Mémoires de John Tanner/02

Traduction par Ernest de Blosseville.
Arthus Bertrand (1p. 17-31).


CHAPITRE II.


Adoption. — Manito-o-Geezhik. — Kish-kau-ko. — Le faucon. — La loutre. — Les totems. — Semailles indiennes. — Chasse à l’affût. — Coup de tomahawk. — Camp de chasse. — Pêche au harpon. — Mauvais traitemens. — Expédition contre les blancs. — Scènes d’ivrognerie. — Mackinac. — Net-no-kwa, la femme chef. — Traite d’un enfant blanc. — Taw-ga-weninne, le chasseur. — Intérieur d’une famille d’Ottawwaws.


Le lendemain, je fus conduit près d’un petit enclos, entouré de piquets, des deux côtés duquel s’étendait un espace de terrain vide et uni. Là, tous les Indiens s’assirent ; la famille et les amis du vieillard d’un côté, les étrangers de l’autre ; les amis avaient apporté des présens, du sucre, du blé, diverses espèces de grains, du tabac, et d’autres choses encore. Bientôt les Indiens qui m’avaient amené se mirent à danser, me traînant avec eux autour du petit enclos ; leur danse était vive et gaie, à peu près comme celle de l’escalpe. De temps en temps, l’on m’offrait quelques uns des présens apportés ; mais, lorsque le tour de la danse me ramenait de l’autre côté, on m’arrachait tout ce qui m’avait été donné. Nous passâmes ainsi une grande partie du jour, jusqu’à ce que les présens fussent épuisés ; alors chacun s’en alla chez soi.

Je venais d’être adopté par la famille du vieux Manito-o-Geezhik. Il avait perdu, peu de temps auparavant, le plus jeune de ses fils, et sa femme lui avait dit qu’elle ne pourrait plus vivre s’il ne lui ramenait pas son enfant : c’était lui demander un jeune prisonnier pour l’adopter. Manito-o-Geezhik, avec son fils aîné, Kish-kau-ko, et deux autres hommes de sa nation, demeurant au lac Huron, s’était aussitôt mis en marche, uniquement pour la satisfaire. Vers la partie supérieure du lac Érié, trois jeunes hommes, de ses parens, s’étaient joints à lui, et ils avaient marché tous sept vers les établissemens de l’Ohio. La veille de mon enlévement, les Indiens, parvenus à l'embouchure du Big-Miami, avaient passé l'Ohio et s’étaient cachés en vue de la maison de mon père. Plusieurs fois, dans la matinée, le vieillard avait eu beaucoup de peine à contenir l'ardeur des jeunes guerriers, qui, impatiens de ne point voir paraitre d’enfant, voulaient faire feu sur les ouvriers. J’ai déjà raconté toutes les circonstances de mon enlévement, jusqu’à la cérémonie de mon adoption sur la tombe même du jeune fils de Manito-o-Geezhik. Ma nouvelle famille me donna le nom de Shaw-shaw-wa-ne-ba-se (le faucon), et je fus ainsi appelé pendant tout le temps que je passai parmi les sauvages. Ma mère indienne se nommait Ne-keek-wos-ke-cheem-e-kwa (la loutre); cet animal était son totem (8).

Le printemps commençait à peine à notre arrivée à Saugenong ; je me rappelle que les feuilles étaient petites encore et que les Indiens semaient leurs grains. Moitié par signes, moitié par le peu de mots anglais que savait Manito-o-Geezhik, il me fut enjoint de les aider dans leurs travaux ; les semailles terminées, tous les Indiens quittèrent le village pour aller chasser et boucaner la venaison.

Arrivés dans leurs cantons de chasse, ils choisirent un quartier où les daims abondaient, et là, ils se mirent à élever une sorte de longue palissade de branches vertes et de petits arbres. Quand une partie de cette construction fut achevée, on me montra comment il fallait ôter les feuilles et les petites branches sèches du côté où les Indiens devaient se mettre à l’affût ; les jeunes femmes et les enfans m’aidaient quelquefois dans ce travail ; souvent aussi on me laissait sans compagnon.

Les chaleurs commençaient ; resté seul, un jour, et souffrant de soif et de fatigue, je m’endormis : tout à coup je crus entendre de grands cris ; je voulus soulever la tête, je ne le pouvais pas. Reprenant un peu mieux mes sens, je distinguai près de moi ma mère indienne avec ma sœur, et je m’aperçus que toute ma tête se trouvait mouillée. La vieille femme et sa fille poussaient des cris aigus ; je restai quelque temps encore à découvrir que j’avais la tête enflée et presque brisée. Il paraît que le vieux Mahito-o-Geezhik, m’ayant surpris dans mon sommeil, m’avait frappé d’un coup de tomahawk et jeté dans les buissons ; de retour au camp, il avait dit à sa femme : « Vieille femme, l’enfant que je vous ai amené n’est bon à rien, je l’ai tué (9) ; vous le trouverez à tel endroit. » L’Indienne et sa fille accoururent et découvrirent encore quelques signes de vie ; il y avait long-temps qu’elles criaient autour de moi, et me versaient de l’eau sur la tête, lorsque je repris mes sens.

