Mémoire du Sieur de Voltaire/Édition Garnier

MÉMOIRE
DU SIEUR DE VOLTAIRE
(6 février 1739[1].)

Au milieu de ce tumulte d’intérêts publics et particuliers, d’affaires et de plaisirs, qui emportent si rapidement les moments des hommes, ne sera-t-il point trop téméraire de conjurer le public éclairé de lire avec quelque attention ce mémoire qu’on lui présente ? Il ne s’agit en apparence que de quelques citoyens ; mais l’intérêt d’un seul particulier devient souvent l’affaire de tout honnête homme : car quel homme de bien n’est point exposé à la calomnie plus ou moins publique ? On prie chaque lecteur de se dire ici : Homo sum, humani nihil a me alicnum puto. Tout lecteur sage devient en de pareilles circonstances un juge qui décide de la vérité et de l’honneur en dernier ressort, et c’est à son cœur que l’injustice et la calomnie crient vengeance[2].

L’auteur de ce mémoire a des imputations injustes à détruire comme homme de lettres, et des accusations affreuses à confondre comme citoyen. L’amour du vrai, le respect pour le public, la nécessité de la plus juste défense, et non l’envie de nuire à son ennemi, dirigeront toutes ses paroles.

Un petit écrit, intitulé le Préservatif[3], a paru dans le monde ; cet écrit n’est point du sieur de Voltaire : il s’occupe à des choses plus importantes. On n’y retrouve assurément ni son caractère ni son style : il ne dit pas cependant que sa manière d’écrire soit meilleure ; il dit qu’il est bien aisé de voir si elle est différente.

Un ennemi cruel du sieur de Voltaire (et pourquoi est-il son ennemi, on le sait !) prend ce prétexte pour inonder Paris du plus affreux libelle diffamatoire qui ait jamais soulevé l’indignation publique. Comment ne serait-on pas révolté d’un libelle[4] où l’on traite si injurieusement M. Andry[5], qui travaille avec applaudissement depuis trente ans, sous M. Bignon, au Journal des Savants ; où l’on appelle un autre médecin[6] Thersite de la faculté ; M. de Fontenelle, ridicule ; celui-là, faquin ; celui-ci, polisson ; un autre, cyclope ; un autre, colporteur ; un autre, enragé, etc. ; où l’on ne prodigue enfin que des injures atroces ? Malheureux partage de la colère et de l’aveuglement[7] ! J’ose demander surtout à l’estimable corps des avocats quelle est leur indignation contre un perturbateur du repos public qui ose mettre sous le nom d’avocat cet écrit scandaleux, comme s’il y avait un avocat qui fît un mémoire sans le signer, qui pût se charger de tant d’horreurs, qui pût jamais écrire dans un semblable style[8] !

On divisera la réfutation en deux parties. Les accusations littéraires les plus graves seront le sujet de la première ; on se détermine à en parler, parce que le public en peut retirer quelque avantage, et qu’on ne doit jamais négliger l’éclaircissement d’une vérité ; d’ailleurs, par une fatalité malheureuse, ces éclaircissements tiennent à des calomnies personnelles ; la vertu s’y trouve souvent intéressée ainsi que les belles-lettres. La seconde partie contiendra la réfutation par pièces originales des plus outrageantes impostures que jamais honnête homme ait essuyées, et qui aient armé la sévérité des lois. Le sieur de Voltaire, préférant la retraite et l’étude à la malheureuse occupation de solliciter lui-même sa vengeance au tribunal de la justice, s’adresse d’abord à celui du public, et impose quelque silence à sa douleur pour examiner ce qui concerne certaines accusations littéraires dans lesquelles il s’agit de noms illustres dont il doit venger l’honneur outragé.

PREMIÈRE PARTIE.

Il y a dix ans que le sieur de Voltaire amasse de tous côtés des mémoires pour écrire l’histoire du siècle de Louis XIV, de ce siècle fécond en tant de grands hommes, et qui doit servir d’exemple à la postérité. Ne se flattant pas de pouvoir mêler son nom au nombre des artistes qui ont fait l’honneur de ces temps trop courts, il veut au moins essayer de les consacrer dans un ouvrage qui n’aura de mérite que celui d’être vrai.

L’histoire militaire y trouve sa place aussi bien que celle des arts ; et c’est surtout dans la guerre que le sieur de Voltaire avait besoin d’instructions et de mémoires authentiques.

Parmi plusieurs lettres de M. de Précontal, lieutenant général, il y en a une qui contient une relation exacte de la bataille de Spire. Cette relation est conforme à celle de deux officiers, qu’on a aussi entre les mains : tous sont témoins oculaires, et il faut avouer, à l’honneur du nom français et à celui du feu maréchal de Tallard, que jamais action ne fut conduite avec plus de sagesse, de célérité et de valeur. Il y a environ quatre ou cinq ans que l’abbé Desfontaines, dans ses feuilles périodiques, a avancé que le maréchal de Tallard gagna la bataille de Spire par une bévue et contre toutes les règles : il y avait déjà longtemps, dit-il, qu’il le savait. Le sieur de Voltaire dès lors fit donner copie à plusieurs personnes de la lettre de M. de Précontal ; il se faisait un devoir de venger la mémoire d’un général français malheureux une fois, mais toujours estimable. On vient en dernier lieu d’imprimer cette lettre, c’est de quoi le sieur de Voltaire ne peut se plaindre ; mais il se plaint que l’éditeur, en opposant le témoignage de M. de Précontal, témoin oculaire, et celui de M. de Feuquières, qui n’était pas à cette bataille, se soit servi d’un mot qui peut offenser la mémoire de M. de Feuquières. En vain le sieur Desfontaines veut en cela noircir le sieur de Voltaire, qui n’a, dans tout ce différend, d’autre part que d’avoir soutenu l’honneur de sa nation.

