Les voies de l’amour/12

CHAPITRE XII

LE RETOUR À LA SANTÉ ET AU BONHEUR

« Cette année-là, le mois de mai avait été exceptionnellement beau et doux. On eût dit que la nature elle-même aimait Andrée autant que nous l’aimions. Elle nous prêtait son concours efficace dans tous nos efforts pour le rétablissement de notre petite fleur. Souvent Andrée s’éveillait de très bonne heure, et, encore dans son lit, elle s’amusait à contempler le réveil de la nature et le lever du soleil dont les rayons pénétraient par les interstices que laissaient entre elles les deux lourdes draperies suspendues à la croisée. Enfermée dans le grand appareil photographique qu’était sa chambre assombrie, elle admirait sur les murs et le plafond les jeux de la lumière, le miroitement des eaux du fleuve, le vol des oiseaux, l’agitation des branches et le tremblement des feuilles du gros érable au bord de la rive. Quand le soleil était plus haut, qu’il avait bu toute la buée qui s’élevait au-dessus de l’onde et des champs et qu’il avait réchauffé l’air, Andrée se levait, écartait les tentures de sa fenêtre et respirait à pleins poumons l’air parfumé que la brise matinale lui apportait du jardin déjà fleuri. Elle sentait la vie nouvelle qu’un sang plus riche en oxygène faisait circuler dans tous ses membres. Et tout le jour, dans sa chaise longue sur la galerie, elle demandait et recevait avec bénéfice la chaleur douce qui émanait de ce soleil de mai qu’aucun nuage n’obscurcissait ; et le soir, elle aimait encore contempler le ciel bleuté tout pointillé d’argent qui lui rappelait les beaux soirs où sous les charmilles, près de son Michel, elle lui chantait son grand amour dans des romances passionnées. C’était ainsi que la vie se ravivait en elle. Dans l’aurore, dans la course du soleil, dans le crépuscule, dans la nuit étoilée, elle retrouvait la vie et l’amour qui n’aurait jamais plus de déclin, plus de soir : c’était un amour immortel, éternel.

« Dans les premiers jours de juin, Andrée, du haut de la galerie, regardait mélancoliquement les fleurs de son jardin que les rayons solaires baisaient amoureusement : « Ô ! mon Michel, me dit-elle, je voudrais moi aussi baiser ces fleurs, les tenir dans mes mains, les approcher de mes joues, emprunter leurs couleurs et leur fraîcheur. Peut-être me prêteraient-elles leur beauté et leur parfum ? Il me semble que tu m’aimerais mieux après, car je serais plus belle, plus vivante. Michel, mon Michel, je veux baiser ces fleurs, je veux être belle ». — « Oh ! non, mon Andrée, lui répondis-je, tu ne serais pas plus belle. Tu es déjà plus belle que la plus belle des fleurs de ton jardin. La blancheur du lis n’a pas l’éclat de ton teint ; la rose serait pâle près de tes joues ; l’œillet n’a pas l’incarnat de tes lèvres ; la pensée n’a pas le velouté de tes yeux et le muguet n’a pas l’odeur douce et suave de tes cheveux. Mon Andrée, je t’aime parce que tu es la plus belle des fleurs, la reine de nos jardins.

« La terre du jardin était essorée ; la chaleur en avait bu toute l’humidité. Les allées étaient ratissées et couvertes de beau sable blanc qui brillait comme de la poudre de diamant. Je ne voyais plus aucun inconvénient à réaliser le souhait d’Andrée, à la descendre dans le jardin et à lui en laisser goûter les charmes. Pour lui éviter tout effort, toute fatigue, je la pris dans mes bras et je l’emportai comme la mère fait de son tout jeune enfant. Elle était toute petite, toute délicate. J’aurais été moins robuste qu’elle aurait paru aussi légère à mes bras. Craignit-elle que je l’échappasse en descendant l’escalier ? elle enroula ses bras autour de mon cou à m’étouffer presque, et ses bras avaient la douceur de ceux d’un enfant. Était-ce la peur encore qui agitait son petit cœur dont je sentais les mouvements désordonnés contre ma poitrine comme s’il eût été bien gros. Un autre sentiment que la peur faisait battre le mien qui aurait voulu se mettre en synchronisme avec le sien. Dans le jardin, je la déposai dans une chaise roulante que je promenai à travers toutes les allées. Coupant les plus belles fleurs, j’en emplissais à plein bord la corbeille formée par le creux de sa jupe entre ses jambes amaigries. Elle les prenait à brassée, les serrait sur son cœur, les embrassait dans un baiser fou d’amour et me disait : « c’est ainsi que je voudrais, Ô ! mon Michel, te donner le baiser de mon amour passionné ».

