d’Inville aura réussi. L’air gai que je trouvai à ma mère à son retour, l’ordre que je reçus de mettre le lendemain mes beaux habits, et de me rendre de très bonne heure chez ma marraine, furent des indices certains que je ne resterais pas encore long-temps dans la maison paternelle. Le bonhomme Ambroise fut à peine revenu de son travail, que ma mère lui conta avec emphase la réception qu’elle avait eu au château, et la promesse qu’on lui avait faite de me mettre dans un couvent jusqu’au moment où l’on m’établirait. Cette conversation fournit même plusieurs réflexions sur le bonheur que son cher mari avait eu en l’épousant, que malgré qu’il se plaignait continuellement de son sort, il n’aurait jamais pu espérer de voir ses enfans si bien élevés et si bien établis, s’il se fût uni à une simple paysanne.

La langue de ma mère était si bien pendue ce soir-là, les idées lui venaient avec tant de rapidité, que mon père, qui avait besoin de repos et qui se sentait une très-grande envie de dormir, fut obligé, pour faire trève à cette conversation qui paraissait l’ennuyer beaucoup, de convenir que son mariage lui procurerait des chances inestimables. Je dormis peu cette nuit-là ; le plaisir de me voir parée un jour de travail des mêmes habits que je ne portais que les fêtes carillonnées, le désir de changer d’état, et le plaisir que je ressentais de bientôt être la compagne et l’égale des demoiselles les mieux nées, ou pour le moins d’un état fort au-dessus du mien, toutes ces espérances flattaient tellement mon amour-propre que j’eus le lendemain la puce à l’oreille de très-bonne heure. Quand je fus habillée et prête à partir, ma mère me recommanda d’être très-honnête, et de témoigner à ma marraine toute la reconnaissance que j’avais des bontés qu’on avait pour moi. Après une ample leçon sur ce que j’avais à dire et à faire, je mis en route.

Chemin faisant je repassais tout ce qui m’avait été dit, j’étudiais et préparais mes réponses, afin d’intéresser à mon sort madame d’Inville le plus que je pourrais. Les réflexions que je faisais sur le nouveau genre de vie que je mènerais dans le couvent, et sur le bonheur dont je devais y jouir, me conduisirent jusque dans la cour du château, sans m’être presque aperçue de la longueur du chemin que j’avais fait. Sa vue me déconcerta beaucoup, et m’ôta toute ma hardiesse pour faire place à ma timidité qui me rendit presque tremblante, mais j’eus tout le temps de me remettre. Le concierge, en me voyant paraître, me dit qu’il avait ordre de me faire déjeûner, qu’après cela je pourrais attendre dans le salon de compagnie, ou madame d’Inville viendrait me trouver sur les onze heures. Je me tirai fort bien du déjeûner, quoiqu’il n’en eût pas été question dans la leçon que m’avait donnée ma mère.

Après avoir copieusement mangé de tout ce qu’on me servit j’allai attendre que madame d’Inville fut visible.

Ma chère marraine montrait extérieurement beaucoup de piété, ses entretiens particuliers avec l’abbé Fillot, chanoine d’une collégiale voisine du château, loin de scandaliser ses domestiques, augmentaient encore l’estime et le respect qu’on avait pour elle, tous croyaient qu’elle ne se retirait ainsi dans son appartement tous les deux jours que pour faire de pieuses lectures, et ma mère était la seule de tous ses domestiques qui eût sa confiance, par les rapports qu’elle lui avait reconnus de ses sentimens avec les siens, personne, depuis qu’elle n’était plus à son service, n’avait été initié dans les mystères de sa conduite.

Je trouve qu’elle avait bien raison, moins on a de témoins de son irrégularité, moins on a à redouter qu’elle devienne publique, il est des cas où l’on ne gagne pas à étendre sa réputation. Ma marraine, en femme prudente, sentait qu’elle aurait beaucoup perdu dans l’esprit du public, s’il eût été une fois désabusé sur son compte.

À présent que je réfléchis sur l’état que je suis, qui est à la vérité très-conforme à mon tempérament, mais qui doit toujours répugner à celles qui conservent dans leurs passions un peu de délicatesse, je trouve qu’une fille qui est assez adroite pour couvrir sa conduite du voile du mystère, doit y gagner beaucoup. Elle est toujours sûre par cette sage précaution d’augmenter le nombre de ses adorateurs et par conséquent de multiplier ses plaisirs.

La vue d’une putain, fût-elle plus belle que Vénus, excite peu de désirs à un homme, la facilité qu’il aurait à les satisfaire, en faisant seulement le sacrifice d’une pièce d’argent, lui en ôte presque toujours l’envie. S’il aime à acheter ses plaisirs, c’est par des sacrifices, des complaisances, des soins, des égards ; mais jamais au poids de l’or. Son amour-propre n’est jamais plus satisfait que quand il doit la conquête d’une fille à ses agaceries, à ses importunités, et surtout à l’amour qu’elle ressent pour lui. Si les financiers et presque tous les favoris de Plutus agissent autrement, c’est qu’ils calculent dans tous les instans de leur vie, le temps précieux qu’ils perdraient à soupirer pour obtenir les faveurs d’une femme, leur coûterait mille fois plus que les sacrifices qu’ils font de quarante ou cinquante mille francs, pour entretenir une jolie femme dont les charmes sont toujours vendus au plus offrant. Me serais-je jamais attendue dans le temps que je désirais la fin du pieux exercice de madame d’Inville, et que la perspective la plus agréable s’offrait à ma vue, que je me trouverais un jour fort heureuse qu’il tombât sous ma coupe un de ces riches millionnaires, pour avoir le plaisir de le plumer tout à mon aise ; j’aurais commencé à m’ennuyer de ne voir paraître personne (le temps s’écoule bien lentement pour une personne qui attend), si les ornemens du salon où j’étais, ses meubles riches et choisis avec goût, la beauté des glaces qui le décoraient, si tout enfin n’eût excité mon admiration.

Les moindres beautés de cet appartement n’avaient point échappé à mes regards curieux. De tout cet examen que résulta-t-il ? Que je regardais madame d’Inville comme la plus heureuse personne de toute la terre. Qu’on est sujet à se tromper quand on apprécie le bonheur de ses semblables en raison de leurs richesses ! L’homme sous des lambris dorés et couvert des vêtemens les plus précieux, cache une âme rongée de soucis et d’inquiétudes : envierions-nous le sort de ce riche malheureux, si nous pouvions lire dans son cœur ulcéré ; celui du pauvre artisan dont le travail lui fournit toutes les choses nécessaires à la vie, n’est-il pas mille fois à préférer ? Madame d’Inville était dans ce cas là ; à la voir on aurait cru qu’aucune femme ne menait une vie plus heureuse ; mais quand je fus à même de connaître son cœur, j’en jugeai bien différemment.

Je trouvai en elle une femme tyrannisée par des passions toujours renaissantes, d’autant plus malheureuse qu’elle craignait de les satisfaire ouvertement. Elle redoutait avec raison un mari jaloux, qui se serait porté aux plus grands excès s’il eût pu seulement soupçonner sa conduite.

Onze heures étaient sonnées depuis long-temps, et la conférence édifiante avec M. l’abbé Fillot ne finissait point. Comme je n’avais pas dormi la nuit précédente, je ne pus résister à une envie démésurée qui m’en prit, et pour la satisfaire je m’étendis sur un sopha bien propre à m’inviter au sommeil : quoique très-jeune, j’avais tellement contracté l’habitude de me branler, que dès que j’étais étendue sur un lit, ma main se portait machinalement vers la source du plaisir ; mais la crainte que j’avais que ma marraine n’arrivât pendant que je dormirais, me fit prendre beaucoup de précaution pour éviter d’être surprise ; au lieu de me retrousser jusqu’à la ceinture comme j’avais coutume de faire, ma main passée dans la fente de mon jupon, chatouillait légèrement les lèvres de mon con ; l’habitude, comme on dit, est une seconde nature ; la mienne était tellement enracinée chez moi, que semblable aux enfans qu’on a coutume de bercer pour les endormir, j’aurais pu rester huit jours sans fermer l’œil si j’avais cessé de me bercer à ma manière.

J’étais à peine dans l’attitude propre au sommeil, que je sentis quelque chose se glisser entre mes cuisses et faire même efforts pour les écarter. Un instant après un dard brûlant et d’une activité incroyable, pénétrait avec beaucoup de vivacité dans le fond de mon con. La crainte que j’avais que ce ne fut un songe semblable à celui que j’avais fait quelques semaines auparavant, ne m’aurait point fait ouvrir les yeux pour l’empire du monde : l’illusion avait trop de charmes pour moi, pour chercher à en sortir ; j’appréhendais qu’en voulant m’assurer d’où provenait la cause de ce bonheur inopiné, je ne la détruisisse entièrement, et qu’il ne me restât pour tout fruit de ma curiosité que le désespoir de l’avoir perdu ; sans m’inquiéter davantage de ce qui en était, je me prêtai au plaisir que l’on me procurait et ne tardai point à arriver au port de la grâce.

Revenue de ma pamoison qui avait duré plus long-temps qu’à l’ordinaire, j’ouvris les yeux et reconnue avec une surprise mêlée de peur, que Pyrame, jeune chien qui appartenait à madame d’Inville était ce bienfaiteur que je n’aurais jamais soupçonné d’être si bien dressé… Dès qu’il me vit réveillée il passait et repassait dans mes jambes et semblait s’applaudir du service qu’il m’avait rendu, et m’en demander récompense.

J’ignorais ce qu’il voulait me faire en tendre par ses caresses et ne pouvais m’acquitter envers lui qu’en en redoublant à son égard ; j’ai su dans la suite que ma chère marraine lui donnait une dragée toutes les fois qu’il lui faisait cette bésogne. Et moi pour l’exciter, pour ainsi dire à se surpasser, je lui en donnais deux quand je l’employais ; ma générosité avait son but, le désir qu’il avait d’avoir deux dragées, le faisait tellement dépêcher et l’excitait à darder sa langue avec tant de précipitation, que l’affaire se faisait en un instant, et avec tant de plaisir que mon âme pouvait à peine y suffire ; il faut avouer que madame d’Inville avait bien des ressources dans l’imagination, ou plutôt que la nature est bien ingénieuse ; quel génie heureux cette dame avait ! que de sages précautions elle employait pour cacher d’un voile impénétrable ses plaisirs habituels ! un abbé tartuffe par état et libertin par inclination ; un chien fidèle comme tous ceux de son espèce et discret par contrainte, tels étaient les ministres de ses passions.

Femmes ! voilà votre modèle ; livrez-vous si le tempérament vous y porte, à tout ce que l’amour a de plus piquant ; mais surtout sauvez les apparences. Si votre société ne peut vous fournir un homme qui soit ou porté par inclination, ou forcé par état à la discrétion, dressez à son exemple un petit chien. Cette ressource ne peut vous manquer, et vous l’aurez quand vous voudrez.

Je ne vous conseille pas de faire comme plusieurs de nos dames, qui font venir des Nègres de l’Amérique et qui les font coucher dans leur lit, lorsqu’ils sont jeunes. Le nègre malgré son attachement et sa fidélité envers son maître, pourrait quelquefois dans un moment de mécontentement, révéler votre conduite ; mais je ne m’aperçois pas que l’envie d’être utile à mon sexe m’emporte trop loin. J’ai tort cher lecteur et je l’avoue, de vouloir donner des conseils à celles de qui je devais humblement en recevoir. Verrait-on nos promenades et nos jardins publics, fourmiller d’hommes qui vendent des petits chiens : verrait-on presque toutes les femmes en avoir, qu’elles chérissent plus que leurs maris, en reconnaissance de ce qu’ils font passer plus souvent des momens agréables, pour ne pas dire qu’ils font quelquefois le devoir du ménage ; si l’utilité de ces petits chiens ne leur était pas connue ; je suis fâchée qu’on ait perdu le goût d’avoir des singes comme autrefois. Cet animal est naturellement si chaud, qu’à défaut de ceux de son espèce, il a souvent forcé des filles et des femmes : le plaisir en tout semblable à celui que procure un homme serait plus grand ; d’ailleurs on aurait point de peine à les dresser.