Prendre le parti de la vertu outragée est presque toujours ce qu’on reproche au sieur de Voltaire dans ce libelle fait pour n’outrager que la vertu. Dans quel autre livre eût-on pu faire un crime au sieur de Voltaire d’avoir depuis longtemps justifié un des plus estimables et des plus savants prélats qui soient au monde ? Milord Berkeley, évêque de Cloyne, cet homme dans qui l’amour du bien public est la passion dominante, cet homme qui a fondé une mission pour civiliser l’Amérique septentrionale, est l’auteur d’un livre dans le goût de celui de M. l’abbé de Houteville, d’un écrit plein d’esprit et de sagesse en faveur de la religion chrétienne. L’abbé Desfontaines, ayant pris peut-être les objections qui se trouvent dans ce livre pour les sentiments de l’auteur, avance dans ses Observations que cet ouvrage est celui d’un libertin méprisable, qui écrit dans un cabaret contre la religion et contre la société. Le sieur de Voltaire, ami depuis longtemps de milord Berkeley, a détruit hautement, dans vingt de ses lettres, cette scandaleuse méprise ; il en parle même dans sa préface[9] des Eléments de la philosophie de Newton. L’auteur du Préservatif rapporte à peu près le sentiment du sieur de Voltaire. Qu’aurait fait alors un auteur qui aurait eu du respect pour la vérité ? Il se fût rétracté, il eût remercié le sieur de Voltaire. Mais à sa place les honnêtes gens seront pour nous ; ils feront ce que M. de Voltaire a fait pour l’évêque de Cloyne ; tout homme de lettres doit justifier l’homme de lettres calomnié, comme tout citoyen doit secourir le citoyen qu’on assassine.

Non-seulement la cause d’un maréchal de France très-estimé, celle d’un vertueux évêque, se trouvent ici jointes à celle du sieur de Voltaire ; mais il a encore à venger la mémoire de cet ambassadeur qui vient de verser son sang pour l’honneur de sa patrie, de feu M. le comte de Plélo, dont le nom sera toujours cher à la France, et très-respecté dans toutes les nations. C’est ce ministre, ce guerrier digne d’être comparé aux anciens Grecs et aux anciens Romains, que l’abbé Desfontaines veut par une calomnie flétrir du ridicule le plus avilissant : voici le fait. L’abbé Desfontaines traduit, en 1729, un Essai sur la poésie épique que le sieur de Voltaire avait composé en anglais. Il le fait imprimer chez son libraire Chaubert. Le sieur de Voltaire, quelque temps après, a la complaisance de corriger plus de cinquante contre-sens de cette traduction. Il en fait tout l’honneur à l’abbé Desfontaines dans deux éditions de la Henriade ; mais comme cet ouvrage avait toujours un air de traduction, un air étranger, l’auteur le refondit entièrement, et le donna ensuite sous son propre nom[10] : voilà ce qui aigrit le traducteur, voilà peut-être la source de toute la haine ; il l’osa même reprocher un jour à M. de Voltaire ; il ne put lui pardonner d’avoir usé de son bien. Mais aujourd’hui qu’ose-t-il dire dans son livre ? que sa traduction imprimée chez Chaubert, et qui fourmille de fautes, n’est pas de lui, mais de feu M. le comte de Plélo. Pouvez-vous ainsi insulter à la mémoire d’un homme aussi cher à la France ? Qui l’eût cru qu’un ambassadeur qui a versé son sang pour la patrie dût être avec vous en compromis ? Quoi ! pendant six années entières vous avouez cette traduction, vous recevez les éloges que M. de Voltaire (votre bienfaiteur en tout) a donnés à votre ouvrage, corrigé de sa main ! et lorsque enfin la vérité éclate, ce n’est plus vous qui avez fait cette traduction, c’est un mort qui ne peut vous contredire !

Serait-ce encore le comte de Plélo qui serait l’auteur d’un libelle clandestin[11] fait contre le sieur de Voltaire dans le temps des représentations d’Alzire ? Serait-ce lui qui aurait fait toutes ces brochures dont on est inondé depuis si longtemps, ces Lettres à un comédien[12], ces Réceptions à l’Académie[13], ces Pantalons[14], ces Rats calotins[15], tous ces petits recueils des plus basses satires, dont l’auteur est si connu ?

Pour mieux confondre toutes ces satires, toutes ces accusations que le sieur Desfontaines a semées, et qu’il voudrait répandre dans toute l’Europe savante contre le sieur de Voltaire, nous ne voulons ici que mettre sous les yeux du lecteur, en peu de mots, qui sont ceux que cet écrivain a outragés, et comment il les outrage : ne parlons que des libelles mêmes qu’il avoue, et ne citons que des faits positifs.

M. l’abbé de Houteville fait-il un livre[16] éloquent et estimé sur la religion chrétienne ; l’abbé Desfontaines écrit contre ce livre à mesure qu’il le lit, fait imprimer à mesure qu’il compose, et enfin[17] (quel aveu pour un satirique !) il est obligé d’avouer, dans le cours de sa critique, qu’il s’est hâté de reprendre, dans la première partie du livre de M. l’abbé de Houteville, les choses dont il trouve l’explication dans la seconde : y a-t-il un plus grand exemple d’une satire injuste et précipitée ?

Imprime-t-on un livre sage et ingénieux de M. de Muralt[18], qui fait tant d’honneur à la Suisse, et qui peint si bien les Anglais chez lesquels il a voyagé : l’abbé Desfontaines prend la plume, déchire M. de Muralt, qu’il ne connaît pas, et décide sur l’Angleterre, qu’il n’a jamais vue. Quelles censures injustes, amères, mais frivoles, de l’Histoire du vicomte de Turenne, par M. de Ramsay ! Ce savant Écossais écrit dans notre langue avec une éloquence singulière[19] ; il honore par là notre nation : et un homme qui, dans ses gazettes littéraires, ose parler au nom de cette nation, outrage cet étranger estimable ! L’illustre marquis Maffei fait-il un voyage en France, l’observateur[20] saisit cette occasion pour l’avilir, pour parler indignement de la tragédie de Mérope ; il en traduit des scènes, et on lui a prouvé qu’il en avait altéré le sens. Avec quelle opiniâtreté ne s’est-il pas longtemps déchaîné contre M. de Fontenelle, jusqu’à ce qu’enfin on lui ait imposé silence ! Mais que la satire est aveugle, et qu’on est malheureux de ne chercher qu’à reprendre là où tous les autres hommes cherchent à s’instruire ! Il s’honorait de l’amitié et des instructions de M. l’abbé d’Olivet ; il fait imprimer furtivement un livre contre lui ; il ose le dédier à l’Académie française, et l’Académie flétrit à jamais dans ses registres et le livre et la dédicace de l’auteur[21].

