Lucrèce Borgia/Acte I
ACTE PREMIER.
AFFRONT SUR AFFRONT.
PERSONNAGES.
DONA LUCREZIA BORGIA.
GENNARO.
GUBETTA.
MAFFIO ORSINI.
JEPPO LIVERETTO.
DON APOSTOLO GAZELLA.
ASCANIO PETRUCCI.
OLOFERNO VITELLOZZO.
DON ALPHONSE D’ESTE.
RUSTIGHELLO.
ASTOLFO.
PREMIÈRE PARTIE.

Scène I
Nous vivons dans une époque où les gens accomplissent tant d’actions horribles qu’on ne parle plus de celle-là, mais certes il n’y eut jamais événement plus sinistre et plus mystérieux.
Une chose ténébreuse faite par des hommes ténébreux.
Moi, je sais les faits, messeigneurs. Je les tiens de mon cousin éminentissime le cardinal Carriale, qui a été mieux informé que personne — Vous savez, le cardinal Carriale, qui eut cette fière dispute avec le cardinal Riario au sujet de la guerre contre Charles VIII de France ?
Ah ! voilà Jeppo qui va nous conter des histoires ! — Pour ma part, je n’écoute pas. Je suis déjà bien assez fatigué sans cela.
Ces choses-là ne t’intéressent pas, Gennaro, et c’est tout simple. Tu es un brave capitaine d’aventure. Tu portes un nom de fantaisie. Tu ne connais ni ton père ni ta mère. On ne doute pas que tu ne sois gentilhomme, à la façon dont tu tiens une épée ; mais tout ce qu’on sait de ta noblesse, c’est que tu te bats comme un lion. Sur mon âme, nous sommes compagnons d’armes, et ce que je dis n’est pas pour t’offenser. Tu m’as sauvé la vie à Rimini, je t’ai sauvé la vie au pont de Vincence. Nous nous sommes juré de nous aider en périls comme en amour, de nous venger l’un l’autre quand besoin serait, de n’avoir pour ennemis, moi, que les tiens, toi que les miens. Un astrologue nous a prédit que nous mourrions le même jour, et nous lui avons donné dix sequins d’or pour la prédiction. Nous ne sommes pas amis, nous sommes frères. Mais enfin, tu as le bonheur de t’appeler simplement Gennaro, de ne tenir à personne, de ne traîner après toi aucune de ces fatalités, souvent héréditaires, qui s’attachent aux noms historiques. Tu es heureux ! Que t’importe ce qui se passe et ce qui s’est passé, pourvu qu’il y ait toujours des hommes pour la guerre et des femmes pour le plaisir ? Que te fait l’histoire des familles et des villes, à toi, enfant du drapeau, qui n’as ni ville ni famille ? Nous, vois-tu, Gennaro ? c’est différent. Nous avons droit de prendre intérêt aux catastrophes de notre temps. Nos pères et nos mères ont été mêlés à ces tragédies, et presque toutes nos familles saignent encore. — Dis-nous ce que tu sais, Jeppo.
Vous me réveillerez quand Jeppo aura fini.
Voici. — C’est en quatorze cent-quatre-vingt…
Quatre-vingt-dix-sept.
C’est juste. Quatre-vingt-dix-sept. Dans une certaine nuit d’un mercredi à un jeudi…
Non. D’un mardi à un mercredi.
Vous avez raison. — Cette nuit donc, un batelier du Tibre, qui s’était couché dans son bateau, le long du bord, pour garder ses marchandises, vit quelque chose d’effrayant. C’était un peu au-dessous de l’église Santo-Hieronimo. Il pouvait être cinq heures après minuit. Le batelier vit venir dans l’obscurité, par le chemin qui est à gauche de l’église, deux hommes qui allaient à pied, de çà, de là, comme inquiets ; après quoi il en parut deux autres ; et enfin trois ; en tout sept. Un seul était à cheval. Il faisait nuit assez noire. Dans toutes les maisons qui regardent le Tibre, il n’y avait plus qu’une seule fenêtre éclairée. Les sept hommes s’approchèrent du bord de l’eau. Celui qui était monté tourna la croupe de son cheval du côté du Tibre, et alors le batelier vit distinctement sur cette croupe des jambes qui pendaient d’un côté, une tête et des bras de l’autre, — le cadavre d’un homme. Pendant que leurs camarades guettaient les angles des rues, deux de ceux qui étaient à pied prirent le corps mort, le balancèrent deux ou trois fois avec force, et le lancèrent au milieu du Tibre. Au moment où le cadavre frappa l’eau, celui qui était à cheval fit une question à laquelle les deux autres répondirent : Oui, monseigneur. Alors le cavalier se retourna vers le Tibre, et vit quelque chose de noir qui flottait sur l’eau. Il demanda ce que c’était. On lui répondit : Monseigneur, c’est le manteau de monseigneur qui est mort. Et quelqu’un de la troupe jeta des pierres à ce manteau, ce qui le fit enfoncer. Ceci fait, ils s’en allèrent tous de compagnie, et prirent le chemin qui mène à Saint-Jacques. Voilà ce que vit le batelier.
Une lugubre aventure ! Était-ce quelqu’un de considérable que ces hommes jetaient ainsi à l’eau ? Ce cheval me fait un effet étrange ; l’assassin en selle, et le mort et en croupe !
Sur ce cheval il y avait les deux frères.
Vous l’avez dit, monsieur de Belverana. Le cadavre, c’était Jean Borgia ; le cavalier, c’était César Borgia.
Famille de démons que ces Borgia ! Et dites, Jeppo, pourquoi le frère tuait-il ainsi le frère ?
