Lettres à Sophie Volland/128

Lettres à Sophie Volland
Lettres à Sophie Volland, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnierXIX (p. 325-327).


CXXVII


Paris, le 1er octobre 1769.


Grimm n’est pas encore arrivé ; ainsi, bonne amie, je porte encore le tablier de sa boutique ; mais je commence à m’en lasser, et je ne sais plus ce qui me fait désirer son retour, si c’est le plaisir de revoir un ami, ou celui d’être soulagé d’un fardeau qui me pèse.

L’édition de l’abbé Galiani, mes planches, la corvée de Grimm, le Salon et mes petites affaires particulières m’accablent. Le soir, je suis quelquefois si las que je n’ai pas la force de manger ; cela est à la lettre.

Vous ai-je dit que Greuze venait de recevoir le remboursement du mépris qu’il avait eu jusqu’à présent pour ses confrères ? Son but était d’être peintre d’histoire. Il a présenté pour sa réception un tableau d’histoire ; ce tableau était mauvais ; ils ont accepté son mauvais tableau, et l’ont reçu comme peintre de genre. Sa femme s’en ronge les poings de fureur.

Mademoiselle Volland, mettez-vous en prière le soir, et demandez à Dieu le prompt retour de Grimm, et le prompt départ d’un de ses compatriotes appelé Weinacht, ou en langue chrétienne Noël. Ce Weinacht ou Noël est le miré de l’impératrice ; voilà la troisième ou quatrième fois qu’il m’enivre avec d’excellents vins que nous buvons à la santé de Sa Majesté ; mais je pense que puisque ceci est affaire de prières, vous feriez bien de renvoyer cette commission à mon amoureuse.

Sur ma bonne foi ! Oh ! l’on peut m’y laisser en toute sûreté. J’ai eu le malheur de voir mon extrait baptistaire hier, avant-hier : ah ! mademoiselle Volland, que je suis vieux ! Si je suis nul, je vous réponds qu’il y en a qui ont fermé boutique de meilleure heure. J’ai je n’oserais vous le dire : cet âge est effrayant !

Je remis, il y a quelques jours, entre les mains de Mole cette comédie de Voltaire. Je n’en entends point parler ; je crains bien qu’elle ne me revienne avec un refus[1].

Ma petite bonne est dans les grandes affaires : il s’agit du bouquet de son papa ; ce n’est pas une bagatelle ; il faut être sublime. Je traverse à grands pas le salon du clavecin, parce qu’il ne faut pas que j’entende, et je vous jure que je n’entends rien : il ne faut pas apercevoir un bouquet qui doit nous être présenté.

Ce Dialogue entre d’Alembert et moi ; et comment diable voulez-vous que je vous le fasse copier ? c’est presque un livre ; et puis, je vous l’ai dit, il faut un commentateur.

Ni moi ni personne ne sait un mot de la maladie de M..... C’est un secret entre son médecin, sa femme et lui. Je n’ai point de nouvelles connaissances, et je n’en veux point ; je n’y vois rien à gagner pour soi, et tout à perdre pour ceux qui nous aiment. J’ai fait quelques voyages à la campagne de M. de Salverte : le moyen de s’y refuser ?

Quelle fantaisie vous prend d’observer cette comète ? Il y a près de cent ans que les comètes ne signifient plus rien.

L’abbé Le Monnier m’a donné une commission ; je m’en suis bien acquitté ; il m’a dit des injures, et puis je n’en ai plus entendu parler. Je ne sais ce que sont devenus M. et Mme Bouchard.

Bonjour, mesdames et bonnes amies. Portez-vous bien ; revenez bien vite ; et n’oubliez pas, le jour de la Saint-François, d’embrasser une bonne maman pour moi, avec vos bouquets. Présentez-lui mes souhaits et mon dévouement éternel. Vous revenez donc bientôt ? Ah ! la bonne nouvelle !



  1. Voir précédemment, page 321.