Mémoires (Saint-Simon)/Tome 4/5


CHAPITRE V.


Comte d’Évreux colonel général de la cavalerie ; son caractère. — Mariage de Beaumanoir avec une fille du duc de Noailles. — Généraux des armées. — Ridicules de Villars sur sa femme. — Fanatiques ; Montrevel en Languedoc. — Encouragements aux officiers. — Gouvernement d’Aire à Marsin, à vendre cent mille livres au maréchal de Villeroy. — Harcourt capitaine des gardes du corps. — Électeur de Bavière déclaré pour la France et l’Espagne. — Kehl pris par Villars. — Générosité de Vauban. — Barbezières pris déguisé, sa ruse heureuse. — Grand prieur en Italie sous son frère. — Duc de Guiche et Hautefeuille colonel général et mestre de camp général des dragons. — Comte de Verue commissaire général de la cavalerie. — Bachelier. — Trois cent mille livres de brevet de retenue à M. de La Rochefoucauld. — Mort et héritage de la vieille Toisy. — Mme Guyon en liberté, mais exilée en Touraine. — Procès sur la coadjutorerie de Cluni, gagné par l’abbé d’Auvergne. — Vertamont plus que mortifié. — Fanatiques ; raison de ce nom. — Bâville ; son caractère ; sa puissance en Languedoc. — Ressources secrètes des fanatiques ; triste situation du Languedoc. — Bals à Marly.


Les Bouillon, uniquement attentifs à leur maison, et toujours et en toutes sortes de temps et de conjonctures, firent en ce temps-ci une grande affaire pour elle, malgré la profonde disgrâce du cardinal de Bouillon. Le comte d’Auvergne avoit eu la charge de colonel général de la cavalerie à la mort de M. de Turenne, dans laquelle M. de Louvois, ennemi de M. de Turenne et de tout ce qui lui appartenoit, lui avoit tant qu’il avoit vécu donné tous les dégoûts imaginables, et Barbezieux après lui. Le roi, piqué d’avoir longtemps inutilement travaillé à l’engager de la vendre à M. du Maine, qu’il en consola enfin par mettre les carabiniers en corps sous sa charge, avoit continué à maltraiter le comte d’Auvergne dans ses fonctions, et à le traiter médiocrement bien d’ailleurs. C’étoit une manière de bœuf ou de sanglier fort glorieux et fort court d’esprit ; toujours occupé et toujours embarrassé de son rang, et pourtant fort à la cour et dans le monde. D’ailleurs honnête homme, fort brave homme, et officier jusqu’à un certain point ; il étoit fort ancien lieutenant général, il avoit bien et longtemps servi. Lui et M. de Soubise, quoique se voulant donner pour princes, avoient été mortifiés de n’être point maréchaux de France, et tous deux ne servoient plus.

Le comte d’Auvergne, par les tristes aventures de ses deux fils laïques, n’en avoit plus que deux, l’un et l’autre dans l’Église ; des trois fils de M. de Bouillon, les deux aînés étoient fort mal avec le roi : restoit le comte d’Évreux, dont la figure et le jargon plaisoient aux dames. Avec un esprit médiocre, il savoit tout faire valoir, et n’étoit pas moins occupé de sa maison que tous ses parents. Il en tiroit fort peu, il n’avoit qu’un nouveau et méchant petit régiment d’infanterie, il étoit assidu à la guerre et à la cour. Il savoit se faire aimer. On étoit touché de le voir si mal à son aise, si reculé, si éloigné d’une meilleure fortune. Il s’attacha au comte de Toulouse : cela plut au roi, de qui il tira quelquefois quelque argent pour lui aider à faire ses campagnes. Le comte de Toulouse prit de l’amitié pour lui, il en profita. Le roi fut bien aise d’acquérir à ce fils un ami considérable, et de lui en procurer d’autres par un coup de crédit, et cela valut au comte d’Évreux la charge de son oncle, qui par sa persévérance à la garder la conserva ainsi dans sa maison. Il la vendit six cent mille livres comme à un étranger : il étoit mal dans ses affaires. La somme parut monstrueuse pour un cadet qui n’avoit rien, et pour un effet de vingt mille livres de rente. Le cardinal de Bouillon lui donna cent mille francs ; M. le comte de Toulouse, qui lui avoit fait donner l’agrément, s’intéressa pour lui faire trouver de l’argent, et il consomma promptement son affaire. Le roi voulut qu’il servît quelque temps de brigadier de cavalerie, avant que de faire aucune fonction de colonel général ; ce temps-là même fut encore abrégé par la même protection qui lui avoit valu la charge. Il n’avoit que vingt-cinq ans, n’avoit servi que dans l’infanterie. Le roi étoit piqué contre le cardinal de Bouillon, contre le comte d’Auvergne, contre la fraîche désertion de son fils, contre le, chevalier de Bouillon, de propos fort impertinents qu’il avoit tenus ; et malgré tant de raisons, il fit en faveur du comte de Toulouse la faveur la plus signalée au comte d’Évreux, tandis qu’aucun des quatre fils de France n’auroit pas osé lui demander la moindre grâce pour personne, et que s’ils l’avoient hasardé, outre le refus certain, celui pour qui ils se seroient intéressés auroit été perdu sans ressources.