Quel acharnement personnel l’abbé Desfontaines n’a-t-il pas marqué contre feu M. de Lamotte ? Y a-t-il beaucoup de gens de lettres qu’il n’ait point offensés ? Par où est-il connu que par ses outrages ? Quel trouble n’a-t-il pas voulu porter partout, tantôt imprimant les satires les plus sanglantes contre un certain auteur[22], tantôt se liguant avec lui pour écrire des libelles, pour faire la Ramsaïde, qu’il osa bien envoyer à Cirey ; pour distribuer à Paris, pour imprimer des feuilles scandaleuses, délit dont il a été juridiquement convaincu à la chambre de l’Arsenal, et pour lequel il a obtenu des lettres d’abolition ? Mais ces lettres du roi, qui ont pardonné un crime, donnent-elles le droit d’en commettre encore ? Nous avons la preuve, dans une lettre déposée dans les mains d’un magistrat, que le jour même qu’il fut condamné il acheva ce libelle contre le sieur de Voltaire (au sujet d’Alzire), duquel nous venons de parler tout à l’heure.

La voix publique s’éleva contre les insultes faites à tant de citoyens, et dans la Voltairomanie, et dans tant d’autres écrits. Non, ce n’est point ici une simple réponse que l’on fait à un libelle : c’est une requête qu’on ose présenter aux magistrats contre les libelles de vingt années, contre l’abus le plus cruel des belles-lettres, enfin contre la calomnie.

On apprend dans ce moment que cinq ou six personnes de lettres, qui, à la réserve d’un seul, n’ont jamais vu le sieur de Voltaire, viennent de demander justice à monseigneur le chancelier, dans le temps qu’il ne la demandait pas encore. Ils ont signé une requête, ils sont intervenus, au nom du public, pour faire cesser de tels scandales. C’est une grande consolation pour lui et pour tous ceux qui cultivent les beaux-arts : il est pénétré de reconnaissance ; et sa voix, soutenue par la leur, en devient plus forte contre l’injustice.

En effet, que le sort d’un homme à talent, d’un artiste, d’un écrivain serait à plaindre si, toujours en guerre dans sa profession paisible, toujours en butte à des ouvrages imprimés, toujours calomnié, ou du moins cruellement offensé, il ne trouvait aucun tribunal qui confondît enfin les agresseurs, et qui défendît la vérité contre l’oppression ! Ce n’est pas assez que la magistrature ait réprimé souvent le sieur Desfontaines, et le contienne encore autant qu’elle le peut ; si les traits des hommes méchants, quoique punis, laissaient des cicatrices, la condition de l’offensé serait pire que celle de l’imposteur le plus sévèrement châtié. Mais le magistrat inflige les peines au coupable, et la voix publique console l’innocence.

Ce que je dis ici des atteintes de l’imposture, je le dis à proportion de la satire et de cette raillerie amère qui n’est pas, à la vérité, un si grand crime que la calomnie, mais qui est une offense souvent aussi cruelle. Chaque particulier est jaloux justement de sa réputation, non-seulement de la réputation d’honneur, mais de celle de n’être point ridicule dans son art, dans son emploi, dans la société civile ; le public, composé d’hommes qui ont tous le même intérêt, prend à la longue, et même hautement, le parti de quiconque a été injustement immolé à la satire.

Quand on lit les opéras charmants de Quinault, la comédie excellente de la Mère coquette, ce modèle des pièces d’intrigues ; quand on étudie les bons ouvrages de MM. Perrault, comme le Vitruve et tant de savantes recherches de ces deux frères : lorsqu’on sait enfin quelles étaient leurs mœurs, il faut bien aimer les vers corrects de Despréaux pour ne pas haïr alors sa personne. Mais quel sentiment éprouverait-on pour des écrivains qui, avec moins de talent, ou sans talent même, passeraient leur vie à déchirer leurs bienfaiteurs, leurs amis, tous leurs contemporains, et qui des belles-lettres, destinées pour adoucir les mœurs des hommes, feraient l’instrument continuel de la malignité et de la férocité !

Nous voudrions nous borner à de telles plaintes ; mais il faut venir à ces impostures plus criminelles dont on va peut-être presser la punition dans les tribunaux de la justice, et sur lesquelles il ne faut pas laisser ici le moindre doute, puisque le doute en matière d’honneur est un affront certain.


SECONDE PARTIE.

Le sieur Desfontaines, dans son libelle, appelle celui qu’il a voulu perdre fou, impie, téméraire, brutal, fougueux, détracteur, voleur, enragé ; il ajoute encore un et cætera à cet amas d’injures. On ne s’en plaindra point ici : des injures vagues sont-elles autre chose que des traits lancés maladroitement, qui ne blessent que celui qui les décoche ? Qu’il appelle M. de Voltaire petit-fils d’un paysan, l’auteur de la Henriade n’en sera pas plus ému[23]. Uniquement occupé de l’étude, il ne cherche point la gloire de la naissance : content, comme Horace[24], de ses parents, il n’en aurait jamais demandé d’autres au ciel, et il ne réfuterait pas ici ce vain mensonge s’il n’avait beaucoup de parents dans l’épée et dans la robe, qui s’intéresseront peut-être davantage à l’honneur d’une famille outragée, laquelle a été longtemps dans la judicature en province, et qui n’a exercé aucun de ces emplois que la vanité appelle bas et humiliants. Nous remarquerons seulement ici qu’il faut que la haine aveugle étrangement un ennemi pour le porter jusqu’à imaginer une si frivole accusation contre un homme de lettres qu’un tel reproche (s’il était vrai) ne pourrait jamais humilier. Nous espérons que ceux qui font tant de recueils d’anecdotes, qui compilent la vie des gens de lettres, qui écrivent dans toute l’Europe tant de nouvelles, qui même transmettent à la postérité tant de faits hasardés, jugeront au moins de toutes les calomnies du sieur Desfontaines par ce trait qui caractérise si bien la satire aveugle et impuissante. Mais en voici un autre dont peut-être il n’y a point d’exemple.

Il est triste qu’on ait imprimé une lettre écrite, il y a environ deux ans, par M. de Voltaire à M. Maffei[25]. L’importunité de quelques amis lui avait arraché cette lettre, dictée par la vérité et par la nécessité d’une défense légitime. La lettre exposait naïvement un fait connu de tout Paris et de toute l’Europe littéraire. Ce fait est que le sieur abbé Desfontaines, enfermé dans une maison de force après l’avoir été au Châtelet, et prêt de succomber sous un procès criminel qui devait se terminer d’une façon bien terrible, n’eut recours qu’au sieur de Voltaire, qu’il connaissait à peine. Le sieur de Voltaire était assez heureux alors pour avoir des amis très-puissants : il fut le seul qui s’employa pour lui, et, à force de soins, il obtint son élargissement de Bicêtre et la discontinuation d’un procès où il s’agissait de la vie. Cette lettre ajoute à ce fait si connu que, vers ce temps-là même, le sieur Desfontaines, retiré chez le président de Bernières, à la seule sollicitation de celui qui l’avait sauvé, fit pour récompense un libelle contre son bienfaiteur : nous avouons que la chose est horrible, mais elle est vraie. Ce libelle était intitulé Apologie du sieur de Voltaire ; oui, il fit imprimer à Rouen cette apologie ironique et sanglante ; oui, il eut la hardiesse de la montrer imprimée au sieur Thieriot, qui la jeta dans les flammes.