« Elle voulut revoir les tonnelles et y retrouver les souvenirs qu’elle y avait laissés dans nos beaux jours. Le soleil y pénétrait à travers le carrelage que les jeunes feuilles n’avaient pas encore complètement recouvert. La chaleur y était douce, et les fleurs fraîchement coupées, dont j’avais jonché le sol, les remplissaient d’un parfum voluptueux. J’eus peur des élans de son amour et je l’entraînai au dehors. Je la pris de nouveau dans mes bras, et je sentais ses petits bras frissonner autour de mon cou, pendant qu’elle penchait sa tête tout près de mon oreille en murmurant : « Michel, Michel, m’aimes-tu beaucoup, autant que j’aime les fleurs, autant que je t’aime ? » Je la remontai péniblement dans sa chambre car l’amour me tournait la tête, me faisait flageoler. Je la déposai dans son grand lit blanc pour la remettre de ses fatigues et de ses émotions. « Ferme, ferme tes beaux yeux, mon Andrée, et dors ; je reviendrai encore et je te descendrai, car je t’aime tant, quand je te sens si près de mon cœur, que je voudrais toujours t’y tenir fortement embrassée.

« Pendant plusieurs jours, elle se laissa ainsi porter dans le jardin. Elle sentait encore sa grande faiblesse. Elle s’en irritait et parfois le découragement s’emparait d’elle et lui faisait verser des larmes abondantes sur ce qu’elle appelait son manque d’énergie. Un matin, elle s’éveilla toute ragaillardie. Toute la nuit, dans de beaux rêves, elle avait parcouru seule toutes les allées du jardin. Elle avait suivi Jacques, le jardinier, sur les plates-bandes, lui indiquant comment couper tel taillis et tel autre, comment élaguer telles branches aux arbres d’ornementation pour en augmenter la beauté et leur donner les formes les plus variées, telles que palmettes horizontales et obliques, vase, rideau, dôme, colonne. Elle conseillait à Jacques de donner plus d’eau à telle plante fleurie toujours assoiffée, d’abriter un peu plus une autre trop sensible aux rayons ardents du soleil. Puis elle était allée dans la basse-cour jeter des miettes aux poussins qu’elle prenait, qu’elle mettait dans les plis de sa jupe et dans la grande poche de son tablier pour caresser leurs petits dos duvetés. Elle s’était amusée à pousser les canetons dans l’étang pour admirer leur baignade fantaisiste. Et puis elle avait appelé sa belle chatte, une descendante de l’arrière-arrière grand’mère que lui avait donnée son Michel lorsqu’elle était toute petite, toute petite. La chatte qui courait après les moineaux lui avait obéi et était revenue en sautillant se frôler sur le bas de sa jupe, le gros dos rond, la tête toute penchée, la queue en l’air. Andrée la prenait dans ses bras, la serrait sur sa gorge, flattait son poil soyeux, embrassait son fin museau dont les barbes lui chatouillaient les joues. Elle était allée s’asseoir à l’ombre du gros érable, et redoublant ses caresses à sa chatte, elle lui parlait comme si c’eût été son Michel lui-même. Enfin dans son rêve, elle avait gravi seule les degrés du long escalier et n’en avait éprouvé aucune fatigue. Et puis le rêve s’était évanoui dans un sommeil calme.

« Ce matin-là quand Andrée s’éveilla, la fenêtre était toute grande ouverte, les rideaux écartés, et le soleil, dont les rayons pénétraient en larges faisceaux dorés, avait bu toute l’humidité de la chambre, séché sur l’allège les croûtes de pain que les moineaux s’escrimaient à becqueter, et répandait déjà une chaleur presque accablante. Andrée, dans son grand lit blanc, étirait ses membres, les recroquevillait, les détendait pour en éprouver la souplesse, l’agilité et la force. Tout à coup elle sauta à bas de son lit et d’un bond elle était devant son miroir suspendu au-dessus de la commode. Ses joues étaient roses de l’exercice qu’elle venait de prendre. Ses yeux avaient le bleu d’une mer profonde. Ses cheveux que le soleil rutilait, avaient des tons de l’or le plus foncé à celui des épis de l’orge mûr. Elle passa ses mains dans l’or de ses cheveux qui devinrent, en s’ébouriffant, d’un blond cendré et formèrent une auréole mousseuse qui nimba si agréablement son doux visage.

