Lettres à Falconet/23

Lettres à Falconet
Lettres à Falconet, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnierXVIII (p. 311-314).


XXII


Je suis charmé, mon ami, que vous ayez des duplicata de vos lettres ; grâce à cette précaution de votre part, je ne perdrai rien. Vous n’aurez, ma foi, pas la même consolation. Mes réponses sont entre les mains de gens qui ne vous les restitueront pas, et je n’en ai point fait de copies. J’en suis un peu fâché pour vous et pour moi, car j’y agitais quelques questions importantes sur lesquelles il ne me reste pas une des idées que je vous communiquais.

Mon ami, soyez tranquille, vous avez auprès de moi tout le mérite, toute l’honnêteté de l’offre de votre maison, et vous n’avez rien perdu du reste. Je n’aurais jamais eu l’injustice d’accepter un domicile dont vous auriez payé la location à votre fils. Ce qu’on fait dans ce réduit, le temple de l’amitié ? mon ami, on y fait l’amour. Celle qui l’occupe, si j’en juge par ses liaisons, doit être une femme honnête. Elle est maîtresse d’elle-même, et l’on m’a dit qu’elle avait disposé depuis longtemps de son cœur en faveur d’un galant homme dont elle fait le bonheur et qui fait le sien. Eh bien, mon ami, on pratique sous ton berceau la morale que j’y aurais prêchée. Si Épicure n’y est pas, Léontium y est.

Je ne vous dirai pas autrement de l’ordre que Sa Majesté Impériale a donné à Mlle Collot d’exécuter en marbre le buste de votre ami, que ce que j’ai écrit au prince de Galitzin. Combien je me reconnais au-dessous de cet honneur ! Que c’est ainsi qu’on force les hommes à tenter quelque grande chose, quand ils en sont capables ! — Que c’est cette femme-là qui a le secret de remuer les âmes et d’en faire trouver à ceux qui en ont ! Le buste une fois fait, mon ami, me voilà chargé de l’inscription. C’est moi qui ai reçu le bienfait, et c’est le ciseau de mon ami qui l’éternisera.

Je viens de recevoir de M. le général Betzky une lettre qui m’a fait le plus grand plaisir. C’est l’éloge le plus franc de Mlle Collot, et l’invitation la plus douce à venir voir, de mes propres yeux, un des plus beaux monuments qu’il y ait au monde.

Damilaville n’est plus. Le buste qu’il avait a passé dans les mains d’une bonne amie ; mais le meilleur des deux que Mlle Collot ait fait, le dernier, appartient à Grimm. Il le fera mouler et je vous l’enverrai.

Enfin, mon ami, j’ai vu votre statue des Invalides. Si je m’en tenais à vous dire qu’elle est infiniment au-dessus de toutes celles qui décorent ce superbe édifice, vous auriez raison d’être mécontent. Elle est très-belle. Si jamais vous la revoyez, vous serez vous-même étonné de la force de son expression.

Je ne sais ce qui lui est arrivé ; mais il est sûr que je ne l’avais pas vue dans votre atelier.

Malgré toutes les précautions que vous avez prises, l’eau de la mer a pénétré dans l’intérieur des caisses, et a fait sur les plâtres qu’elles contenaient l’effet que l’eau de pluie fait sur les bustes qui y ont été exposés huit ou dix ans. Je ne connais dans la société que le visage de La Condamine qui puisse vous donner une idée bien juste de ce qu’ils ont souffert. Cependant Guiard, qui les a vus, dit qu’il en reste assez pour juger le talent. Il a prononcé qu’il y avait, dans les salles de l’Académie, dix morceaux de réception qui ne valaient pas cela, et Le Moyne s’est emparé de vive force du Henri IV et de mon Falconet.

L’ouvrage de M. Lempereur est fait depuis longtemps ; mais il m’a déclaré net qu’il n’en donnerait pas un exemplaire avant que de l’avoir présenté au roi. Je reviendrai à la charge et peut-être vaincrai-je sa petite répugnance. Dans une de mes lettres perdues, je vous recommandais, au nom de M. Fontaine, de ne pas abandonner, par une économie mal entendue, le sort de votre monument à quelque apprenti fondeur. Croyez-moi, mon ami, faites venir Gor[1].