Mais, me dira quelqu’un, leur laideur affreuse ferait trouver mal une femme… peut-être celle qui ne connaîtrait pas leur mérite, mais je réponds qu’elle ne tarderait pas à s’y aprivoiser quand elle aurait une fois éprouvé leur utilité.

La figure décide-t-elle jamais le choix d’une femme amoureuse ? Celui qui lui paraît le plus vigoureux n’est-il pas toujours sûr de l’emporter sur ses rivaux

Comme j’ai pris à tâche de mettre la patience de mon lecteur à l’épreuve, je ne puis terminer cette digression sans donner conseil aux filles de joie d’employer utilement leurs momens de loisir ; la plupart ne savent comment chasser l’ennui inséparable de l’oisiveté ; qu’elles fassent ce que je vais leur dire : leurs momens perdus seront employés, et utilement et agréablement ; elles n’ont qu’à se charger de dresser tous les chiens qui doivent servir aux plaisirs des femmes soit disant honnêtes, je leur réponds autant du débit de ces petits chiens que des godmichés et des condons qui se vendent au Palais-Royal. L’argent circulera dans leurs maisons autant qu’il y est rare, et leur vie se passera dans des plaisirs continuels. Cette branche du commerce une fois connue, peut-être toutes les femmes voudront-elles s’en mêler, il faudra alors qu’elles redoublent de soins pour rendre leurs élèves mieux dressés que ceux des personnes qui voudront courir la même carrière.

Mais, qu’en dites-vous, lecteur ? il est temps, je crois, de revenir à madame d’Inville, qui ne tarda plus à paraître, qu’autant de temps qu’il en fallut pour réparer le désordre de mes habits, j’étais même encore occupée à caresser Pyrame lorsqu’elle entra ; elle était accompagnée de l’abbé Fillot, qui lui donnait la main. Je courus aussitôt l’embrasser et lui témoigner ma reconnaissance des bontés qu’elle voulait bien avoir pour moi. Je t’ai bien fait attendre, mon enfant, me dit ma marraine, je t’aurais fait dire de ne me venir voir que demain, si m’étais ressouvenue hier que c’était aujourd’hui mon jour d’exercice.

J’en aurais été très-fâché, madame dit l’abbé Fillot… je n’y aurais pas été… vous m’auriez privé du plaisir de voir cette belle enfant. Qu’elle est intéressante ! qu’elle sera belle ! Tout en disant cela le paillard me serrait amoureusement les mains et me regardait avec des yeux si enflammés par la passion, que la timidité me fit baisser la vue, je lui entendis même dire, entre le haut et le bas, qu’il voudrait être chargé quand j’aurais quinze ans, de me donner la première leçon d’amour.

Tout ce qu’il disait et faisait était une énigme pour moi, il aurait parlé et agi encore plus indirectement, que je n’y aurais rien compris.

Ma marraine cependant lui fit signe de se taire, et me demanda si je serais bien aise d’être mise au couvent. Sur ce que je lui répondis que je n’aurais aucune répugnance à faire la volonté de ma mère et la sienne ; elle me promit que si je me conduisais bien, qu’elle m’attacherait auprès d’elle, lorsqu’elle m’en retirerait ; enfin qu’elle se chargerait de mon établissement. Tiens-toi prête, dit-elle, pour demain, je t’irai chercher moi-même et te conduirai dans le couvent où il m’est mort une fille, dont la perte me sera toujours sensible ; on y est très-bien, tant pour la nourriture que pour l’éducation

Après avoir fait mes remercimens à ma marraine, on proposa de descendre au jardin.

Nous restâmes à la promenade jusqu’au dîner ; une heure après être sortie de table, je quittai le château pour revenir chez mon père. En traversant mon village, je me vengeai du mépris qu’on avait témoigné depuis quelque temps pour moi en affectant de ne saluer personne.

De retour à la maison, je trouvai ma mère enfermée dans sa chambre ; c’était apparemment aussi son jour d’exercice, ou plutôt je crois que tous les jours de la semaine auraient été également employés s’il avait dépendu d’elle.

Si au moins Toinette avait eu un petit chien qui m’eût rendu le même service que Pyrame, les deux heures qu’elle me lit attendre se seraient écoulées plus rapidement.

Dès que le père procureur avec qui elle était dans sa chambre fut sorti, elle s’occupa jusqu’au souper des préparatifs de mon départ ; le lendemain ma marraine arriva à l’heure dite ; le bonhomme Ambroise versa des larmes en me voyant partir ; ma mère affecta un peu de chagrin ; quant à moi je ne pus m’empêcher d’en répandre dans le sein de mon père, qui m’avait toujours beaucoup aimée.

Mais je quittai ma mère avec autant d’indifférence que si je ne l’avais jamais connue. J’étais depuis long-temps trop malheureuse avec elle pour être fâchée de notre séparation.

Le couvent où l’on me conduisit n’étant éloigné de notre village que de quatre lieues, nous y arrivâmes en très-peu de temps : nous nous rendîmes chez la supérieure à qui ma marraine me recommanda beaucoup, ainsi qu’aux autres mères de la maison. Madame d’Inville en me quittant m’embrassa tendrement et me glissa un louis dans la main qu’elle me dit d’employer à régaler les autres pensionnaires.

Me voilà donc dans un couvent, dans ce lieu dont je m’étais fait une idée bien au-dessus de ce que je fus à même d’en juger quand j’y fus entrée… au milieu de cinquante ou soixante compagnes de caractères et d’humeur différentes, toutes me faisaient des questions et tachaient de pénétrer dans laquelle de leur société je devais être admise, car toutes les pensionnaires en formaient plusieurs. Ce qui me piqua à la fin ce fut de voir que ma franchise ne me faisait pas faire un pas dans leur confiance.

Ne pouvant deviner le but de leur curiosité, j’étais décidée de mettre moins de sincérité dans mes réponses. Je m’étais imaginée que ma vie au couvent se passerait dans de continuels amusemens.

Combien je me trompais ! je crus le premier mois que je succomberais sous l’ennui mortel qui me consumait. Ce qui me désespérait le plus, c’est que mes compagnes en évitant de m’associer à leurs jeux, semblaient me reprocher la bassesse de ma naissance ; pour tout dire en un mot, les duretés de ma mère me semblaient préférables à l’indifférence que tout le monde témoignait à mon égard.

J’étais déjà décidée d’écrire à madame d’Inville, pour qu’elle eût la bonté de me retirer du couvent, lorsqu’une sœur novice me fit perdre en un instant cette résolution, (c’est de la sœur Monique dont je veux parler) : c’est elle qui m’enseigna les plaisirs réservés aux élus de Dieu. C’est aux nuits charmantes qu’elle me fit passer dans ses bras que je suis redevable du goût que je pris pour le couvent ; autant je désirais auparavant de revenir chez mes parens, autant j’aurais été fâchée qu’on me retirât.

Adam et Eve étaient moins heureux dans le paradis terrestre que je ne l’étais au couvent. Ils y avaient des désirs qu’il leur était dit-on défendu de satisfaire : quant à moi je n’en conservais aucuns, le bonheur de jouir des houris que Mahomet promet aux fidèles observateurs de l’Al-coran, n’est que chimère, en comparai son de celui dont je jouissais. Pour tout dire enfin, il n’est pas possible de le comprendre à moins d’avoir goûté les délices qu’il procure.

L’époque de mon bonheur est toujours si présente à ma mémoire que je ne l’oublierai jamais : c’était précisément la veille du jour que j’avais fixé pour écrire à madame d’Inville, afin qu’elle me retirât du couvent, sous prétexte d’être incommodée. Au sortir du réfectoire je m’étais retirée dans ma chambre, pour méditer les raisons que je donnerais du désir que j’avais de revenir chez mes parens. Toutes celles que j’avais de détester un nouveau genre de vie, me paraissaient à moi très-fondées ; cependant je craignais qu’elles ne parussent point aussi solides aux yeux des autres.

Désespérée de n’en point trouver d’autres, mon parti était pris ; je devais m’en servir ; j’étais même bien décidée dans le cas où elles n’opéreraient pas l’effet que je désirais, de me conduire si mal qu’on serait à la fin obligé de me renvoyer. Pleine de ces idées je me mis au lit.

J’étais à peine couchée que j’entendis le tonnerre gronder d’une manière épouvantable.

L’orage était si furieux, le temps était si noir, les éclairs qui se succédaient rapidement étaient si brillans que ma chambre paraissait tout en feu. Les coups de tonnerre que répétaient les échos d’alentour qui les rendaient plus terribles, donnaient de telles secousses à la maison qu’il semblait qu’elle allait s’écrouler.

La peur que j’avais d’être écrasée par la foudre me rendait immobile. N’ayant pas même la force de sortir de mon lit, je m’étais enfoncé la tête sous la couverture pour ne point voir toutes les horreurs de cette nuit épouvantable. Faible remède ! ma crainte ne faisait qu’accroître.

Je regardais cette nuit comme la dernière de ma vie, quand je sentis quel qu’un se glisser sous mes draps. J’étais prête à crier, mais j’entendis une voix qui me rassura, et que je reconnus pour être celle de la sœur Monique. Elle me dit que la peur du tonnerre l’avait déterminée à venir coucher avec moi, je le crus et je fus fort aise surtout que ce fut elle. Elle avait toujours paru avoir plus d’amitié pour moi que le reste du couvent. Je crus d’abord que la nuit allait se passer à causer de tout ce qui se faisait dans le couvent, à passer en revue toutes les actions des sœurs et à critiquer surtout la conduite de la supérieure. Le bruit commun à la vérité, était qu’elle couchait toutes les nuits avec le directeur de la maison : et toutes les mères jalouses de son bonheur, se plaisaient à l’entretenir. Était-ce parce qu’elle faisait mal qu’on blâmait son commerce… non… rien n’est si naturel. Je voudrais seulement que les abbesses et toutes celles qui sont à la tête des maisons de filles, je voudrais dis-je, qu’elles ne fussent point aussi rigides à punir les moindres faiblesses des malheureuses victimes qui gémissent sous le poids de leur autorité. En les rendant moins malheureuses, elles trouveraient en elles des critiques moins sévères de leur conduite.

La sœur Monique par son silence m’étonna d’abord, je voulus pour entamer la conversation lui faire quelques questions ; mais elle me dit qu’elle n’était point assez rassurée pour me répondre. En disant cela, elle me serrait dans ses bras, et poussait des soupirs, où je crus m’apercevoir qu’elle craignait encore plus le tonnerre que moi.

Je ne fus cependant pas long-temps sa dupe ; les différentes postures qu’elle me faisait prendre m’indiquèrent bientôt, que l’orage ne lui avait servi que de prétexte pour venir me trouver. Nous passâmes enfin la nuit la plus délicieuse, et j’appris que les femmes peuvent se procurer entr’elles des plaisirs très-grands, sans avoir à craindre mille dangers qui naissent du commerce des hommes.

Je détaillerais ces plaisirs, si je n’étais pas certaine qu’ils sont très-connus, et surtout parmi les femmes du premier rang :

Ce qui n’est pas étonnant, car on n’a point à craindre en se conduisant ainsi d’être obligée d’élargir sa ceinture et de donner de la jalousie à qui que ce soit.

Je ne sais cependant si les hommes doivent être contens de voir régner un pareil goût, et s’ils ne devraient pas plutôt faire tous leurs efforts pour l’empêcher. Ils doivent s’apercevoir que les bonnes fortunes sont devenues bien rares pour eux, depuis cette épidémie parmi celles de mon sexe. Ne pourrait-on pas aussi leur reprocher d’y avoir un peu contribué par leur indiscrétion à parler des faveurs qu’ils recevaient ? Qu’ils soient moins fanfarons et plus respectueux auprès des femmes, peut-être opéreront ils ce miracle.

