Mémoires artistiques de Mlle Péan de La Roche-Jagu, écrits par elle-même/Chapitre IV’

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CHAPITRE iii.


Passy. — Un procès.

Quelque temps après cette déception, je fus à Passy faire une visite. La troupe étant en promenade militaire, me força de m’arrêter pour la laisser défiler ; lorsque tout-à-coup, le signal est donné, et la musique se fait entendre. Mais quel n’est pas mon étonnement, je crois rêver ! la marche de la Triple Alliance !… est-ce possible ! qui a pu livrer ainsi ma musique, car c’était ma propriété, et l’on ne pouvait l’avoir obtenue que de l’Hippodrome. — Le lendemain je m’empresse de prier une personne de se rendre chez le chef de musique du 32e ; celui-ci lui dit qu’ayant trouvé cette musique remarquable, il l’avait demandée au chef d’orchestre de l’Hippodrome, qui la lui avait livrée sans difficulté. Alors il donna un certificat de ce fait par trop inconvenant, et ajouta que le 9e l’avaitexécutée aussi devant S. M. l’Empereur à l’inspection générale, et qu’il ne refuserait pas non plus d’en donner aussi la preuve, ce qu’il fit par une attestation écrite. Voilà donc ma musique jouée dans divers endroits, et sans que l’on daignât en nommer l’auteur. C’était vraiment désolant. On m’engagea à faire un procès, je reculai d’abord ; mais apprenant un peu plus tard, que presque tous les régiments s’en étaient emparés, je me décidai à aller consulter M. Jules Favre, avec lequel j’avais eu le plaisir de me trouver quelquefois en société, et qui m’accueillit avec sa bonté habituelle. Il examina l’affaire, et me dit que j’étais dans mon droit d’aller trouver un avoué, et que si j’avais besoin d’un avocat, il m’en procurerait un. — Je crus devoir par déférence, en faire part à Mme  Lormeau, et je me rendis chez elle, afin de lui demander si elle voulait faire de moitié avec moi, les frais du procès que j’allais intenter pour la conservation de mes droits. « Non, certes, s’écriat-elle, je n’ai point envie de perdre mon argent, et vous êtes le pot de terre contre le pot de fer ; par conséquent, vous perdrez. » Voyant sa résolution très ferme là dessus, je lui dis qu’à mes risques et périls, je le ferais à moi tout seule ; que d’ailleurs, ce n’était que ma musique qui avait été livrée, et non ses paroles.

J’attaquai donc le directeur de l’Hippodrome, comme étant responsable de son chef d’orchestre. L’affaire étant prête à passer, j’allai prier M. Jules Favre de vouloir bien m’indiquer un avocat ; je laisse à juger la joie que je ressentis, lorsque cet orateur célèbre me dit : « C’est moi qui plaiderai. » Quelle bienveillante bonté ! il n’ignorait pas la position précaire dans laquelle je me trouvais ; aussi, lui en dois-je une double reconnaissance, et en l’écrivant, j’en suis tout émue !…

Le jour du procès arriva : je me rendis au palais de justice, et là, après un plaidoyer si rempli d’éloquence, comme le sont toujours ceux du grand avocat, la Cour prononça la condamnation de M. Arnault, pour une somme de 300 francs de dommages et intérêts. Mme Lormeau arriva chez moi, sachant que je venais de gagner mon procès, et me demanda, avec un singulier air, si j’allais être payée de suite. Je répondis qu’il fallait attendre quelque temps, M. Arnault pouvant en appeler. Alors son visage redevint naturel, elle me parla comme à l’ordinaire. — Je me dis, lorsqu’elle fut partie, est-ce que par hasard elle regrette de ne s’être pas associée avec moi. La suite va le prouver.

M. Arnault s’entêta et voulut en appeler. L’affaire dura huit mois. À cette époque, M. Jules Favre s’étant rendu à Oran pour le fameux procès criminel dont il a tant été parlé, je dus forcément prendre un autre avocat. Enfin, le jugement fut confirmé. — Même visite après, de Mme Lormeau, et toujours cet air singulier. Elle me demanda si cette fois-ci on pourrait encore en appeler. Je lui dis que la somme était trop minime pour aller à la Cour de cassation. Son visage continua à rester composé.