Lettres à Falconet/14

Lettres à Falconet
Lettres à Falconet, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnierXVIII (p. 227-229).


XIII


Ah ! mes amis, que les hommes sont méchants ! Ils se montrent quelquefois ennemis de tout bien. Il faut qu’il y ait au fond de leur âme quelque germe maudit et secret de jalousie qui les porte à souhaiter la chute de tout projet honnête ; tandis que, d’un autre côté, ils exigent nos succès sans lesquels nul plaisir, nul enthousiasme, nul sentiment d’admiration pour eux. Ils ne savent ce qu’ils veulent, amis des belles choses, ennemis de ceux qui les tentent, enragés contre ceux qui les exécutent. La belle bouffée de morale ! Le beau texte à suivre sous le petit berceau ! nous en aurions tous les trois pour jusqu’à la chute du jour. Mais allons à l’application. Il n’y a rien que ces génies infernaux-là n’aient imaginé pour troubler, alarmer, effrayer, dégoûter ce pauvre Simon. Ils lui ont montré les Russes avec des cornes, des queues et des griffes ; la Russie comme l’enfer de Milton, où les damnés étaient promenés alternativement d’un abîme de glace dans un abîme de feu, afin de rendre un extrême plus cuisant et plus cruel par son extrême opposé ; les Russes comme des gens sans probité, sans honneur, sans foi, des geôliers féroces d’entre les mains desquels on ne se tirait plus quand on avait eu le malheur d’y tomber. Enfin, la tête de ce pauvre Simon était à tel point dérangée que j’ai vu le moment où vous n’aviez point de mouleur. Vous entendrez ce qu’il vous en dira lui-même. Même conduite avec Vandendrisse. Cependant, l’un est maintenant aux portes de Pétersbourg, et l’autre est sur le point de quitter celles de Paris. Dieu merci, le génie a maintenant autour de lui tous ses instruments, et rien ne peut plus l’arrêter. Travaillez donc, mon ami ; travaillez avec chaleur ; faites un monument digne de la souveraine qui l’ordonne pour Pierre le Grand, digne de la nation qui l’ordonne pour sa souveraine, digne de vous. Vengez-vous de cette vengeance qu’il n’appartient qu’aux âmes telles que les nôtres de prendre. Avant que vous receviez cette lettre, Mlle Collot aura sous ses yeux les emplettes dont elle nous a chargés. Simon les lui porte. Eh bien donc, quand recevrons-nous cette brochure que vous avez eu la rage de faire imprimer ? J’aurais été bien aise de revoir le tout, surtout ces premiers petits chiffons qui ont été écrits sur le bout de la table. Cela sera peut-être si déguenillé, si traînant, si froid, si mauvais, que je ne vous pardonnerai jamais d’avoir eu si peu d’égards pour la gloire de votre ami. Malheur à vous, si vous avez la supériorité dans cette querelle. Il faut que vous fassiez mieux des statues que moi, mais il faut que je fasse mieux un discours que vous. Vous m’avez proposé de célébrer dans quelque petit ouvrage les premiers pas de l’impératrice dans la carrière du gouvernement. Vous vous offriez à m’envoyer les pièces nécessaires. N’ayez pas mauvaise opinion de moi, si je n’ai pas montré là-dessus tout l’empressement que vous deviez attendre de ma reconnaissance pour ses bienfaits multipliés, accumulés. Mais au moment où vous me présentiez une tâche si conforme à mon cœur, peut-être en même temps si supérieure à mon talent, savez-vous ce que je faisais ? J’écrivais au général Betzky[1], je décrochais de la muraille une vieille lyre dont la philosophie avait coupé les cordes, je recherchais l’enthousiasme de mes premières années ; je le retrouvais, et je chantais l’impératrice en vers ; oui, mon ami, en vers ; et même en vers qui n’étaient pas mauvais. Puis, reprenant le ton de la raison pédestre et tranquille, ne me croyant pas tout à fait incapable de seconder ses grandes vues, je m’engageais à travailler à un vocabulaire général où tous les termes de la langue se trouveraient expliqués, définis, circonscrits. Vous concevez qu’un pareil ouvrage ne peut se faire que lorsque les sciences et les arts ont été portés à leur dernier point de perfection. Vous concevez que c’était un moyen de transporter chez une nation naissante tous les travaux, toute la lumière de trois ou quatre cents ans d’une nation policée. Vous concevez que l’exactitude et la franchise suffisaient seules pour rendre un pareil ouvrage d’une hardiesse à exiger toute la protection d’une souveraine. Je ne voyais que ce monument qui pût à peu près m’acquitter avec ma grande bienfaitrice. Je me suis offert. J’ai proposé. J’attends encore une réponse. C’est alors que vous eussiez vu votre ami accourir à Pétersbourg avec sa pyramide entre ses bras, comme je vous le disais dans une de mes premières lettres. C’est sur cette pyramide que nous aurions mis en inscription la suite des établissements, des actions mémorables de l’impératrice, ce qui aurait infiniment mieux valu que d’en écrire une brochure. Voyez, mon ami, que l’impératrice agrée seulement par votre bouche le sacrifice de mes dernières années, et je me renferme, et je travaille, et j’exécute à moi seul tout ce que notre Académie française n’a pu faire, au nombre de quarante, dans un intervalle de plus de cent quarante ans. Sentez bien surtout l’importance de mon projet ; sentez qu’une définition bien faite est toujours le résultat et la dernière ligne d’un bon traité. Sentez combien d’erreurs démasquées, d’opinions éclaircies, de préjugés renversés, et cætera, et cela dans un ouvrage à l’usage journalier des jeunes, des vieux, des grands, des petits.

Mais voilà mon papier qui finit, Vandendrisse attend, et je n’ai pas encore dit à mon ami la moitié de mes pensées. Ce sera pour une autre fois. Je vous annonce le départ voisin pour Pétersbourg d’un homme du premier mérite. Je vous accuse en même temps la réception de votre billet énigmatique. Tout est fini. Tout l’était depuis longtemps.

Le serpent et la vipère n’iront pas au loin troubler le repos de mes deux amis. Mille et mille embrassements à l’un et à l’autre.



  1. Voir cette lettre dans la Correspondance générale.