Je ne vous le dirai pas. La cause du meurtre est tellement abominable, que ce doit être un péché mortel d’en parler seulement.
Je vous le dirai, moi. César, cardinal de Valence, a tué Jean, duc de Gandia, parce que les deux frères aimaient la même femme.
Et qui était cette femme ?
Leur sœur.
Assez, monsieur de Belverana. Ne prononcez pas devant nous le nom de cette femme monstrueuse. Il n’est pas une de nos familles à laquelle elle n’ait fait quelque plaie profonde.
N’y avait-il pas aussi un enfant mêlé à tout cela ?
Oui, un enfant dont je ne veux nommer que le père, qui était Jean Borgia.
Cet enfant serait un homme maintenant.
Il a disparu.
Est-ce César Borgia qui a réussi à le soustraire à la mère ? Est-ce la mère qui a réussi à le soustraire à César Borgia ? On ne sait.
Si c’est la mère qui cache son fils, elle fait bien. Depuis que César Borgia, cardinal de Valence, est devenu duc de Valentinois, il a fait mourir, comme vous savez, sans compter son frère Jean, ses deux neveux, les fils de Guifry Borgia, prince de Squillacci, et son cousin, le cardinal François Borgia. Cet homme a la rage de tuer ses parents.
Pardieu ! il veut être le seul Borgia, et avoir tous les biens du pape.
La sœur que vous ne voulez pas nommer, Jeppo, ne fit-elle pas à la même époque une cavalcade secrète au monastère de Saint-Sixte pour s’y renfermer, sans qu’on sût pourquoi ?
Je crois que oui. C’était pour se séparer du seigneur Jean Sforza, son deuxième mari.
Et comment se nommait ce batelier qui a tout vu ?
Je ne sais pas.
Il se nommait Georgio Schiavone, et avait pour industrie de mener du bois par le Tibre à Ripetta.
Voilà un espagnol qui en sait plus long sur nos affaires que nous autres romains.
Je me défie comme toi de ce monsieur de Belverana. Mais n’approfondissons pas ceci ; il y a peut-être une chose dangereuse là-dessous.
Ah ! messieurs, messieurs ! dans quel temps sommes-nous ? Et connaissez-vous une créature humaine qui soit sûre de vivre quelques lendemains dans cette pauvre Italie avec les guerres, les pestes et les Borgia qu’il y a ?
Ah çà, messeigneurs, je crois que tous tant que nous sommes nous devons faire partie de l’ambassade que la république de Venise envoie au duc de Ferrare, pour le féliciter d’avoir repris Rimini sur les Malatesta. Quand partons-nous pour Ferrare ?
Décidément, après-demain. Vous savez que les deux ambassadeurs sont nommés. C’est le sénateur Tiopolo et le général des galères Grimani.
Le capitaine Gennaro sera-t-il des nôtres ?
Sans doute ! Gennaro et moi nous ne nous séparons jamais.
J’ai une observation importante à vous soumettre, messieurs ; c’est qu’on boit le vin d’Espagne sans nous.
Rentrons au palais. — Hé ! Gennaro !
— Mais c’est qu’il s’est réellement endormi pendant votre histoire, Jeppo.
Qu’il dorme.
Scène II.
Oui, j’en sais plus long qu’eux ; ils se disaient cela tout bas. J’en sais plus qu’eux, mais dona Lucrezia en sait plus que moi, monsieur de Valentinois en sait plus que dona Lucrezia, le diable en sait plus que monsieur de Valentinois, et le pape Alexandre-Six en sait plus que le diable.
— Comme cela dort, ces jeunes gens !
Scène III
Il dort ! — Cette fête l’aura sans doute fatigué ! — Qu’il est beau !
— Gubetta !
Parlez moins haut, madame. — Je ne m’appelle pas ici Gubetta, mais le comte de Belverana, gentilhomme castillan ; vous, vous êtes madame la marquise de Pontequadrato, dame napolitaine. Nous ne devons pas avoir l’air de nous connaître. Ne sont-ce pas là les ordres de votre altesse ? Vous n’êtes point ici chez vous ; vous êtes à Venise.
C’est juste, Gubetta. Mais il n’y a personne sur cette terrasse, que ce jeune homme qui dort ; nous pouvons causer un instant.
Comme il plaira à votre altesse. J’ai encore un conseil à vous donner ; c’est de ne point vous démasquer. On pourrait vous reconnaître.
Et que m’importe ? S’ils ne savent pas qui je suis, je n’ai rien à craindre ; s’ils savent qui je suis, c’est à eux d’avoir peur.
Nous sommes à Venise, madame ; vous avez bien des ennemis ici, et des ennemis libres. Sans doute la république de Venise ne souffrirait pas qu’on osât attenter à la personne de votre altesse ; mais on pourrait vous insulter.
Ah ! tu as raison ; mon nom fait horreur, en effet.
Il n’y a pas ici que des vénitiens ; il y a des romains, des napolitains, des romagnols, des lombards, des italiens de toute l’Italie.
Et toute l’Italie me hait ! Tu as raison ! Il faut pourtant que tout cela change. Je n’étais pas née pour faire le mal, je le sens à présent plus que jamais. C’est l’exemple de ma famille qui m’a entraînée. — Gubetta !
Madame.
Fais porter sur-le-champ les ordres que nous allons te donner dans notre gouvernement de Spolette.
Ordonnez, madame ; j’ai toujours quatre mules sellées et quatre coureurs tout prêts à partir.
Qu’a-t-on fait de Galeas Accaioli ?