La cour venoit de voir un mariage fait sous d’étranges auspices, auxquels aussi le succès répondit promptement ce fut du marquis de Beaumanoir avec une fille du duc de Noailles. Lavardin, son père, avoit épousé en premières noces une fille du duc de Luynes, dont une fille unique mariée à La Châtre. Il s’étoit remarié à une sœur du duc et du cardinal de Noailles, dont il fut encore veuf, et en laissa un fils unique, seul reste de son illustre nom, et deux fille et aucun des trois établis. En mourant il défendit à son fils d’épouser une Noailles sous peine de sa malédiction, et conjura le cardinal de Noailles, à qui il le recommanda, de ne le pas souffrir. Je ne sais quel mécontentement il avoit eu d’eux, mais il comprit que son fils étant riche, et ayant besoin de protection pour entrer dans le monde, pour avoir un régiment et surtout pour obtenir la lieutenance générale de Bretagne, sur laquelle il n’avoit que cent cinquante mille livres de brevet de retenue, les Noailles à l’affût des bons partis tâcheroient bien de ne pas manquer celui-là, qui s’y livreroit volontiers pour trouver ces avantages, et c’est ce qui l’engagea à y mettre tout l’obstacle que l’autorité paternelle, la religion et la confiance forcée en son beau-frère, pour le piquer d’honneur, lui purent suggérer ; mais Lavardin eut le sort des rois, dont les volontés sont après leur mort autant méprisées que redoutées de leur vivant.

Il mourut en août 1710. Les Noailles empêchèrent que le roi disposât de la charge, quoique fort demandée, et laissèrent croître le petit garçon qui n’avoit que seize ans à la mort de son père, et aucun parent proche en état de s’opposer à leurs volontés. Ils en prirent soin comme en étant eux-mêmes les plus proches ; ils le gagnèrent, ils effacèrent ou affaiblirent dans son esprit la défense et l’imprécation que son père lui avoit prononcée à la mort ; ils lui montrèrent un régiment, la charge de son père, les cieux ouverts à la cour en épousant une de leurs files. Le jeune homme ne connoissoit qu’eux, il se laissa aller, le mariage se conclut et s’exécuta moyennant la charge : on fut surpris avec raison de la mollesse du cardinal de Noailles. Ceux qui comme moi savoient avec qu’elle résistance il avoit soutenu toutes les, attaques qui lui avoient été portées lors de l’affaire de M. de Cambrai, et que lui seul avoit empêché le roi de chasser le duc de Beauvilliers et de donner ses places du conseil au duc de Noailles, son frère, ne purent comprendre sa complaisance pour sa famille en une occasion qui demandoit toute sa fermeté ; mais les saints ne font pas toujours des actions vertueuses, ils sont hommes, et ils le montrent quelquefois. Le cardinal de Noailles put dire sur cette occasion et sur quelque autre qui se retrouvera en son temps, mais qui furent épurées par de longues souffrances, ce que Paul III Farnèse dit avec plus de raison et dans la plus juste amertume de son cœur en mourant : Si mei non fuissent dominati, tunc immaculatus essem et emundarer a delicto maximo. Ce mariage ne dura pas un an. Le jeune Beaumanoir fut tué à la fin de la campagne, à la bataille de Spire ; finit son nom et sa maison, laissa ses deux sœurs héritières, et sa charge en proie aux Noailles, qui en marièrent une autre fille à Châteaurenauld, fils de celui que nous venons de voir faire maréchal de France, et qui eut la lieutenance générale de Bretagne.

