Mélanges de Sciences et d’histoire naturelle — octobre 1833/02

Mélanges de Sciences et d’histoire naturelle — octobre 1833
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LES JACHÈRES DE FRANCE ET LES CAPOEIRAS DU BRÉSIL.

On a remarqué de temps immémorial que, lorsque la même terre a été ensemencée plusieurs années de suite avec la même espèce de grains, la récolte diminue et peut même devenir assez pauvre pour ne plus couvrir les frais de culture. Ce fait, les agriculteurs l’expliquaient à leur manière en disant que la terre était fatiguée, et en conséquence ils la laissaient reposer ; c’est-à-dire qu’après un terme qui variait selon la nature du sol et le système suivi pour les engrais, chacun de leurs champs restait à son tour une année sans être ensemencé.

Ce n’était pas sans regret que le laboureur laissait ainsi chômer tous les ans quelque portion de la terre ; la perte qui en résultait était surtout sensible dans le pays où les produits de l’agriculture ont une grande valeur ; et ce fut aussi là qu’on songea d’abord aux moyens de l’éviter.

On voyait les champs laissés en jachères se couvrir de plantes abondantes et souvent en apparence très vigoureuses ; on en conclut à la fin que l’épuisement n’était que relatif, et on pensa que la terre, qui n’était pas fatiguée pour produire des herbes inutiles, ne le serait peut-être pas davantage si on lui demandait en place une moisson différente de celle qu’elle refusait de porter. L’essai eut du succès ; l’expérience finit par enseigner l’ordre suivant lequel on devait faire se succéder les différentes récoltes ; et enfin on en est venu au point que non-seulement chaque année donne la sienne, mais même que dans quatre ans, par exemple, on obtient cinq moissons.

Ce n’est pas pour les plantes annuelles seulement qu’a lieu cet épuisement relatif du sol ; le même phénomène s’observe pour les plantes vivaces, les arbustes et les arbres ; mais ici c’est la nature qui, d’ordinaire, se charge de substituer aux espèces, ou, comme diraient les gens du métier, aux essences pour lesquelles le terrain a cessé d’être favorable, les espèces qui y peuvent le mieux prospérer. Le renouvellement spontané s’opère probablement dans le plus grand nombre des cas où l’homme ne le contrarie pas trop fort ; mais c’est surtout relativement aux forêts qu’on a eu occasion de le bien constater. En effet, les contrats de vente fournissent le moyen de savoir, pour chaque forêt, quelle espèce d’arbres y dominait aux époques des diverses transactions dont elle a été l’objet, tandis que lorsqu’il s’est agi, par exemple, de la vente d’un enclos, on n’a jamais songé à indiquer si, au moment où le marché a été passé, le terrain était garni d’orties, de mercuriale ou de valériane. On trouvera à ce sujet des renseignemens curieux dans un Mémoire de M. Dureau de Lamalle sur le renouvellement périodique des forêts. L’auteur y a indiqué, en se fondant sur des documens authentiques, l’ordre suivant lequel les espèces forestières se succèdent jusqu’à ce que, la rotation accomplie, la forêt se retrouve composée comme elle l’avait été à une époque précédente. Ces changemens ont lieu surtout après les coupes, qui, faisant, pour ainsi dire, table rase, permettent aux espèces pour lesquelles le sol est devenu plus convenable d’y prendre à leur tour la prédominance.

Dans les parties chaudes du Nouveau-Monde, la coupe des forêts est également suivie d’un changement spontané dans la végétation, mais avec cette grande différence, que tandis que chez nous les choses tendent, après un certain nombre de mutations et dans un espace de temps dont on peut, à quelque cinquante ans près, fixer la durée, à revenir à l’état primitif, dans l’Amérique tropicale il n’y a rien de semblable à ce retour ; du moins si la périodicité existe, elle est insensible pour nous, et le cercle dans lequel elle doit s’accomplir se dérobe à nos regards par son immensité. Ce qui nous apparaît, c’est le changement, à travers un petit nombre de courtes transitions, d’un état dont on n’aperçoit point le commencement, à un autre état dont rien ne fait prévoir la fin.

