Ouvrir le menu principal

Œuvres de Sully PrudhommeAlphonse LemerrePoésies 1865-1866 (p. 144-146).
◄  Soleil


SILÈNE


à h. chapu


 
Silène boit. Sa tête est molle sur son cou ;
Dédaigneux d’un soutien, il s’incline et se cambre,
Tend sa coupe en tremblant, lui parle, y goûte l’ambre,
Et vante sa sagesse avec un œil de fou.

Il laisse au gré de l’âne osciller son enflure ;
L’essaim des nymphes rit sur le rideau des cieux :
Tendre, et les doigts errants dans une chevelure,
Il rend grâce à Bacchus qui rajeunit les vieux.

« Chante, chante ! » lui crie, en l’entourant de fête,
Le chœur de la vendange autour de lui dansant ;
Et les enfants, pendus au long poil de sa bête,
Le conjurent aussi de leur babil pressant.


Et lui : « Je chanterai ; mais les strophes dociles
Dans ma tête embaumée aussitôt fleuriront,
Si de ces beaux enfants la troupe aux mains agiles
Unit la rose au pampre et m’en orne le front. »

Ils volent, ravageant le bois et la prairie :
Toute charmille est nue où la bande a passé ;
Puis juchés sur son dos, qui les tolère et plie,
Ils le chargent de pampre à la rose enlacé.

« Chante ! — Je chanterai, si Daphné la farouche,
Nisa l’ingrate, Églé, Néère aux yeux divins,
Mêlent, pour allumer les chansons sur ma bouche,
Le feu de leurs baisers à la douceur des vins. »

Et toutes, comme on voit les jalouses abeilles
Sur un même bouton bruire et se poser,
Sur ses lèvres, qu’il offre encor de jus vermeilles,
Mêlent au feu du vin la douceur du baiser.

« Chante ! — Je vais chanter ; mais la rude secousse
Du pas de ma monture interromprait ma voix. »
Ses indulgents amis le portent sur la mousse,
Et le couchent à l’ombre au bord penchant du bois.


Alors tous, en couronne et l’oreille tendue,
Croient sentir s’éveiller et trembler doucement
La chanson comme un fruit à ses lèvres pendue :
Il s’en échappe un traître et large ronflement.