Les dispositions ne tardèrent pas à être faites pour les armées ; il n’y eut pas à toucher à celle d’Italie, où le duc de Vendôme étoit demeuré ; le maréchal de Villeroy passoit presque tout l’hiver à Bruxelles, et eut avec le maréchal de Boufflers l’armée de Flandre ; le maréchal de Tallard une sur la Moselle, et le maréchal de Villars, resté à Strasbourg, celle d’Allemagne.

Il y avoit fait venir sa femme, dont il étoit également amoureux et jaloux, à qui il avoit donné pour duègne une de ses sœurs, qui ne la perdit guère de vue nulle part nombre d’années, et qui se trouvoit mieux là qu’à mourir de faim dans sa province, avec Vogué son mari, où elle ne retourna plus. Les ridicules furent grands et les précautions pas toujours heureuses.

Montrevel fut envoyé en Languedoc, où les religionnaires commençoient à donner de l’inquiétude. Leur nombre et les rigueurs de Bâville, intendant moins que roi de la province[1], les avoit encouragés. Plusieurs avoient pris les armes et fait de cruelles exécutions sur les curés et sur d’autres prêtres. Les protestants étrangers attisèrent et soutinrent sourdement ce feu qui pensa devenir un embrasement funeste. Broglio, qui y commandoit en chef, mais il se peut dire sous Bâville, son beau-frère, y demeura quelque temps sous le nouveau maréchal. On y envoya quelques troupes avec un nommé Julien qu’on avoit débauché du service de Savoie, et qui avoit bien fait du mal pendant la dernière guère, en brave aventurier qui connoissoit le pays.

Le roi répandit pour cent cinquante mille livres en petites pensions dans les corps, et releva l’émulation pour l’ordre de Saint-Louis, en le conférant à Mgr le duc de Bourgogne, non seul et en particulier, comme il avoit fait à Monseigneur seul, mais en public, et à la tête d’un nombre d’officiers qu’il fit en même temps chevaliers de Saint-Louis. Il donna peu après le gouvernement d’Aire à vendre à Marsin, vacant par la mort du chevalier de Tessé, frère du maréchal, mort l’été précédent à Mantoue, où il commandoit ; et cent mille francs au maréchal de Villeroy pour faire son équipage ; puis, disposa enfin de la charge de capitaine des gardes de mon beau-père en faveur du maréchal d’Harcourt, qui, de tous les candidats, étoit le moins en état de l’exercer, et celui de tous aussi qui la désiroit le moins ardemment. Il étoit sans cela fort rapproché du roi, mais Mme de Maintenon, sa protectrice, qui n’avoit pas moins de désir que lui-même de le voir dans le conseil, jugea que l’assiduité nécessaire et les détails de cette charge seroient une ressource pour l’y conduire.

En conséquence du traité que Puységur, de qui j’ai eu souvent occasion de parler, avoit fait, dès la Flandre, avec l’électeur de Bavière, ce prince était retourné dans ses États préparer à l’empereur une guerre fâcheuse, à l’ombre d’une neutralité suspecte. On avoit grand besoin d’une pareille diversion ; l’électeur enfin venoit de lever le masque, nonobstant la déclaration de la diète de Ratisbonne, que la guerre de la succession d’Espagne étoit guerre d’empire. Il falloit soutenir l’électeur, et lui fournir un puissant secours, suivant l’engagement réciproque. Villars, plus occupé de sa femme que d’exécuter les ordres dont il étoit chargé, passa enfin le Rhin au commencement de février, après force délais, et fut remplacé au deçà par Tallard, fortifié d’un gros détachement de Flandre. L’électeur cependant faisoit force petites conquêtes en attendant qu’il se fût formé une armée impériale pour s’opposer à lui. Cependant Villars assiégea le fort de Kehl, qui se rendit le 9 mars ; on y perdit fort peu de monde, et la défense fut molle. Trois, mille hommes environ qui en sortirent furent conduits à Philippsbourg. On y trouva vingt-six milliers de poudre ; mais les paysans tuèrent une infinité de maraudeurs. Vauban avoit proposé au roi de l’envoyer à Kehl, qui trouva que cela seroit au-dessous de la dignité où il venoit de l’élever ; et quoique Vauban insistât avec toute la reconnoissance, la modestie et la bonne volonté possibles, le roi ne voulut pas le lui permettre ; et peu de jours après il l’en récompensa par des entrées moindres que celles des brevets, mais plus grandes que celles de la chambre.