Nous n’avançons rien ici que nous n’allions prouver tout à l’heure, papiers originaux en main ; mais nous protestons d’abord que ce n’est qu’au bout de près de dix années d’insultes, de libelles, de lettres anonymes ; que ce n’est, dis-je, qu’après dix ans de la plus opiniâtre ingratitude que M. de Voltaire a écrit enfin cette lettre si simple, si vraie, pour infirmer au moins les témoignages outrageants que rendait contre lui l’abbé Desfontaines, de bouche et par écrit, en public et en particulier.

Qu’avait le sieur Desfontaines à faire quand l’auteur du Préservatif, outragé par lui, a publié enfin cette lettre du sieur de Voltaire ? Rien autre chose qu’à dire ce qu’il avait dit autrefois à M. de Voltaire même, au sujet du libelle en question : Je suis coupable, je demande pardon ; j’ai offensé celui à qui je devais la vie et l’honneur ; je passerai le reste de ma vie à réparer un tort que je supplie qu’on n’impute qu’à mon malheureux penchant pour la satire, que j’abjure à jamais.

Au lieu de prendre ce parti, le seul qui lui restait, voyons ce qu’il a fait, et par quels outrages nouveaux il a réparé son crime : Je suis, dit-il[26], un homme de condition ; il y a une présidente qui est mon alliée ; le sieur de Voltaire m’a rendu à la vérité un petit service, mais il est petit-fils d’un paysan, et ce qu’il a fait en ma faveur, il ne l’a fait que pour obéir à M. le président de Bernières, son bienfaiteur, son protecteur, qui le nourrissait, qui le logeait par charité, et qui l’a chassé de chez lui en 1726. À l’égard du libelle prétendu qu’il m’imputait, M. Thieriot, aussi honoré des honnêtes gens que Voltaire en est détesté, dément publiquement Voltaire, qui est un menteur impudent. Ce sont là presque toutes les paroles du sieur Desfontaines ; elles feraient un tort irréparable au sieur de Voltaire s’il y en avait une seule de vraie : l’honneur de sa famille l’oblige à les réfuter. Méprisez les calomniateurs, dit-on ; reposez-vous sur votre innocence, sur la honte de vos ennemis. Ce sont là des conseils très-bons à donner sur un ouvrage de goût, sur un poëme épique, sur une tragédie ; mais, quand il s’agit de l’honneur, ils sont très-mauvais. J’ai assez d’expérience pour savoir qu’un homme public, qui n’est pas un homme puissant, doit repousser les calomnies publiques : eh ! d’ordinaire, quels amis s’en chargeraient ! hélas ! souvent les amis craignent de se compromettre ; quelquefois même ils voient avec une secrète complaisance une accusation qui semble leur donner des droits sur vous ! ils se consolent de l’outrage fait à leur ami, par la petite supériorité qu’ils en retirent. Des amis plus fermes, plus amis[27], engagent ici le sieur de Voltaire à se défendre avec la même confiance qu’ils le justifient. Quel cœur assez cruel trouvera mauvais que celui qui a rendu le plus grand des services confonde les plus noires des accusations, intentées par celui-là même dont il a dû attendre sa défense ?

Mais quelle sera sa justification ? éclatera-t-elle en plaintes ? rassemblera-t-elle quelques circonstances éparses pour en faire un corps de preuves ? Non ; il rapportera seulement une des lettres du sieur Desfontaines même, écrite en sortant de Bicêtre. Ou vient de la déposer chez un notaire : la lettre est signée, le cachet est encore entier ; c’est un chevron et trois marteaux :


« De Paris, ce 31 mai[28].

Je n’oublierai jamais les obligations infinies que je vous ai. Votre bon cœur est bien au-dessus de votre esprit ; vous êtes l’ami le plus généreux qui ait jamais été. Que ne vous dois-je point ? ma vie doit être employée à vous en marquer ma reconnaissance...................

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

L’abbé Nadal, l’abbé de Pons, Danchet, Fréret, se réjouissent ; ils traitent ma personne comme je traiterai toujours leurs indignes écrits...........................

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Ne pourriez-vous point faire en sorte que l’ordre qui m’exile à trente lieues soit levé ? Voilà, mon cher ami, ce que je vous conjure d’obtenir encore pour moi ; je ne me recommande qu’à vous, qui seul m’avez servi, etc.......................... »

Le sieur de Voltaire ne put obtenir la révocation de l’exil ; mais il obtint que cet exil fût chez le président de Bernières, qui, avant ce temps, n’avait jamais parlé à l’abbé Desfontaines. Faut-il une autre preuve ? on a la lettre du frère du sieur Desfontaines, qui remercie en termes encore plus forts le bienfaiteur de son frère.

Je veux que M. de Bernières eût nourri et logé M. de Voltaire ; quelle excuse l’ingratitude y trouvera-t-elle ? Quoi ! vous vous croiriez en droit d’insulter pendant dix ans celui qui vous a sauvé, de susciter un libraire de votre pays contre lui, de le déchirer partout, de faire imprimer contre lui vingt libelles, enfin,

pour comble d’outrage, de le louer quelquefois, afin de donner plus de poids à vos injures, et tout cela pourquoi ! parce qu’il était logé, dites-vous, et nourri chez un autre : voilà la logique des ingrats.