Il est toujours en prison, en attendant que votre altesse le fasse pendre.
Et Guifry Buondelmonte ?
Au cachot. Vous n’avez pas encore dit de le faire étrangler.
Et Manfredi de Curzola ?
Pas encore étranglé non plus.
Et Spadacappa ?
D’après vos ordres, on ne doit lui donner le poison que le jour de Pâques, dans l’hostie. Cela viendra dans six semaines, nous sommes au Carnaval.
Et Pierre Capra ?
À l’heure qu’il est, il est encore évêque de Pesaro et régent de la chancellerie ; mais, avant un mois, il ne sera plus qu’un peu de poussière, car Notre Saint-Père le pape l’a fait arrêter sur votre plainte, et le tient sous bonne garde dans les chambres basses du Vatican.
Gubetta, écris en hâte au Saint-Père que je lui demande la grâce de Pierre Capra ! Gubetta, qu’on mette en liberté Accaioli ! En liberté Manfredi de Curzola ! En liberté Buondelmonte ! En liberté Spadacappa !
Attendez ! attendez, madame ! laissez-moi respirer ! Quels ordres me donnez-vous là ! Ah ! mon Dieu ! il pleut des pardons ! il grêle de la miséricorde ! je suis submergé dans la clémence ! je ne me tirerai jamais de ce déluge effroyable de bonnes actions !
Bonnes ou mauvaises, que t’importe, pourvu que je te les paie.
Ah ! c’est qu’une bonne action est bien plus difficile à faire qu’une mauvaise. — Hélas ! pauvre Gubetta que je suis ! À présent que vous vous imaginez de devenir miséricordieuse, qu’est-ce que je vais devenir, moi ?
Écoute, Gubetta, tu es mon plus ancien et mon plus fidèle confident…
Voilà quinze ans, en effet, que j’ai l’honneur d’être votre collaborateur.
Hé bien ! dis, Gubetta, mon vieil ami, mon vieux complice, est-ce que tu ne commences pas à sentir le besoin de changer de genre de vie ? Est-ce que tu n’as pas soif d’être béni, toi et moi, autant que nous avons été maudits ? est-ce que tu n’en as pas assez du crime ?
Je vois que vous êtes en train de devenir la plus vertueuse altesse qui soit.
Est-ce que notre commune renommée à tous deux, notre renommée infâme, notre renommée de meurtre et d’empoisonnement, ne commence pas à te peser, Gubetta ?
Pas du tout. Quand je passe dans les rues de Spolette, j’entends bien quelquefois des manants qui fredonnent autour de moi : Hum ! ceci est Gubetta, Gubetta-poison, Gubetta-poignard, Gubetta-gibet ! car ils ont mis à mon nom une flamboyante aigrette de sobriquets. On dit tout cela, et quand les voix ne le disent pas, ce sont les yeux qui le disent. Mais qu’est-ce que cela fait ! Je suis habitué à ma mauvaise réputation comme un soldat du pape à servir la messe.
Mais ne sens-tu pas que tous les noms odieux dont on t’accable, et dont on m’accable aussi, peuvent aller éveiller le mépris et la haine dans un cœur où tu voudrais être aimé ? Tu n’aimes donc personne au monde, Gubetta ?
Je voudrais bien savoir qui vous aimez, madame !
Qu’en sais-tu ? Je suis franche avec toi ; je ne te parlerai ni de mon père, ni de mon frère, ni de mon mari, ni de mes amants.
Mais c’est que je ne vois guère que cela qu’on puisse aimer.
Il y a encore autre chose, Gubetta.
Ah çà ! est-ce que vous vous faites vertueuse pour l’amour de Dieu ?
Gubetta ! Gubetta ! S’il y avait aujourd’hui en Italie, dans cette fatale et criminelle Italie, un cœur noble et pur, un cœur plein de hautes et de mâles vertus, un cœur d’ange sous une cuirasse de soldat ; s’il ne me restait, à moi, pauvre femme, haïe, méprisée, abhorrée, maudite des hommes, damnée du ciel, misérable toute-puissante que je suis ; s’il ne me restait dans l’état de détresse où mon âme agonise douloureusement qu’une idée, qu’une espérance, qu’une ressource, celle de mériter et d’obtenir avant ma mort une petite place, Gubetta, un peu de tendresse, un peu d’estime dans ce cœur si fier et si pur ; si je n’avais d’autre pensée que l’ambition de le sentir battre un jour joyeusement et librement sur le mien ; comprendrais-tu alors, dis, Gubetta, pourquoi j’ai hâte de racheter mon passé, de laver ma renommée, d’effacer les taches de toutes sortes que j’ai partout sur moi, et de changer en une idée de gloire, de pénitence et de vertu, l’idée infâme et sanglante que l’Italie attache à mon nom ?
Mort Dieu, madame ! sur quel hermite avez-vous marché aujourd’hui ?
Ne ris pas. Il y a longtemps déjà que j’ai ces pensées sans te les dire. Lorsqu’on est entraîné par un courant de crimes, on ne s’arrête pas quand on veut. Les deux anges luttaient en moi, le bon et le mauvais ; mais je crois que le bon va enfin l’emporter.