Barbezières, envoyé de l’armée d’Italie conférer avec l’électeur de Bavière sur divers projets, et qui étoit un excellent officier général, fort hasardeux, avec de l’esprit, et fort avant dans la confidence du duc de Vendôme, fut pris déguisé en paysan près du lac de Constance, passant pays à pied, et fut conduit à Inspruck, jeté dans un cachot, puis gardé à vue. Ne sachant comment donner de ses nouvelles, et craignant d’être pendu comme un espion, il fit le malade, et demanda un capucin à qui il tira bien fort la barbe pour voir si ce n’étoit point un moine supposé. Quand il s’en fut assuré, il essaya de le toucher et de l’engager à faire avertir M. de Vendôme de l’état misérable et périlleux où il se trouvoit. Le capucin se trouva charitable, et il le fit sans perdre de temps. Aussitôt M. de Vendôme manda au comte de Staremberg, qui commandoit l’armée impériale en l’absence du prince Eugène, qu’il feroit au commandant et à toute la garnison de Vercelli les mêmes traitements qu’on feroit à Barbezières, qu’ils savoient bien être lieutenant général des armées du roi : peut-être cela lui sauva-t-il la vie ; mais la prison fut longue et extrêmement dure, surtout d’être jour et nuit gardé à vue, pour un homme aussi vif et aussi pétulant que l’étoit Barbezières, qu’ils renvoyèrent à la fin. Parlant d’Italie, M. du Maine obtint avec grand’peine que le grand prieur allât servir sous son frère en Italie où son ancienneté le faisoit premier lieutenant général.

Tessé, devenu maréchal de France, ne se soucioit plus de sa charge de colonel général des dragons. Il la vendit quatre cent quatre-vingt mille livres au duc de Guiche, qui en étoit mestre de camp général, et se défit de cette dernière charge à Hautefeuille. Par même raison, Villars fit aussi de l’argent de la sienne de commissaire général de la cavalerie, et en eut gros du comte de Verrue que sa triste situation avoit banni depuis longtemps de son pays, et qui se voulut lier tout de bon au service de France.

M. de La Rochefoucauld obtint en même temps la survivance de la charge de premier valet de garde-robe du roi, qu’avoit Bachelier, pour son fils. Il aimoit extrêmement le père qui avoit été son laquais, et que de là il avoit poussé à cette fortune. Il faut dire aussi que ce Bachelier étoit un des plus honnêtes hommes qu’on pût voir, le plus modeste, le plus respectueux, le plus reconnoissant pour son maître. Il avoit conservé un crédit sur lui dont ses amis et le plus souvent encore ses enfants avoient besoin. M. de La Rochefoucauld aimoit bien mieux ses valets que ses enfants, et ruinoit ces derniers pour eux. Bachelier, se comporta toujours avec tant de droiture et d’attachement entre le père et les enfants, qu’ils l’aimoient presque autant que le père ; j’ai ouï M. de La Rocheguyon, et le duc de Villeroy, son ami intime, et son beau-frère en faire de grandes louanges, et quoique Bachelier fût devenu riche, jamais on n’a soupçonné sa probité. Son fils ne vaut pas moins. Il acheta de Bloin, après la mort du roi, sa charge de premier valet de chambre, et il y a apparence qu’après le premier ministre auquel il a pu résister, malgré la toute-puissance de ce cardinal, il figurera beaucoup dans l’intérieur des cabinets. Bientôt après M. de La Rochefoucauld eut trois cent mille livres de brevet de retenue sur ses charges, M. de La Rocheguyon, son fils, en avoit les survivances depuis longtemps : ce fut donc à ses dépens, à quoi il fut obligé de consentir.