Que M. de Voltaire eût été sans fortune : que M. de Bernières l’eût recueilli ; il n’y aurait rien là de déshonorant. Heureux les hommes puissants et riches qui s’attachent à des gens de lettres, qui se ménagent par là des secours dans leurs études, une société agréable, une instruction toujours prête ; mais M. de Voltaire et M. de Bernières n’étaient point dans ce cas ; et puisqu’il faut couper toutes les branches de la calomnie, on est obligé de rapporter un acte fait double, passé entre M. de Bernières et M. de Voltaire, le 4 mai 1723. Par cet acte, le sieur de Voltaire loue un appartement dans la maison du président de Bernières, pour la somme de six cents livres par an ; et s’accordent en outre à douze cents livres de pension pour lui et pour son ami[29] qui lui faisait l’honneur d’accepter la moitié de cet appartement ; même sa pension, son loyer, tout a été exactement payé ; la dernière quittance doit être entre les mains du sieur Arouet, trésorier de la chambre des comptes, frère du sieur de Voltaire ; et Mme la présidente de Bernières, qui a toujours eu une amitié inviolable pour M. de Voltaire, certifie tout ce qu’on est obligé d’avancer. On atteste son témoignage ; elle vient d’écrire la lettre la plus forte ; elle permet qu’on la montre à monseigneur le chancelier, aux principaux magistrats. Ils deviennent eux-mêmes témoins contre l’abbé Desfontaines avant d’être ses juges.

Oser dire que le sieur président de Bernières ait chassé de chez lui le sieur de Voltaire en 1726, c’est une imposture aussi grande que toutes les autres : ni l’un ni l’autre ne pouvait se donner congé ; jamais ils n’en eurent la moindre volonté ; jamais le moindre petit mécontentement domestique n’altéra leur union ; et c’est ce qui est encore attesté par la lettre de Mme de Bernières.

Quant à cet ami, témoin oculaire de votre libelle contre votre bienfaiteur, osez-vous bien affirmer qu’il dément aujourd’hui ce qu’il a dit tant de fois de bouche et par écrit, ce qu’il a confirmé en dernier lieu en présence de témoins respectables, dans son voyage à Cirey[30] ? En vain vous cherchez, comme vous avez toujours fait, à rompre les liens d’une amitié de vingt-quatre années, qui unissent le sieur de Voltaire et le sieur Thieriot ; on ne vous répondra jamais que papiers sur table. On a une des lettres de cet ami, du 16 août 1726 ; elle est aussi déposée chez un notaire. Je passe quelques lignes qui seraient trop accablantes pour vous, vous les verrez si vous voulez : voici celles qui regardent le fait en question[31] : « Il a fait, du temps de Bicêtre, un ouvrage contre vous, intitulé Apologie de M. de Voltaire, que je l’ai forcé avec bien de la peine à jeter dans le feu. C’est lui qui a fait à Évreux une édition du poëme de la Ligue, dans laquelle il a inséré des vers contre M. de Lamotte, etc. »

Et dans une lettre récente, du 31 décembre 1738, à une autre personne, voici comment il s’exprime : « Je me souviens très-bien qu’à la Rivière-Bourdet, chez feu M. le président de Bernières, il fut question d’un écrit contre M. de Voltaire, que l’abbé Desfontaines me fit voir, et que je l’engageai de jeter au feu, etc.[32] »

Et dans une autre lettre, du 14 janvier 1739 : « Je démens les impostures d’un calomniateur, et je méprise les éloges qu’il me donne ; je témoigne ouvertement mon estime, mon amitié, et ma reconnaissance pour vous[33]. »

Il n’est donc que trop avéré, ingrat calomniateur (qu’on nous passe cette exclamation, qui échappe à la douleur) ! il n’est que trop public que le bienfait a été payé d’un libelle. Repentez-vous-en, s’il est possible ; du moins ne comblez pas la mesure de tant de méchancetés en les faisant servir à brouiller deux amis, que tant de liens unissent ; apprenez que l’amitié est presque la seule consolation de la vie, et que la détruire est un des plus grands crimes. M. de Voltaire vous dira : Continuez vos ouvrages, publiez, imprimez, réimprimez sous cent noms différents ce que j’ai fait et ce que je n’ai point fait ; reprochez-moi de m’être conduit avec trop d’honneur, avec trop de fermeté, dans une affaire où le gouvernement s’interposa ; accusez-moi d’avoir fait par vanité des libéralités (Dieu m’est témoin si elles sont parties d’un autre principe que de l’humanité) ; faites entendre que le roi m’a privé de la pension dont il m’honore, que je n’ose revenir à Paris ; imaginez des querelles qui n’ont jamais existé ; mentez hardiment ; détruisez-moi si vous pouvez, mais laissez-moi mon ami.

Mais, quoi ! l’abbé Desfontaines ne voit-il pas qu’il outrage plus le sieur Thieriot, en le louant, qu’il ne l’offensait autrefois en le traitant si indignement dans son Dictionnaire néologique, où il l’appelle colporteur, et où il le charge d’injures ? Satirique malheureux, et plus malheureux flatteur, avez-vous pensé que l’affront d’être loué par vous pût jamais le porter à cet excès de bassesse, de trahir la vérité, l’amitié, l’honneur ? eh ! pour qui ? pour vous, auteur de libelles qui le déchirent.

Après tant d’iniquités, il n’y en a point de si punissable que celle d’oser parler de votre modération, et des égards qu’on doit à votre âge et à votre prêtrise. Quelle modération ! le public la connaît. Votre âge et votre sacerdoce[34], qui exigent de vous plus de pureté et de vertu, sont en effet respectables ; mais ce sont de respectables témoins qui vous reprochent devant Dieu et devant les hommes des crimes que la nature abhorre : je parle de la calomnie et de l’ingratitude.

Certes, lorsque le sieur de Voltaire, attaqué pour lors de la fièvre, et ranimé par le plaisir de secourir un malheureux, obtint la permission d’aller à cette prison, y courut porter au coupable les premières consolations ; quand l’abbé Desfontaines se jeta à ses pieds, qu’il les mouilla de larmes, et que le sieur de Voltaire ne put retenir les siennes, il ne s’attendait pas alors qu’un jour l’abbé Desfontaines deviendrait son plus implacable ennemi.