Il en est de ce goût passager comme de toutes les modes qui s’introduisent dans ce pays-ci. Le Français est en général trop inconstant pour que leur cours soit de longue durée.

Cette maladie au reste serait plus difficile à guérir dans les couvens, il y aurait même de la barbarie à le tenter. Aurais-je pu y demeurer six mois, si je n’avais passé presque toutes les nuits dans les bras de la sœur Monique ? D’un lieu qui me paraissait affreux, n’en a-t-elle pas fait un séjour charmant ? Peut on donc douter que tout couvent ne fût un enfer anticipé si toute espèce de plaisir en était banni ?

Après être demeurée six ans dans le couvent, j’en fus retirée par madame d’Inville, qui me rappela auprès d’elle. Combien je versai de larmes en me séparant de la sœur Monique ? il me semblait au chagrin que j’éprouvais en la quittant, que je ne devais plus la revoir, et que toute espèce de bonheur était fini pour moi. Hélas ! je ne me trompais pas. Je coulais dans mon couvent des jours doux et paisibles. Chaque nuit m’amenait avec elle des plaisirs toujours renaissans ; tranquille sur le présent, sans inquiétude pour l’avenir. Était-il un bonheur comparable au mien ? Quelles instances n’aurais-je pas fait auprès de ma marraine pour y passer toute ma vie, si j’avais pu prévoir tout ce qui lui est arrivé depuis que j’en suis sortie ; bien loin de faire ces réflexions, ce qui calmait un peu le chagrin que j’éprouverais alors, c’était le désir de juger par moi-même du plaisir que peut procurer un homme.

Mon amie, m’avait peint avec des couleurs si vives, les momens agréables qu’elle avait passée avec son cher Chapelain, que je portais envie à son bonheur. Je me promettais même de ne point rebuter le premier homme qui viendrait pour me faire sa cour.

Avec ces bonnes dispositions, je revins chez ma marraine, où je ne pus rester que quelques jours, comme elle était obligée d’aller prendre les eaux de Spa, pour certaine maladie qui oblige toujours les personnes prudentes d’aller chercher des remèdes fort loin ; je revins chez ma mère passer les six semaines que dura le voyage de madame d’Inville. Je reçus forces caresses de mon père, de Toinette et surtout de mon frère Saturnin. Si j’ai connu la vie joyeuse que menait ma mère avec les différentes personnes qui venaient à la maison, c’est à mon frère que j’en ai l’obligation, il aurait bien désiré que je fisse avec lui ce qu’il voyait faire à Toinette avec ses amans. J’avoue que je ne l’aurais pas refusé, si je n’eusse été retenue par la crainte de devenir grosse.

Je savais avec quelle adresse la sœur Monique s’était retirée de cet embarras ; mais je n’avais pas comme elle un remède de supérieur de couvent.

Un jour cependant que Saturnin, pour échauffer mon imagination, m’avait rendue témoin de ce qui se passait entre le père Polycarpe et ma mère, je ne pouvais plus résister au feu qui me consumait. Déjà étendue sur le lit de mon frère, je sentais son vit faire des efforts violens pour pénétrer jusque dans la grotte du plaisir. Déjà il avait rompu la première barrière qui s’opposait à son passage, et je commençais à goûter un plaisir aussi grand qu’inconnu pour moi ; lorsque son lit brisé des secousses qu’il lui donnait, tomba avec bruit. Mon frère loin d’être effrayé de cette chute, n’en piquait que plus vigoureusement sa monture. Nous approchions du souverain bonheur lorsque ma mère ouvrît la porte du cabinet, accompagnée du père procureur, qui arracha mon amant de mes bras malgré les efforts qu’il faisait pour y demeurer.

Toinette après avoir donné quelques paires de soufflets, était à peine sortie avec mon frère, que le père Polycarpe voulut achever la besogne que mon frère avait commencée. Malgré que fusse toute nue, je me défendis assez bien pour donner le temps à ma mère de revenir, et de me débarrasser des mains de ce vilain paillard que j’avais toujours détesté.

J’espérai d’être une autre fois plus heureuse, et de prendre si bien mes précautions que nous ne serions point surpris.

L’occasion s’en présenta bientôt. Madame d’Inville ayant fait savoir son retour à ma mère, elle nous envoya, mon frère et moi, lui faire compliment sur le rétablissement de sa santé ; mais j’eus assez de malheur pour que ma marraine devint elle-même amoureuse de mon frère. Si j’avais bien fait, j’aurais consenti aux propositions qu’il me fit en revenant du château. J’eus la sottise de vouloir différer jusqu’au lendemain que nous devions y retourner ; et pour n’avoir pas saisi l’heure du berger, je n’ai jamais pu depuis, avec lui terminer l’ouvrage que nous avions commencé, ainsi qu’on va le voir.

Le lendemain, nous nous rendîmes de très-bonne heure au château ; comme je devais y demeurer, qu’on m’y avait préparé une chambre, j’espérais la faire servir ce jour même à nos ébats, j’en avais même parlé à mon frère qui avait applaudi à mon dessein.

En arrivant, nous trouvâmes madame d’Inville au lit, qui nous reçut avec beaucoup d’amitié. Les agaceries qu’elle faisait à mon frère, les libertés qu’elle lui donnait, n’étaient pas trop de mon goût ; mais il fallait dévorer ce chagrin sans me plaindre. Jusqu’au moment du dîner, on ne pourra jamais s’imaginer tout ce que je souffris, en voyant mon frère fourager à volonté tous les charmes de madame d’Inville.

Après être sortis de table, quelle fut ma douleur ou plutôt ma rage quand je vis que ma marraine m’éloignait à dessein d’être plus à son aise avec Saturnin. Je feignis d’exécuter les ordres qu’elle m’avait donnés ; mais je les suivis dans le jardin. Là, je fus témoin de tout ce qui se passa. Si j’en voulais à madame d’Inville, je n’étais pas moins furieuse contre mon frère ; l’ingrat ! dis-je en moi-même, me préfère une femme qui ne peut offrir que les restes d’un libertinage le plus consommé. J’avais beau me plaindre ; il fallut avaler la coupe d’amertume jusqu’à la lie ; il fallut le voir rentrer dans les appartemens de madame d’Inville, où ils demeurèrent deux grandes heures.

La nuit seule put faire trêve aux combats. Je serais demeurée vingt-quatre heures en sentinelle à la porte de l’appartement de madame d’Inville, plutôt que de ne le pas voir sortir. À la fin cependant, il parut à travers les ténèbres.

Je l’entraînai dans ma chambre pour lui reprocher son infidélité. Saturnin se jeta à mes genoux, me fit des excuses qui me parurent sincères et me promit qu’il ne verrait jamais madame d’Inville, cette promesse diminua mon chagrin.

Déjà malgré son épuisement, il cherchait en vain à sceller notre réconciliation lorsque se sentant frappé par une main invisible, il prit la fuite. A-t-il jamais existé un être plus malheureux que moi ? Tout ne semble-t-il pas concourir à me désespérer.

Chez ma mère, un maudit lit est cause qu’on nous surprend : ici quoique favorisée par les ténèbres, un démon invisible est jaloux de notre bonheur.

La peur que je ressentis me fit perdre connaissance. L’abbé Fillot, qui était caché dans la ruelle de mon lit à dessein de satisfaire pendant la nuit la passion qu’il avait conçue pour moi, était le spectre qui avait frappé Saturnin. Ce monstre eut la barbarie d’abuser de mon état pour se satisfaire. Dès que la connaissance me fut revenue, je n’aurais jamais imaginé accorder mes caresses à d’autres qu’à mon frère, et je me livrais toute entière au plaisir qu’il me donnait. Sortie de mon erreur, je voulus fuir et m’arracher de ses bras ; mais il me menaça de me perdre dans l’esprit de madame d’Inville si je refusais de répondre à ses caresses.

Il fallut donc céder, et faire par force avec lui ce que j’aurais fait par amour avec mon frère ; je ne tardai pas à m’en repentir, bientôt je m’aperçus que les ceintures de mes jupons devenaient fort étroites. J’en fis confidence à l’abbé Fillot, qui me promit de ne point m’abandonner.

Effectivement, vers le temps à peu près de mettre bas un fardeau qui me gênait beaucoup, il me fit faire des habits d’abbé, avec lesquels je me déguisai, et je partis avec lui.

Le mouvement de la voiture avait tellement avancé ma grossesse, que je fus obligée de m’arrêter à quelques lieues de Paris pour y faire mes couches. L’abbé Fillot ne tarda pas à me faire voir que c’était moins par ménagement pour ma réputation, que pour ne point exciter la jalousie de madame d’Inville, qu’il avait consenti à se charger de moi ; car je fus à peine descendue dans une auberge que cet infâme scélérat m’abandonna.

Une dame de l’endroit eut pitié de mon état, et m’amena à l’Hôtel-Dieu de Paris. J’étais à peine rétablie qu’on m’ordonna de sortir. Ainsi, on se doute bien que sans argent je dus être fort malheureuse, ou, pour mieux dire, que je ne savais de quel côté donner de la tête.

Quoiqu’encore très faible, je parcourus ce jour-là presque tous les quartiers de Paris, sans savoir où j’allais ; à la fin, épuisée par la fatigue et le besoin, je m’arrêtai à la porte d’un marchand de vin, qui était sur le seuil de sa porte… Réfléchissant alors sur mon malheur, mes larmes coulèrent abondamment. Le garçon marchand de vin s’approcha de moi, et me dit avec un ton poli : pourrai-je, mademoiselle, sans indiscrétion, vous demander le sujet de vos pleurs ? Ah ! monsieur ! m’écriai-je, je ne crois pas qu’il existe dans la nature une fille plus à plaindre que moi. J’ai été amenée dans ce pays-ci par un monstre qui m’a abandonnée. Je sors aujourd’hui de l’Hôtel-Dieu ; je n’ai pas un sou, et, pour comble de malheur, je ne connais personne dans cette ville.

Mon air de franchise, ma jeunesse et quelque peu de beauté l’intéressèrent en ma faveur. Il me pria d’entrer dans son cabaret, et me servit aussitôt une demi-bouteille du meilleur vin qu’il y avait dans sa cave. Il fit apporter de chez le traiteur un très-bon potage, et me pria avec tant d’honnêtetés de manger, qu’à la fin je cédai à ses instances. Après que j’eus pris quelque nourriture, je ne puis Illustration des Mémoires de Suzon, édition de 1830/ pas, me dit-il, vous loger ici ; car cet endroit est ce que nous appelons à Paris cave en ville, dont je suis chargé de vendre le vin ; mais je vous indiquerai une auberge et je paierai ce qu’il en coûtera. Après que j’eus mangé ma soupe et bu quelques verres de vin, s’apercevant que j’étais très-fatiguée, il me conseilla de me retirer et me donna une lettre pour l’hôte, auquel il me faisait passer pour sa parente. Il me recommanda si bien, qu’on eût toutes sortes d’égards pour moi.

Tous les jours je venais rendre visite à mon bienfaiteur ; chaque fois j’éprouvais de nouvelles marques de bontés. Je trouvai tant d’honnêtetés dans ses procédés, que j’en devins amoureuse.

Depuis plusieurs jours, il me sollicitait de répondre à son amour, qu’il me peignait dans des termes si sincères, que je n’attendais que le moment d’être pressée plus vivement pour le satisfaire. Enfin ce moment heureux arriva.

