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Armand Colin et Cie (p. 63-69).





Chapitre X


GANÉÇA


Le soleil resplendissait maintenant, nous séchant de ses rayons. Nous étions sauvés, et cette joie-là emportait toutes les souffrances que nous avions endurées.

Le prince était descendu ; debout devant moi, il me regardait avec reconnaissance.

— Sans toi, me dit-il, à l’heure qu’il est, ma tête roulerait dans le sang. Pendant notre fuite notre salut dépendait des minutes qui s’écoulaient, et, pour n’en pas distraire une seule, je ne t’ai remercié que dans mon cœur. Mais maintenant, solennellement, devant le soleil qui flamboie, je veux t’exprimer les sentiments que m’inspirent ton dévouement et ton héroïsme. Ô Iravata ! sans toi, Saphir-du-Ciel, dans ses voiles de deuil, pleurerait ma mort ; sans toi, je ne verrais pas l’enfant qui doit naître ; mon nom serait obscurci par ma fin honteuse, mon royaume envahi et saccagé ; tandis que moi vivant tout peut être réparé. Et c’est grâce à un être que les hommes croient inférieur à eux ! Ah ! la princesse de Siam a raison, c’est bien une âme royale et héroïque qui se cache sous ta rude enveloppe.

J’étais confus de tant d’éloges et je ne pouvais faire comprendre que, si j’avais une âme, c’était tout simplement une bonne âme d’éléphant, toute pleine d’affection pour celui qui m’avait le premier traité en ami.

Il me flattait doucement de la main, me regardait en souriant, d’un air attendri. Moi, par tous les moyens qui sont à notre portée : mouvements d’oreilles, trépignements sur place, longs reniflements, j’exprimai ma satisfaction.

— Je te jure, dit encore le prince, que tu seras toujours traité comme mon égal et considéré comme mon meilleur ami. Mais éloignons-nous encore ; nos adversaires pourraient revenir en nombre, maintenant que mon évasion doit être connue de tous.

Nous descendîmes une côte assez raide, parallèle à la cataracte. Alors ce fut une belle plaine fertile dans laquelle la rivière, apaisée, peu profonde, coulait sur un lit de cailloux et de rochers. Je pus la passer à gué, à peu de distance de la cascade qui s’éparpillait en neige, et que le soleil emplissait d’étincelles et d’irisations.

C’était donc là le saut que nous avions manqué de faire ! Il y avait de quoi frémir à le regarder, malgré toute la beauté dont la nature le parait. Je cherchai des yeux le cavalier qui avait été broyé à cette place ; mais il n’en restait plus trace.

Quand nous fûmes de l’autre côté, dans une prairie, couverte d’herbes fraîches et touffues, mon maître m’ordonna de manger.

— Voilà un bon repas pour toi, dit-il, dont il faut te hâter de profiter. Je regrette bien de ne pas pouvoir, comme toi, déjeuner de quelques touffes de verdure, car voilà longtemps que je n’ai rien pris.

Comment aurais-je pu manger quand lui souffrait de la faim ! Je continuai d’avancer comme si je n’avais pas compris.

— Je t’entends bien, Iravata, dit le prince ; tu veux te priver parce que je suis à jeun ; mais il ne le faut pas ; je sais quelles sont les exigences de ton vaste estomac ; celui de l’homme est plus patient.

J’étais torturé surtout par la soif d’ailleurs, et je bus tout mon soûl dans la rivière.

— Mange ; que ton estomac soit vide, cela ne remplira pas le mien.

J’arrachai par-ci par-là quelques brassées d’herbes, mais sans consentir à m’arrêter. Je cherchai des yeux si je n’apercevais pas quelques groupes de maisons, un village.

— Cela ne servirait à rien, dit Alemguir, qui me devina ; on m’a dépouillé de tout, on ne m’a pas laissé un diamant, pas une roupie, et je ne suis pas encore assez dompté par le malheur pour consentir à mendier. Je n’ai réussi à sauver que mon sceau royal, l’idée m’étant venue, au moment où l’on me fit prisonnier, de retirer de mon doigt la bague qui le supporte, et de la mettre dans ma bouche. Je ne peux pas troquer ce cachet, qui servira à me faire reconnaître, contre de la nourriture ; il faut donc patienter jusqu’à ce que nous rencontrions des êtres capables de comprendre la puissance de ma bague et qui me fournissent les moyens de regagner mes États.

Mon maître avait raison ; il ne pouvait pas vendre sa bague.

Je pressai le pas pour sortir de cette insupportable prairie qui semblait être sans fin ; mais j’avais beau avancer, les mêmes gazons frais et fleuris se déroulaient, avec, de loin en loin, quelques grands arbres, dont pas un ne portait de fruit, sans qu’aucun lieu habité n’apparût.

Le prince avait cueilli plusieurs larges feuilles, dont il s’était couvert la tête pour s’abriter des rayons brûlants de midi ; il en avait posé aussi sur mon front sachant combien la chaleur nous est pénible.

Des cultures se montrèrent cependant, puis un bosquet de bambous géants, entre lesquels paraissait un édifice de pierre qui avait la forme d’une ruche.

— C’est une chapelle, dit Alemguir, ne manquons pas de rendre hommage au dieu qu’elle abrite et que nous trouvons sur notre route avant toute autre rencontre. Notre prière faite, il sera bon de se reposer à l’ombre du bosquet.

Quelle surprise, lorsque je fus devant l’ouverture de l’édicule sacré ! le dieu de pierre, qui apparaissait au fond sous un dais de velours, était un homme avec une tête d’éléphant.

— Ganéça, le dieu de la Sagesse ! s’écria le prince, le hasard seul ne m’a pas conduit là, devant celui à qui, plutôt qu’à tous, je dois rendre des actions de grâce !

Il s’était agenouillé au pied de l’autel et, à demi-voix, priait.

Pendant ce temps, ne pouvant pas entrer dans la chapelle étroite et peu profonde, j’examinai ce dieu singulier qui, sur un corps d’homme, portait une tête pareille à la mienne et appuyait le bout de sa trompe sur sa main droite. Je voyais le dessus de l’autel que mon maître prosterné ne pouvait apercevoir. Des offrandes toutes fraîches étaient déposées là, dans des plats et dans des corbeilles. Ô joie ! il y avait des gâteaux, du beurre liquéfié, des fruits variés, plus que la nourriture d’un homme pendant trois jours.

Ma trompe atteignait l’autel. Dès que le prince eut achevé sa prière, je posai successivement plats et corbeilles devant lui.

— Les offrandes ! s’écria-t-il ; certes je n’aurais pas osé les prendre, malgré mon extrême besoin ; mais, offertes par toi, je ne peux pas les refuser ; il me semble que le dieu lui-même me les donne… Et peut-être es-tu Ganéça.

Je n’étais pas Ganéça, mais un éléphant très satisfait : mon maître mangeait, et dans ce joli bois où nous étions, toutes sortes de racines et de plantes à mon goût allaient pouvoir me rassasier. Nous ferions une petite sieste, pendant les heures chaudes, puis nous gagnerions un lieu habité, sans nul doute très proche, à en juger par ces offrandes toutes récentes et par les émanations que mon odorat très subtil percevait dans l’air.

C’était délicieux après ce que nous avions enduré, et si Ganéça nous avait aidés, vraiment, à sortir de tous ces mauvais pas, comme le prince paraissait le croire, je me sentais tout disposé à le remercier très dévotement et même à le prier tous les jours, car, s’il est possible qu’il y ait pour nous un dieu, Ganéça est bien certainement le dieu des éléphants.