M. Auguste de Saint-Hilaire, dans la relation de son voyage au Brésil[1], a appelé l’attention sur la facilité avec laquelle s’opèrent ces métamorphoses qui changent en peu d’années la face de provinces entières, et sur l’imprévoyance des colons qui, sans recueillir eux-mêmes de la destruction des forêts un bien grand avantage, ruinent les ressources du pays et condamnent ainsi leurs enfans à une misère presque certaine.

« Tout le système de l’agriculture brésilienne, dit ce savant voyageur, est fondé sur la destruction des forêts, et où il n’y a point de bois, il n’y a point de culture. L’expérience a appris aux Brésiliens quelles espèces d’arbres sont communes dans les forêts qui, mises en culture, doivent donner les meilleures récoltes. Lorsqu’on a fait choix d’un terrain, on ne le défriche point, on se contente de couper à hauteur d’appui les arbres qui le couvrent. Cette opération se fait quand la saison des pluies est passée, on donne aux branchages le temps de sécher, et l’on y met le feu avant que les pluies recommencent.

« Lorsqu’on a fait deux récoltes dans une terre qui était autrefois couverte de bois vierges, on la laisse reposer ; il y pousse des arbres beaucoup plus grêles que les premiers, et d’une nature entièrement différente ; on laisse croître ceux-ci pendant cinq, six ou sept années, suivant les cantons ; on les coupe, ensuite on les brûle, et on plante dans leurs cendres. Après une seule récolte, on laisse la terre reposer de nouveau ; d’autres arbres y croissent encore, et l’on continue de la même manière jusqu’à ce qu’on juge le sol entièrement épuisé. Les espèces de taillis qui succèdent aux bois-vierges s’appellent capoeiras.

« Si l’on abandonne ces capoeiras à elles-mêmes et qu’on n’y laisse point paître de bétail, on voit naître à leur place d’autres taillis nommés capoeirões où l’on ne trouve plus les arbrisseaux des capoeiras. »

Le changement ne s’arrête pas toujours là : ainsi, dans la portion de la province de Minas-Geraes, qui se trouve à l’orient de la chaîne de Mantiqueira, les plantes herbacées ont remplacé sur une foule de points les forêts dont le sol était autrefois entièrement couvert. « Dans cette partie du Brésil, lorsqu’on a fait dans un terrain un petit nombre de récoltes, on y voit naître une très grande fougère du genre pteris. Une graminée visqueuse, grisâtre et fétide, appelée capim gordura, ou herbe à la graisse, succède bientôt à cette cryptogame ou croît en même temps qu’elle. Alors toutes les autres plantes disparaissent avec rapidité. Si quelque arbrisseau s’élève au milieu des tiges du capim gordura, il est bientôt brouté par les bestiaux ; l’ambitieuse graminée reste maîtresse du terrain, et elle ne peut pas même être recommandée comme fourrage ; car si elle engraisse les bêtes de somme et le bétail, elle diminue sensiblement leurs forces. L’agriculteur, ne pouvant plus espérer de voir naître de nouveaux arbres sur le terrain, dit que celui-ci est perdu sans retour (he uma terra acabada ) ; après avoir fait sept à huit récoltes dans un champ, et quelquefois moins, il l’abandonne, et brûle d’autres forêts qui bientôt ont le même sort que les premières. Où s’élevaient naguère des arbres gigantesques entrelacés de lianes élégantes, le voyageur ne découvre plus que des campagnes immenses de capim gordura, et cependant il est incontestable que cette graminée ne s’est introduite que depuis un petit nombre d’années. »

Des changemens analogues à ceux que M. A. de Saint-Hilaire signale pour le Brésil ont lieu, quoiqu’en général sur une plus petite échelle, dans les autres parties de l’Amérique tropicale ; et j’ai eu moi-même souvent occasion de les observer pendant un séjour prolongé dans la république de Colombie. Dans ce pays, le système d’agriculture est à peu près semblable à celui du Brésil. Ainsi, quand on veut faire un nouvel établissement, on choisit, et avec grande raison, un lieu couvert d’arbres, et surtout de ceux qui ne croissent que dans un sol profond. On abat les troncs, qu’on laisse sur le sol jusqu’à la fin de l’été ; alors on les brûle, et après avoir égratigné un peu la terre, sans même prendre la peine, si ce n’est dans certains cas particuliers, de déraciner les souches, on sème ou on plante dans les intervalles, au milieu de la cendre et des charbons. Après quelques moissons on laisse reposer la terre, qui se couvre bientôt d’un taillis qu’on désigne sous le nom de rastrojo, et ce taillis lui-même est, au bout de quatre ou cinq ans, coupé et brûlé pour faire place à de nouvelles cultures. Si l’établissement est abandonné, ce ne sont point de grands arbres qui renaissent à la place qu’occupaient les premiers, mais peu à peu on y voit apparaître des arbrisseaux différens de ceux qui s’y étaient d’abord développés. La différence d’aspect, suivant que le rastrojo est ancien ou récent, frappe les yeux, même les moins exercés, et je crois qu’elle n’est pas moins grande que celle qui existe entre les capoeiras et les capoeirões.

