Louÿs – Poëtique, suivie de Théâtre, Projets et fragments ; Suite à Poëtique/Théâtre 2

Slatkine reprints (p. ms-84).
Fac-similé d'une page manuscrite de Pierre Louÿs (page 69 du 12ème tome des œuvres complètes).
Fac-similé d'une page manuscrite de Pierre Louÿs (page 70 du 12ème tome des œuvres complètes).

LA JEUNESSE DE PERSÉE


(Drame fabuleux)
Prologue.

(Une cave obscure. À droite au fond, les premières marches d’un escalier qui monte. Au milieu, près de l’escalier, la porte en bronze d’un trésor caché. Quand le rideau se lève, il n’y a là personne.)


la nourrice
(descendant l’escalier la première).

Vous avez tort de venir ici. Il ne faut pas descendre, Danaé. On vous l’a défendu, vous le savez bien. Pourquoi voulez-vous toujours faire ce qu’on vous défend ? Il n’y a qu’un lieu du monde où vous ne devez pas aller et c’est celui-la que vous voulez voir. Vous ne sortez jamais, vous ne quittez pas votre chambre sinon quand le soleil se couche ou quand un orage foudroie. Mais vous n’allez pas dans les autres villes. On ne vous voit même pas dans les champs. Vous ne seriez jamais venue ici, vous ne l’auriez jamais voulu si je ne vous avais pas dit que votre mari le défendait. Pourquoi vous ai-je dit cela ? Pourquoi ai-je parlé puisque vous ne demandiez rien ? Je suis sûre que cela retombera sur vous. Encore une fois, écoutez-moi, Danaé. Je sais pourquoi on vous défend ce que vous voulez faire aujourd’hui. Je ne peux pas vous le dire, mais je le sais. Il s’agit de votre bonheur à vous, je vous le jure par vos beaux cheveux que j’ai vu croître, par vos beaux yeux que j’ai tant de fois endormis, par votre belle bouche que j’ai nourrie quand vous étiez dans mes bras comme un petit Eros de cire. Danaé ! Danaé ! ne descendez pas cette marche, n’entrez pas dans cette cave, n’ouvrez pas les portes ici, ne regardez pas ce qu’il y a derrière les portes. C’est votre malheur qui est là, c’est la douleur de votre vie. Quand on connaît son malheur, il faut l’oublier. Quand on ne le connaît pas, il ne faut pas l’aller chercher. Danaé ! retournez-vous, éteignez votre lampe, remontez vers le jour, allez-vous-en d’ici, n’y revenez jamais, n’y pensez jamais, allez-vous-en, allez-vous-en !


danaé

L’huile s’est répandue sur mes mains. Elle est tombée sur mon pied nu. Je tremble. Vois-tu, nourrice ? Tiens ma lampe, je ne peux plus la porter. Oh ! je suis toute couverte de parfum. J’aurais dû tout verser dans mes mains. Mais nous avons besoin de la lampe. Éclaire-moi, nourrice.


la nourrice

Elle est entrée. C’était son destin qu’elle entrât. C’était son destin qu’elle fût malheureuse. Ayez pitié de nous, divinités bienveillantes !


danaé

Je sais bien à peu près ce qu’il y a derrière cette porte ! Le malheur, c’est toujours la même chose : c’est un bonheur ancien qui ne veut pas recommencer.


la nourrice

Oh ! elle devinera… elle devinera… Ayez pitié de nous, divinités bienveillantes !


danaé

Quel bonheur ai-je eu jamais qui fût égal à celui-là. Je sais bien ce qui va arriver. C’est à dire… je ne le sais pas tout à fait, mais je devine bien à peu près. Éclaire-moi plus haut, nourrice ; je vais ouvrir la porte.


la nourrice

Ce n’est même pas la porte du tombeau, c’est quelque chose de plus horrible. C’est… oh ! je ne peux pas vous le dire. Vous le verrez, Danaé. C’est votre destin que vous le voyiez vous-même. On ne peut plus vous en empêcher. Vous-même vous ne pourriez plus vous en aller d’ici.


danaé

La porte n’est pas lourde. Les gonds sont luisants. On doit l’ouvrir souvent, cette porte, n’est-ce pas, nourrice ? Comment se fait-il qu’on s’occupe tant de mon malheur et qu’il n’en paraisse rien dans les yeux ? Ou bien, peut-être est-ce un malheur pour moi seule et un bonheur pour tous les autres. La porte va céder. Je n’aurai qu’à la toucher du bout du doigt, je sens qu’elle va tourner toute seule. Vois-tu ? tiens, vois-tu ? vois-tu ?

(Un monceau de pièces d’or s’écroule autour d’elle, par la porte grande ouverte. Elle pousse un cri effrayant.)

Ah !… Dzeus !… Oh !… oh !… oh !… mon amant !