Votre cousine se porte fort bien. L’oncle de Mlle Collot est un honnête homme que j’estime, et son frère sera un jour un bon sujet. Nous lui avons appris à lire et à écrire, et je l’ai placé chez Le Breton, apprenti imprimeur. Il y est aimé, il y fait bien son devoir ; je l’ai mis là sous la direction d’un nommé Stouppe, qui aura l’œil sur ses mœurs et qui lui facilitera les progrès dans l’art.

Mon ami, ces gens-là, et quand je vous dis ces gens-là, je veux mourir si je sais bien précisément de qui je parle, ces gens-là donc ont joué le jeu de m’envoyer au Fort-l’Évêque.

Envoyez-moi votre souscription, envoyez-moi celle de M. de Villers, et dites-moi ce que vous avez fait, l’un et l’autre, des volumes de planches, afin que je sache ce qui vous en manque.

Au moment où je vous écris, je me figure qu’on ouvre les caisses qui contiennent ce beau Murillo de Gaignat avec trois Gérard Dow très-précieux et un excellent J.-B. Van Loo.

Je ne vous dis rien des cinq tableaux, dont la réputation est faite ; mais vous jugerez comme il vous plaira des quatre autres. Cela n’empêchera pas que nos artistes se sont surpassés. Jamais Casanove n’a peint avec tant de vigueur. C’est une belle et grande machine que le morceau de Machy. Michel y a mis tout son savoir-faire. Je ne vous dirai rien de Vien, vous le verrez. Ils étaient tous désolés de n’être par exposés au Salon.

J’ai fort à cœur que cet envoi réussisse.

Le projet qu’on avait formé de ruiner ici notre crédit a échoué ; mais ce n’a pas été sans peine de ma part et sans un ressentiment bien profond de vos envieux.

Ô l’indigne nature que ce Greuze !

M. le prince de Galitzin, dépité comme moi du mauvais succès de vos plâtres, m’a promis, sur son honneur, de vous faire fondre en bronze le buste de Catherine. Je vous prie, mon ami, de lui rappeler sa parole, et d’en favoriser l’exécution.

Souviens-toi, Falconet, qu’il faut mourir à la peine, ou faire un cheval sublime. Ils ne cessent tous de me corner aux oreilles que ton cheval sera mauvais, qu’il est impossible que tu le fasses bon. J’embrasserai tes pieds si tu fais qu’ils en aient menti.

Je vous parlerai une autre fois, plus à mon aise, de la lettre de votre pasteur anglais sur la poésie, la peinture et la sculpture. En attendant, je vous avouerai qu’il a avec moi l’air d’un pasteur hargneux qui se détourne de son chemin pour venir me donner un coup de pied, sans rime ni raison. Il n’a rien entendu, à ce qu’il a dit, de mon drame, mais rien du tout. Il a pris des instructions jetées, par-ci par-là, à l’usage de ceux qui seraient tentés de le jouer, pour des choses qui tenaient au fond. Eh ! par Dieu, si cela lui refroidissait la lecture de l’ouvrage, il n’avait qu’à les passer, et il se serait aperçu que l’action et la scène marchent à merveille sans cela.

Adieu, mon ami, adieu, mon amie, portez-vous bien. Nous vous embrassons tous et de tout notre cœur. Aimez-vous, aimez-nous, comme nous vous aimons, et allez remercier le général de tout ce qu’il m’a dit d’agréable de l’un et de l’autre.

Votre bon ami M. de La Live n’est pas devenu imbécile, mais fou.

Vous connaissez son cabinet. J’en ai envoyé le catalogue à M. le général Betzky. Je crois qu’on m’en ferait volontiers une vente clandestine. Nous n’aurions là nul concurrent.

Voyez, mon ami, vous êtes bien sûr que si la guerre n’empêche pas cette acquisition, j’userai pour le service de Sa Majesté Impériale de tout l’accès que j’ai dans cette maison par mon ancienne amie, Mme d’Épinay, belle-sœur de M. de La Live. Réponse sur ce point.


11 juillet 1769.



  1. Fondeur de l’Arsenal, qui avait coulé en bronze la statue de Frédéric V, roi de Danemark, par Saly.