La vieille Toisy, dont j’ai parlé à l’occasion du mariage de la comtesse d’Estrées, dont elle avoit fourni la plus grande partie de la dot, mourut fort vieille, s’étant toujours conservé son tribunal chez elle et tout son air d’autorité à force d’esprit. Elle n’avoit point d’enfants, et toute bourgeoise qu’elle étoit, elle n’estima pas ses parents dignes d’hériter d’elle. Elle avoit donné en mariage à la duchesse de Guiche et à la comtesse d’Estrées. Les Noailles, qui sentoient la succession bonne, lui avoient toujours fait soigneusement leur cour ; ce ne fut pas en vain : elle donna presque tout ce qu’elle avoit à la duchesse de Noailles, et fit une amitié de quarante mille livres au cardinal d’Estrées, son bon ami, pour qu’en revenant d’Espagne, il trouvât à acheter quelque petite maison pour aller prendre l’air autour de Paris.

Un personnage du même sexe, plus rare et plus célèbre, obtint en ce tempsci sa liberté. Les amis de Mme Guyon, toujours attentivement fidèles, en furent redevables à la charité toujours compatissante du cardinal de Noailles qui la fit sortir de la Bastille où elle étoit depuis plusieurs années sans voir personne, et lui obtint la permission de se retirer en Touraine. Ce ne fut pas la dernière époque de l’illustre béate, mais la liberté lui fut toujours depuis conservée. Le cardinal de Noailles n’en recueillit rien moins que la reconnoissance de tout ce petit troupeau.

Le cardinal de Bouillon n’étoit pas en repos dans son exil. Les moines de Cluni en avoient voulu profiter. Il leur avoit arraché la coadjutorerie pour son neveu plutôt qu’il ne l’avoit obtenue. Ils n’avoient osé résister au nom du roi et à la présence du cardinal allant à Rome dans la faveur où il étoit pour lors ; mais ils s’étoient ménagé des moyens à la pouvoir contester un jour. Il y avoit eu du bruit et des oppositions étouffées par autorité ; les moines étoient fort affligés de se voir toujours hors de mains régulières ; ils étoient encore plus outrés de se voir passer des cardinaux à un abbé, qui n’avoit pas le même privilège que le sacré collège se donne, de pouvoir tout posséder et régir. Ils ne virent donc pas plutôt le cardinal en disgrâce qu’ils attaquèrent la coadjutorerie au grand conseil, et donnèrent bien à courir aux Bouillon. Outre les raisons du procès, le meilleur moyen des moines étoit de persuader aux juges que le roi, mécontent de leur abbé, y prenoit part pour eux, tellement que les Bouillon voulurent se parer de leurs proches, faire effort de crédit et faire comprendre par cette assistance ouverte que le roi demeuroit neutre entre eux. Je ne pus refuser d’aller avec eux à l’entrée des juges, et les solliciter avec le duc d’Albret et l’abbé d’Auvergne, et de dire à chacun bien affirmativement que le roi n’y prenoit aucune part. Ces sollicitations durèrent ainsi que les entrées des juges, où la compagnie étoit assez nombreuse ; enfin le 30 mars l’abbé d’Auvergne gagna en plein, tout d’une voix. Ils me surent un gré infini d’avoir toujours été avec eux partout, dont plusieurs s’étoient très souvent dispensés. Je les retrouvai après bien à point dans une autre affaire où ils me servirent très utilement, et avec la dernière chaleur.

On est fort, quand on se soutient dans les familles et les parentés, et on est toujours la dupe et la proie de s’abandonner, c’est ce qui se voit et se sent tous les jours avec un dommage irréparable. L’arrêt signé, l’abbé d’Auvergne fut bien étonné de ne le pas trouver tel que tous les juges l’avoient dit, en les allant remercier. Il s’en plaignit à Vertamont, premier président ; la dispute fut forte. Les Bouillon crièrent, menacèrent de se plaindre au roi et au grand conseil. Les juges s’émurent, il fallut leur porter l’arrêt, ils le réformèrent aux hauts cris de Vertamont à qui pour l’honneur de la présidence on laissa dans l’arrêt quelque chose de ce qui n’y avoit pas été prononcé.

Montrevel ne trouva pas les fanatiques si aisés à réduire qu’il avoit cru. On leur avoit donné ce nom, parce que chaque troupe considérable de ces protestants révoltés avoit avec eux quelque prétendu prophète ou prophétesse, qui, d’intelligence avec les chefs, faisoient les inspirés et menoient ces gens-là où ils vouloient, avec une confiance, une obéissance et une furie inconcevable.