Ces goûts aventureux, cette facilité à transporter au loin son domicile, n’existent pas au même degré à beaucoup près chez l’habitant de la Colombie que chez celui du Brésil ; aussi dans le premier pays, quoique l’agriculture soit fort déchue dans certains cantons où elle était autrefois florissante, et qu’elle ait pris au contraire du développement dans d’autres parties long-temps négligées, on trouve un grand nombre de lieux qui sont depuis long-temps cultivés et où la succession des cultures aux rastrojos, et des rastrojos aux cultures constitue un système de jachères presque aussi régulier que celui d’Europe, quoique peut-être plus mal entendu encore. Cependant certaines localités ont offert un phénomène analogue à celui de l’invasion du capim gordura, mais cela a eu lieu plutôt pour les pâtures que pour les terres cultivées. Voici, par exemple, ce que j’ai vu à Cartago, charmante petite ville située dans la vallée du Cauca par les 4° 54, de lat. N.

Lorsqu’en 1540, le capitaine Jorge Robledo fonda cette ville, le fond de la vallée était en grande partie couvert d’arbres élevés comme ceux qui restent encore sur la rive droite de la rivière de la Vieille (Rio de la Vieja)  : ces arbres furent aussitôt abattus, et c’est ce qui arrivait presque toujours en pareil cas ; car les conquérans, habitués à l’aspect des campagnes nues de l’Espagne, trouvaient que la présence des bois donnait au pays quelque chose de sauvage. Il y avait ici, d’ailleurs, un assez bon prétexte, c’était la nécessité de dégager les abords de la ville, afin que les Indiens ennemis, qui étaient alors très nombreux dans les deux cordillères, ne pussent s’approcher sans être aperçus. Une grande partie des terrains ainsi dépouillés ne fut pas employée pour la culture. Ils se couvrirent d’arbustes qui, arrachés successivement et broutés par le bétail, firent place à d’excellens pâturages d’une herbe fine et succulente. Il y a cinquante ans à peu près que ces prairies jusqu’alors parfaites ont commencé à être envahies par une plante traçante, nommée en quelques endroits correjuela, et dans d’autres batato, à cause de sa ressemblance avec la patate douce, convolvulus batata. Cette plante, qui se multiplie avec une merveilleuse facilité, par ses racines autant que par ses graines, comme le fait notre liseron commun, étouffe le gazon sur lequel elle s’étend, de sorte qu’au bout d’un petit nombre d’années des prairies excellentes sont devenues complètement inutiles pour la nourriture du bétail : c’est un véritable fléau pour les habitans, qui n’ont pu encore, malgré diverses tentatives, trouver le moyen d’en borner les progrès.

Si la plante continue à gagner du terrain, comme cela est assez probable, il ne s’ensuit pas cependant qu’elle doive rester complètement maîtresse du sol ; et, quand elle aura fait tout périr au-dessous d’elle, il lui naîtra sans doute des ennemis. Déjà, dans les lieux où elle s’est le plus anciennement introduite, on commence à voir paraître certains arbrisseaux à feuilles coriaces, différens de ceux qui se trouvaient dans les rastrojos anciens ou récens, et ces arbrisseaux l’étoufferont peut-être un jour.