« Andrée crut que la santé lui était rendue avec le rose de ses joues et l’éclat de ses yeux. Elle ouvrit le placard dans le coin de la chambre, en prit une toilette en mousseline rouge pâle, chaussa des bas en soie de même couleur et des souliers s’harmonisant à sa toilette. Elle mit un œillet rouge dans ses cheveux, se regarda une dernière fois dans le miroir et vint s’asseoir en face de la fenêtre sous les rayons ardents du soleil, dans l’espoir d’en recevoir une marque plus tangible de recouvrement de la santé. Quelques minutes plus tard, quand j’entrai dans sa chambre dans le but de la descendre au jardin, je fus tout surpris et émerveillé de la trouver si belle et en apparence si pleine de santé ; le soleil avait déjà imprimé sur ses joues la couleur du tan. Elle éclata de rire devant mon étonnement. « Michel, me dit-elle, je suis guérie ; je suis forte et je veux descendre seule le grand escalier et me promener dans le jardin, suspendue à ton bras. » Elle se leva et se rendit d’un pas alerte jusqu’à la tête de l’escalier. Là je me plaçai devant elle, comme l’on fait pour l’enfant qui veut essayer pour la première fois ses petites jambes dans les degrés. Je descendais à reculons, tout prêt à la recevoir dans mes bras si ses forces la trahissaient. Pauvre petite Andrée ! elle avait trop présumé de ses capacités, et elle s’était trop fatiguée à sa toilette. Tout à coup je la vis pâlir : ses jambes fléchirent et elle tomba inerte dans mes bras. Je la portai dans sa chaise roulante dans le jardin, à l’ombre sous le gros érable en face du fleuve, « Michel, me dit-elle quand elle reprit connaissance, Oh ! que je suis faible ! jamais je ne reviendrai à la santé. Prends-moi dans tes bras, je veux y mourir maintenant que je connais ton grand amour ». Elle devint toute triste et se mit à pleurer. Elle resta longtemps sans dire un seul mot. J’avais le cœur bien gros en face de cette douleur muette.

« Toute la nature semblait inquiète. Le ciel se chagrinait comme Andrée, comme moi. Le beau bleu de la voûte céleste se tachait de grands placards blancs en forme de rideaux, de dentelles, de gros flocons de laine. D’autres nuages, comme d’immenses volutes de fumée grise ou noirâtre échappée de cheminées géantes invisibles, enlaçaient leurs spirales au moutonnement des nuées blanches. Parfois les rayons d’un soleil ardent perçaient à travers les trous et les fentes que laissaient entre eux les nuages qui s’enroulaient, se tordaient, s’amoncelaient ou s’effilochaient tour à tour. La température devenait horriblement humide. Il y avait de l’électricité dans l’air immobile. Au-dessus du sol desséché et craquelé des vagues de chaleur montaient de la terre comme une haleine de fiévreux. Les oiseaux, dans leur vol bas et rapide, rasaient l’onde ou l’herbe des prés. Le papillon, comme une petite barque qui arrive au port, se posait lentement sur les fleurs. Seule la cigale se réjouissait de cette chaleur suffocante, et chantait sa gaieté. Andrée était triste et la température désolante augmentait son malaise, l’agaçait, l’énervait. Pauvre petite Andrée ! elle était immobile. Ses yeux fixes regardaient dans le vide ou plutôt loin dans le passé.

« Michel, me dit-elle tout à coup, pourquoi cette tristesse de la nature et de mon âme ? Pourquoi le temps est-il triste comme le désespoir ? Pourquoi mon âme est-elle inquiète comme à la veille d’un grand malheur ? J’ai le cœur gros, très gros ; parfois il précipite ses battements d’une manière désordonnée ; parfois il les ralentit comme s’il devait cesser de battre, et je me sens mal comme si la terre se dérobait sous moi. Je voudrais pleurer car il me semble que mes larmes soulageraient la tristesse de mon cœur. Mais je ne puis ; quelque chose m’oppresse que je ne puis exprimer et oppose une digue aux sanglots qui me feraient tant de bien si je pouvais les exhaler. Dans mon âme comme dans la nature, je vois de gros nuages gonflés de peines et de douleurs. Je les vois assombrir encore un ciel que j’aurais voulu toujours pur avec des aurores et des couchants jaune doré, qui se seraient succédé sans interruption comme les anneaux d’une chaîne d’or sans fin. Mon cœur saigne encore parfois et j’en croyais les plaies guéries sans cicatrices ; des fois celles-ci se rouvrent et me font mal. Parfois de tristes souvenirs me viennent qui troublent la sérénité que je devrais avoir maintenant que j’ai tout ton amour. Ô mon Michel, il me semble que te les dire me soulagerait. Partager les peines c’est les alléger, c’est les faire oublier. Quand la terre a bu toutes les gouttes de pluies tombées d’un ciel orageux, la nature reprend sa gaieté. Ainsi quand ton cœur aura bu mes larmes et que ton âme en aura goûté l’amertume peut-être ma tristesse s’évanouira-t-elle à jamais, car tu auras compris cette souffrance qui m’accable encore parfois. Et puis tu l’oublieras comme le secret confié au confesseur et moi je ne m’en souviendrai pas plus que le péché avoué et pardonné. Veux-tu, Michel, soulager mon cœur et mon âme ? Eh bien ! écoute.