Alors, te Deum laudamus, magnificat anima mea Dominum ! — Savez-vous, madame, que je ne vous comprends plus, et que depuis quelque temps vous êtes devenue indéchiffrable pour moi ? Il y a un mois, votre altesse annonce qu’elle part pour Spolette, prend congé de monseigneur don Alphonse d’Este, votre mari, qui a du reste la bonhomie d’être amoureux de vous comme un tourtereau et jaloux comme un tigre ; votre altesse donc quitte Ferrare, et s’en vient secrètement à Venise, presque sans suite, affublée d’un faux nom napolitain, et moi d’un faux nom espagnol. Arrivée à Venise, votre altesse se sépare de moi, et m’ordonne de ne pas la connaître ; et puis, vous vous mettez à courir les fêtes, les musiques, les tertullias à l’espagnole, profitant du carnaval pour aller partout masquée, cachée à tous, déguisée, me parlant à peine entre deux portes chaque soir ; et voilà que toute cette mascarade se termine par un sermon que vous me faites ! Un sermon de vous à moi, madame ! cela n’est-il pas véhément et prodigieux ? Vous avez métamorphosé votre nom, vous avez métamorphosé votre habit, à présent vous métamorphosez votre âme ! En honneur, c’est pousser furieusement loin le carnaval. Je m’y perds. Où est la cause de cette conduite de la part de votre altesse ?
Vois-tu ce jeune homme ?
Ce jeune homme n’est pas nouveau pour moi, et je sais bien que c’est après lui que vous courez sous votre masque depuis que vous êtes à Venise.
Qu’est-ce que tu en dis ?
Je dis que c’est un jeune homme qui dort couché sur un banc, et qui dormirait debout s’il avait été en tiers dans la conversation morale et édifiante que je viens d’avoir avec votre altesse.
Est-ce que tu ne le trouves pas bien beau ?
Il serait plus beau, s’il n’avait pas les yeux fermés. Un visage sans yeux, c’est un palais sans fenêtres.
Si tu savais comme je l’aime !
C’est l’affaire de don Alphonse, votre royal mari. Je dois cependant avertir votre altesse qu’elle perd ses peines. Ce jeune homme, à ce qu’on m’a dit, aime d’amour une belle jeune fille nommée Fiametta.
Et la jeune fille, l’aime-t-elle ?
On dit que oui.
Tant mieux ! je voudrais tant le savoir heureux !
Voilà qui est singulier et n’est guère dans vos façons. Je vous croyais plus jalouse.
Quelle noble figure !
Je trouve qu’il ressemble à quelqu’un…
Ne me dis pas à qui tu trouves qu’il ressemble ! — Laisse-moi.
C’est donc lui ! il m’est donc enfin donné de le voir un instant sans périls ! Non, je ne l’avais pas rêvé plus beau. Ô Dieu ! épargnez-moi l’angoisse d’être jamais haïe et méprisée de lui ; vous savez qu’il est tout ce que j’aime sous le ciel ! — Je n’ose ôter mon masque ; il faut pourtant que j’essuie mes larmes.
Cela suffit, je puis retourner à Ferrare. Je n’étais venu à Venise que pour m’assurer de son infidélité ; j’en ai assez vu. Mon absence de Ferrare ne peut se prolonger plus longtemps. Ce jeune homme est son amant. Comment le nomme-t-on, Rustighello ?
Il s’appelle Gennaro. C’est un capitaine aventurier, un brave, sans père ni mère, un homme dont on ne connaît pas les bouts. Il est en ce moment au service de la république de Venise.
Fais en sorte qu’il vienne à Ferrare.
Cela se fera de soi-même, monseigneur ; il part après-demain pour Ferrare avec plusieurs de ses amis, qui font partie de l’ambassade des sénateurs Tiopolo et Grimani.
C’est bien. Les rapports qu’on m’a faits étaient exacts. J’en ai assez vu, te dis-je ; nous pouvons repartir.
Ô mon Dieu, qu’il y ait autant de bonheur pour lui qu’il y a eu de malheur pour moi !
Un baiser ! une femme ! — Sur mon honneur, madame, si vous étiez reine et si j’étais poète, ce serait véritablement l’aventure de messire Alain Chartier, le rimeur français. — Mais j’ignore qui vous êtes, et moi, je ne suis qu’un soldat.
Laissez-moi, seigneur Gennaro !
Non pas, madame.
Voici quelqu’un !
Scène IV.
Quel est ce visage ? c’est bien elle ! Cette femme à Venise ! — Hé, Maffio !
Qu’est-ce ?
Que je te dise une rencontre inouïe.
En es-tu sûr ?
Comme je suis sûr que nous sommes ici dans le palais Barbarigo et non dans le palais Labbia.
Elle était en causerie galante avec Gennaro ?
Avec Gennaro.
Il faut tirer mon frère Gennaro de cette toile d’araignée.
Viens avertir nos amis.
Scène V.
Cette terrasse est obscure et déserte ; je puis me démasquer ici. Je veux que vous voyez mon visage, Gennaro.
Vous êtes bien belle !
Regarde-moi bien, Gennaro, et dis-moi que je ne te fais pas horreur !
Vous me faire horreur, madame ! et pourquoi ? Bien au contraire, je me sens au fond du cœur quelque chose qui m’attire vers vous.
Donc tu crois que tu pourrais m’aimer, Gennaro ?
Pourquoi non ? Pourtant, madame, je suis sincère, il y aura toujours une femme que j’aimerai plus que vous.
Je sais, la petite Fiametta.
Non.
Qui donc ?
Ma mère.
Ta mère ! ta mère, ô mon Gennaro ! tu aimes bien ta mère, n’est-ce pas ?