En peu de jours, je fus à peu près guéri de cette blessure, et l’on me renvoya travailler à la palissade, mais j’avais bien soin de ne plus m’endormir ; je tâchais d’aider les Indiens dans leurs travaux et d’obéir à tous leurs ordres ; cependant, j’étais traité avec une grande dureté, surtout par le vieillard et deux de ses fils, She-mung et Kwota-she. Pendant notre séjour dans ce camp de chasse, l’un d’eux me mit une bride à la main, et m’indiqua par geste une direction. Je crus comprendre qu’il me demandait un cheval, et je lui amenai le premier que je pus trouver ; je réussissais assez bien à deviner quels services on exigeait de moi.

Quand nous revînmes de la chasse, on me fit porter sur le dos, pendant toute la route, jusqu’au village, une lourde charge de viande boucanée ; je mourais de faim, je n’osais pourtant pas en prendre un seul morceau. Ma mère indienne, qui semblait avoir quelque compassion pour moi, mettait parfois de côté un peu de vivres qu’elle me donnait lorsque le vieillard s’était éloigné. Après notre retour au village, les jeunes hommes, quand le temps était beau, allaient harponner des poissons et m’emmenaient avec eux pour conduire le canot ; comme je m’acquittais assez mal de ce service, souvent ils tombaient sur moi et me frappaient à coups de manche de harpon ; j’étais battu par l’un ou par l’autre à peu près tous les jours. D’autres Indiens, étrangers à notre famille, semblaient avoir pitié de moi ; hors de la présence du vieillard, ils me donnaient quelquefois à manger et me témoignaient de l’intérêt.

Quand le grain fut récolté et disposé dans les caches où on le rassemble pour l’hiver, les Indiens allèrent chasser sur les bords du Saugenong. J’y souffris beaucoup de la faim, comme je l’avais fait jusque-là ; souvent, dans les bois, je voyais les chasseurs manger quelque chose, et quand je cherchais à reconnaître ce qu’ils avaient trouvé, ils me le cachaient soigneusement. Je ramassai enfin quelques faines, et, sans savoir ce que c’était, je cédai à la tentation d’en goûter ; les ayant trouvées bonnes, je les montrai aux Indiens, qui se mirent à rire en me disant que c’était là ce qu’ils mangeaient depuis longtemps. Quand la neige vint à tomber, il me fallut suivre les chasseurs ; souvent on me chargeait de traîner jusqu’à notre camp un daim tout entier, et je ne pouvais y parvenir qu’avec la plus grande peine.

La nuit, je couchais toujours entre le feu et la porte ; chacun des entrans ou des sortans me donnait d’ordinaire un coup de pied, et toutes les fois que les Indiens allaient boire, on ne manquait pas de jeter sur moi un peu d’eau. Le vieillard me traitait toujours avec beaucoup de cruauté, mais ses mauvais traitemens devenaient quelquefois plus barbares que de coutume. Un jour, il se leva, prit ses mocassins et sortit ; mais, rentrant tout à coup, il me saisit par les cheveux, m’entraîna au dehors et me barbouilla long-temps la figure dans un tas d’excrémens humains, comme on pourrait le faire à un chat (10) ; puis, me relevant de terre par les cheveux, il me lança au loin sur un monceau de neige ; je n’osais plus reparaître. Enfin, ma mère vint m’apporter un peu d’eau pour me laver. Nous allions changer de campement, et je devais, comme à l’ordinaire, porter un lourd fardeau ; je n’avais pu me nettoyer entièrement, les Indiens s’en aperçurent et voulurent savoir ce qui m’était arrivé. A l’aide de signes et de quelques mots de leur langue, je leur fis comprendre comment j’avais été traité ; plusieurs parurent avoir pitié de moi, m’aidèrent à me laver et me donnèrent quelque chose à manger.

