Lettre du marquis de La Fare, l’abbé Courtin, et M. Rousseau, de Neuilli, en 1707

Lettre du marquis de La Fare, l’abbé Courtin, et M. Rousseau, de Neuilli, en 1707
Œuvres de ChaulieuPissotTome 1 (p. 159-163).


LETTRE
De Mrs. le Marquis de la Fare, l’Abbé Courtin, & Rousseau,
de Neuilli le 19 Juillet 1707.


Du bord paisible où la Seine
Lasse du bruit de Paris,
Ses ondes lentes promene
Dans des prés verds & fleuris ;
De ces lieux que tu chéris,
Que de la docte Neuvaine
Fréquentent les favoris,
Et qui des fruits de ta veine
Reçoivent un nouveau prix,
Cher Abbé, je t’avertis
Que les figues par douzaine,
Les melons les plus exquis
Vont rafraîchir ma bedaine ;
Et qu’ainsi le temps préfix
Auquel doit finir la peine
Où ton absence m’a mis,
Étant expiré du dix,
Je compte que la semaine

Mettra fin à mes ennuis.
C’en est assez d’une haleine ;
Courtin prend la plume, & puis
Rousseau fermera la scene.

* * *



Entre deux fameux Poëtes,
Tels que la Fare & Rousseau,
Faut-il mêler les sornettes
Qui partent de mon cerveau,
Et qu’au nombre des cadettes
Ma Muse encor au berceau,
S’ose mettre de niveau
Pour vous chanter vos goguettes ?
Ma foi vivent les Sonnings,
À la Ville, à la Campagne,
Où les plaisirs, les bons vins,
Le Morachet, le Champagne,
Tour à tour dans leurs festins,
Cher Abbé, les accompagne ;
Et même ces Dieux badins
Dont tu connois bien la Mere,
Et que jusqu’en ses confins
Bouillon mene de Cythere ;
N’est-ce pas t’en dire assez ?
Que si tu veux davantage
De ces Vers entrelassés,
Rousseau va finir l’Ouvrage.

* * *


Tant qu’a duré l’influence
D’un Astre propice & doux ;
J’ai senti de ton absence
Plus d’ennui que de courroux.

Je disois : je lui pardonne
De préférer les beautés
De Palès & de Pomone
Au tumulte des Cités.

Ainsi l’Amant de Glycere
Épris d’un repos obscur,
Cherchoit l’ombre solitaire
Des rivages de Tibur.

Mais, aujourd’hui qu’en nos plaines
Le chien brûlant de Procris

De Flore aux douces haleines
Desseche les dons chéris :

Veux-tu d’un astre perfide
Risquer les âpres chaleurs,
Et dans ton jardin aride
Sécher ainsi que tes fleurs ?

Crois-moi ; suis le doux exemple
De tes amis Casaniers,
Er reviens chercher au Temple
L’ombre de tes marronniers.

La nous trouverons sans peine
Avec toi le verre en main,
Cet homme que Diogene
Chercha si long-temps envain ;

Et dans la douce allégresse
Dont tu sais nous abreuver,


Nous puiserons la sagesse,
Qu’il cherchoit, sans la trouver.