Et pourtant je ne l’ai jamais vue. Voilà qui vous paraît bien singulier, n’est-il pas vrai ? Tenez, je ne sais pas pourquoi j’ai une pente à me confier à vous ; je vais vous dire un secret que je n’ai encore dit à personne, pas même à mon frère d’armes, pas même à Maffio Orsini. Cela est étrange de se livrer ainsi au premier venu ; mais il me semble que vous n’êtes pas pour moi la première venue. — Je suis un capitaine qui ne connais pas sa famille, j’ai été élevé en Calabre par un pêcheur dont je me croyais le fils. Le jour où j’eus seize ans, ce pêcheur m’apprit qu’il n’était pas mon père. Quelque temps après, un seigneur vint qui m’arma chevalier, et qui repartit sans avoir levé la visière de son morion. Quelque temps après encore, un homme vêtu de noir vint m’apporter une lettre. Je l’ouvris. C’était ma mère qui m’écrivait, ma mère que je ne connaissais pas, ma mère que je rêvais bonne, douce, tendre, belle comme vous ! ma mère, que j’adorais de toutes les forces de mon âme ! Cette lettre m’apprit, sans me dire aucun nom, que j’étais noble et de grande race, et que ma mère était bien malheureuse. Pauvre mère !
Bon Gennaro !
Depuis ce jour-là, je me suis fait aventurier, parce qu’étant quelque chose par ma naissance, j’ai voulu être aussi quelque chose par mon épée. J’ai couru toute l’Italie. Mais le premier jour de chaque mois, en quelque lieu que je sois, je vois toujours venir le même messager. Il me remet une lettre de ma mère, prend ma réponse et s’en va ; et il ne me dit rien, et je ne lui dis rien, parce qu’il est sourd et muet.
Ainsi tu ne sais rien de ta famille ?
Je sais que j’ai une mère, qu’elle est malheureuse, et que je donnerais ma vie dans ce monde pour la voir pleurer, et ma vie dans l’autre pour la voir sourire. Voilà tout.
Que fais-tu de ses lettres ?
Je les ai toutes là, sur mon cœur. Nous autres gens de guerre, nous risquons souvent notre poitrine à l’encontre des épées. Les lettres d’une mère, c’est une bonne cuirasse.
Noble nature !
Tenez, voulez-vous voir son écriture ? voici une de ses lettres.
— Lisez cela.
« ...... Ne cherche pas à me connaître, mon Gennaro, avant le jour que je te marquerai. Je suis bien à plaindre, va. Je suis entourée de parents sans pitié, qui te tueraient comme ils ont tué ton père. Le secret de ta naissance, mon enfant, je veux être la seule à le savoir. Si tu le savais, toi, cela est à la fois si triste et si illustre que tu ne pourrais pas t’en taire ; la jeunesse est confiante, tu ne connais pas les périls qui t’environnent comme je les connais ; qui sait ? tu voudrais les affronter par bravade de jeune homme, tu parlerais ou tu te laisserais deviner, et tu ne vivrais pas deux jours. Oh non ! contente-toi de savoir que tu as une mère qui t’adore et qui veille nuit et jour sur ta vie. Mon Gennaro, mon fils, tu es tout ce que j’aime sur la terre ; mon cœur se fond quand je songe à toi. »
Comme vous lisez cela tendrement ! On ne dirait pas que vous lisez, mais que vous parlez. — Ah ! vous pleurez ! — Vous êtes bonne, madame, et je vous aime de pleurer de ce qu’écrit ma mère.
— Oui, vous voyez, il y a eu bien des crimes autour de mon berceau. — Ma pauvre mère ! — n’est-ce pas que vous comprenez maintenant que je m’arrête peu aux galanteries et aux amourettes, parce que je n’ai qu’une pensée au cœur, ma mère ! Oh ! délivrer ma mère ! la servir, la venger, la consoler ! quel bonheur ! Je penserai à l’amour après ! Tout ce que je fais, je le fais pour être digne de ma mère. Il y a bien des aventuriers qui ne sont pas scrupuleux, et qui se battraient pour Satan après s’être battus pour saint Michel ; moi, je ne sers que des causes justes ; je veux pouvoir déposer un jour aux pieds de ma mère une épée nette et loyale comme celle d’un empereur. — Tenez, madame, on m’a offert un gros enrôlement au service de cette infâme madame Lucrèce Borgia. J’ai refusé.
Gennaro ! — Gennaro ! ayez pitié des méchants ! Vous ne savez pas ce qui se passe dans leur cœur.
Je n’ai pas pitié de qui est sans pitié. — Mais laissons cela, madame ; et maintenant que je vous ai dit qui je suis, faites de même, et dites-moi à votre tour qui vous êtes.
Une femme qui vous aime, Gennaro.
Mais votre nom ?…
Ne m’en demandez pas plus.
Scène VI.
Gennaro ! veux-tu savoir quelle est la femme à qui tu parles d’amour ?
Juste ciel !
Vous êtes tous mes amis, mais je jure Dieu que celui qui touchera au masque de cette femme sera un enfant hardi. Le masque d’une femme est sacré comme la face d’un homme.
Il faut d’abord que la femme soit une femme, Gennaro ! Mais nous ne voulons point insulter celle-là ; nous voulons seulement lui dire nos noms.
— Madame, je suis Maffio Orsini, frère du duc de Gravina, que vos sbires ont étranglé la nuit pendant qu’il dormait.
Madame, je suis Jeppo Liveretto, neveu de Liveretto Vitelli, que vous avez fait poignarder dans les caves du Vatican.
Madame, je suis Ascanio Petrucci, cousin de Pandolfo Petrucci, seigneur de Sienne, que vous avez assassiné pour lui voler plus aisément sa ville.
Madame, je m’appelle Oloferno Vitellozzo, neveu d’Iago d’Appiani, que vous avez empoisonné dans une fête, après lui avoir traîtreusement dérobé sa bonne citadelle seigneuriale de Piombino.
