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Œuvres de Sully PrudhommeAlphonse LemerrePoésies 1865-1866 (p. 142-143).
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SOLEIL

À CHARLES DEROSNE

Toute haleine s’évanouit,
La terre brûle et voudrait boire,
L’ombre est courte, immobile et noire,
Et la grande route éblouit.

Seules les abeilles vibrantes
Élèvent leurs bourdonnements
Qui semblent, enflés par moments,
Des sons de lyres expirantes.

On les voit, ivres de chaleur,
D’un vol traînant toutes se rendre
Au même tilleul et s’y pendre :
Elles tombent de fleur en fleur.


Un milan sur ses larges ailes
S’arrête : il prend un bain de feu ;
On voit tournoyer dans l’air bleu
Une vapeur d’insectes grêles.

Le soleil semble s’attarder ;
Ses traits, blancs d’une ardeur féconde,
Criblent en silence le monde,
Qui n’ose pas le regarder.

Une aigrette de flamme irise
Le tranchant des cailloux aigus,
Et la lumière aux yeux vaincus
À force d’éclat parait grise.

Les bêtes, n’ayant plus de paix
Avec les taons qu’elles attirent,
Craignent la plaine, et se retirent
Sous la voûte des bois épais.

Couché, les paupières mi-closes,
Un homme étend ses membres las :
Il contemple, il ne pense pas,
Et son âme se mêle aux choses.