Une autre ville de la Nouvelle-Grenade, Tocayma, fondée six ans seulement après Cartago, eut beaucoup plus tôt à souffrir d’un semblable mal. Riche et florissante d’abord, elle n’est plus aujourd’hui qu’une misérable bourgade, connue seulement parce que sa proximité de Bogota en fait un lieu de rendez-vous pour ceux des habitans du plateau qui, forcés de suivre un régime sudorifique, ont besoin d’en seconder les effets par l’influence d’un climat très chaud. Sa ruine, à la vérité, dépendit de plusieurs causes : d’une inondation qui renversa une partie des maisons ; de l’extinction des Indiens, qui succombèrent aux fatigues, aux mauvais traitemens dont les accablaient les conquérans ; mais principalement de la destruction de ses pâturages par l’introduction d’un misérable arbuste, l’espino, petit mimose épineux, qui ne commença à paraître dans la plaine où la ville avait été bâtie que quelque temps après l’établissement des Européens.

Une troisième ville, située un peu plus au nord que Tocayma, mais surtout à une beaucoup plus grande hauteur, et de manière à être, comme on le dit dans le pays, en terre froide, la ville de Leyva, a de même déchu graduellement, parce que son agriculture est devenue de moins en moins productive. Les campagnes, qui d’abord portaient des moissons de froment d’une abondance si extraordinaire, que je n’ose répéter ce que j’en ai entendu rapporter, donnent aujourd’hui à peine de quoi payer le laboureur. Mais ici il n’y a pas eu introduction, au moins en proportion notable, d’espèces végétales nuisibles aux blés ; il y a eu seulement épuisement du sol. Ce qui doit surprendre d’ailleurs, ce n’est pas la stérilité actuelle, mais la longue durée de la fécondité. C’est une chose remarquable qu’une terre qu’on n’engraissait jamais, et à laquelle on demandait continuellement un même produit, ait pu encore, après deux siècles, donner des moissons qui payassent la semence et le labour.

Il est probable que, par une alternance judicieuse dans les cultures, on parviendrait, non pas à rendre aux campagnes de Leyva leur première fertilité, mais à en obtenir des produits beaucoup plus avantageux que ceux qu’elles donnent aujourd’hui.

Il en est pour les végétaux comme pour les animaux, le même genre de nourriture ne convient pas à tous indistinctement : aussi, là où une plante ne trouve plus de quoi vivre, une autre rencontre des alimens abondans ; et c’est ce qui explique, jusqu’à un certain point, d’une part, la nécessité des alternances dans nos cultures, de l’autre le renouvellement spontané des forêts. Mais, si une plante nuit à celles de la même espèce qui lui succéderont en prenant une partie des alimens dont elles auraient besoin, rien ne nous dit que ce soit là le seul mal qu’elle leur prépare, et qu’en même temps qu’elle les affame, elle ne les empoisonne pas en déposant dans le sol ses excrémens.

Cette idée, présentée depuis plusieurs années par M. Decandolle et appuyée de considérations qui lui donnaient beaucoup de poids, vient d’être récemment confirmée par des expériences directes.

Brugmans avait annoncé que des plantes enterrées jusqu’au collet dans du sable sec présentaient, quand on les en retirait, des gouttelettes d’eau à l’extrémité des racines. L’expérience répétée par d’autres semble avoir rarement réussi ; mais s’il est difficile d’être témoin du suintement, il est aisé au contraire de constater l’existence de matières évidemment sécrétées par les racines. C’est ce qu’on observe, dit M. Decandolle dans sa Flore française, sur le carduus arvensis, l’inula helenium, le scabiosa arvensis, plusieurs euphorbes et plusieurs chicoracées. Il semble que ces sécrétions des racines ne sont autre chose que les parties des sucs propres qui, n’ayant pas servi à la nutrition, sont rejetées en dehors lorsqu’elles arrivent à la partie inférieure des vaisseaux ; le phénomène, quoique n’étant pas toujours facile à voir, est probablement commun à un grand nombre de plantes.

MM. Plenck et de Humboldt, ajoute le savant botaniste, ont eu l’idée ingénieuse de chercher dans ce fait la cause de certaines habitudes des plantes. Ainsi l’on sait que le chardon nuit à l’avoine, l’euphorbe et la scabieuse au lin, l’inule aulnée à la carotte, l’erigerum âcre et l’ivraie au froment, etc. On peut croire que les racines de ces plantes laissent suinter des matières nuisibles à la végétation des autres. Au contraire, si la salicaire croît volontiers près du saule, l’orobanche rameuse près du chanvre, n’est-ce pas que les sécrétions des racines de ces premières plantes sont utiles à la végétation des autres ?