Madame, vous avez mis à mort sur l’échafaud don Francisco Gazella, oncle maternel de don Alphonse d’Aragon, votre troisième mari, que vous avez fait tuer à coups de hallebarde sur le palier de l’escalier de Saint-Pierre. Je suis don Apostolo Gazella, cousin de l’un et fils de l’autre.
Ô Dieu !
Quelle est cette femme ?
Et maintenant que nous vous avons dit nos noms, madame, voulez-vous que nous vous disions le vôtre ?
Non ! non ! ayez pitié, messeigneurs ! Pas devant lui !
Ôtez votre masque, madame, qu’on voie si vous pouvez encore rougir.
Gennaro, cette femme à qui tu parlais d’amour est empoisonneuse et adultère.
Inceste à tous les degrés. Inceste avec ses deux frères, qui se sont entretués pour l’amour d’elle !
Grâce !
Inceste avec son père, qui est pape !
Pitié !
Inceste avec ses enfants, si elle en avait ; mais le ciel en refuse aux monstres !
Assez ! assez !
Veux-tu savoir son nom, Gennaro ?
Grâce ! grâce ! messeigneurs !
Gennaro, veux-tu savoir son nom ?
N’écoute pas, mon Gennaro !
C’est Lucrèce Borgia !
Oh !…
Lucrèce Borgia !
DEUXIÈME PARTIE.

Scène I.
Tout est-il prêt pour ce soir, Gubetta ?
Oui, madame.
Y seront-ils tous les cinq ?
Tous les cinq.
Ils m’ont bien cruellement outragée, Gubetta !
Je n’étais pas là, moi.
Ils ont été sans pitié !
Ils vous ont dit votre nom tout haut comme cela ?
Ils ne m’ont pas dit mon nom, Gubetta ; ils me l’ont craché au visage !
En plein bal ?
Devant Gennaro !
Ce sont de fiers étourdis d’avoir quitté Venise et d’être venus à Ferrare. Il est vrai qu’ils ne pouvaient guère faire autrement, étant désignés par le sénat pour faire partie de l’ambassade qui est arrivée l’autre semaine.
Oh ! il me hait et me méprise maintenant, et c’est leur faute. — Ah ! Gubetta, je me vengerai d’eux.
À la bonne heure, voilà parler. Vos fantaisies de miséricorde vous ont quittée, Dieu soit loué ! Je suis bien plus à mon aise avec votre altesse quand elle est naturelle comme la voilà. Je m’y retrouve au moins. Voyez-vous, madame, un lac, c’est le contraire d’une île ; une tour, c’est le contraire d’un puits ; un aqueduc, c’est le contraire d’un pont ; et moi, j’ai l’honneur d’être le contraire d’un personnage vertueux.
Gennaro est avec eux. Prends garde qu’il ne lui arrive rien.
Si nous devenions, vous une bonne femme, et moi un bon homme, ce serait monstrueux.
Prends garde qu’il n’arrive rien à Gennaro, te dis-je !
Soyez tranquille.
Je voudrais pourtant bien le voir encore une fois !
Vive-Dieu, madame, votre altesse le voit tous les jours. Vous avez gagné son valet pour qu’il déterminât son maître à prendre logis là, dans cette bicoque, vis-à-vis votre balcon, et de votre fenêtre grillée vous avez tous les jours l’ineffable bonheur de voir entrer et sortir le susdit gentilhomme.
Je dis que je voudrais lui parler, Gubetta.
Rien de plus simple. Envoyez-lui dire par votre porte-chape Astolfo que votre altesse l’attend aujourd’hui à telle heure au palais.
Je le ferai, Gubetta. Mais voudra-t-il venir ?
Rentrez, madame, je crois qu’il va passer ici tout-à-l’heure avec les étourneaux en question.
Te prennent-ils toujours pour le comte de Belverana ?
Ils me croient espagnol depuis le talon jusqu’aux sourcils. Je suis un de leurs meilleurs amis. Je leur emprunte de l’argent.
De l’argent ! et pourquoi faire ?
Pardieu ! pour en avoir. D’ailleurs il n’y a rien qui soit plus espagnol que d’avoir l’air gueux et de tirer le diable par la queue.
Ô mon Dieu ! faites qu’il n’arrive pas malheur à mon Gennaro !
Et à ce propos, madame, il me vient une réflexion.
Laquelle ?
C’est qu’il faut que la queue du diable lui soit soudée, chevillée et vissée à l’échine d’une façon bien triomphante pour qu’elle résiste à l’innombrable multitude de gens qui la tirent perpétuellement !
Tu ris à travers tout, Gubetta.
C’est une manière comme une autre.
Je crois que les voici. — Songe à tout.
Scène II.
Qu’est-ce que c’est que ce Gennaro ? et que diable en veut-elle faire ? Je ne sais pas tous les secrets de la dame, il s’en faut ; mais celui-ci pique ma curiosité. Ma foi, elle n’a pas eu de confiance en moi cette fois, il ne faut pas qu’elle s’imagine que je vais la servir dans cette occasion ; elle se tirera de l’intrigue avec le Gennaro comme elle pourra. Mais quelle étrange manière d’aimer un homme quand on est fille de Roderigo Borgia et de la Vanozza, quand on est une femme qui a dans les veines du sang de courtisane et du sang de pape ! Madame Lucrèce devient platonique. Je ne m’étonnerai plus de rien maintenant, quand même on viendrait me dire que le pape Alexandre Six croit en Dieu ! — (Il regarde dans la rue voisine.) Allons, voici nos jeunes fous du carnaval de Venise. Ils ont eu une belle idée de quitter une terre neutre et libre pour venir à Ferrare après avoir mortellement offensé la duchesse de Ferrare ! À leur place je me serais, certes, abstenu de faire partie de la cavalcade des ambassadeurs vénitiens. Mais les jeunes gens sont ainsi faits. La gueule du loup est de toutes les choses sublunaires celle où ils se précipitent le plus volontiers.