Souvent, lorsque le vieillard voulait me battre, ma mère qui, en général, me traitait avec bonté, cherchait à me faire un rempart de ses bras, et nous étions battus l’un et l’autre. Vers la fin de l’hiver, Kish-kau-ko, jeune homme d’environ vingt ans, partit, avec quatre autres Indiens de son âge, pour une expédition guerrière. Manito-o-Geezhik lui-même, aussitôt après la récolte du sucre, revint au village, réunit quelques hommes et fit ses préparatifs de guerre. J’étais depuis un an avec les Indiens, et je commençais à entendre leur langue ; le vieillard me dit en partant : « Je vais tuer ton père, ton frère et tous tes parens... » Kish-kau-ko revint le premier, grièvement blessé ; d’après son récit, il était parvenu avec son parti jusqu’à l’Ohio, où, après quelque temps d’attente, ils avaient fait feu sur un petit bateau qui descendait le fleuve ; un homme avait été tué et les autres s’étaient enfuis à la nage. Kish-kau-ko s’était blessé lui-même à la cuisse avec sa propre lance en les poursuivant ; les Indiens rapportaient la chevelure de l’homme qu’ils avaient tué.

Le vieux Manito-o-Geezhik revint peu de jours après, rapportant un chapeau blanc, usé, que je reconnus à une marque pour celui de mon frère. Il me dit qu’il avait tué toute ma famille, tous les nègres, tous les chevaux, et qu’il me rapportait le chapeau de mon frère pour me prouver la vérité de son récit. Je crus que tous mes amis avaient été massacrés, et cette pensée diminua mon désir de retour ; deux années se passèrent de la sorte dans cette famille, chaque jour dissipant de plus en plus mes pensées de fuite ; je n’oubliais cependant pas ce que m'avaient promis les marchands anglais du Maumee et je désirais qu’ils s’en souvinssent ; Les Indiens s'enivraient souvent, et dans cet état ils voulaient toujours me tuer ; j’allais alors me cacher dans les bois, et je n’osais en revenir que quand leur ivresse était dissipée. Pendant cette année, comme pendant la première, j’eus constamment à souffrir de la faim ; et quoique des Indiens étrangers à ma famille vinssent quelquefois à mon secours, je n’avais pas assez à manger ; j’étais traité avec bonté par la vieille femme, par ses filles, par Kish-kau-ko et par Be-nais-sa (l'oiseau), le plus jeune de ses fils, à peu près de mon âge. Kish-kau-ko, son père, et ses deux frères, Kwo-ta-she et She-mung, étaient cruels et altérés du sang des blancs. Be-nais-sa était beaucoup meilleur.

Pendant mon séjour à Saugenong, je ne vis des blancs qu’une seule fois ; un petit bateau passait ; les Indiens m’y conduisirent en canot, supposant avec raison que mon apparence misérable exciterait la compassion des hommes de ma couleur. Je reçus du pain, des fruits et d'autres présens, mais on ne me laissa qu'une pomme.

Deux ans après mon enlèvement, des agens anglais convoquèrent une grande réunion à Mackinac (11). Il s’y rendit des Sioux (12), des Winnebagoes (13), des Menomonees et des Indiens d’autres tribus éloignées, aussi bien que des Ojibbeways (14) et des Ottawwaws (15). Quand le vieux Manito-o-Geezhik revint, j’appris qu’il avait rencontré à Mackinac sa parente Net-no-kwa, regardée, malgré son sexe, comme le principal chef des Ottawwaws. Cette femme avait vu mourir un fils, à peu près de mon âge ; on lui avait parlé de moi, et elle voulut m’acheter pour le remplacer. Ma vieille mère indienne, la loutre, l’ayant appris, protesta avec véhémence contre ce marché. Je l’entendis dire : « Mon fils est mort une fois ; il m’a été rendu ; je ne veux pas le perdre de nouveau. » Mais ses protestations ne furent guère écoutées, lorsque Net-no-kwa vint à notre camp avec beaucoup de whiskey et d’autres présens. Elle fit d’abord porter à notre loge un petit baril de whiskey de dix gallons (16), des couvertures, du tabac et d’autres objets de grande valeur. Elle connaissait parfaitement les dispositions de ceux avec qui elle avait à négocier. Des objections furent faites, jusqu’à ce que le contenu du baril eût circulé pendant quelque temps ; alors un second baril et quelques présens de plus complétant le marché, je fus remis à Net-no-kwa.

Cette femme, déjà avancée en âge, était d’un extérieur plus avenant que ma première mère ; elle me prit par la main et me conduisit à sa cabane, à très peu de distance ; là je vis aussitôt que j’allais être traité bien plus doucement ; elle me donna beaucoup à manger, me revêtit de bons habits, et me dit d’aller jouer avec ses enfans. Nous ne séjournâmes que peu de temps à Saugenong ; Net-no-kwa ne voulut point s’arrêter avec moi à Mackinac ; nous y passâmes pendant la nuit pour gagner la pointe Saint-Ignace, où elle me confia à quelques Indiens pendant tout le temps de son séjour auprès des agens anglais. Ses affaires terminées à Mackinae, nous reprimes notre voyage et peu de jours nous suffirent pour atteindre Shab-a-wy-wy-a-gun. Le grain était mûr alors, et, après une courte station, nous remontâmes la rivière pendant trois jours ; de l’endroit où nous laissâmes nos canots pour nous diriger par terre, il nous fallut camper trois fois avant d’arriver au lieu où nous devions bâtir des cabanes pour l’hiver.