M. Decandolle est revenu sur cette idée dans des ouvrages postérieurs ; il l’a développée, et en a fait des applications à l’économie rurale. Il admet que les plantes, en pompant tout ce qui se présente de soluble à leurs racines, ne peuvent manquer d’aspirer aussi des particules qui ne peuvent servir à leur nourriture. Ainsi, lorsque la sève a été entraînée par la circulation dans tout le végétal, élaborée, et privée d’une grande quantité d’eau par les feuilles ; puis, en redescendant, lorsqu’elle a fourni aux organes tout l’aliment qu’elle contenait, il doit se trouver un résidu de particules qui ne peuvent s’assimiler au végétal, étant impropres à sa nourriture. Ces particules, après avoir traversé tout le système, sans altération, retournent au sol par les racines, et le rendent moins propre à nourrir une seconde récolte de la même famille de végétaux, en accumulant des substances solubles qui ne peuvent s’assimiler. On sait fort bien qu’un animal ne peut être nourri de ses propres excrémens, et il est à croire que pour les végétaux il y a même impossibilité.

Des vipères peuvent être tuées avec leur propre venin ; et, comme l’a fait voir M. Macaire dans des expériences antérieures à celles dont il va être parlé, des végétaux peuvent souffrir de l’absorption des poisons qu’ils fournissent eux-mêmes. Or, il doit arriver souvent que par l’action de ses organes une plante convertisse une portion des particules qu’elle a ingérées en substances délétères, soit pour les plantes de sa propre espèce, soit pour d’autres, et qu’elle rejette ensuite par ses racines une portion de ce poison. L’allongement continuel des racines rend l’effet fâcheux à peu près nul pour la même génération de plantes, et c’est la génération suivante qui, si elle est de la même espèce, aura à en souffrir. On conçoit d’ailleurs fort bien comment ces excrémens, qui sont au moins inutiles et probablement funestes à la plante d’où ils proviennent, de même qu’à ses semblables, pourront, au contraire, fournir une pâture abondante et saine à un autre ordre de végétaux. Les exemples tirés du règne animal s’offrent encore ici avec une force d’analogie remarquable.

Cette théorie, qui rend raison de la plupart des faits observés, avait encore cependant besoin d’être appuyée par des expériences directes : M. Macaire s’est chargé de ce soin, et les résultats ont pleinement prouvé la justesse des vues de M. Decandolle.

Pour obtenir les produits de l’exsudation supposée des racines, M. Macaire eut recours à différens moyens. Il essaya de faire vivre des plantes entièrement dans l’air, puis de faire germer des graines dans du sable siliceux pur, dans du verre pilé, sur des éponges lavées, sur du linge blanc. De tous ces procédés, les uns échouèrent complètement, et les autres donnèrent des résulats qui manquaient du degré de précision auquel aspirait le savant expérimentateur. Enfin, pour dernière ressource, il essaya de faire vivre dans de l’eau de pluie parfaitement pure des plantes toutes développées et pourvues de toutes leurs racines. Ces plantes étaient enlevées de terre avec précaution ; leurs racines étaient lavées avec un soin minutieux, essuyées, puis placées dans des fioles avec une certaine quantité d’eau dont la parfaite pureté avait été constatée à l’aide des réactifs ordinaires. Dans cet état, elles vivaient très bien, puisqu’elles continuaient à développer leurs feuilles, à épanouir leurs fleurs.

Si, au bout de quelques jours, on examinait l’eau dans laquelle une plante avait ainsi végété, il était aisé de reconnaître, soit au moyen de l’évaporation, soit à l’aide des réactifs, qu’il s’y trouvait des substances étrangères, fournies évidemment par les racines. Le même phénomène s’est répété sur tous les végétaux soumis à l’expérience ; de sorte que M. Macaire le considère comme général, au moins pour les plantes phanérogames.