Scène III.
Vous direz ce que vous voudrez, messieurs, on peut se dispenser de venir à Ferrare quand on a blessé au cœur Madame Lucrèce Borgia.
Que pouvions-nous faire ? le sénat nous envoie ici. Est-ce qu’il y a moyen d’éluder les ordres du sérénissime sénat de Venise ? Une fois désignés, il fallait partir. Je ne me dissimule pourtant pas, Maffio, que la Lucrezia Borgia est en effet une redoutable ennemie. Elle est la maîtresse ici.
Que veux-tu qu’elle nous fasse, Apostolo ? Ne sommes-nous pas au service de la république de Venise ? Ne faisons-nous pas partie de son ambassade ? Toucher à un cheveu de notre tête, ce serait déclarer la guerre au doge, et Ferrare ne se frotte pas volontiers à Venise.
Ô ma mère ! ma mère ! Qui me dira ce que je puis faire pour ma pauvre mère !
On peut te coucher tout de ton long dans le sépulcre, Jeppo, sans toucher à un cheveu de ta tête. Il y a des poisons qui font les affaires des Borgia sans éclat et sans bruit, et beaucoup mieux que la hache ou le poignard. Rappelle-toi la manière dont Alexandre Six a fait disparaître du monde le sultan Zizimi, frère de Bajazet.
Et tant d’autres.
Quant au frère de Bajazet, son histoire est curieuse, et n’est pas des moins sinistres. Le pape lui persuada que Charles de France l’avait empoisonné le jour où ils firent collation ensemble ; Zizimi crut tout, et reçut des belles mains de Lucrèce Borgia un soi-disant contre-poison qui, en deux heures, délivra de lui son frère Bajazet.
Il paraît que ce brave turc n’entendait rien à la politique.
Oui, les Borgia ont des poisons qui tuent en un jour, en un mois, en un an, à leur gré. Ce sont d’infâmes poisons qui rendent le vin meilleur, et font vider le flacon avec plus de plaisir. Vous vous croyez ivre, vous êtes mort. Ou bien un homme tombe tout à coup en langueur, sa peau se ride, ses yeux se cavent, ses cheveux blanchissent, ses dents se brisent comme verre sur le pain ; il ne marche plus, il se traîne ; il ne respire plus, il râle ; il ne rit plus, il ne dort plus, il grelotte au soleil en plein midi ; jeune homme, il a l’air d’un vieillard ; il agonise ainsi quelque temps, enfin il meurt. Il meurt ; et alors on se souvient qu’il y a six mois ou un an il a bu un verre de vin de Chypre chez un Borgia.
— Tenez, messeigneurs, voilà justement Montefeltro que vous connaissez peut-être, qui est de cette ville, et à qui la chose arrive en ce moment. — Il passe là au fond de la place. — Regardez-le.
Pauvre Montefeltro !
Quel âge a-t-il ?
Mon âge. Vingt-neuf ans.
Je l’ai vu l’an passé rose et frais comme vous.
Il y a trois mois, il a soupé chez notre Saint-Père le pape, dans sa vigne du Belvédère !
C’est horrible !
Oh ! l’on conte des choses bien étranges de ces soupers des Borgia !
Ce sont des débauches effrénées, assaisonnées d’empoisonnements.
Voyez, messeigneurs, comme cette place est déserte autour de nous. Le peuple ne s’aventure pas si près que nous du palais ducal ; il a peur que les poisons qui s’y élaborent jour et nuit ne transpirent à travers les murs.
Messieurs, à tout prendre, les ambassadeurs ont eu hier leur audience du duc. Notre office est à peu près fini. La suite de l’ambassade se compose de cinquante cavaliers. Notre disparition ne s’apercevrait guère dans le nombre. Et je crois que nous ferions sagement de quitter Ferrare.
Aujourd’hui même !
Messieurs, il sera temps demain. Je suis invité à souper ce soir chez la princesse Negroni, dont je suis fort éperdument amoureux, et je ne voudrais pas avoir l’air de fuir devant la plus jolie femme de Ferrare.
Tu es invité à souper ce soir chez la princesse Negroni ?
Oui.
Et moi aussi.
Et moi aussi.
Et moi aussi.
Et moi aussi.
Et moi aussi, messieurs.
Tiens, voilà Monsieur De Belverana. Eh bien ! nous irons tous ensemble ; ce sera une joyeuse soirée. Bonjour, Monsieur De Belverana.
Que Dieu vous garde longues années, seigneur Jeppo.
Vous allez encore me trouver bien timide, Jeppo. Hé bien, si vous m’en croyiez, nous n’irions pas à ce souper. Le palais Negroni touche au palais ducal, et je n’ai pas grande croyance aux airs amiables de ce seigneur Belverana.
Vous êtes fou, Maffio. La Negroni est une femme charmante, je vous dis que j’en suis amoureux, et le Belverana est un brave homme. Je me suis enquis de lui et des siens. Mon père était avec son père au siège de Grenade, en quatorze cent quatre-vingts et tant.
Cela ne prouve pas que celui-ci soit le fils du père avec qui était votre père.
Vous êtes libre de ne pas venir souper, Maffio.
J’irai si vous y allez, Jeppo.