En fut-il jamais un plus acharné ? Les plus cruels se contentent d’ordinaire de leurs propres fureurs ; l’abbé Desfontaines y joint toutes celles qu’il peut ramasser. Il fait trophée de je ne sais quel malheureux libelle, aussi inconnu qu’absurde et calomnieux, qu’il attribue au sieur de Saint-Hyacinthe[35]. Vous prétendez de tant de poisons composer un poison mortel qui, selon vous, flétrira à jamais, qui anéantira parmi les hommes l’honneur d’un homme que ses services vous ont rendu insupportable ! Le sieur de Saint-Hyacinthe serait bien malheureux, sans doute, s’il était l’auteur des libelles que vous lui imputez ; s’il avait outragé un homme qui ne l’a jamais offensé ; s’il avait augmenté le nombre de ces brochures criminelles qui sont la honte de la littérature et de l’humanité. Il est certain que la Hollande en a été trop longtemps infectée ; les magistrats commencent à réprimer les progrès de cette contagion : elle s’est glissée jusque dans plusieurs journaux. Quelque soin que la prudence humaine apporte à prévenir ce mal, il est difficile d’en étouffer les semences : la pauvreté, la liberté d’écrire, la jalousie, sont trois sources intarissables de libelles ; un grand mal en est la suite. Ces libelles servent quelquefois d’autorité dans l’histoire des gens de lettres ; l’illustre Bayle lui-même s’est abaissé jusqu’à en faire usage. On est donc réduit à la nécessité d’arrêter dans leur source, autant que l’on peut, le cours de ces eaux empoisonnées. On les arrête en les faisant connaître ; on prévient le jugement de la postérité, car tout homme public, soit ceux qui gouvernent, soit ceux qui écrivent, soit le ministre, soit l’auteur, ou le poëte, ou l’historien, doit toujours se dire à soi-même : Quel jugement la postérité pourra-t-elle faire de ma conduite ? C’est sur ce principe que tant de ministres et de généraux ont écrit des mémoires justificatifs ; que tant d’orateurs, de philosophes et de gens de lettres, ont fait leur apologie. Imitons-les, quelque grande distance qui soit entre eux et nous. Le devoir est le même. Pardonnez donc, encore une fois, lecteur qui jetterez les yeux sur cet écrit ; excusez des choses personnelles que la nécessité d’une juste défense arrache à un citoyen connu de vous par un travail assidu de vingt-cinq années, et qui, du fond de son cabinet, où il ne cherche qu’à s’instruire et à vous servir, porte au public, aux magistrats, à monseigneur le chancelier, père des lettres et des lois, des plaintes qui ne seront point étouffées par la calomnie.

Le sieur Desfontaines a-t-il rendu sa cause meilleure en rapportant encore dans son libelle quelques nouveaux vers du sieur Rousseau, qu’il qualifie d’épigramme, tels que ceux-ci, dans lesquels il fait parler l’abbé Desfontaines ?

              Petit rimeur anti-chrétien,
              On reconnaît dans tes ouvrages
              Ton caractère et non le mien.
Ma principale faute, hélas ! je m’en souvien,

Vint d’un cœur qui, séduit par tes patelinages,
Crut trouver un ami dans un parfait vaurien,
              Charme des fous, horreur des sages,
Quand pour lui mon esprit aveuglé, j’en convien,
              Hasardait pour toi ses suffrages ;
              Mais je ne me reproche rien
              Que d’avoir sali quelques pages
              D’un nom aussi vil que le tien[36].


Il cite un autre morceau de prose de Rousseau, une lettre du 14 novembre 1738, dans laquelle le sieur Rousseau dit qu’on attend le dernier coup de foudre qui doit écraser le sieur de Voltaire. C’est avec de telles armes que le sieur Desfontaines veut soutenir cette triste guerre, où la victoire même serait un opprobre pour l’agresseur.

Non, nous ne croirons jamais que le sieur Rousseau, dans le temps même qu’il vient d’essayer, après trente années, de fléchir la justice, d’apaiser et sa partie civile, et le procureur général, et le parlement, et le public ; tandis qu’il veut mettre le rempart de la religion entre ses fautes passées et son danger présent, puisse exposer à ce public qu’il veut apaiser, et de nouvelles satires, et de nouvelles iniquités qui le révoltent. Que penserait-on de celui avec qui vous vous êtes ligué depuis si longtemps, s’il trempait dans le fiel le plus amer des mains affaiblies qu’il joint tous les jours au pied des autels ?

Continuez : remettez-nous sous les yeux les horreurs que le sieur Rousseau (avant sa conversion sans doute) a fait imprimer contre le sieur de Voltaire, pendant tant d’années en Hollande ; rappelez surtout le libelle diffamatoire qu’il a publié, en dernier lieu, dans le journal de la Bibliothèque française[37], et qui pourrait être, ainsi que le vôtre, la source d’un procès criminel aussi funeste que celui qui lui attira la condamnation du parlement. Nous n’imprimerons point ici les pièces originales que nous avons ; nous ne publierons point encore les remords de ceux qui ont eu part à ces libelles ; nous réservons, en cas de besoin, ces productions pour les tribunaux de la justice. Ne présentons ici que ces faits, qui ne demandent qu’un coup d’œil pour être jugés sans retour par le public. Le sieur Rousseau imprime que la

source de sa haine contre le sieur de Voltaire vient en partie de ce que le sieur de Voltaire l’avait voulu détruire dans l’esprit de M. le prince d’Aremberg[38]. Nous ne répondrons jamais que par pièces justificatives ; nous n’opposerons à cette calomnie du sieur Rousseau que la lettre[39] même de ce prince à M. de Voltaire, déjà rapportée dans le journal de Dusauzet[40], mais peu connue en France.


À Enghien, ce 8 septembre 1736.

Au reste, je suis très-surpris et très-indigné que Rousseau ait osé me citer dans l’article de la Bibliothèque française qui vous regarde ; ce que je puis vous assurer, c’est qu’il me fait parler très-faussement. Je suis, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,


Le duc d’Aremberg. »

S’il est vrai que cette imposture détermina ce prince à bannir le sieur Rousseau du petit hôtel d’Aremberg, on ne désire point que ceux qui daignent le recueillir encore en usent de même. On lui souhaite seulement de longs remords dans une vie longue, et dont les derniers jours soient moins orageux. M. de Voltaire, qui a dû se venger, saurait lui pardonner s’il se rétractait de bonne foi, s’il pouvait enfin ouvrir les yeux, et se souvenir efficacement de ce beau vers de Boileau (sat. XI, v. 34) :


Pour paraître honnête homme, en un mot, il faut l’être.

Plût à Dieu que ces querelles si déshonnêtes pussent aussi aisément s’éteindre qu’elles ont été allumées ! Plût à Dieu qu’elles fussent oubliées à jamais ! Mais le mal est fait, il passera peut-être à la postérité ; que le repentir aille donc jusqu’à elle : il est bien tard, mais n’importe ; il y a encore pour le sieur Rousseau quelque gloire à se repentir. Peut-être même, si nos fautes et nos malheurs peuvent corriger les autres hommes, naîtra-t-il quelque avantage de ces tristes querelles dont le sieur Rousseau a fatigué deux générations d’hommes. Cet avantage que j’espère de ce fléau malheureux, c’est que les gens de lettres en sentiront mieux le prix de la paix et l’horreur de la satire, et qu’il arrivera dans la littérature ce qu’on voit dans les États, qui ne sont jamais mieux réglés qu après des guerres civiles.

