Lisette Leigh/Chapitre 3

Lisette Leigh — Lizzie Leigh — 1855
Traduction par Pauline de Witt.
Calmann Lévy (p. 40-53).


III


Ce soir-là, madame Leigh, pour la première fois depuis bien des mois, resta chez elle. Thomas lui-même, le studieux Thomas, leva la tête de dessus ses livres avec étonnement ; mais il se rappela que Guillaume n’était pas bien et que l’attention de sa mère ayant été appelée sur cette circonstance, il était naturel qu’elle restât là pour le surveiller. Et jamais surveillance ne fut plus tendre et plus vigilante. Le regard affectueux de la mère ne semblait pas quitter un instant les traits graves et fatigués du fils. Lorsque Thomas alla se coucher, elle se leva et, s’approchant de Guillaume qui contemplait le feu, elle l’embrassa au front en disant :

— Guillaume, mon garçon, j’ai été voir Suzanne Palmer !

Elle le sentit tressaillir, mais il garda le silence une minute ou deux ; puis il dit :

— Par quel hasard y es-tu allée, ma mère ?

— Mais, mon garçon, ce n’était pas étonnant que j’eusse envie de voir une personne à laquelle tu pensais. Je ne me suis pas mise en avant. J’avais mis mes habits des dimanches, et j’ai fait ce que j’ai pu pour me conduire comme tu aurais voulu ; c’est-à-dire, j’ai tâché ; au commencement, je m’en suis souvenue, mais après, j’ai tout oublié.

Elle avait bien envie qu’il lui demandât pourquoi elle avait tout oublié ; mais il dit seulement :

— Avait-elle bonne mine, ma mère ?

— Guillaume, je ne l’avais jamais vue auparavant ; mais c’est une bonne et douce créature, et je l’aime tendrement, comme j’en ai motif.

Guillaume leva les yeux avec un moment de surprise ; sa mère était habituellement trop timide pour que les étrangers lui plussent. Mais après tout, qu’y avait-il là d’extraordinaire ? Comment voir Suzanne sans l’aimer ? Il ne faisait donc pas de questions, et sa pauvre mère eut à prendre courage et à chercher encore une fois à amener le sujet qui lui tenait si fort au cœur ; comment faire ?

— Guillaume, dit-elle en se découvrant d’un seul coup, par crainte de ne pouvoir amener la conversation où elle voulait. Je lui ai tout dit.

— Ma mère, tu m’as perdu ! dit-il en se levant en face d’elle, et en la regardant d’un air sévère mais effrayé.

— Non, mon enfant, n’aie pas l’air si effaré ; je ne t’ai pas perdu, s’écria-t-elle en lui mettant les deux mains sur les épaules et en le regardant tendrement. Elle n’est pas fille à endurcir son cœur contre le chagrin d’une mère. Elle est trop bonne pour cela, mon garçon. Ce n’est pas elle qui jugera et qui méprisera les pécheurs ; elle connaît trop bien son Évangile pour cela. Prends courage, Guillaume, tu le peux, car je l’ai bien examinée ; seulement ce n’est pas à une femme de dire le secret d’une autre. Assied-toi, mon garçon, tu es tout pâle !

Il s’assit. Sa mère prit un tabouret et s’assit à ses pieds.

— Tu lui as parlé de Lisette, alors ? dit-il tout bas, d’une voix rauque.

— Oui, je lui ai tout dit, et elle s’est mise à pleurer de mon grand chagrin et du péché de ma pauvre enfant. Et puis tout d’un coup sa figure s’est illuminée ; elle tremblait comme si elle avait une pensée heureuse, et sais-tu ce que c’était, Guillaume, mon garçon ? Je suis sûre que ton cœur rendra grâce devant Dieu et devant ses anges, comme le mien, pour la grande bonté de Suzanne. Cette petite Nancy n’est pas sa nièce, c’est l’enfant de notre Lisette, c’est ma petite-fille !

Elle ne pouvait plus retenir les larmes qui inondaient son visage, mais elle regardait toujours son fils.

— Savait-elle que c’était l’enfant de Lisette ? Je ne comprends pas, dit-il en rougissant.