L’eau s’altérait par l’effet du séjour de la plante ; mais il y avait deux manières d’expliquer ce changement : on pouvait l’attribuer à une sorte de macération dépendante de l’action du liquide, action qui aurait eu lieu tout aussi bien sur une racine privée de vie, ou le regarder comme le résultat d’une sécrétion active, d’une fonction propre seulement à la place vivante, et qui se continuait lorsque les racines étaient plongées dans l’eau, comme lorsqu’elles étaient encore enfouies dans la terre. Pour se décider entre ces deux suppositions, dont la dernière était déjà à beaucoup près la plus probable, M. Macaire fit des expériences très différentes, et dont les résultats cependant concordèrent parfaitement. D’une part, il voulut ne recueillir que les produits de plantes bien vivantes, afin qu’on ne pût pas supposer que ces sécrétions étaient l’effet d’une maladie produite par les circonstances insolites dans lesquelles le végétal se trouvait placé. De l’autre, il plaça des parties détachées de la même plante dans l’eau, afin de voir si cette eau s’altérait avec la même rapidité et de la même manière.

Des plantes vigoureuses de chondrille furent mises, avec leurs racines bien nettoyées, dans l’eau de pluie filtrée. On les y plaça toutes fleuries, et elles continuèrent à s’y épanouir ; au bout de quelques jours, et avant qu’elles eussent eu le temps de souffrir du changement de régime, on les enleva, et on en replaça d’autres dans la même eau. Cette eau, après quatre substitutions semblables, avait pris une teinte jaune, une odeur assez prononcée analogue à celle de l’opium, et une saveur amère un peu vireuse ; elle précipitait en brun la dissolution d’acétate neutre de plomb, troublait une dissolution de gélatine, et enfin laissait par l’évaporation une substance d’un brun rougeâtre.

Pour s’assurer que cette substance était bien le produit de la végétation, et non d’une action indépendante de la vie, M. Macaire mit tremper pendant le même temps, d’un côté, des racines seules de chondrille, de l’autre, dans un flacon différent, les tiges seules coupées de la même plante. Les racines se conservèrent fraîches, les tiges gardèrent leurs fleurs non flétries ; mais, dans aucun des flacons, l’eau ne prit de couleur ni de saveur marquées ; elle n’avait rien de cette odeur opiacée qui était si sensible dans l’autre ; elle n’agissait point sur les réactifs, et enfin ne laissait presque aucun résidu.

Les expériences répétées sur des plantes très différentes donnèrent toujours des résultats analogues.

Une fois assuré que les végétaux rejettent par leur racine les parties impropres à leur alimentation, M. Macaire voulut savoir à quelle époque de la journée le phénomène a lieu. Pour cela il prit une plante enracinée et vigoureuse de haricot, et, après l’avoir nettoyée convenablement, il la mit tremper dans l’eau de pluie. Le soir, la plante fut lavée, essuyée, et placée dans un second flacon également plein d’eau, de pluie ; le matin, semblable opération du lavage avant de remettre le haricot dans l’eau où la veille il avait passé le jour. Pendant une semaine, la plante fut ainsi, deux fois par vingt-quatre heures, passée d’un flacon à l’autre. Au bout de ce temps, les liquides contenus dans les deux flacons furent examinés : dans l’un comme dans l’autre, on trouva les produits de la sécrétion des racines ; mais l’eau dans laquelle la plante avait végété toutes les nuits en contenait une proportion beaucoup plus considérable que l’autre. M. Macaire s’assura par la suite qu’en faisant pendant le jour une nuit artificielle pour les plantes, on augmentait sur-le-champ d’une manière très sensible l’excrétion des racines. Ce résultat curieux pouvait d’ailleurs, jusqu’à un certain point, être prévu ; on sait en effet que c’est pendant le jour et sous l’influence de l’action exercée par la lumière que les racines des plantes absorbent les liquides qui servent à leur alimentation : il était donc naturel de penser que ce serait surtout pendant la nuit, époque où cesse cette absorption, que l’excrétion aurait lieu.

