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Œuvres de Sully PrudhommeAlphonse LemerrePoésies 1865-1866 (p. 207-209).
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EN AVANT

Ce qui nous épuise et nous tue,
C’est moins l’objet que le désir :
C’est la beauté de la statue,
La beauté qu’on ne peut saisir ;

La vérité qui se dérobe ;
L’amour au cœur qui brûle seul ;
La vertu dont la froide robe
A quelque chose du linceul ;

L’ambition cherchant sa voie,
Et la jeunesse qu’on sent fuir
Sans gloire, hélas, même sans joie,
Avant qu’on en ait su jouir.


Ô volupté calme et profonde
Des amours qui sont nés sans pleurs,
Volupté saine comme une onde
Qui chante sur un lit de fleurs !

Fraîche obscurité des cabanes
Humbles à l’ombre des sommets !
Les rêveurs sont donc des profanes,
Qu’ils ne vous connaîtront jamais ?

Hélas ! ces biens sont en arrière ;
Laissons-les là-bas, insensés !
L’innocence en est la barrière ;
Marchons, nous les avons passés.

Jamais les songeurs n’y reviennent ;
Parfois du bonheur ingénu,
En soupirant, ils se souviennent,
Mais ils marchent à l’inconnu.

Dans la forêt de l’ignorance,
Plaintifs, perdus comme le vent,
Ils vont, l’orgueil et l’espérance
Leur criant toujours : « En avant ! »


Ils vont jusqu’à l’heure où succombe
Leur cruel et stérile effort ;
S’ils s’arrêtent, c’est dans la tombe,
Et s’ils ont la paix, c’est la mort.