« Un jour, dit Andrée, nous étions en villégiature au bord de l’océan. Tu étais allé pour une affaire importante dans une ville voisine. Ton ami le plus intime, le seul peut-être que tu aies jamais eu, car tu n’as jamais été prodigue de tes amitiés, profita de ton absence pour m’entraîner dans une promenade que je refusais absolument. L’insistance de mes parents me força d’accepter. C’est la seule fois que j’aie regretté d’avoir obéi. Je ne fis rien de mal, mais les intentions de ton ami n’étaient pas exemptes de culpabilité. Je le soupçonne encore aujourd’hui d’avoir machiné cet accident de notre voiture, lequel accident nous força de retarder notre retour de plusieurs heures, Ton ami, que je croyais sincère et dont je ne doutais pas alors de la fidélité à ton amitié, n’était qu’un hypocrite éhonté. Ô ! mon Michel, pardonne-moi de qualifier ainsi l’ami que tu as peut-être plus aimé qu’un frère, et dont tu as dû connaître plus tard toute la méchanceté. Pardonne-moi, Mon Michel ; si tu savais ce que j’en ai souffert, tu comprendrais tout mon ressentiment. »

« Pauvre petite Andrée, elle pleurait encore au souvenir de ce jour lointain. Je n’osai pas l’interrompre. Je sentais que le récit de cette excursion qu’elle me faisait péniblement, comme si elle eût été bien coupable, soulagerait sa douleur morale et dissiperait toute sa tristesse. Elle semblait croire que la tentation à laquelle on résiste victorieusement est un péché grave qu’il faut accuser, l’avouer, c’était pour elle le pardon et l’oubli. Je la laissai continuer. Elle reprit ainsi :

« Sous prétexte d’attendre que la voiture brisée fût réparée, il me promena par la ville, me fit visiter les magasins, les étalages des vitrines. Parfois ses paroles, ses expressions avaient des accents équivoques, suggestifs. Je feignis de ne pas entendre, de ne pas comprendre. Je faisais la distraite. Il eut faim, car l’après-midi s’achevait et nous étions partis de bonne heure le matin. Moi, je ne me sentais aucun appétit. Je désirais seulement partir au plus tôt. Il m’entraîna dans un de ces restaurants louches dont la façade tout honnête, toute sévère ne laisse rien soupçonner du sans-gêne et même de la débauche de l’intérieur. Nous étions dans une chambrette à demi-cloisonnée, où nous entendions des discours épouvantables et assistions presque à des scènes scandaleuses. Je sentais sa main sur le dossier de ma chaise ; elle s’y glissait furtivement. J’en percevais la chaleur dans mon dos. Des frissons de dégoût m’horripilaient. Tout à coup il me saisit par la taille et allait mettre sur ma bouche ses lèvres voluptueuses, quand je le repoussai dédaigneusement et me sauvai en bousculant la table et les chaises et peut-être des clients du restaurant, car je ne voyais plus rien ; j’étais affolée. Je sautai dans un tramway qui passait. Il me suivait. Durant le trajet de retour, il me demandait mille pardons de sa folie momentanée. Il inventait mille raisons pour s’excuser. Oh ! l’infâme, que je le détestais ! Pourquoi ne t’ai-je pas tout avoué de suite ? que de malheurs j’aurais évités ! que de souffrances je me serais épargnées ! J’aurais conservé intact tout ton amour. Ô ! mon Michel ! tu ne sais pas ce que j’ai souffert alors, et longtemps après, et ce que je souffre encore aujourd’hui au souvenir de cette infamie. Pourquoi donc ne t’ai-je pas tout avoué ? Ce n’était pas la pitié qui m’imposait le silence. Oh ! non ; c’était la honte, la honte d’une faute que je n’avais pas même commise, la honte de te déclarer la faute de ton ami que tu croyais sincère. Je feignis de lui pardonner à cause de toi. Comprends-tu maintenant, Michel, pourquoi il s’éloigna de nous pendans le reste des vacances ? Plus tard, quand il t’écrivit pour t’annoncer que vous logeriez ensemble pendant votre cléricature, j’aurais dû te mettre au courant de sa perfidie. Mais toujours la même honte me retenait comme si j’avais été coupable moi-même.

