Lettres à Falconet/17

Lettres à Falconet
Lettres à Falconet, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnierXVIII (p. 266-268).


XVI


Bonjour, bons amis, bonjour. Comment vous portez-vous tous les deux ? Vous occupez-vous toujours de votre bonheur réciproque ? Avez-vous toujours la même estime, la même amitié l’un pour l’autre ? Mes amis, surtout, songez que nous sommes tous sortis du fourneau de nature avec un coup de feu, une fêlure. Cette nature est bien bizarre, elle commence son ouvrage comme si elle s’était proposé un chef-d’œuvre, puis, crac, par un caprice, un tour d’esprit brusque, elle donne l’entorse à quelque partie. Son ouvrage le plus parfait est celui qui a le moins de défauts.

Mon Falconet, tenez à Mlle Collot la promesse que je lui faisais, un soir, quelques jours avant votre départ. Comme elle était incertaine ! comme elle pleurait ! et moi je lui disais que, par votre séjour seul dans une terre étrangère, vous vous deviendriez plus nécessaires, plus chers l’un à l’autre.

On ne me laisse qu’un moment pour vous assurer que je vous aime de tout mon cœur, et je me hâte de vous dire oui, je vous aime autant que si je n’avais point cessé d’être à côté de vous. Si vous ne me croyez pas, c’est que vous n’avez pas au fond de vos cœurs l’assurance de mes sentiments pour vous et que vous êtes deux ingrats.

Je retourne souvent dans la petite maison, et j’ai toujours du plaisir à me rappeler les moments doux que nous y avons passés. Ne nous y reverrons-nous donc plus ! J’ai saccagé cette année tous les bouquets ! Oh ! les belles pêches ! les belles prunes !

Combien j’aurai de pommes et de poires ! Ce ne seront pas les feuilles, ce sera la multitude des grappes de raisins qui, pressées, entassées les unes sur les autres, feront ombre sous le berceau.

Hélas ! je jouirai de cela tout seul. Le figuier qui nous donnait de si bonnes, de si grosses figues, est mort.

Mademoiselle, j’ai huit cents francs à vous. Que faut-il que j’en fasse ? S’ils doivent être employés à des emplettes à votre usage, songez que le moment favorable est celui d’un long deuil.

Mon ami, j’attends toujours ta réponse à certains articles de ma dernière lettre. Ne diffère pas davantage.

Vous connaissez sans doute le cabinet de tableaux et la bibliothèque de Gaignat.

Il est mort, cet homme singulier qui avait ramassé tant de belles choses en littérature, sans presque savoir lire, tant de belles choses dans les arts, sans y voir plus clair qu’un quinze-vingt. Eh bien, je ne désespérerais pas d’acquérir ces deux précieuses collections, dont l’une ne se referait pas en un siècle et dont l’autre serait impossible à refaire, quelque temps et quelque argent qu’on y mît, parce qu’il faudrait encore être servi par des circonstances qui ne se retrouvent pas. J’en écris à M. le général Betzky. Dites-lui, je vous prie, qu’il n’y a pas un moment à perdre, si nous ne voulons pas être croisés par des nuées de concurrents régnicoles et étrangers. Je leur fais passer par la personne qui vous remettra cette lettre le catalogue des livres du comte de Lauraguais. Ce Lauraguais est homme à jeter à la tête du premier venu la bible de Mayence, tous les Italiens et tous les Grecs et tous les Latins du monde, s’il manque d’argent et que la fantaisie lui prenne d’une chanteuse italienne ou d’une sauteuse anglaise. Donnez avis de cet envoi à M. de la Fermière.

Adieu, mes amis, adieu. Il n’y a là que quelques lignes, et c’est bien contre mon usage et mon gré ; car je n’aime rien tant que bavarder avec mes amis, et vous en savez quelque chose. Mademoiselle Victoire, puisque vous savez que le premier plâtre de Sa Majesté Impériale que vous m’avez envoyé a été gâté, vous ne pouvez pas ignorer ce que j’attends de votre amitié.

Je vous prie de dire à M. de Soltikoff que les maîtres continuent à me rendre les meilleurs témoignages des élèves, qu’ils sont honnêtes et assidus, qu’ils gardent leurs mœurs, emploient bien leur temps et acquièrent du talent.

Je vous embrasse bien tendrement tous les deux. Lorsque vous aurez occasion de porter votre hommage aux pieds de l’impératrice, joignez-y le mien.

À propos, je me rappelle qu’il pourrait bien y avoir dans ma dernière lettre quelque vivacité qui vous aura contristé. Je ne sais plus ce que c’est, et j’espère que vous l’aurez oublié comme moi.

S’il plaisait à M. Grimm de me restituer mes papiers, vous auriez la connaissance la plus complète du dernier Salon et la matière de cinquante lectures agréables à l’Académie. Mais il faut croire que cela me reviendra, et que je m’acquitterai envers vous.

Bonjour, bonjour encore, mille embrassements du père, de la mère et de l’enfant.

Ce 18 juillet 1708.