[41]Encore quelques paroles : nous n’avons pas assez détruit la calomnie, ni assez prévenu ses attaques pour l’avenir ; il reste quelque chose de plus important mille fois que tout ce qu’on a vu. Les citoyens sont membres de la société en deux manières : ils vivent sous les lois de l’État et sous celles de la religion ; leur soumission à ces lois fait leur sûreté. Accuser un citoyen d’ enfreindre l’un de ces devoirs, c’est vouloir lui ôter tous les droits de l’humanité ; c’est vouloir le dépouiller d’une partie de son être ; c’est un assassinat qui se commet avec la plume. Les hommes de tous les temps et de tous les lieux s’accordent à flétrir d’une exécration éternelle ces délateurs qui répandent l’accusation d’irréligion ; ces meurtriers qui prennent le couteau sur l’autel pour égorger impunément l’innocence : monstres d’autant plus à craindre qu’ils ont souvent mis dans leur parti la vertu même. Votre dessein est donc de perdre le sieur de Voltaire par cette accusation affreuse d’irréligion et d’athéisme, que vous répétez sans cesse ; c’est là ce dont il se plaignait si justement dans sa préface d’Alzire ; c’est là ce qu’il appelle la dernière ressource des calomniateurs. Eh bien ! connaissez celui que vous voulez perdre, et lisez la lettre suivante[42].

Après ce témoignage authentique des sentiments d’un homme sans ambition, sans brigue, qui n’a jamais sollicité la moindre place, dont tous les jours languissants et accablés de maladies sont sacrifiés à l’étude, qui ne demande rien, qui ne veut rien, sinon la retraite et la paix, lui envierez-vous cette paix consacrée au travail ? chercherez-vous à troubler sa vie, vous qui, après tout, lui devez la vôtre ?

Ce Mémoire, composé à la hâte par un homme qui n’a que la vérité pour éloquence, et son innocence pour protection, apprendra du moins à la calomnie à trembler. Son véritable supplice est d’être réfutée ; et, s’il n’y a point parmi nous de loi contre l’ingratitude, il y eu a une gravée dans tous les cœurs, qui venge le bienfaiteur outragé, et punit l’ingrat qui persécute.

Voltaire.
À Cirey, ce février 1739.
FIN DU MÉMOIRE DU SIEUR DE VOLTAIRE.
  1. Ce mémoire, dont je n’ai trouvé l’indication nulle part, que le hasard m’a procuré, et que le premier j’admets dans les Œuvres de Voltaire, est évidemment celui dont Voltaire cite une phrase dans sa lettre à d’Olivet, du 29 décembre 1738, et encore dans la lettre à l’abbé Moussinot, du commencement de février 1739. C’est cet abbé qui doit avoir fait faire l’édition dont je possède un exemplaire, in-12 de cinquante-six pages, portant l’adresse de : À La Haye, chez J. Néaulme : mais que je crois de Paris. Voltaire, peu après, changea l’intitulé et la rédaction de cet écrit, qu’il reproduisit sous le titre de Mémoire sur la Satire ; c’est la pièce qui suit immédiatement. Quelques phrases, en très-petit nombre, et que j’indiquerai, se retrouvent dans les deux versions. (Janvier 1830.) B.)
  2. La fin de cet alinéa se retrouve dans le Mémoire sur la Satire, qui suit.
  3. Il avait paru sous le nom du chevalier de Mouhy.
  4. Ce passage se retrouve aussi presque textuellement dans le Mémoire sur la Satire.
  5. Célèbre médecin qui fut doyen de la faculté ; mort, en 1742.
  6. Procope, fils du cafetier.
  7. Variante. « Des injures atroces, ce malheureux partage de la colère et de l’aveuglement. » (Voltaire et la Police, page 187.)
  8. La Voltairomanie portait en sous-titre : Lettre d’un jeune avocat en forme de Mémoire, au nom des avocats. Un membre du barreau de Paris, nommé Pageau, récusa au nom de son ordre toute participation à ce libelle de Desfontaines. Voltaire cite sa lettre dans son Mémoire sur la Satire, voyez page 60.
  9. Ce sont les Éclaircissements que nous avons donnés dans le tome XXII ; voyez à la page 271 de ce même tome.
  10. Il est au tome VIII de la présente édition.
  11. Je n’ai pu découvrir ce libelle clandestin, que Voltaire attribue à Desfontaines. (B.)
  12. Desfontaines est auteur des Lettres d’un comédien français au sujet de l’Histoire du théâtre italien, écrite par M. Riccoboni, dit Lélio, 1728, in-12.
  13. À la suite de la troisième édition du Dictionnaire néologique (et des suivantes), on trouve la Réception de l’illustre messire Christophe Mathanasius.
  14. L’Éloge historique de Pantalon Phœbus (Lamotte) est imprimé à la suite du Dictionnaire néologique.
  15. Deux Lettres d’un rat calotin à citron Barbet (contre Moncrif), 1720, in-12, sont aussi réimprimées à la suite du Dictionnaire néologique.
  16. La Vérité de la religion chrétienne. Voltaire n’a pas toujours parlé aussi favorablement de cet ouvrage ; voyez t. XX, p. 416 et 437 ; XXI, p. 505.
  17. Lettres contre l’abbé de Houteville. (Note de Voltaire.) — Voltaire veut parler des Lettres de M. l’abbé *** à M. l’abbé Houteville, 1722 : il y a vingt lettres. Le fond est du jésuite Hougnant. (B.)
  18. Lettres sur les Anglais et les Français, 1721), deux volumes in-12.
  19. Variante. « Une élégance singulière. » (Voltaire et la Police, page 188.)
  20. Desfontaines était le rédacteur des Observations sur les ouvrages modernes ; voyez tome XXII, page 372.
  21. Racine vengé, ouvrage composé à propos des Remarques de l’abbé d’Olivet sur ce poëte.
  22. Dans son Dictionnaire néologique. (Note de Voltaire.) — Sur cet ouvrage, voyez la note, tome XXII, page 370.
  23. Ce qui suit, est reproduit dans le Mémoire sur la Satire.
  24. Meis contentus, Horace, livre Ier, satire vi, vers 96.
  25. Voyez la note sur le n° XXVII du Préservatif, tome XXII, page 386.
  26. Ce que Voltaire imprime ici en italique n’est pas le texte, mais l’analyse de ce qu’on lit dans la Voltairomanie, pages 10 et suivantes. (B.)
  27. Mme du Châtelet ; voyez les Mémoires de Longchamp et Wagnière, 1826, tome II, pages 417 et suivantes.
  28. Ce fragment de lettre est aussi dans le Mémoire sur la Satire, mais avec quelques mots de moins.
  29. Thieriot.
  30. Voyez, sur la triste conduite de Thieriot en cette affaire, la Correspondance (1739), et Voltaire à Cirey, par M. Gust. Desnoireterres.
  31. Les passages que Voltaire cite ici de trois lettres sont reproduits dans le Mémoire sur la Satire.
  32. Ce texte n’est pas tout à fait celui de la lettre de Thieriot à Mme du Châtelet, du 31 décembre 1738, lettre publiée, en 1820, dans les Mémoires sur Voltaire, etc., par Longchamp et Wagnière, tome II, page 431.
  33. Avec quelle audace aveugle le sieur Desfontaines ose-t-il défier qu’on lui montre un seul exemplaire de ce libelle, intitulé Apologie ? Peut-il nier que, malgré les soins du sieur Thieriot, il n’en ait échappé quelques exemplaires ? L’abbé Desfontaines lui-même, dans un autre de ses libelles, intitulé Pantalon Phœbus, page 73, fait parler ainsi M. de Lamotte : « J’ai été bien maltraité dans un écrit intitulé Apologie de Voltaire ; ce qui me console, c’est que cet ouvrage a été supprimé. » Voilà donc l’abbé Desfontaines convaincu par lui-même. (Note de Voltaire.) — C’est au nombre 64 du Pantalon Phœbeana, imprimé à la suite du Dictionnaire néologique, qu’est la phrase citée par Voltaire dans cette note. (B.)
  34. Quoique vivant à Paris, Desfontaines était resté curé de Thorigny-sur-Vire. (G. A.)
  35. La Déification du docteur Aristarchus Masso, libelle contre Voltaire, inconnu jusqu’alors de celui-ci, et que Desfontaines avait reproduit dans sa Voltairomanie. Voyez la Correspondance à cette époque, et les Conseils à un journaliste, tome XXII, page 241.
  36. Cette épigramme, rapportée aussi dans le Mémoire sur la Satire, n’est pas dans les Œuvres de J.-B. Rousseau. (B.)
  37. C’est la lettre de Rousseau, du 22 mai 1736, imprimée dans la Bibliothèque française, tome XXIII, page 138, et qui fit naître la lettre de Voltaire, du 20 septembre 1736 ; voyez la Correspondance.
  38. À Bruxelles.
  39. Elle a été aussi déposée. (Note de Voltaire.)
  40. Bibliothèque française, tome XXIV, page 157.
  41. Variante de la péroraison :