— Elle le sait maintenant, elle ne le savait pas d’abord ; mais elle a recueilli cette pauvre petite créature par compassion, devinant seulement que c’était une enfant de la honte ; elle a travaillé pour elle, elle l’a gardée, elle l’a soignée depuis qu’elle était toute petite, et elle l’aime de tout son cœur. Guillaume, tu aimeras cette enfant, n’est-ce pas ? demanda-t-elle d’un ton suppliant.

Il garda un instant le silence, puis il dit :

— J’essayerai, ma mère. Donne-moi le temps, tout cela me trouble. Penser que Suzanne a eu affaire avec une enfant pareille !

— Oui, Guillaume, et penser que Suzanne pourra encore avoir affaire avec la mère de cette enfant ! Car elle est tendre, elle est pitoyable, elle parle avec espoir de ma pauvre fille, et elle cherchera à me la retrouver quand elle viendra, comme elle fait quelquefois, fourrer de l’argent sous la porte pour son enfant. Pense à cela, Guillaume, voilà Suzanne, pure et sainte comme les anges du ciel, qui reste comme eux pleine d’espoir et de miséricorde, et qui se réjouira comme eux du repentir de mon enfant. Guillaume, mon garçon, je n’ai plus peur de toi, maintenant ; il faut que je parle et que tu écoutes. Je suis ta mère et j’ai le droit de te commander, parce que je sais que j’ai raison et que Dieu est avec moi. S’il conduit la pauvre égarée à la porte de Suzanne, et que ce bon ange nous la ramène ici pleurant et se repentant, tu ne lui diras pas un seul mot de reproche sur son péché. Mais tu useras de tendresse et de compassion envers celle qui était perdue et qui sera retrouvée, si tu veux que la bénédiction de Dieu repose sur toi, et pouvoir amener Suzanne chez toi comme ta femme.

Elle était là, debout ; ce n’était plus la mère douce, suppliante, soumise : c’était un interprète ferme et digne de la volonté de Dieu. Ses manières étaient si changées et si solennelles que tout l’orgueil et l’entêtement de Guillaume cédèrent devant elle. Il se leva lentement pendant qu’elle parlait, et baissa la tête par respect pour ses paroles, comme pour l’injonction solennelle qu’elles contenaient. Lorsqu’elle eut fini, il dit d’une voix si douce qu’elle en fut presque surprise :

— Oui, ma mère, je le ferai.

— Je serai morte peut-être, mais tu le feras tout de même ; tu recueilleras chez toi la pécheresse égarée, tu banderas ses plaies et tu la ramèneras à la maison de son Dieu. Mon garçon, je ne puis plus parler. Je me sens trop faible.

Il la mit sur une chaise et courut chercher de l’eau. Elle ouvrit les yeux et sourit :

— Dieu te bénisse, Guillaume. Oh ! je suis si heureuse, il me semble qu’elle est retrouvée, tant mon cœur est plein de joie.

Ce soir-là, M. Palmer resta longtemps dehors. Suzanne craignait qu’il ne fût retourné à ses anciennes habitudes, qu’il ne demeurât dans quelque cabaret ; et cette pensée l’oppressait, en dépit de tout le bonheur qu’elle puisait dans le sentiment que Guillaume l’aimait. Elle veilla tard, puis elle monta pour se coucher, laissant tout préparé pour le retour de son père. Elle regarda la petite fille endormie qui l’attendait dans son lit, avec un redoublement de tendresse et des pensées pleines de prière. Les petits bras se serrèrent autour de son cou dès qu’elle fut couchée. Nancy avait le sommeil léger, et elle sentait près d’elle celle qu’elle aimait de toutes les forces de son petit cœur d’enfant ; mais elle était trop endormie pour articuler les petits mots qu’elle commençait à dire.

Bientôt Suzanne entendit son père qui revenait, incertain, chancelant, tâtant d’abord la fenêtre, puis la porte, tout en marmottant des paroles incohérentes. La petite innocente qui se pressait près d’elle lui semblait d’autant plus pure et plus attachante quand elle pensait tristement à son malheureux père. Il demandait une lumière à grands cris ; elle avait laissé les allumettes et un bougeoir sur le dressoir ; mais craignant, dans l’état d’ivresse inaccoutumée où il se trouvait, qu’il ne mît le feu quelque part, elle se leva doucement, prit un manteau et descendit pour l’aider.