Un soir, que j’étais sur le point de me retirer, il m’engagea de descendre à la cave avec lui. Je me doutais qu’il avait d’autre envie que de me faire examiner l’ordre qui y régnait. Comme nos cœurs étaient d’accord, j’y descendis volontiers malgré que je me doutasse bien de son intention aux caresses qu’il me fit. Dès que j’y fûs, je jugeais aisément où il en voulais venir ; mais je feignais de ne pas m’en apercevoir. L’endroit n’était pas commode pour exécuter son dessein ; mais le besoin fournit des moyens.

Il commença par mettre la main dans ma gorge, qu’il dévorait par ses baisers ; une autre main passée dans la fente de mon jupon, fourageait d’autres appas ; mais tout cela n’était qu’un prélude de ce qu’il voulait faire. Je faisais quelques difficultés pour la forme seulement ; car j’en avais pour le moins autant d’envie que lui. Je me plaignais des libertés qu’il prenait ; mais il semblait que tout ce que je faisais pour me défendre ne servait qu’à le rendre plus ardent.

À la fin, nous trouvant tous deux près d’un tonneau, il me prit dans ses bras et me plaça dessus. Ensuite, se mettant entre mes cuisses, il me fit un bavolet de ma chemise, aussitôt il sortit de sa culotte un vit propre à faire plaisir à la femme la moins amoureuse, et me l’enfonça dans le con jusqu’à la garde. Quoique l’endroit fut encore sensible, je ne tardais pas à sentir les approches du plaisir. Mon cher Nicolas (c’était le nom du garçon) poussait avec tant de vigueur, que si je n’avais eu le dos appuyé contre la muraille, je n’aurais jamais pu soutenir les secousses qu’il me donnait. Il me tenait les jambes sous ses bras, de façon que m’attirant à lui dans le temps qu’il me donnait un coup de cul, il n’y avait pas deux lignes de son vit qui n’entrassent dans mon con.

Après trois amples décharges sans déconner, et toujours dans la même posture, nous quittâmes la partie très-satisfaits l’un de l’autre, et nous nous promîmes de recommencer le lendemain.

Cette vie agréable durait depuis long-temps et aurait duré davantage, si le marchand de vin, sur des rapports qui lui avaient été faits, n’eût menacé Nicolas de le mettre à la porte s’il ne me quittait pas. Cet honnête garçon, qui m’aimait autant que je l’aimais, ne put me conter cette nouvelle accablante pour tous deux sans verser un torrent de larmes. Son chagrin était si grand et me paraissait si sincère que, toute inconsolable que j’étais, je fus obligée de le consoler. Qu’allez-vous devenir, me disait-il, si je suis forcé de vous quitter ? Je retournerai, lui dis-je, dans ma famille, et je vous assure que vos bienfaits ne sortiront jamais de ma mémoire.

Comme mon amant s’attendait que nous serions forcés de nous séparer, il avait pris sur lui tout l’argent qu’il possédait, et me l’offrit avec beaucoup de générosité. Je fis des difficultés pour l’accepter, et je n’en voulus prendre que quatre louis, qui me parurent une somme suffisante pour faire ma route. Je retins ce jour là même ma place au coche, et je partis le surlendemain.

Les personnes qui étaient dans la voiture publique étaient d’états bien différens. Il y avait des moines, des abbés et des officiers, et j’étais seule de femme. Sur la route, on agita différentes questions. Tous les sujets étaient traités superficiellement, comme c’est la coutume ; les officiers parlaient de leur état ; les abbés de leurs bonnes fortunes ; les moines, pendant ce temps-là, ne tiraient point leur poudre aux moineaux, et s’occupaient à me faire leur cour.

Il y avait entr’autres un cordelier qui poussait sa pointe vivement vers moi. À la dînée, il me fit des propositions très-avantageuses : il me dit qu’il me donnerait de l’argent pour louer une petite maison dans un village voisin du couvent où il allait se fixer, et qu’il m’entretiendrait si bien que je n’aurais qu’à me louer de sa générosité, et qu’il ferait ma fortune. L’envie d’être ma maîtresse, la crainte que j’avais d’être renvoyée de chez ma marraine, après une absence qui avait dû faire beaucoup de scandale, me fit goûter cette proposition.

Après être convenu qu’il me ferait cent louis de rente, sans les petits présens qu’il me promettait, il fut décidé que les arrhes se donneraient à la première couchée. Nous eûmes soin de choisir deux chambres qui fussent auprès l’une de l’autre, dans l’hôtellerie où nous nous arrêtâmes. Il était environ une heure du matin lorsque j’entendis mon cordelier donner le signal dont nous étions convenus. J’ouvris ma porte avec le moindre bruit qu’il me fut possible, et aussitôt il entra ; il avait apporté avec lui une bouteille de vin de Champagne, que nous eûmes bientôt sablée. Tout en buvant, il ôta le mouchoir qui me couvrait la gorge et me délaça : il s’extasia à la vue de mes tétons, qui étaient à la vérité très-ronds et très-fermes, et blancs comme l’albâtre. Ensuite mes vêtemens lui paraissant incommodes, il me servit lui-même de femme-de-chambre. Il me parut qu’il était vraiment moine, et que ce n’était pas son coup d’essai. Il ne voulut pas me laisser ma chemise, que je ne repris que lorsqu’il eût amplement examiné tout ce qu’il voulait voir.

Dès que je fus toute nue, il me fit placer sur mon lit, tantôt sur le dos, tantôt sur le ventre. Pour lui, une chandelle à la main, il examinait toutes les parties de mon corps. À chaque endroit, il faisait une station beaucoup plus agréable pour lui que n’auraient été celles du Jubilé. Il appliquait partout des baisers ardens. Enfin, après avoir tout vu et revu, après avoir fait à chaque partie de mon corps un éloge particulier, le marché fut conclu sur mon lit à plusieurs reprises, avec une entière satisfaction de part et d’autre.

Comme il fallait se lever de grand matin, le moine se retira dans sa chambre ; quant à moi, je ne tardai pas à m’endormir. Le lendemain, nous laissâmes le coche au bout de deux lieues, étant obligés de quitter la grande route pour aller dans le village où je devais me fixer. Nos compagnons de voyage, à qui j’avais Illustration des Mémoires de Suzon, édition de 1830/ communiqué où j’allais, furent bien étonnés de me voir descendre avec le moine. Ils parurent interdits en me voyant prendre la même route que lui. Un officier, ne pouvant retenir sa démangeaison de parler, dit à voix haute : Mon révérend, vous ne nous aviez pas prévenu que vous vouliez enrôler cette belle enfant dans votre couvent. Si vous n’étiez pas moine, je vous demanderais raison de l’insulte que vous me faites ainsi qu’à mes compagnons de voyage. Le cordelier cherchait plutôt à s’éloigner qu’à répondre à tous les brocards qu’on lui lâchait ; les autres moines ne disaient rien, mais paraissaient enrager de m’avoir couchée en joue, et de me voir tirée par un autre. Pour moi, je ne fis mes adieux à toute la compagnie que par une profonde révérence.

Tout en gagnant le village, mon moine me dit qu’il allait me conduire chez une de ses pénitentes, et qu’il la prierait de me loger, jusqu’à ce que j’eusse meublé une maison ; il me pria d’afficher beaucoup de vertus vis-à-vis de cette femme afin de sauver les apparences.

Dès que nous fûmes arrivés, le cordelier lui dit qu’ayant eu occasion de me voir fréquemment à Paris dans une maison où il allait, il avait appris l’envie que j’avais depuis que j’étais veuve, d’aller vivre à la campagne pour rétablir ma santé ; qu’il m’avait conseillé de choisir de préférence les environs de son couvent, tant pour l’air que pour les promenades qui étaient charmantes, ce qui était effectivement vrai ; et qu’il avait enfin déterminé mon choix. Cette dame me reçut avec beaucoup de politesse, et je demeurai chez elle les huit jours qui furent employés à mettre en état la maison que je devais occuper.

Mon cordelier pendant tout ce temps ne passait presque point de jour sans venir me voir : comme ces visites chez cette dame étaient presque aussi fréquentes avant que je demeurasse avec elle, cela ne parut point suspect, et d’ailleurs nous nous conduisîmes de part et d’autre avec beaucoup de prudence et de circonspection.

Comme j’étais un peu instruite sur la religion, c’était toujours la conversation que j’amenais quand j’étais avec cette dame ; ainsi sans afficher une très-grande dévotion je passai bientôt dans son esprit pour une femme très-pieuse. Ce qui lui faisait plaisir dit-elle un jour au cordelier, c’était de voir que ma piété ne diminuait pas la gaieté de mon caractère. Je jouais si bien le rôle de tartuffe, que jusqu’au moment de la scène qui m’arriva dans l’orgue du couvent, la pénitente de mon amant ne parlait de moi qu’en faisant mon éloge.

Dès que toutes les réparations nécessaires furent faites dans ma petite maison, j’en allai prendre possession avec cette dame, que j’invitai ce jour-là à dîner ainsi que mon moine. Il ne mangeait jamais chez moi que madame Marcel (c’était le nom de cette femme) ne fut de la partie, elle admirait elle-même avec quelle adresse je savais accorder mes plaisirs avec ma réputation. Mon amant me répétait sans cesse qu’il était étonné qu’on fut capable d’autant de prudence à mon âge. La dame Marcel était donc la dupe de la fausse piété de son confesseur, et de mon hypocrisie, ou plutôt elle était notre maquerelle sans en avoir le moindre soupçon.

Je demeurai six ans dans ce village avec l’estime de tous les honnêtes gens ; il ne s’y donnait pas de grands repas que je n’y fusse admise, tout le monde se disputait ma connaissance. Les maris me citaient à leurs femmes comme un exemple de vertus et les mères à leurs filles.

Il tarde sûrement au lecteur de savoir comment nous pouvions, le cordelier et moi, nous voir en particulier sans qu’on s’apperçût de notre intrigue. Il se doute bien que tout ce que je faisais n’était que pour donner à une conduite des plus déréglées un vernis de sagesse ; mais la reconnaissance ne me prescrivait-elle pas aussi de ménager la réputation de mon amant ; d’ailleurs, aurai-je pu le garder huit jours, si j’en avais agi différemment ? Pour ne point ennuyer ceux qui liront mes mémoires, ne différons pas plus long-temps de satisfaire leur curiosité

Voici comment nous nous conduisions :

Le père Hercule, c’était le nom du cordelier, était le premier moine du couvent ; on sent bien qu’en cette qualité, il jouissait d’une plus grande liberté que les autres moines ; comme lui-même avait choisi la maison que j’habitais, il avait donné la préférence à une dont le jardin donnait sur la campagne : une porte de sortie à l’extrémité du jardin, et dont il avait la clef, favorisait nos visites nocturnes ; dès que tous les moines étaient retirés dans leurs cellules, le père Hercule sortait de son couvent, entrait par la porte du jardin, et venait me trouver dans mon lit, ainsi nous passions toutes les nuits ensemble, si l’on en excepte quelques unes qu’il jugeait nécessaires pour rétablir son tempérament. Le lendemain il me quittait de très grand-matin et retournait dans son couvent, sans que personne ne s’apperçut de la nuit délicieuse qu’il avait passée. Dieu sait combien nous nous en donnions !

Je variais tellement les plaisirs de mon moine, je le provoquais de tant de façons de répondre à la force de mon tempérament qu’à la fin je le réduisis à un état d’impuissance ; aussi lassée de trouver dans ses jambes un vit plus flasque et plus mou qu’un linge mouillé, que rebutée de le patiner inutilement et sans pouvoir lui faire reprendre son ancienne vigueur, je formai la résolution de lui donner un aide-de camp. Je fus donc moi-même la cause de tous les malheurs que j’ai essuyés dans la suite, et j’ai payé bien cher le reste de ma vie, et mon in gratitude et l’imprudence de mon nouvel amant.