    « Nous nous taisons ici, parce que nous avons trop à dire ; nous n’étalerons pas au public les preuves de dix années de calomnies, les remords de ceux qui ont eu part à tant d’horreurs, nous ne ferons point remarquer que les coupables les plus punis sont ceux qui se corrigent le moins ; nous avons de quoi faire un procès criminel plus funeste que celui qui priva le sieur Rousseau de sa patrie ; nous ne montrons point ici la lettre de M. le duc d’Aremberg, qui convainc cet homme d’une nouvelle imposture. Nous lui souhaitons seulement des remords véritables. Plût à Dieu que ces querelles si déshonorantes pussent aussi aisément s’éteindre qu’elles ont été allumées ! Plût à Dieu qu’elles fussent oubliées à jamais ! Mais le mal est fait, il passera peut-être à la postérité. Que le repentir aille donc jusqu’à elle. Il est bien tard, mais n’importe : il y a encore pour le sieur Rousseau quelque gloire à se repentir. Peut-être même, si nos fautes et nos malheurs peuvent corriger les autres hommes, naîtra-t-il quelque avantage de ces tristes querelles, dont le sieur Rousseau a fatigué deux générations d’hommes. Cet avantage que j’espère de ce fléau malheureux, c’est que les gens de lettres en sentiront mieux le prix de la paix et l’horreur de la satire, et qu’il arrivera dans la littérature ce qu’on voit dans les Etats, qui ne sont jamais mieux réglés qu’après des guerres civiles.

    Que les gens de lettres songent encore une fois quels sont les fruits amers de la critique, qu’ils songent qu’après trente années on retrouve un ennemi, et qu’un mot suffit pour empoisonner toute la vie. Pourquoi l’abbé Prévost, qui juge très-librement des ouvrages d’esprit, ne s’est-il point fait d’ennemis ? C’est qu’il est poli et mesuré dans ses critiques les plus sévères. Pourquoi celui qui en use autrement est-il en exécration dans Paris ? Chaque lecteur trouvera aisément la réponse. Le sieur de Voltaire avouera sans peine qu’il a été trop sensible aux traits de ses deux ennemis, Rousseau et Desfontaines, aux injustices du premier, parce qu’il estimait beaucoup quelques-uns de ses anciens ouvrages, et que l’auteur de la Henriade ne méritait pas ses insultes ; aux outrages du second, parce qu’il est affreux d’être ainsi traité pour prix de ses bienfaits. Il y a des hommes qui ont l’art d’opposer le silence aux injures et de forger sourdement les traits de leur vengeance ; il y en a d’autres qui, nés avec un cœur plus ouvert et incapables de dissimuler, disent hautement ce qu’ils sentent et ce qu’ils pensent. Le sieur de Voltaire est de ce nombre. Il espère que les magistrats auxquels il a l’honneur de présenter ce Mémoire compatiront à sa sensibilité, et rendront justice à sa bonne foi.

    Ce Mémoire, composé à la hâte par un homme qui n’a que la vérité pour éloquence et son innocence pour protection, apprendra du moins à la calomnie à trembler. Son véritable supplice est d’être réfutée, et s’il n’y a point parmi nous de loi contre l’ingratitude, il y en a une gravée dans tous les cœurs qui venge le bienfaiteur outragé et punit l’ingrat qui persécute. » (Voltaire et la Police, page 193.)

  42. Cette lettre est celle au P. Tournemine, qu’on trouvera dans la Correspondance, fin de décembre 1738.