Le mari de Net-no-kwa était un Ojibbeway de la rivière Rouge, nommé Taw-ga-we-ninne, le chasseur ; plus jeune de dix-sept ans que Net-no-kwa, il avait répudié une première femme pour s’unir à elle. Il se montra toujours bon et indulgent pour moi, me traitant plutôt comme un égal que comme un inférieur ; en me parlant, il m’appelait son fils, mais il n’avait dans la famille qu’une importance de second ordre ; tout appartenait à Net-no-kwa, et elle avait partout et toujours la direction de toutes les affaires. Dans la première année, elle m’imposa quelques tâches ; elle me faisait couper du bois, porter du gibier ou de l’eau, et rendre d’autres services que l’on n’exige pas ordinairement des enfans de mon âge ; mais elle me traitait constamment avec tant de bonté que je me trouvais content et heureux, en comparant ma condition présente au traitement que j’avais éprouvé dans la famille de Manito-o-Geezhik. Elle me fouettait quelquefois comme ses autres enfans (17) ; mais je n’étais battu ni aussi rudement, ni aussi souvent que jadis.



(8) Les totems forment une espèce de blason : chaque famille sauvage, se supposant descendue de quelque animal, en adopte pour ses armoiries la représentation. Le tombeau est orné du totem qui a distingué le sauvage pendant sa vie et joué un rôle dans toutes les solennités de son existence aventureuse.

Cooper : notes du Dernier des Mohicans. (p. 19)


(9) Les prisonniers adoptés ne jouissent pas d’une sûreté complète ; s’il arrive que la tribu où ils servent fasse quelque perte, on les massacre : telle femme qui aurait pris soin d’un enfant le coupe en deux d’un coup de hache.

M. de Chateaubriand, Voyage en Amérique, p. 220, édit. de 1832. (p. 21)


(10) Tanner a beaucoup de l’habitude des Indiens de cacher leurs émotions ; mais en me dictant ces détails, l’éclat de ses yeux et un mouvement convulsif de sa lèvre supérieure laissaient suffisamment voir qu’il n’est pas exempt de la soif de vengeance qui caractérise les hommes parmi lesquels il a passé sa vie. Plus de trente années après, il aurait voulu tirer vengeance de cette injure reçue vers l’âge de onze ans. — Note de l’éditeur américain. (p. 24)


(11) Méchilli, ou Michilli, ou Michilmackinac des diverses relations. (p. 28)


(12) Scioux, ou Nadoessis, de la relation de la Hontan. — Nadoessis de Carver. — Nadowessies de M. Balbi. — Le père Charlevoix dit qu’ils n’exerçaient point envers leurs prisonniers les horreurs qui déshonorent la plupart des nations du continent américain. M. de Chateaubriand, dans ses Natchez, rend hommage à leurs mœurs douces et à leur hospitalité. — Le nom de Sioux, généralement adopté aujourd’hui, et consacré par Cooper et Washington Irving, est, selon le père Charlevoix, d’origine française, comme diminutif de Nadouessis ou Nadouessioux. (p. 28)


(13) Ouinebagos de Carver. — Winebegos de M. de Chateaubriand. (p. 28)


(14) Chippewais de Carver et de M. Balbi. — Chippewas de Cooper et de M. Isidore Lebrun. — Cipawois, ou Cipowois de M. de Chateaubriand. — Schipiwans de Perrin du Lac. (p. 28)


(15) Ottawas de M. Balbi. — Ottaways ou Ottaouas de Carver. — Ottowas de Hunter. — Outaouas de la Hontan et Pernety. — Outaois de Diéréville. — Outaouais de Charlevoix et de M. Isidore Lebrun. — Outaouacs de la Hontan et du père Crespel. — Outaouaks de Charlevoix. — La nation des Ontaways, que les Indiens faisaient descendre du grand Castor. — M. de Chateaubriand, (p.28)


(16) Le gallon américain est à peu près de quatre litres de France. (p. 29)


(17) Je n’ai jamais vu de parent corriger un enfant, à l’exception d’une seule femme, dit Lawson ( The History of Carolina, p : 201). Il faut conclure de cette remarque, ou que Lawson a mal observé, ou plutôt que depuis un siècle le voisinage de la civilisation a modifié dans un sens très fâcheux pour les enfans le système d’éducation des Indiens. (p. 31)