Hélas ! les petits bras qu’elle avait détachés de son cou appartenaient à une enfant facile à éveiller. Nancy s’aperçut de l’absence de sa chère Suzanne, elle s’effraya de se trouver dans cette terrible obscurité qui lui semblait sans limites ; elle descendit du lit tout en chemise, et se dirigea en chancelant vers la porte de l’escalier. Il y avait une lumière en bas, Suzanne et la sécurité étaient là ! elle fit un pas vers l’escalier, les marches étaient étroites, elle était étourdie par le sommeil, elle chancela, elle tomba, elle roula, jusqu’aux pierres du seuil, sur la tête. Suzanne vola vers elle, lui prodigua tous les soins les plus tendres, les plus suppliants, mais les paupières blanches restaient baissées sur les yeux bleus, aucun murmure ne s’échappait des lèvres pâles. Les larmes brûlantes qui coulaient sur elle ne la réveillaient pas ; elle restait là raide, froide et lassée de sa courte vie, sur les genoux de son amie. Le cœur manquait d’effroi à Suzanne. Elle l’emporta dans sa chambre et l’étendit tendrement sur le lit ; elle s’habilla précipitamment de ses mains tremblantes. Son père s’était endormi sur un banc près du feu ; il n’était bon à rien et c’eût été pis encore s’il s’était réveillé.

Mais Suzanne sortit précipitamment, vola le long de la rue silencieuse jusqu’à la porte du médecin le plus voisin. Elle se hâtait, mais, derrière elle, courait une ombre qui semblait poussée par une terreur subite. Suzanne sonna violemment, l’ombre qui la suivait se cacha derrière un mur. Le docteur mit la tête à une fenêtre.

— Une petite fille vient de tomber d’un escalier au n° 9, rue de la Couronne ; elle est bien malade, elle se meurt, je crois. Je vous en prie, monsieur, pour l’amour de Dieu, venez vite n° 9, rue de la Couronne.

— J’y vais à l’instant, dit-il, et il referma la fenêtre.

— Au nom du Dieu dont vous venez de parler, pour l’amour de lui, dites-moi, êtes-vous Suzanne Palmer ? Est-ce mon enfant qui se meurt ? s’écria l’ombre en s’élançant en avant et en saisissant le bras de la pauvre Suzanne.

— C’est une petite fille de deux ans, je ne sais pas à qui elle est, mais je l’aime comme si elle m’appartenait. Venez avec moi, qui que vous soyez, venez avec moi.

Toutes deux volaient dans les rues désertes, silencieuses comme la nuit. Elles entrèrent dans la maison, Suzanne saisit la lumière et monta devant. L’autre suivit.

Elle était là, les yeux hagards, à côté du lit, ne regardant pas Suzanne, mais contemplant avidement le pâle visage de la petite. Elle se baissa et, mettant la main sur son propre cœur comme pour en comprimer les battements, elle appuya son oreille sur les lèvres blanches de sa fille. Quel que fût le résultat, elle ne dit rien ; mais, rejetant les couvertures que Suzanne avait soigneusement arrangées sur la petite créature, elle tâta son côté gauche.

Alors, elle leva les bras au ciel avec un geste de désespoir :

— Elle est morte ! elle est morte !

Elle avait l’air si farouche, si insensé, si hagard, qu’un instant Suzanne eut peur. La minute d’après le Dieu saint mit du courage dans son cœur, ses bras entouraient la pauvre femme tombée, et ses larmes inondaient son sein. Mais elle fut repoussée avec violence :

— Vous l’avez tuée, vous l’avez négligée, vous l’avez laissée tomber sur l’escalier, vous l’avez tuée.

Suzanne essuyait les larmes qui l’aveuglaient, et regardant la mère de ses yeux angéliques, elle dit tristement :

— J’aurais donné ma vie pour elle.

— Oh ! son sang est sur moi, s’écria la malheureuse mère, avec l’impétuosité sauvage de quelqu’un qui n’a rien à aimer, ni personne qui l’aime pour lui enseigner à se contenir.

— Chut ! dit Suzanne en mettant son doigt sur ses lèvres. Voilà le docteur, Dieu permettra peut-être qu’elle vive.

La pauvre mère se retourna brusquement. Le docteur montait l’escalier. Hélas ! elle ne s’était pas trompée, la petite fille n’était plus !

