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Lionel Duvernoy/Une lettre anonyme/Chapitre II

< Lionel Duvernoy
(pp. 35-38).

II

À Monsieur Edgard T…


Edgard, vous êtes un homme incompréhensible, je ne vous ai jamais connu avec autant de réticences. Vous me tournez des oui qui me font tout l’effet d’être des non. Enfin vous m’embrouillez de telle façon que j’ai terminé votre lettre sans trop comprendre si vous m’encouragiez à répondre ou à garder le silence. Vous commencez par des louanges sur un style qui vous plaît, des idées charmantes d’une femme vous paraissant réellement spirituelle, puis tout à coup, au milieu de cette longue série d’éloges à son endroit, vous me lancez un mais m’arrivant comme une bombe, au milieu d’un plat d’ortolans que je suis en train de manger à belles dents, et que vous dispersez impitoyablement. Ce mais, n’étant pas de ceux que j’avale le mieux, est pour m’apprendre que ma fine mouche pourrait bien n’être qu’un rusé garçon voulant s’amuser à mes dépens.

Edgard, je ne vous le pardonne pas, changer ainsi ma femme en garçon ; ce n’est pas du tout convenable, c’est fort mal de votre part, de tracasser ainsi l’esprit de votre ancien ami, avec une probabilité que je n’admettrai jamais ; car j’y tiens, Mademoiselle Laure est une femme, une véritable femme avec toute la ruse, la finesse de son sexe. D’abord, nous autres, hommes, nous n’avons pas ce tact, nous n’écrivons pas ainsi ; puis je vous le répète, il faut que ce soit une femme.

Je vous vois sourire, sournoisement, dans votre moustache, de mon entêtement. Fat, dites-vous, malgré le scepticisme qu’il affecte, il tient absolument à ce qu’on s’occupe de lui, et ne peut admettre une raillerie à son adresse.

Ce n’est pas cela, Edgard, vous me jugez mal. Je sais que tous nous sommes sujets à la critique, nul n’est exempt des mauvaises plaisanteries en ce monde. Le monde, personne ne le connait mieux. J’ai étudié tous ses ridicules, ses prétentions, ses dédains jaloux, ses fiertés vaniteuses, ses airs de grandeurs, sous lesquels se cache toujours le parvenu, ses hauteurs sans esprits, ses affectations de convenances, créées pour repousser les capacités, les talents, et élever aux nues les niais, que la fortune dore.

Le masque de l’hypocrisie, sous lequel se voilent les fausses vertus, je l’ai soulevé trop souvent pour en être encore dupe, voilà pourquoi je me soucie fort peu de l’opinion du monde. Je fais ce qui me plaît, et ris des sots qui me regardent.

Si donc on a voulu s’amuser à mes dépens, comme vous voulez me le faire croire, eh bien ! rira bien qui rira le dernier. À tout hasard, je me risque ; si le dénouement m’apprend que vous avez raison, je vous autorise d’avance à publier mon aventure en pamphlets ; vous ne pouvez me refuser. Vous mettrez le titre en grosses lettres «  Une duperie. »

Cependant, avant de terminer, Edgard, il faut que je vous dise, l’on se persuade vite de ce que l’on désire ; c’est pourquoi, ne voulant pas avoir affaire à votre rusé garçon, je compte beaucoup sur mon inconnue pour me donner la victoire.

Il n’y a rien d’entêté comme un vieux garçon. Je vous le prouve aujourd’hui. Mais afin que vous ne m’en vouliez pas trop, je vous promets d’avance de vous envoyer toute ma correspondance, même ce que l’on pourrait m’adresser de plus désagréable, au risque d’encourir tous vos sarcasmes. À bientôt, Edgard, envoyez-moi de vos nouvelles. Toujours vôtre.

GASTON.