Mon choix ne fut pas long à faire ; j’avais remarqué en allant entendre la messe au couvent que l’organiste ne passait jamais devant moi qu’il ne me regardât avec des yeux qui peignaient la passion qu’il avait pour moi. C’était un luron de bonne mine, qui me paraissait très propre à contenter une femme, qui avait autant de penchant à la fouterie que moi. La difficulté était de trouver un prétexte honnête pour l’attirer chez moi ; mais une femme amoureuse manque-t-elle de moyens pour satisfaire sa passion ? Voici cher lecteur celui que je pris. Je vous laisse à décider s’il était adroit.

Un jour que je donnais à dîner à madame Marcelle et au révérend père Hercule, je fis tomber la conversation sur la vie que l’on menait à la campagne, je finis par dire qu’il fallait y avoir une occupation quelconque pour ne pas s’y ennuyer, surtout dans l’hiver où toute promenade était interdite : que quant à moi je ne pouvais m’imaginer comment une femme pouvait passer toute une année à faire du filet ou des nœuds : que ce travail n’occupait que les doigts et laissait l’esprit dans une inaction insuportable. Pour moi, dis-je, j’aime celles de mon sexe que je vois s’occuper soit à dessiner ou à peindre, soit à faire de la musique.

Aimeriez-vous la musique me dit le père Hercule ? Oui, mon révérend, et même avec passion. J’ai toujours désiré de l’apprendre, mais mes affaires m’ont empêché jusqu’à ce jour de m’y livrer. Madame Marcelle dit qu’elle regardait cet art comme très innocent, qu’elle se proposerait même de l’étudier avec moi si son âge ne lui faisait regarder cette entreprise comme une folie de sa part ; qu’il n’en était pas de même de moi et que je devais me satisfaire.

Mon amant qui était bien aise de trouver une occasion de me satisfaire, prit aussitôt la parole et dit qu’il m’enverrait l’organiste de son couvent : qu’il était très bon musicien, qu’il jouait supérieurement du piano-forté ; qu’il s’était même retiré à la campagne à dessein de donner plus de temps à l’étude de son art.

On imagine aisément combien cette proposition me fut agréable. Ce qui me réjouissait le plus, c’était de voir que mes deux convives étaient amplement mes dupes, et que mon amant me fournissait lui-même les moyens de le faire cocu sans qu’il s’en aperçût.

Le lendemain, je vis entrer mon organiste qui venait de la part du père Hercule. Nous ne disputâmes pas long-temps, comme on peut le croire aisément, sur le prix que je devais lui donner par leçons.

Les huit premières leçons se passèrent avec un air si froid de ma part, que j’aurais pu déconcerter toute autre personne qu’un musicien : aussi mon indifférence loin de le rebuter ne servit qu’à le rendre plus entreprenant ; en un mot, il me déclara sa passion et me fit voir qu’il voulait donner d’autres leçons que de musique.

Quand deux personnes ont toutes deux le même désir, elles ne tardent pas à le satisfaire, nous ne différâmes qu’autant de temps qu’il fallait, pour qu’on ne nous surprît pas. Il fut convenu qu’il se rendrait le soir dans ma chambre. J’étais bien sûre que mon moine que je n’avais pas pu faire bander la nuit précédente, ne serait pas assez hardi pour se présenter de nouveau au combat. À tout hasard, et de crainte de surprise de sa part, j’eus soin de fermer au verrou la porte du jardin, et je fus persuadé après cette sage précaution que je n’aurais plus rien à craindre. Le jeûne austère que mon moine avait été contraint de me faire observer depuis long-temps, me faisait soupirer après le moment où l’organiste devait arriver. Que le temps s’écoule lentement quand on attend ! si je n’avais toujours eu les yeux fixés sur ma montre, j’aurais imaginé que j’étais jouée et qu’on m’avait manqué de parole, mais je me trompais. L’attente avait été aussi cruelle pour mon amant que pour moi. Il me dit en entrant dans ma chambre que les gens qui prétendent que le temps s’écoule rapidement, devraient pour en connaître bien la durée avoir toujours quelque rendez-vous amoureux, et qu’il répondait qu’ils tiendraient un langage bien différent.

Après les embrassemens ordinaires en pareille visite, comme nous n’avions pas plus de temps qu’il ne nous en fallait, pour ce que nous nous proposions de faire et que notre intention était de le bien employer, nous nous mîmes au lit… mon amant courut dans deux ou trois heures huit grandes postes, quatre sans lâcher bride et les quatre autres après des repos très-courts. On juge aisément que je n’ai pas trouvé dans ma vie beaucoup d’athlètes aussi vigoureux dans les combats. Je suis même persuadée que s’il n’avait pas été obligé de se retirer de très-grand matin, et qu’il eût pu se rendre de meilleure heure chez moi, il aurait complété très-facilement la douzaine. J’en jugeai du moins ainsi en ce qu’il ne me parut point du tout fatigué : il me sollicitait même de recommencer ; mais sentant que le jour approchait, craignant d’ailleurs de le réduire à l’état du père Hercule, si je ne le ménageais pas davantage, je refusai de me prêter à ses désirs ; je l’engageai même à se retirer ; je ne tardai pas à être obéie qu’autant de temps qu’il lui en fallut pour s’habiller.

Il était à peine sorti que je m’endormis. J’avais à la vérité besoin de repos. J’avoue qu’étant accoutumée depuis long-temps à un très-petit ordinaire, j’étais très-fatiguée du traitement magnifique que j’avais reçue. Pendant mon sommeil j’eus les songes les plus agréables que j’aie jamais fait de ma vie, il me semblait même que j’étais encore entre les bras de mon cher organiste, qu’il me dardait sa langue dans la bouche, pendant que son vit faisait plus bas son devoir. Je remuais la charnière avec une rapidité inconcevable ; j’étais même prête à décharger quand madame Marcelle entra dans ma chambre avec bruit et me réveilla.

Il faudrait avoir été dans l’état agréable où je me trouvais, avoir éprouvé les plaisirs que je ressentais, pour pouvoir juger du dépit et de l’humeur que me donna cette visite inattendue. Je me contraignis cependant assez bien pour voiler une partie de ma colère. Un instant après parut mon cordelier, qui avait été rendre visite à madame Marcelle, et qui ne l’ayant pas trouvée chez elle, avait présumé qu’elle était venue me voir. Je les priai l’un et l’autre de passer dans une autre chambre pendant que je m’habillerais.

Madame Marcelle resta tout au plus une heure et laissa le cordelier avec moi ; il ne se vit pas plutôt seul, qu’il m’avoua que son cher vit lui ayant donné en se levant des preuves d’existence, il s’était hâlé de m’apprendre cette nouvelle, espérant qu’elle me ferait plaisir ; il me pressa même de mettre à profit ce moment de vigueur. Comme je n’ai jamais su me faire prier en pareille occasion, je consentis d’en faire sur-le champ l’expérience.

Après avoir patiné mes fesses, mes tétons et mon con, il fit des efforts incroyables pour exécuter la belle promesse qu’il m’avait faite ; mais ce fut toujours inutilement. J’avais beau le seconder de mon mieux, tout ce que nous faisions l’un et l’autre ne fit que nous fatiguer, sans nous procurer une idée du plaisir. Voyant qu’à la fin son vit perdait entièrement le peu de fermeté qu’il avait, je l’engageai à ne pas tenter l’impossible. Je lui conseillai même de se reposer pendant huit ou quinze jours, et que j’espérais que ce temps suffirait pour réparer ses forces épuisées.

Auriez-vous, cher lecteur, la bonne foi de croire que Suzon qui ne respirait que la fouterie, se serait condamnée à un jeûne si austère et aussi long, si elle n’eût pas été sûre de gagner à l’absence du moine ? Non, certainement, j’aurais mieux aimé, je crois, crever mon débile fouteur, plutôt que de consentir à être dévorée par le feu ardent d’une passion que je n’aurais pas pu satisfaire. Le conseil donc que je lui donnais était médité. L’occasion de m’en servir s’était présentée, et je gardai bien de la laisser échapper.

Sûre que mon moine ne me rendrait point de visite qu’il ne fut en état de paraître devant moi sans rougir, je reçus toutes les nuits mon maître de musique ; il fallait que cet homme là eût, non pas le diable au corps, mais une tonne de foutre pour résister à la vie que nous menâmes. Je lui trouvais chaque jour plus de vigueur. Chaque jour amenait de nouveaux plaisirs ; je n’ai jamais connu un homme plus ingénieux à les varier.

Si je voulais raconter les différentes postures qu’il me fit prendre, celles qu’il prit lui-même, j’aurais de quoi faire un volume très-gros. Je dis plus, ceux qui connaissent les postures de l’Arétin n’ont qu’une faible idée de tout ce que nous fîmes. Je ne veux pas cependant quitter cet endroit de ma vie sans en citer une seule.

Je me contenterai d’en rapporter deux ; j’espère qu’elles suffiront pour donner au lecteur une idée de leur singularité.

Une fois après avoir fait usage de cent façons différentes, je croyais toutes les ressources de son imagination épuisées ; mais bientôt, je lui vis attacher au plancher les deux bouts d’une corde dont il fit une escarpolette. Il avait eu le soin de faire descendre la corde à la hauteur de sa ceinture. Comme je trouvais beaucoup de plaisir à toutes ces folies, je m’y prêtais toujours sans contrainte. Celle-ci me parut d’un genre si nouveau, que je le regardais faire fort attentivement, et j’avoue de bonne foi que je ne pouvais pas deviner son dessein. Quand tout fut achevé, il me plaça sur l’escarpolette, m’enjoignit de tenir les genoux élevés, d’écarter les cuisses le plus que je pourrais et d’avoir bien soin de présenter toujours le con en avant. Dès que je fus bien instruite de tout ce que je devais faire, mon amant donna le branle à l’escarpolette et se tint à quelque distance, le vit en arrêt ; il avait si bien pris ses mesures, que lorsque l’escarpolette fut en mouvement, il ne manqua pas de mettre dans le noir. Donnant un coup de cul chaque fois, son vit touchait les lèvres de mon con, il le faisait entrer très-avant et Illustration des Mémoires de Suzon, édition de 1830/ rendait le mouvement de l’escarpolette plus actif ; de façon que plus le plaisir approchait, plus les secousses propres à l’accélérer, étaient répétées. Quand il se vit près de décharger, pour ne point perdre cette précieuse liqueur, au lieu de me repousser comme il avait fait jusqu’alors, il me prit les jambes sous les bras et m’appuyant fortement avec ses deux mains le cul contre son ventre, il m’inonda d’un déluge de foutre. Cette façon m’a toujours plu, et je l’ai très-souvent répétée dans ma vie ; non-seulement avec lui, mais même avec les différens amans que j’ai eu. La dernière invention de mon cher maître, me coûta bien cher, et fut la cause de la perte de mon bonheur ainsi qu’on le va le voir.

Quand mon cordelier fut entièrement rétabli, comme ses visites recommencèrent, je ne pouvais me trouver seule avec mon cher maître qu’à la dérobée. Je leur partageais mes faveurs avec tant de prudence qu’ils ne me soupçonnaient ni l’un ni l’autre d’infidélité. À la fin cependant le masque qui couvrait mon hypocrisie tomba, et je ne tardai point à être connue pour ce que j’étais.

Mon maître de musique m’envoyait son commis pour me donner leçon, lorsque ses affaires ne lui permettaient pas de venir lui-même. Ce jeune homme quoique bien moins savant que son maître, bétail : assez pour moi. Les complaisances qu’il avait pendant les leçons, son air doux et honnête me plaisaient beaucoup. J’aurais bien désiré qu’il me fit quelques avances ; mais ce jeune homme était toujours très-froid. Ennuyée à la fin de le voir toujours demeurer dans les bornes du respect à mon égard, je lui fis quelques agaceries, qu’il comprit mieux que je ne devais m’y attendre, et l’affaire se termina : quoique ce fut avec moi qu’il chantât sa première messe, il ne me parut pas novice, et je jugeai dès ce moment, qu’il mériterait un jour l’applaudissement de toutes les femmes qui sauraient apprécier son mérite. Cette nouvelle intrigue ne put durer long-temps cachée à mon maître de musique, qui médita dès lors une vengeance conforme à son caractère.

