Lettres à Falconet/27

Lettres à Falconet
Lettres à Falconet, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnierXVIII (p. 318-320).


XXVI


J’aurais occasion, mon ami, de vous écrire un mot et je la manquerais ? Cela ne se peut. J’apprends par le prince de Galitzin que vous avez fait une chose sublime, et je le crois parce que vous en êtes capable, parce que j’aime à le croire. Je vous en fais mon compliment et je vous embrasse, non pas avec le même transport que je le ferais au pied du monument, parce que là le sentiment de l’admiration se joindrait à celui de l’amitié pour m’enivrer ; mais je vous embrasse avec joie et de tout mon cœur.

Sa Majesté Impériale a donc assommé ces maudits décurtés[1] ! Regardez bien au fond de votre cœur, et vous y reconnaîtrez la joie que j’en éprouve. Si l’histoire parle d’elle avec dignité, elle dira : Elle perdit son temps à faire ce qui immortalise les autres. Elle avait bien d’autres projets au-dessus de la gloire des conquérants.

Travaillez donc en repos, mon ami ; que votre ébauchoir se promène librement sur la cire ou sur l’argile. L’inconstance de la fortune, qui décide si souvent du sort des armées, ne troublera plus votre génie.

J’ai trouvé pour Sa Majesté Impériale les deux plus beaux Vandermeulen qu’il y ait peut-être en Europe. Ils sont d’une belle grandeur, et de chevalet. Ce sont deux batailles. Ils font pendants. Ils sont frais comme s’ils venaient d’être finis. Mais on ne veut pas les séparer, et l’on y met un grand prix pour deux raisons : la première, c’est qu’ils sont très-précieux ; la seconde, c’est qu’ils appartiennent à un homme fou de tableaux, qui en a beaucoup, qui en achète tous les jours, et qui ne me cède ces deux-ci que pour me procurer une occasion de faire ma cour à une souveraine à qui je dois le repos dont je jouis. C’est Michel Van Loo. Ils lui viennent de la succession de Carle. J’ai vu chez Piquois, notaire, l’inventaire où ils sont portés à seize mille francs ; c’est-à-dire à un quart au-dessous de leur valeur, selon l’usage. Van Loo en veut vingt-quatre mille francs. Pour un Le Brun, c’est le diable, tel que je le voudrais ; c’est l’affaire d’un heureux hasard qu’il faut attendre.

J’ai ensuite, sous ma main, un très-beau tableau, et très-piquant pour le sujet, de l’école du Titien.

Il me paraît que vous avez été satisfait de ce que j’ai emporté sous mon bras de la vente Gaignat.

J’espère me tirer avec succès de toutes ces commissions-là, parce que je ne présume aucunement de mes lumières, que je ne juge que de ce que je connais, et que sur le reste, qui tient au technique, je ne suis point humilié de recourir aux lumières des gens de l’art, entre lesquels il y en a, comme vous savez, un bon nombre qui me chérissent et qui me disent la vérité. Avec ce que nature m’a donné de goût et de jugement, et les yeux de Vernet, de Vien, de Cochin, de Chardin, que j’emprunte quand il me plaît, il est difficile qu’on me trompe.

Je vous embrasse encore, j’embrasse aussi Mlle Collot. Notre amitié la plus sincère et la plus tendre à tous les deux, cela va sans dire.

Je n’ai pu obtenir de l’Académie un plus long séjour ici pour les jeunes élèves ; ils sont partis et j’en suis désolé. Ils étaient au moment qui décide le talent. Qui sait ce qu’ils deviendront en Italie ?

Je ne vous dis rien d’un point qui vous tient à cœur ; mais comptez incessamment sur une agréable surprise.


À Paris, ce 15 novembre 1769.



  1. Circoncis.