Vive Jupiter, alors ! — Et toi, Gennaro, est-ce que tu n’es pas des nôtres ce soir ?
Est-ce que la Negroni ne t’a pas invité ?
Non. La princesse m’aura trouvé trop médiocre gentilhomme.
Alors, mon frère, tu iras de ton côté à quelque rendez-vous d’amour, n’est-ce pas ?
À propos, conte-nous donc un peu ce que te disait madame Lucrèce l’autre soir. Il paraît qu’elle est folle de toi. Elle a dû t’en dire long. La liberté du bal était une bonne fortune pour elle. Les femmes ne déguisent leur personne que pour déshabiller plus hardiment leur âme. Visage masqué, cœur à nu.
Ah ! Tu es venu te loger précisément en face de son balcon. Gennaro ! Gennaro !
Ce qui n’est pas sans danger, mon camarade ; car on dit ce digne duc de Ferrare fort jaloux de madame sa femme.
Allons, Gennaro, dis-nous où tu en es de ton amourette avec la Lucrèce Borgia.
Messeigneurs ! si vous me parlez encore de cette horrible femme, il y aura des épées qui reluiront au soleil !
Hélas !
C’est pure plaisanterie, Gennaro. Mais il me semble qu’on peut bien te parler de cette dame, puisque tu portes ses couleurs.
Que veux-tu dire ?
Cette écharpe ?
Ce sont en effet les couleurs de Lucrèce Borgia.
C’est Fiametta qui me l’a envoyée.
Tu le crois. Lucrèce te l’a fait dire. Mais c’est Lucrèce qui a brodé l’écharpe de ses propres mains pour toi.
En es-tu sûr, Maffio ? Par qui le sais-tu ?
Par ton valet qui t’a remis l’écharpe et qu’elle a gagné.
Damnation !
Hélas !
Cette femme est belle pourtant !
Oui, mais il y a quelque chose de sinistre empreint sur sa beauté.
C’est un ducat d’or à l’effigie de Satan.
Oh ! Maudite soit cette Lucrèce Borgia ! Vous dites qu’elle m’aime, cette femme ! Hé bien, tant mieux ! que ce soit son châtiment ! elle me fait horreur ! Oui, elle me fait horreur ! Tu sais, Maffio, cela est toujours ainsi ; il n’y a pas moyen d’être indifférent pour une femme qui nous aime. Il faut l’aimer ou la haïr. Et comment aimer celle-là ? Il arrive aussi que, plus on est persécuté par l’amour de ces sortes de femmes, plus on les hait. Celle-ci m’obsède, m’investit, m’assiège. Par où ai-je pu mériter l’amour d’une Lucrèce Borgia ? Cela n’est-il pas une honte et une calamité ? Depuis cette nuit où vous m’avez dit son nom d’une façon si éclatante, vous ne sauriez croire à quel point la pensée de cette femme scélérate m’est odieuse. Autrefois je ne voyais Lucrèce Borgia que de loin, à travers mille intervalles, comme un fantôme terrible debout sur toute l’Italie, comme le spectre de tout le monde. Maintenant ce spectre est mon spectre à moi ; il vient s’asseoir à mon chevet ; il m’aime, ce spectre, et veut se coucher dans mon lit ! Par ma mère, c’est épouvantable ! Ah ! Maffio ! elle a tué monsieur de Gravina, elle a tué ton frère ! Hé bien, ton frère, je le remplacerai près de toi, et je le vengerai près d’elle ! — Voilà donc son exécrable palais ! palais de la luxure, palais de la trahison, palais de l’assassinat, palais de l’adultère, palais de l’inceste, palais de tous les crimes, palais de Lucrèce Borgia ! Oh ! la marque d’infamie que je ne puis lui mettre au front à cette femme, je veux la mettre au moins au front de son palais !
Que diable fait-il ?
Gennaro, cette lettre de moins au nom de madame Lucrèce, c’est ta tête de moins sur tes épaules.
Monsieur Gennaro, voilà un calembour qui fera mettre demain la moitié de la ville à la question.
Si l’on cherche le coupable, je me présenterai.
Je le voudrais, pardieu. Cela embarrasserait Madame Lucrèce.
Messieurs, voilà des gens de mauvaise mine qui nous regardent un peu curieusement. Je crois qu’il serait prudent de nous séparer. — Ne fais pas de nouvelles folies, frère Gennaro.
Sois tranquille, Maffio. Ta main ? — Messieurs, bien de la joie cette nuit !
Scène IV.
Que diable fais-tu là, Rustighello ?
J’attends que tu t’en ailles, Astolfo.
En vérité ?
Et toi, que fais-tu là, Astolfo ?
J’attends que tu t’en ailles, Rustighello.
À qui donc as-tu affaire, Astolfo ?
À l’homme qui vient d’entrer là. Et toi, à qui en veux-tu ?
Au même.
Diable !
Qu’est-ce que tu en veux faire ?
Le mener chez la duchesse. — Et toi ?
Je veux le mener chez le duc.
Diable !
Qu’est-ce qui l’attend chez la duchesse ?
L’amour, sans doute. — Et chez le duc ?
Probablement, la potence.
Comment faire ? Il ne peut pas être à la fois chez le duc et chez la duchesse, amant heureux et pendu.
Voici un ducat. Jouons à croix ou pile à qui de nous deux aura l’homme.
C’est dit.
Ma foi, si je perds, je dirai tout bonnement au duc que j’ai trouvé l’oiseau déniché. Cela m’est bien égal les affaires du duc.
Pile.
C’est face.
L’homme sera pendu. Prends-le. Adieu.
Bonsoir.