Tous les dimanches, je me rendais au couvent des Cordeliers pour entendre jouer mon maître de musique. Je me plaçais ordinairement à côté de lui. C’était là que nous convenions des jours où nous nous verrions dans la semaine. Ce fut aussi le lieu qu’il choisit pour se venger.

Il avait ordonné à son commis de ne se rendre à l’église que lorsque l’office serait commencé, et il lui avait fait promettre sous peine de le chasser de chez lui, qu’il exécuterait tout ce qu’il lui prescrirait.

Le fils d’un homme du village qui venait tous les dimanches faire aller les soufflets de l’orgue, avait aussi un personnage à remplir, et il l’avait chargé d’apporter avec lui un petit soufflet.

Dès que mon maître m’aperçut il me fit force caresses, comme à son ordinaire ; ensuite il voulut prendre quelques libertés, mais je m’y opposais, sous prétexte que l’endroit n’était pas sûr, et qu’il pourrait venir quelqu’un. Vous n’avez rien à craindre, me dit-il ; mon commis, qui est la seule personne qui pourrait venir, est parti ce matin pour aller voir son père, qui est à quatre lieues d’ici, et ne reviendra que ce soir.

Rassurée par tout ce qu’il me dit, je lui laissais faire tout ce qu’il voulut. D’abord une chaise penchée contre la muraille, nous tint lieu de lit le plus commode ; et je proteste que l’affaire ne s’en fit pas moins bien. Ceci était à peine une esquisse de ce que mon amant se promettait de faire ; il me dit de me mettre à genoux, d’incliner le corps jusqu’à terre et de s’appuyer sur les deux mains ; ainsi placée, il me baisa, ce qu’on appelle à la levrette. Tout en me besognant, il allongeait ses mains pardessus mon dos, sur le clavier de l’orgue et jouait dans les temps nécessaires. Comme il faisait deux affaires à la fois, je ne sais dans laquelle il réussissait le mieux ; tout ce que je puis dire, c’est que j’étais fort contente de la mesure ; et si, dans les pièces qu’il joua, il fit quelque faux pas, je ne m’en aperçus point.

Lorsqu’après une longue effusion de liqueurs de part et d’autres, je voulais me relever, je sentis qu’il grimpait sur mon dos. Il fallut malgré moi céder au poids de son corps : il était à peine ainsi placé que le commis entra. Son arrivée parut d’abord le déconcerter, il ne fut cependant pas long-temps à se remettre. Tu seras certainement étonné, lui dit-il, des libertés que je prends avec ta maîtresse, mais apprends, mon ami, qu’elle était à moi avant de t’appartenir ; tiens, crois-moi, prends ton parti aussi gaiement que je l’ai pris quand je t’ai soupçonné avec quelque fondement d’être mon rival. Voilà madame dans une posture propre à donner du plaisir. Deux trous très-appétissans semblent être deux rivaux qui se disputent la préférence, choisis celui que tu voudras, peu m’importe ; pourvu que tu me branles pendant que je suivrai l’office, je serai content. Le jeune homme ne se fit pas prier et m’encula. Je fis un cri qui aurait été en tendu de toutes les personnes qui étaient dans l’église, s’il ne se fut confondu avec toutes les voix qui chantaient les louanges de Dieu.

J’avais conservé jusqu’alors mon second pucelage, j’ignorais même le plaisir que les hommes trouvaient à cette jouissance. Pendant que nous étions tous trois fort occupés, l’enfant entra, ainsi qu’il lui avait été ordonné. À la vue du spectacle qu’il avait devant les yeux, il allait se retirer, quand mon maître de musique l’appela ; mets, lui dit-il, le bout du soufflet que tu tiens à la main dans le cul de ce bougre-là, et souffles de toutes tes forces ; comme il commence à perdre haleine, je veux que tu le ranimes par ce moyens là. L’enfant, à cet ordre ridicule, partit d’un éclat de rire, et n’en exécuta pas moins ce qui lui avait été ordonné. Le grouppe que nous formions était si singulier, la scène devint à la fin si comique, que l’organiste, malgré son grand flegme, perdit tout son sérieux et oublia tout ce qui se passait au chœur : on avait beau sonner pour l’avertir qu’il devait jouer ; il n’entendait rien, et il interrompit tellement l’office, qu’un moine se détacha pour l’avertir que la messe était interrompue rapport à lui.

A-t-il jamais été surprise semblable à celle de ce révérend, en voyant ce qui se passait dans l’orgue ! Le bruit qu’il fit en entrant, nous fit à tous quatre tourner la tête du côté de la porte. Jamais aussi surprise ne fut égale à la nôtre, ou plutôt nous étions pétrifiés.

Le moine, élevant la voix, nous reproche dans les termes les plus durs l’action infâme que nous venions de commettre. Je ne suis pas étonné, en s’adressant à mon maître de musique, de ce que l’orgue m’a paru si sourd aujourd’hui, vous deviez au moins attendre que l’office fut fini pour faire l’expérience de votre nouveau soufflet. Je vous somme de vous trouver au chapitre, que je ferai assembler après la messe, pour y rendre compte des horreurs que vous venez de commettre.

Pendant tout ce discours le petit paysan était décampé, le commis n’avait pas tardé à en faire de même, je me disposais pour éviter toute apostrophe injurieuse à suivre leur exemple, quand le cordelier m’arrêta, me chargea d’injures outrageantes et me menaça de me faire chasser de leur église, si jamais j’étais assez hardie pour oser y reparaître. Confuse et n’ayant point un mot à dire pour ma défense, je me retirai chez moi, d’où je ne sortis que pour quitter le village.

La nuit suivante, le père Hercule vint chez moi, m’accabla d’injures, me reprocha mon infidélité et mon ingratitude à son égard, et m’ordonna de quitter promptement le village. Il m’apprit que mon action avait fait un scandale affreux : que chacun criait à l’impiété et demandait qu’il fut fait un exemple ; que le chapitre avait opiné qu’il fallait me dénoncer à la justice comme profanatrice des lieux saints. Qu’il avait inutilement cherché à calmer les esprits, qu’on ne l’avait point écouté.

Tous ces discours me firent tant de peur que je ne balançai point à prendre mon parti. Je sortis seule de ma maison, car le moine me représenta qu’il courrait trop de risques à m’accompagner, et je gagnai le premier village : j’y louai un cheval, sur lequel je me rendis à la ville la plus proche. Delà je députai un homme, avec ordre de vendre mes meubles, de m’apporter mes hardes et mon linge, et surtout de ne point dire où je m’étais retirée. Ma commission fut faite très-promptement et très-fidèlement. Mon chargé de pouvoir m’apprit à son retour, qu’on avait conçu pour moi une telle horreur dans le village, qu’il avait eu beaucoup de peine à vendre mes meubles, sous prétexte qu’on ne voulait rien avoir qui m’eût appartenu ; que l’organiste avait été chassé ignominieusement ; que son commis avait subi le même sort ; qu’on ne savait ce qu’était devenu l’enfant qui avait été trouvé avec nous, et qu’il n’avait pas reparu depuis. Mon homme voulut mêler à son récit quelques réflexions, mais je l’interrompis : M’apporte-tu de l’argent, lui dis-je ? Oui, madame. C’est bon ; voilà ce que je t’ai promis, nous sommes quittes.

L’argent que j’avais économisé dans mon ménage, avec ce que j’avais retiré de la vente de mes effets, faisaient à-peu-près une somme de mille écus. Comme la passion de l’or augmente à mesure qu’on en possède, je formai dès ce moment des projets de fortune, et, pour les exécuter, je pris la route de Paris. J’y louai un appartement dans le quartier le plus beau et le plus fréquenté, et je le meublai magnifiquement ; il est vrai que je ne payai qu’un quart de ce que me coûtais les meubles, et que je fis des billets pour le reste. Richement vêtue, j’allais dans toutes les promenades ; jamais je ne manquais les jours d’opéra, espérant de rencontrer quelque bonne fortune.

Il y avait cinq mois que je menais ce genre de vie, et je ne voyais personne se présenter. Pour comble de malheur, mon argent était dépensé ; les billets que j’avais faits n’ayant pas été payés à leur échéance, le tapissier avait obtenu une sentence contre moi ; mon hôte me menaçait de me donner congé. Enfin, le marchand de vin et le traiteur ne voulaient plus me faire crédit ; je voyais, avec la douleur la plus amère, que j’allais retomber dans l’état où j’étais quand je sortis de l’Hôtel-Dieu, lorsque, par le plus grand hasard, je fus tirée bien à propos de cet embarras.

Un jour que j’étais aux Tuileries et que je marchais à grands pas, comme une personne qui a la tête fort occupée, je fus rencontrée par un jeune officier, qui s’aperçut à ma démarche que je devais éprouver de cruels chagrins. Il me suivit long-temps sans que je m’en aperçusse, ou plutôt la nuit m’ayant obligé d’interrompre ma promenade, je sortais des Tuileries quand il m’aborda. Le cavalier, me dit-il, qui devait vous reconduire chez vous, aura probablement été forcé de manquer à sa promesse ; voudriez-vous, madame, que j’eusse l’honneur de prendre sa place. Je vous avoue que je ne puis avoir la dureté de vous voir aller seule ? Après quelques façons, j’acceptai son bras ; j’étais enchantée de cette heureuse rencontre, qui devait, selon toutes les apparences, réparer le désordre de mes affaires. Nous prîmes un fiacre au Carrousel, et j’arrivai chez moi en très-peu de temps. Dès que mon hôte ; qui attendait mon retour avec impatience, me fit descendre de voiture ; il n’attendit pas que je fusse seule pour me dire qu’il s’était passé bien des choses depuis que j’étais sortie ; qu’une cohorte d’huissiers, en vertu d’une sentence rendue contre moi, était venue saisir mes meubles, et qu’il était bien fâché de n’avoir pas été prévenu, qu’il y aurait fait opposition pour ce que je lui devais. À cette nouvelle, je ne puis retenir mes larmes, ni m’empêcher de m’écrier : que je suis malheureuse !

Mon hôte ne cessait de répéter de son côté : Qui me paiera les loyers de votre appartement à présent ? Rassurez-vous, monsieur, dit l’officier ; ce sera moi. Pour vous, madame, consolez-vous, comptez que je vous retirerai de l’embarras où vous êtes. Nous montâmes dans ma chambre, dont la vue m’arracha de nouvelles larmes. Après lui avoir conté toutes mes affaires, ou plutôt lui avoir fait une histoire plus propre à toucher sa sensibilité que conforme à la vérité, il fut décidé que mon hôte serait payé sur-le champ de ses loyers, que je quitterais mon appartement dès ce soir même, et que j’irais demeurer avec cet officier.

Après toutes ces conventions, l’hôte fut appelé et payé. Cet homme était si content, qu’il fatiguait mon nouvel amant par ses remercîmens ; il serait je crois demeuré deux heures avec nous, s’il n’eût été chargé de nous faire apporter à souper.

Notre repas fut assez gai et nous y bûmes raisonnablement ; pendant le temps du dessert, je vis que mon amant commençait à s’échauffer. Il s’était approché de moi, et m’indiquait par ses caresses une partie de ses désirs.

Il ne vous fut sûrement pas possible de les satisfaire, me dira le lecteur, mais il se trompe beaucoup. L’officier défit ses habits ; j’en fis de même ; les uns nous servaient d’oreillers ; les autres de matelats, et nous fûmes tous deux contens. Après cela, nous nous r’habillâmes, et je quittai sans regret une maison où j’avais été si malheureuse.

