Lettres de Joseph Conrad à André Gide

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Joseph ConradCorrespondance

Lettres à André Gide


Capel House
28. 4. 18

Très cher ami.

Merci mille fois pour votre bonne lettre. Vos paroles m’apportent le plus grand réconfort (je suis au lit en ce moment) et l’espoir de vous voir chez nous, ici, nous a remplis de joie.

Je ne puis vraiment vous exprimer ma reconaissance pour l’intérêt fraternel que vous prenez dans mon œuvre. J’en suis fier — cela va sans dire — mais surtout j’en suis profondément touché. C’est un grand bonheur qui m’arrive vers la fin de la vie — car me voilà sexagénaire — un homme inutile !

Borys est indemne jusqu’à présent (lettre du 23 courant). Il servait depuis plusiers mois a l’extrême droite en contact avec l’artillerie française pour laquelle il a la plus grande admiration du Monde — comme du reste pour toute votre armée. Qui ne l’aurait pas ?

Votre idée d’une petite édition du Typhon me fait un grand très grand plaisir Vous pensez bien. En vérité vous me gâtez. C’est très agréable d’être gâté par un ami tel que Vous. Je me demande seulement ce que j’ai pu faire pour gagner cette affectueuse amitié qui est certainement le ‘Grand Prix’ de ma vie littéraire. Mais a quoi bon ? C’est un cadeau des dieux.

Je pense que la révolution russe a fait vieillir plus que de raison mon Western Eyes ; mais j’attends avec le plus grand intérêt les premières pages de la traduction que Vous me promettez.

Je suis en train de finir une espèce de roman dont l’action se passe, ou plutôt est située, en France — si Marseille est bien en France et non en Phénicie. Du reste, ça importe peu. La localité est indiquée seulement. On a honte de pincer la lyre pendant que Rome brûle. Enfin.

À vous de cœur.
Joseph Conrad.