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Œuvres de Sully PrudhommeAlphonse LemerrePoésies 1865-1866 (p. 210-212).
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SÉSAME


 
Quand chaque nuit d’ardente veille
Avancerait d’un jour ma mort,
Ma volonté serait pareille
D’ébranler le cœur par l’oreille,
Et je mourrais dans un accord.

J’ai bien payé dans ma journée
Le tribut des bras au labour ;
La nuit change ma destinée,
Et dans mon âme illuminée
Seul je descends avec amour.


« Ouvre-toi, Sésame ! » La porte
Aussitôt roule sur ses gonds.
J’entre et j’appelle : à ma voix forte
Mon peuple innombrable m’escorte,
Sombres pensers et rêves blonds.

Et nous allons à perdre haleine
(L’âme a la profondeur des cieux) ;
Là je traîne Hector dans la plaine,
Je lave les pieds blancs d’Hélène,
Je jure en tutoyant les dieux !

Sous le sceptre du roi d’Ithaque
Je brise un Thersite ennuyeux ;
J’apostrophe un roi, je l’attaque,
Et, l’œil chargé d’un voile opaque,
Il tombe en nommant ses aïeux.

Je n’ai qu’à vouloir et vous êtes,
Et je vous bâtis des palais,
Vierges pures, j’orne vos têtes
Et je vous convie à des fêtes
Dont vous ne rougissez jamais.


Là, loin des cupidités viles
Qui divisent les cœurs étroits,
J’aime à fonder d’immenses villes
Où sur des tables immobiles
Les devoirs ont borné les droits.

Ainsi, rêvant des lois meilleures,
Compagnon des plus grands mortels,
Dans mon âme aux vastes demeures
Je m’abîme, oubliant les heures,
Le vrai monde et les maux réels…

Mais l’aube ordonne que j’en sorte…
O ciel ! j’ai laissé fuir au vent,
Dans le délire qui m’emporte,
Le mot qui fait tourner la porte,
Et me voilà muré vivant !