Mon amant ayant été obligé d’aller rejoindre son régiment et n’étant point assez riche pour m’entretenir pendant qu’il serait à sa garnison ; nous fûmes obligés de nous séparer un mois après notre connaissance. L’argent qu’il me laissa n’était point assez considérable pour fournir long-temps à mes besoins, aussi je ne tardai pas à éprouver tout ce que la misère a de plus affreux, j’étais réduite à loger dans ces auberges où l’on donne deux sous par nuit ; quand il me vint dans l’esprit d’aller voir le garçon marchand de vin à qui j’avais eu jadis tant d’obligation : j’appris qu’il ne demeurait plus dans le même endroit, qu’il était marié et établi aux Porcherons, en un mot qu’il faisait très-bien ses affaires, j’espérai que conservant encore un reste d’amitié pour moi, il ne m’abandonnerait pas dans mon malheur.

Enhardie par cet espoir, je n’hésitai point d’aller le trouver à son cabaret, en entrant je l’aperçus qui était à son comptoir ; quant à lui il ne me reconnut point, après avoir attendu assez long-temps qu’il vint dans la salle où étaient les personnes qui buvaient. Je le vis enfin paraître, aussitôt je m’approchai de lui et lui annonçai à voix basse, que j’aurais un mot à lui dire en particulier. Il me fit entrer dans un cabinet, et dès que nous fûmes seuls ; je lui parlai ainsi : L’état où je suis réduite vous empêche de reconnaître votre chère Suzon. J’eus à peine prononcé mon nom, qu’il sauta à mon col et m’embrassa : — Que j’ai de plaisir à vous voir ; mais dans quel état vous trouvai-je ? Contez-moi donc ce qui vous est arrivé, et pourquoi vous êtes retombée dans la misère, n’y auriez vous pas un peu contribué ? avouez-le moi franchement ? Je n’eus garde d’en convenir. Je lui fis au contraire une histoire qui était toute à mon avantage : Je ne puis, me dit mon cher Nicolas, faire pour vous ce que je ferais si j’étais garçon. Je suis obligé à présent que j’ai des enfans de mettre des bornes à ma générosité, je ne veux cependant pas vous voir les guenilles sur le corps. Voici de l’argent pour acheter des habits, revenez ce soir me trouver et vous me demanderez, en présence de ma femme, à entrer chez moi en qualité de danseuse, je consentirai de vous prendre à raison de 15 sous par jour ; je sens que cette somme est très-modique, mais je vous en donnerai quinze autres sans que ma femme ni vos compagnes le sachent.

J’aurais pu, si j’avais été plus économe, amasser quelque chose ; mais je ressemblais à mes autres compagnes, je n’avais jamais le sol, sans savoir à quoi j’employais mon argent. Je fis ce métier l’espace de quatre ans, et je ne le quittai que par rapport à une scène plaisante, qui m’arrive et que je vais raconter.

Je revenais un soir chez moi fort tranquillement, lorsque je rencontrai deux soldats qui me parurent très-échauffés par le jus de la treille. Ces messieurs là n’ont pas coutume de laisser passer une femme, surtout quand elle est seule, sans chercher à pousser leur pointe : ceux dont je fis la rencontre étaient précisément de ce nombre là ; ils s’approchèrent de moi et me tinrent des propos assez gaillards auxquels je ne répondais pas, je les voyais en trop bon train pour chercher à les exciter. Des propos ils en vinrent aux gestes, et malgré ma résistance ils me prirent l’un et l’autre sous le bras ; au lieu de rentrer dans Paris, mes chevaliers prirent le chemin de Montmartre. Je fis de nouvelles résistances en voyant la route qu’ils prenaient ; mais tous mes efforts furent vains, et il fallut céder à la force. Dès que nous fûmes dans la campagne le premier blé qu’ils rencontrèrent leur parut propre à satisfaire leurs désirs, ils m’y firent entrer sans me demander si c’était de mon goût. Comme les soldats ne sont pas délicats, la première place qu’ils trouvèrent fut celle qu’ils choisirent pour offrir un sacrifice à Vénus. Le cavalier voulut d’abord présenter son offrande ; mais elle était si magnifique qu’elle ne put jamais entrer dans son temple, malgré les efforts qu’il fit et les douleurs que j’endurai, ou pour parler plus clairement, je n’ai jamais vu un vit si long et si gros.

Il était d’une taille à faire reculer la putain la plus intrépide. Si les cris que je fis, et le mal qu’il souffrait lui-même, n’eussent suspendu sa rage, c’était fait de moi, les deux trous n’en auraient plus fait qu’un. Je ne pus appaiser l’ardeur de mon redoutable fouteur, qu’en le branlant six fois. Quand ce fut le tour du grenadier, autant son camarade m’avait fait souffrir autant celui-ci me fit de plaisir ; mais au moins avais-je de quoi le satisfaire amplement. En revenant, le cavalier pestait contre la grosseur de son vit, et se plaignait d’une résistance très-peu commune dans les filles de mon état ; déjà nous traversions les Porcherons, quand j’aperçus une brouette de gagne petit à la porte d’un cabaret ; à cette vue il me vint une idée très-plaisante.

Vous vous plaignez dis-je au cavalier de la grosseur de votre vit : voici une meule qui se présente très-à-propos, en le repassant dessus, vous le rendrez plus aigu et plus propre à vous en servir. Le grenadier ne manqua pas d’applaudir à ce que je disais, et nous nous disposâmes à profiter de cette heureuse découverte ; malheureusement le gagne petit qui était à boire, avait emporté son eau : cet obstacle se serait opposé à notre dessein si le grenadier ne m’eût proposé de monter sur la brouette et d’arroser la meule en pissant dessus… L’idée de cette scène étant de moi, je consentis à y jouer un rôle, je me plaçai sur l’endroit qui soutient la meule qui se trouvait par ce moyen entre mes deux jambes. Ne voulant pas donner plus d’eau qu’il n’en fallait, je serrais d’une main les lèvres de mon con pour ne laisser à l’urine qu’un très-petit passage, et de l’autre je soutenais mes jupons et ma chemise qui étaient relevés. Le grenadier pour ne pas demeurer oisif sortit son vit de sa culotte et se branla aussitôt qu’il vit commencer la Illustration des Mémoires de Suzon, édition de 1830/ besogne. J’étais fort curieuse de voir si le cavalier aurait le courage de supporter long-temps cette douloureuse opération, mais nous commencions à peine lorsque le gagne petit parut ; voulant faire part à ceux qui étaient dans le cabaret de la singularité de ce spectacle, il se hâta d’y rentrer en criant : Venez, venez, venez donc voir ; plusieurs le regardèrent comme un fou ; mais le plus grand nombre ne tarda pas à le suivre et en un instant nous nous vîmes entourés par plus de deux cents personnes.

Quoique le frottement de la meule fit faire des grimaces affreuses au soldat, je crois qu’il serait venu à bout de son dessein, sans l’arrivée imprévue de la bande de Durocher. Les deux soldats furent tous deux arrêtés, et j’aurais été moi-même conduite à Saint-Martin, si je ne me fusse sauvée à la faveur du monde qui était dans la rue.

Cette histoire ne tarda pas à se répandre dans tout Paris, et le désir de me voir attira tant de personnes dans le cabaret où je dansais, que mon ancien amant aurait en moins d’un an fait une fortune très-brillante, si je fusse restée chez lui. Entr’autres personnes que la curiosité amena, il vint un vieux garçon fort riche à qui je plus tant dès la première fois qu’il me vit, qu’il me proposa de m’entretenir. Les conditions qu’il me faisait étaient trop considérables pour refuser son offre. Je fis donc le lendemain mes adieux à mon cher Nicolas, qui me vit partir à son grand regret. Arrivant chez mon vieil amant, le domestique à qui je m’adressai me dit que son maître était à travailler dans son cabinet ; mais qu’il avait reçu ordre de m’introduire dès que je me présenterais.

Comme avant d’y arriver il fallait monter plus de deux cents marches, je ne savais pourquoi un homme riche avait choisi de préférence pour appartement le grenier de sa maison : mais j’en sus bientôt la raison. Aussitôt que la porte du cabinet fut ouverte, j’aperçus le vieillard qui était très-enfoncé, à ce qu’il me paraissait, dans des calculs, et qui me fit signe, dès qu’il me vit entrer, de m’asseoir. Pendant tout le temps qu’il resta sans me rien dire, je m’occupais à considérer les instrumens de son art dont son cabinet était rempli ; à leur forme je jugeai dans l’instant que mon homme ne respirait que la fouterie.

Je crois, cher lecteur, que la description de deux ou trois de ces instrumens vous en fera juger comme moi… Il y avait par exemple deux sphères qui étaient soutenues sur des vits… Le corps d’un télescope qui était sur une table en représentait un qui était d’une grosseur énorme, à l’extrémité duquel pendaient deux couilles couvertes d’un poil noir et touffu. J’avais à peine fini mon examen, quand cet astrologue m’adressa la parole : Je suis fâché, me dit-il, de vous avoir fait une réception aussi peu civile, et je compte assez sur votre bonté pour espérer que vous me le pardonnerez. Il vint ensuite s’asseoir auprès de moi, passa une main sur mon estomac, l’autre sous mes jupons, et me patina tout à son aise.

Je me laissais faire tout ce qu’il voulait, attendant avec impatience ce que deviendraient tous ces attouchemens ; mais ayant mis la main dans les culottes de mon homme, je me doutai au mauvais état dans lequel je trouvai ses pièces qu’il n’y aurait rien à gagner pour moi. Ce que j’avais prévu m’arriva.

Je fus conduite dans l’appartement qui m’était destiné, très-peu satisfaite de n’avoir pas été étrennée. Les complaisances de ce vieillard adoucissaient mon sort. De plus, l’espérance que par sa mort il me débarrasserait bientôt de sa triste figure, et qu’il me laisserait une rente assez honnête pour n’avoir point à redouter les caprices de la fortune, était un motif assez puissant pour m’engager à prendre mon mal en patience. D’ailleurs, devais-je exiger de lui plus qu’il ne pouvait ? Le temps où j’avais le plus à souffrir était l’hiver ; on sait que ceux qui se donnent à l’astronomie dorment peu dans ce temps qui est très-propre à faire leur découverte. Quelquefois ce vieillard enthousiaste de son art venait me chercher dans mon lit, ne me donnait souvent pas le temps de m’habiller pour me faire prendre part à la joie qu’il avait ressentie d’avoir aperçu le passage de telle planète, sous telle autre qu’il me nommait et dont j’ai oublié le nom. Dans ce moment il me faisait asseoir sur lui, j’avais les cuisses très-écartées. Lorsque son vit avait acquis un peu de fermeté, ce qui arrivait très-rarement, il le faisait entrer dans la mortaise ; ensuite il me disait : Prend les couilles du télescope dans ta main, cherche le point de vue. Dès que j’avais fait tout ce qu’il m’avait dit : Vois-tu, me disait-il, telle chose, quoique je ne visse rien le plus souvent. Je répondais toujours oui, et lui disais de tout ce que vous me dites, qu’en concluez-vous ? Ce que j’en conclus, me répondait mon insupportable amant, que nous aurons une éclipse de soleil dans vingt ans, une autre dans à-peu-près le même temps, et qu’elles seront toutes deux très-visibles en Europe. Ses pronostics devaient toujours arriver dans un temps si éloigné, que je ne pouvais pas le prendre en défaut. Telle était la vie que j’ai menée pendant huit ans avec ce vieillard ; elle était peu conforme à l’enjouement, à la gaîté de mon caractère. Je ne serais pas cependant fâchée d’avoir fait le sacrifice de ce temps, bien précieux pour moi à la vérité, qui était déjà parvenue à un certain âge, si je n’eusse eu le malheur de perdre cet homme, qu’une mort subite m’enleva la veille du jour qu’il avait destiné pour me faire une rente viagère de mille écus. Ses parens, qui ne soupiraient qu’après sa succession, me donnèrent à peine le temps d’emporter mes effets, et me renvoyèrent avec le peu que j’avais.