Il était probable, d’après ce qui vient d’être dit, que les plantes pourraient se servir de leurs racines pour se débarrasser des substances nuisibles qu’elles auraient ingérées ; c’est ce qui fut mis hors de doute par les expériences suivantes. Des plantes de mercuriale, lavées avec précaution dans l’eau distillée, furent placées de manière à ce qu’une partie de leurs racines plongeât dans une solution légère d’acétate de plomb, et l’autre partie dans l’eau pure. Elles végétèrent assez bien pendant quelques jours, après quoi l’eau qui avait été placée pure au commencement de l’expérience contenait une certaine quantité de sel de plomb, sel qui avait été déposé évidemment par les racines qui y trempaient. Les essais variés de diverses manières tendirent tous à prouver que la sécrétion des racines est un des moyens par lesquels le végétal se débarrasse des substances qu’il a absorbées, et qui lui sont nuisibles ou seulement inutiles.

Les essais que M. Macaire a faits jusqu’à présent pour déterminer la composition des matières excrétées, ne sont pas très nombreux ; cependant ils ont déjà conduit à ce résultat, que la nature de ces matières varie selon les familles de végétaux qui les produisent ; que les unes, étant âcres et résineuses, peuvent nuire, et d’autres, étant douces et gommeuses, peuvent aider à l’alimentation des végétaux, ce qui tend à confirmer la théorie des assolemens.

M. Macaire a eu lui-même occasion, dans le cours de ses expériences, de voir les excrémens de certains végétaux servir à d’autres alimens. Pendant qu’il s’occupait de la famille des légumineuses (et les seules qu’il soumit à ses observations étaient les espèces employées communément dans l’économie domestique, les pois, les fèves, les haricots), il remarqua que lorsque l’eau dans laquelle ces plantes avaient vécu était chargée de beaucoup de matière excrémentitielle, les nouvelles plantes de même espèce qu’on y mettait n’y vivaient pas bien et se flétrissaient assez vite. Ayant remplacé au contraire les légumineuses par des plantes d’une autre famille, celles-ci y prospéraient. Le blé, par exemple, y vivait très bien, et l’on voyait, à mesure qu’il séjournait dans le liquide, celui-ci perdre graduellement sa couleur jaune. La proportion de résidu obtenu par l’évaporation devenait en même temps de moins en moins considérable, de sorte qu’il était évident que le blé absorbait une partie de la matière sécrétée par les fèves. C’était une sorte d’assolement dans une bouteille.

Un accident survenu dans le cours des expériences que nous venons de rapporter, fournit à M. Macaire l’occasion de déterminer les circonstances dans lesquelles certains gaz exercent sur les végétaux une action délétère.

Plusieurs des plantes sur lesquelles on observait les excrétions des racines, ayant été endommagées par des exhalaisons de chlore, M. Decandolle, qui en fut informé, engagea M. Macaire à voir si l’action avait lieu de jour ou de nuit.

C’est pendant le jour, remarquait le savant botaniste, qu’ont été faites les expériences d’après lesquelles on a rejeté comme non fondées les plaintes des agriculteurs qui soutenaient que les exhalaisons de certaines manufactures nuisaient aux plantes situées dans le voisinage. Les chimistes ont presque toujours déclaré que l’action de ces gaz sur les végétaux était nulle, et ils n’ont pas soupçonné que l’heure pouvait avoir de l’influence sur le résultat. Peut-être auraient-ils été conduits à des conclusions toutes différentes, si leurs expériences, au lieu d’être faites de jour, temps lequel les plantes n’absorbent point de gaz, l’avaient été durant la nuit.

Pour suivre cette induction, qui ne pouvait être suggérée que par un botaniste, M. Macaire entreprit des expériences, tant de nuit que de jour, sur des plantes enracinées d’euphorbe, de mercuriale, de senecon, de laitron et de chou. Les plantes étaient disposées de manière que leurs racines trempaient en dehors du vase. Le chlore, l’acide nitrique, le gaz nitreux et l’acide nitrochlorique n’exercèrent pendant le jour aucune action nuisible sur les plantes ; dans certains cas seulement, ils grillèrent quelques feuilles, mais ils ne produisirent point d’empoisonnement, ils ne furent pas absorbés. Pendant la nuit, l’absorption s’opérait, et même avec une proportion de gaz plus faible que dans le jour, toutes les plantes périssaient ; le chou seul résista.


ROULIN.
  1. La Revue des Deux Mondes a rendu compte de ce livre à l’époque de sa publication. Un nouvel ouvrage du même auteur, le Voyage dans le district des Diamans, sera analysé dans un de nos prochains numéros.