Lorsqu’il eut confirmé son jugement, la mère eut une attaque de nerfs. Suzanne, toujours dans son profond chagrin, dut s’oublier elle-même, oublier la petite fille qu’elle avait tant aimée depuis deux ans, et demanda au docteur ce qu’il fallait faire pour la pauvre créature qui se tordait sur le plancher dans l’extrémité de son agonie.

— C’est la mère, dit-elle.

— Pourquoi n’a-t-elle pas même soigné son enfant ? demanda-t-il avec un mouvement de colère.

Mais Suzanne dit seulement :

— La petite couchait avec moi. C’est moi qui l’ai quittée.

— Je vais aller préparer une potion calmante ; pendant mon absence, il faut la coucher.

Suzanne prit du linge dans son armoire et déshabilla doucement le corps immobile et sans force. Il n’y avait d’autre lit dans la maison que celui de son père. Elle souleva donc doucement le cadavre de son enfant chérie, et elle allait l’emporter au rez-de-chaussée quand la mère ouvrit les yeux, et, voyant ce qu’elle faisait, elle dit :

— Je ne suis pas digne de la toucher, je suis trop mauvaise ; je vous ai parlé comme je n’aurais jamais dû faire ; mais je sais comme vous êtes bonne, ne pourrais-je pas tenir un peu mon petit enfant dans mes bras ?

Sa voix formait un si étrange contraste avec ce qu’elle était avant l’attaque de nerfs, que Suzanne eut peine à la reconnaître, tant elle était devenue douce et suppliante ; les traits avaient également perdu leur expression farouche et semblaient calmes comme la mort. Suzanne ne pouvait parler, mais elle souleva la petite fille et la mit dans les bras de sa mère ; puis, en les regardant toutes deux, quelque chose triompha de son courage, et elle tomba à genoux en s’écriant tout haut :

— Ô Dieu ! mon Dieu, aie pitié d’elle, pardonne lui et console-la !

Mais la mère souriait toujours ; elle caressait le petit visage, en murmurant de tendres paroles, comme si son enfant était vivante.

— Elle devient folle, pensait Suzanne.

Mais elle priait, elle priait toujours en pleurant.

Le docteur revint avec la potion. La mère la prit sans se douter de la nature du remède. Le docteur resta près d’elle, et bientôt elle s’endormit. Alors il se leva doucement et faisant signe à Suzanne de le suivre jusqu’à la porte, il lui dit :

— Il faut lui enlever le corps. Elle ne se réveillera pas. Cette potion la fera dormir plusieurs heures. Je reviendrai avant midi. Voilà le jour, adieu.

Suzanne referma la porte sur lui, puis dégageant l’enfant des bras de la mère, elle ne put résister au désir de pleurer doucement son enfant chérie, en essayant de fixer dans son souvenir ce doux petit visage, silencieux et pâle.

Puis elle se rappela ce qui restait à faire. Tout était en ordre dans la maison ; son père dormait encore profondément sur le banc, en dépit du tumulte de la nuit. Elle sortit, traversa les rues désertes et silencieuses encore, bien qu’il fît grand jour, et arriva à la demeure des Leigh. Madame Leigh, qui avait conservé ses habitudes de campagne, ouvrait ses volets. Suzanne la prit par le bras, et sans rien dire, entra dans la maison. Alors elle se mit à genoux devant madame Leigh stupéfaite, et pleura comme cela ne lui était jamais arrivé. Le chagrin de la nuit l’avait bouleversée, et après avoir tant souffert avec calme, elle ne pouvait trouver la force de parler, maintenant que la première angoisse était passée.

— Ma pauvre fille ! Qui est-ce qui t’a gonflé le cœur au point de te faire pleurer ainsi ? Dis-moi, je t’en prie. Non, pleure, pauvre enfant, si tu ne peux pas parler encore. Cela te soulagera et ensuite tu pourras parler.

— Nancy est morte ! dit Suzanne. Je l’ai quittée pour aller trouver mon père, elle a roulé dans l’escalier et n’a plus respiré. Oh ! voilà mon chagrin, mais j’ai autre chose à vous dire. Sa mère est venue, elle est chez nous ; venez voir si c’est votre Lisette ?

Madame Leigh ne put répondre ; mais, pâle et tremblante, elle mit son chapeau et suivit précipitamment Suzanne jusqu’à la rue de la Couronne.