J’appris heureusement dans ce temps-là qu’un baladin de dessus le rempart avait besoin d’une actrice pour représenter dans les pantomimes. Quoique je ne connusse point le théâtre, je payai d’effronterie ; j’eus la hardiesse de me présenter, et j’eus le bonheur d’être reçue. Huit jours après je débutai à l’entière satisfaction du directeur de cette troupe, qui ne s’y connaissait pas, et avec l’applaudissement d’un public qui n’a pas le sens commun ; car on sait que ce spectacle n’est ordinairement rempli que de petits maîtres, de laquais et de catins.

Des sauteurs espagnols qui représentaient alors sur le même théâtre leurs tours de force, m’offrirent de partager leur chambre avec moi. Ils avaient avec eux une autre femme qui n’entendait pas un mot de français, et à qui j’ai eu de l’obligation de donner de l’âme, de l’expression et de l’énergie à mes gestes.

Comme nous n’avions que ce moyen pour nous entendre, il fallait que chaque geste signifiât bien ce que nous voulions dire pour pouvoir être compris.

Ceux qui auront lu ces mémoires, conviendront, je crois, que mes différens amans, qui avaient tous plus de lubricité les uns que les autres, m’avaient enseigné bien des sortes de postures ; j’imaginais même qu’après un cours de leçons aussi variées, il n’était plus possible de rien me montrer : Eh bien ! je me trompais. Avec mes Espagnols, nous foutions d’une manière tout-à-fait conforme à leur état, ou pour mieux dire toujours en sautant. Quand nous voulions faire nos exercices, nous nous mettions tous nus comme la main, la société préférait toujours celui que je vais citer.

Quelquefois ils plaçaient ma compagne à quelque distance de moi, ils la faisaient pencher contre terre, appuyée sur ses mains, et moi, ils me mettaient dans un sens tout contraire, c’est-à-dire, que j’étais à la renverse, mais également soutenue sur mes pieds et sur mes mains, alors celui qui avait été assez adroit pour m’enfiler en courant sur moi avec son vit, était jugé digne de me foutre, mais à condition qu’au moment de la décharge, il m’enlèverait dans ses bras et ferait un saut périlleux en arrière avec moi. Celui qui mettait à côté du noir, devait me sauter par-dessus le corps, et essayer son adresse sur ma compagne, s’il réussissait, il était également admis à l’honneur de la baiser, avec cette différence qu’il devait dans l’instant du plaisir enlever sa maîtresse et la relever de terre sans autre secours que celui de son vit. Les maladroits payaient une amende que nous partagions ma compagne et moi.

Les Espagnols ne restèrent que sept à huit mois à Paris. Je les vis partir avec chagrin. Il aurait cependant mieux valu que je ne les eusse jamais connus ; car ils me laissèrent, pour me rappeler leur souvenir, une maladie encore plus commune dans leur pays que dans la France, je veux parler de celle qu’apporta Christophe Colomb de ses voyages, et que l’Europe doit à la découverte du Nouveau Monde.

J’aurais été bien heureuse si en communiquant la vérole que j’avais reçue, j’avais pu la laisser dans cette troupe quand je fus obligée de la quitter, après le départ des Espagnols, et voici ce qui a donné lieu à ma sortie. Je faisais chambrée depuis quelque temps, avec l’Arlequin et le Pierrot du même spectacle. Tous deux étaient très-fous et me divertissaient infiniment. Ils semblaient se disputer tous deux à qui imaginerait l’extravagance la plus complète. Un jour qu’ils avaient l’un et l’autre copieusement dîné : veux-tu gager, dit l’Arlequin au Pierrot, que si mademoiselle consent à s’y prêter, je la baise dans une coulisse pendant la pantomime de cette nuit, et que je ne manquerai aucune des entrées de mon rôle ? Le Pierrot dit qu’il y consentait, qu’il s’offrait même à lui prêter son dos, J’aurais bien dû m’opposer à cette entreprise, j’avais payé assez cher plusieurs de mes folies, pour être corrigée du désir d’en faire de nouvelles ; cependant celle-ci me parut d’un genre si comique, que j’aurais été fâchée qu’elle n’eût pas eu lieu.

Dans un moment donc de la pantomime, où l’on représentait un orage terrible, accompagné d’éclairs et de coups de tonnerre, dans le temps que le théâtre n’était point éclairé, la gageure s’exécuta, le Pierrot se mit à genoux et s’appuya sur ses mains, je me plaçai sur le bord de son derrière, les cuisses écartées, et présentais le con en avant le plus qu’il était possible. La posture de l’Arlequin était toute naturelle ; il devait fléchir les genoux pour que son vit se trouvât vis-à-vis l’entrée du bosquet de Cythère. Ce qu’il fit effectivement, quand le Pierrot, averti, par le poids de sa charge qui augmentait, sentant que l’ennemi était près d’entrer dans la place, haussa le cul et le fit parvenir dans la cité, je commençais à me pâmer, Pierrot nous sollicitait de nous Illustration des Mémoires de Suzon, édition de 1830/ dépêcher. Quant à mon cher Arlequin, quoiqu’il ne proférât pas une seule parole, ses coups de culs plus vifs et plus répétés annonçaient qu’il ne me ferait pas attendre long-temps le moment désiré, lorsque le théâtre ayant été éclairé sans que nous nous en apercevions, nous fûmes à la vue de tous ceux qui étaient placés dans le côté opposé à la coulisse, où cette scène se passait, les éclats de rire obligèrent notre directeur à regarder. Il vint conduit droit par les yeux de ceux qui nous regardaient, à l’endroit où nous étions, furieux qu’un pareil scandale eût été occasioné dans son spectacle, il envoya chercher un sergent-major du guet ; mais nous n’attendîmes point son arrivée, quant à moi, je me sauvai par dessous le théâtre et gagnai promptement la porte, qui donne sur la rue qui est derrière le rempart. Je ne sais si l’Arlequin et le Pierrot furent arrêtés, si la pièce put être continuée, je ne m’en suis même jamais inquiétée.

Après m’être cachée pendant quelque temps dans un cabinet que j’avais loué sous un faux nom dans le faubourg Saint-Germain : l’argent commençait à me manquer, je fus obligé de me retirer dans un bordel, digne refuge de celle qui ont mené une conduite semblable à la mienne.

Pour comble d’infortune, j’étais en proie aux douleurs d’une maladie cruelle qui ne me laissait point un instant de repos. Mon état était d’autant plus triste qu’il en est d’un bordel comme d’un couvent. Un moine qui n’a point assez de talent ni assez de souplesse dans l’esprit pour faire de son confessionnal un bureau, où il force ses pénitens de venir à contribution, est sûr qu’il sera très à plaindre dans sa communauté ; de même une fille de joie recevra toutes sortes de mauvais traitemens de la maquerelle sous qui elle sera, si ses charmes ne sont point assez appétissans pour conserver les anciennes pratiques et même pour en attirer de nouvelles.

J’éprouvai long-temps ce que je viens de dire, moi surtout, qui ne pouvais être offerte qu’aux personnes que nous ne con naissions pas, et que nous n’avions pas par conséquent grand intérêt à ménager.

À la fin cependant, ma douceur et mes complaisances obtinrent grâce pour moi auprès de la mère abbesse. Elle m’accorda son amitié et sa confiance, et j’étais l’âme de tous ses secrets. Dans le récit qu’elle m’avait fait de sa vie, j’avais remarqué qu’elle avait eu beaucoup de tempérament. Un jour que je lui en parlais, elle m’avoua que non-seulement elle avait eu un des plus violens ; mais même qu’elle était encore obligée de se branler presque toutes les nuits. Il faut vous dire, cher lecteur, que la bonne dame avait plus de 60 ans, et qu’il y avait à parier qu’elle conserverait ce goût-là jusqu’à la mort.

L’aveu qui venait de m’être fait, me fit venir une idée ; et j’espérai faire ma cour en exécutant mon projet. D’abord en travaillant pour la mère abbesse, je devais aussi y trouver mon compte. Voici ce que j’imaginai pour pouvoir nous passer d’hommes.

Il y avait dans la chambre où nous étions un vieux rouet, qui avait jadis servi à dévider du fil, je l’armai de huit godmichés, que je plaçai en dehors vis-à-vis de chaque rayon de la roue et dès qu’il fut achevé nous en fîmes l’essai.

Nous nous placions ainsi : l’une était penchée sur un buffet, la chemise relevée jusques sur les épaules, et le cul allongé autant qu’il était possible ; l’autre également nue, était appuyée à la renverse sur le siège d’un fauteuil et se tenant les cuisses extrêmement écartées. Le rouet était établi entre nous à égale distance.

Une jeune personne qui était depuis peu avec nous et qui n’avait pas besoin de ce secours pour satisfaire sa passion à peine naissante, nous rendait le service de tenir la manivelle de la roue et de la faire tourner. Lorsque par le frottement des godmichés nous sentions qu’ils touchaient les lèvres de notre con, nous nous élancions dessus et les faisions entrer très avant, nous répétions la même chose autant de fois qu’il le fallait pour provoquer la décharge. Lorsque nous avions fini les godmichés se démontaient, et le rouet servait à dévider du fil tout comme auparavant.

Tels sont les mets auxquels je suis forcée d’être réduite à présent. Combien je me se épargné de chagrin, si dans des temps plus heureux pour moi, j’avais su mettre des bornes à mes désirs.

Comme depuis quelques temps je venais de de finir d’écrire tout ce qui m’était arrivé dans la vie jusqu’à ce jour, l’habitude de réfléchir que j’avais nécessairement contractée en rédigeant ces mémoires, me faisait retomber presque malgré moi dans de nouvelles réflexions ; le malheur de celles qui sont obligées par état, de servir aux plaisirs du public, et le sort encore plus cruel qui les menace, se présentaient souvent à mon imagination.

Il est vrai que tout contribuait à nourrir cette idée dans mon esprit, et que je n’entendais de tous côtés que des plaintes, accoutumée à dire et à écrire tout ce que je pensais. Enhardie d’ailleurs, par le ministre qui était à la tête des finances, et qui avait déclaré publiquement qu’il accueillerait d’un regard favorable tous les Plans sur la partie Économique, je me mis sur les rangs et j’écrivis le Plan suivant. Quand il fut fait, j’en fis la lecture à une personne de bon sens, qui nous rendait souvent visite. Feignant de ne pas vouloir croire aux éloges qu’il me donna après en avoir entendu la lecture, je lui dis : Puisque vous trouvez tant de bon sens dans mon plan, oseriez-vous, Monsieur, vous en avouer l’auteur, s’il venait à être exécuté ? Oui, oui, Mademoiselle, me dit-il, je me charge même de le présenter à monsieur le contrôleur-général ; la précaution que vous avez eue de le faire au nom d’un homme, empêchera le plus petit changement, et j’y vais de ce pas.

Il sortit aussitôt en m’assurant qu’il le ferait appuyer.


CONCLUSION

Dès que j’eus fini la lecture des Mémoires de ma chère Suzon, je prévins les réflexions qu’allait sûrement faire mon cher Comte, en lui disant que la fin malheureuse de mon amie m’instruisait plus que tout ce qu’on pourrait me dire, et qu’elle n’était qu’une suite de la conduite qu’elle avait menée pendant toute sa vie. Ses faiblesses, lui dis-je, seront continuellement devant mes yeux, pour m’apprendre à être en garde contre les miennes. Je jure, en un mot, par l’amour sincère que j’ai pour vous, et par la reconnaissance éternelle que je vous ai vouée, de vous demeurer fidèle et n’avoir jamais d’autre volonté que la vôtre. Je lui ai tenu parole, et je coule des jours paisibles dans le sein d’un ami qui m’estime et qui m’aime.


fin des mémoires de Suzon.