(Elle se jette à terre et se roule dans le trésor ruisselant.)


la nourrice

Hélas ! hélas cela devait arriver !


danaé

Dzeus adoré ! Dzeus aimant ! Dzeus tendre ! je t’ai donc revu enfin, et comme autrefois, dans une prison d’airain. C’était toi qu’on cachait dans cette nuit souterraine, dieu foudroyant ! Depuis qu’on m’a laissée libre, c’est toi qu’on a voulu murer comme le terrible Boréas dans les cavernes Riphéennes, et moi je mourais sous le soleil, ignorant la retraite proche ou lointaine, où se cachait ta splendeur par qui Persée a grossi dans mon sein ! Amant ! Amant ! Je suis là. Éveille-toi ! Anime-toi. Soulève-toi ! Je suis Danaé ! Danaé.


la nourrice

Oh malheureuse !


danaé

Tu ne m’entends pas ? Oh ! que tu es froid ! Tes mains sont glacées… Ah !… ah ! il retombe… Il ne me connaît plus. Ce n’est pas lui, nourrice, dis-moi donc que ce n’est pas lui… J’avais bien deviné ce qui arriverait. Je ne vois plus. J’ai mal dans les bras.


la nourrice

Venez, Danaé, remontez tout de suite. Il ne faut pas rester plus longtemps ici.

(Le rideau tombe avant qu’elles soient sorties)

Acte I


(Une terrasse blanche, au-dessus de laquelle un lourd voile de pourpre est tendu. À droite, porte du paris des rois de Seriphos. À gauche, un escalier de marbre Au fond, la cime des arbres d’une forêt. Crépuscule.)

Phyllis et Thyphera sont assises l’une en face de l’autre et travaillent à des ouvrages de femme.


tryphera

Phyllis, je n’ai plus de laine, prête-moi ton peloton. Je travaillerai tant qu’il fera jour. Je voudrais avoir fini ce soir.

(Comparant les laines.)
Il n’est pas de la même couleur.

tryphera

Cela ne fait rien.


phyllis

Mais celui à qui tu donneras cette chlamyde ne la trouvera pas jolie et tu auras perdu ta peine. On ne sort pas dans les rues avec une chlamyde blanche et bleue.


tryphera

Ce n’est pas pour un homme, Phyllis. C’est pour le temple de Dzeus. Le dieu a bien d’autres chlamydes, que lui tissent les Heures vierges. Je ne pense pas qu’il porte la mienne ; mais il m’en saura gré sans doute et l’accueillera quelle qu’elle soit.


phyllis

Toujours à Dzeus ? Je ne te comprends pas ? Tryphera. Que peux-tu lui demander ? Si tu ne veux que la paix et le bonheur, sacrifie à l’Athêna. Si tu as peur de la mort, songe à fléchir Perséphone. Si c’est l’amour qui t’attriste, sois pieuse envers l’Aphrodite. Les déesses sont bienveillantes, elles entendent la voix des jeunes filles. On dit même qu’elles répondent quelquefois, et je crois que c’est véritable, bien que je ne les aie pas entendues. Que désires-tu donc qu’elles ne puissent te donner ? et qu’attends-tu de si étrange, qu’il faille le demander à Dzeus ?


tryphera

Je n’attends rien de Dzeus que lui-même… Oh ! qu’ai-je dit ? Ne me fais plus parler.


phyllis

Lui-même !


tryphera

Non. Ce que je t’ai dit n’est pas vrai. Je t’en supplie, ne me demande rien. Je suis souffrante ce soir, et ma bouche dit ce que mon cœur n’oserait pas sentir. Oublie ce que je t’ai dit. Donne-moi ta laine… Dieux ! je défaille.


phyllis, (se levant et se penchant sur elle)

Tryphera, ma chérie, parle-moi…

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Fac-similé d'une page manuscrite de Pierre Louÿs (page 79 du 12ème tome des œuvres complètes).

AUTRE FRAGMENT

DE

LA JEUNESSE DE PERSÉE


(Persée entre. Il a un arc d’or à la main ; deux pieds de bouc sortent de son narquois.)


persée

Bonne chasse, mère, j’ai couru tout le jour dans les bois à la poursuite de ce satyre insolent qui s’était moqué avant-hier de ma lèvre nue et de mes jambes roses. Je l’avais suivi à la trace sur la terre molle et les rochers égratignés par ses pattes, je l’ai rencontré au bord de son antre. Alors, j’ai jeté mon arc dans les branches et nous avons lutté corps à corps. Il était vigoureux, mère, j’étouffais dans son étreinte. Mais j’ai empoigné tout mon paquet de flèches, et d’un seul coup je l’ai plongé dans son flanc maigre. Il a poussé un grand cri et s’est effondré sur l’herbe comme un sanglier blessé. Alors je lui ai coupé les deux pattes et je te les apporte en trophée !


danaé

Malheureux !

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