Le Languedoc gémissoit depuis longues années sous la tyrannie de l’intendant Bâville, qui, après avoir culbuté le cardinal Bonzi, comme on le dira en son lieu, tira toute l’autorité à lui, et qui, pour que rien ne lui en pût échapper, fit donner le commandement des armées dans toute la province à son beaufrère Broglio, qui n’avoit pas servi depuis la malheureuse campagne de Consarbrück du maréchal de Créqui, où il étoit maréchal de camp. Par ce moyen, le commandement et toute considération des lieutenants généraux de la province tombèrent, et tout fut réuni à Bâville, devant qui son beaufrère, d’ailleurs très incapable, ne fut qu’un petit garçon. Bâville étoit un beau génie, un esprit supérieur, très éclairé, très actif, très laborieux. C’étoit un homme rusé, artificieux, implacable, qui savoit, aussi parfaitement servir ses amis et se faire des créatures ; un esprit surtout de domination qui brisoit toute résistance, et à qui rien ne coûtoit, parce qu’il n’étoit arrêté par rien sur les moyens. Il avoit fort augmenté le produit de la province ; l’invention de la capitation l’avoit beaucoup fait valoir. Ce génie vaste, lumineux, impérieux étoit redouté des ministres, qui ne le laissoient pas approcher de la cour, et qui, pour le retenir en Languedoc, lui laissoient toute puissance, dont il abusoit sans ménagement.

Je ne sais si Broglio et lui se voulurent faire valoir du côté des armes, mais ils inquiétèrent fort les non ou mauvais convertis, qui à la fin s’attroupèrent. On sut après que Genève d’une part, le duc de Savoie d’autre, leur fournirent des armes et des vivres dans le dernier secret ; l’une, des prédicants, l’autre, quelques gens de tête et de main, et de l’argent ; tellement qu’on fût très longtemps dans la surprise de les voir en apparence dénués de tout, et néanmoins se soutenir et entreprendre.

On eut grande obligation à ce fanatisme qui s’empara d’eux, et qui bientôt leur fit commettre les derniers excès en sacrilège, en meurtres et en supplices sur les prêtres et les moines. S’ils s’en étoient tenus à ne maltraiter personne que suivant les lois de la guerre, à demander seulement liberté de conscience et soulagement des impôts, force catholiques qui par crainte, par compassion ou par espérance que ces troubles forceroient à quelques diminutions de subsides, auroient persévéré et peut-être levé le masque sous leur protection, et en auroient entraîné le grand nombre.

Ils avoient des cantons entiers, et presque quelques villes de leur intelligence, comme Nîmes, Uzès, etc., et force gentilshommes distingués et accrédités dans le pays qui les recevoient clandestinement dans leurs châteaux, qui les avertissoient de tout, et à qui ils s’adressoient avec sûreté, qui eux-mêmes pour la plupart avoient leurs ordres et leurs secours de Genève ou de Turin.

Les Cévennes et les pays voisins pleins de montagnes et de déserts étoient une merveilleuse retraite pour ces sortes de gens, d’où ils faisoient leurs courses. Broglio, qui y voulut faire le capitaine, y fut traité et s’y conduisit en intendant. Ni troupes, ni artillerie, ni vivres, ni armes nulle part, en sorte que Montrevel fut obligé de demander de toutes ces choses, en attendant lesquelles les fanatiques désoloient toujours la province, en recevant aussi de temps en temps quelques petites pertes de la part de Julien. Broglio, qui n’entendoit rien qu’à dominer sous l’ombre de Bâville, fut rappelé, et eut l’impudence de répandre que c’étoit avec parole d’être fait chevalier de l’ordre. On envoya trois ou quatre lieutenants généraux ou maréchaux de camp à Montrevel avec vingt bataillons et de l’artillerie, dont il sut très médiocrement s’aider. On pendit quelques chefs qui furent pris en divers petits combats ou surprises. Ils se trouvèrent tous de la lie du peuple ; et leur parti n’en fut ni effrayé ni ralenti.

Tant d’occupations étrangères et domestiques n’empêchèrent pas le roi de s’amuser à des bals à Marly.


  1. Cette phrase, qui pourrait présenter quelque obscurité, est expliquée par plusieurs autres passages où Saint-Simon dit que Bâville était plutôt roi qu’intendant du Languedoc.