« Pendant les quatre années de vos études, ne nous a-t-il pas toujours menti à l’un et à l’autre ? N’a-t-il pas intercepté très fréquemment nos lettres ? Je l’ai toujours soupçonné. Ne lui confiais-tu jamais les lettres que tu m’écrivais pour qu’il les mît dans la boîte aux lettres ? et mes lettres ne lui passaient-elles jamais entre les mains avant de t’arriver. Michel, celui qui pouvait tromper ton amitié aussi bassement qu’il l’avait fait une première fois était capable de toutes les vilenies. La première année de ton séjour à Montréal, je n’ai jamais cessé de t’écrire à peu près tous les jours, même quand tu cessas ou à peu près de me répondre, me reprochant mon infidélité, dans tes rares missives en des termes qui ne cadraient pas avec ta délicatesse de sentiments et ta bonne éducation. Dans tes lettres, il y avait des choses que tu n’aurais jamais osé mettre même quand tu les aurais pensées. Il me semblait qu’une main étrangère avait effacé certaines phrases pour les remplacer par des idées et des pensées désagréables. Il était impossible que ces lettres, que je t’envoyais si souvent, ne se rendissent pas et que les tiennes ne m’arrivassent pas aussi régulièrement. N’as-tu jamais rien soupçonné ? Tu connaissais cependant mon amour, tout mon amour. Ne nous étions-nous pas fiancés aux pieds des autels ? Et puis pourquoi ton ami osait-il m’écrire que tu ne pensais plus à moi, que d’autres liens plus forts t’unissaient à une jeune fille qui ne te convenait pas du tout ? Il eut même la hardiesse, l’effronterie de me dire qu’il tentait continuellement l’impossible pour te détourner de cet amour vulgaire. Il craignait bien, disait-il, de ne jamais réussir si je n’allais pas à Montréal l’aider de ma présence. Ah ! il poussait l’hypocrisie jusqu’à ses dernières limites. Sais-tu pourquoi, mon bon Michel, j’allais si souvent à Montréal ? Je t’aimais tant que je ne craignais plus les embûches de ce faux ami. J’étais sur mes gardes, car je comprenais trop bien son jeu. Il m’aimait et je le détestais. Son amour pour moi, facile à deviner, et ses intentions de gagner mon cœur m’étaient une garantie qu’il n’oserait plus rien de déshonnête. J’étais comme ces prospecteurs qui vont à la recherche de l’or ou des diamants, qui ne craignent ni les froids terribles, ni les chaleurs torrides, ni les morçures des serpents, ni la dent des fauves ; qui vont à travers la brousse, escaladent les montagnes élevées, frôlent les précipices, traversent les torrents. Que leur importent les fatigues, les misères, les dangers. Rien ne les effraye. Ils n’ont qu’un but et ils l’atteindront coûte que coûte ; l’or, le diamant, l’eldorado. Quand je touchais la main de Jean, j’en avais la chair-de-poule et une répugnance effroyable, comme si j’avais touché la peau visqueuse d’une bête venimeuse. Quand j’étais près de lui, il me semblait que je frôlais la cage ouverte d’un fauve, d’une bête féroce. Quand je lui souriais, je sentais une morçure au cœur, la douleur atroce d’un coup de poignard empoisonné. Cependant tous ces dangers m’importaient peu, car j’étais inoculé contre ses piqûres. Comme le dompteur des fauves, j’avais toujours un fouet et une pique à la main ; j’étais toujours sur mes gardes, prête à cingler ou à transpercer. Rien ne m’aurait fait trébucher ou dévier de ma route, car je te voulais et ne voulais que toi, mon trésor, mon eldorado. J’avais confiance au dieu de l’amour qui me protégerait contre les griffes et les dents auxquelles je paraissais m’exposer. Jean ne m’aurait pas touchée, ne m’aurait pas offensée sans que je t’appelasse à mon secours ; et tu n’aurais pas refusé, malgré l’oubli que tu avais pour moi, malgré l’amour que tu ressentais pour Lucille, d’accourir près de moi pour me défendre contre les attaques de Jean. Parfois j’avais envie de crier, de t’appeler, mais quand je voyais les yeux de Lucille, j’avais peur et je me faisais toute petite. Il me semblait qu’il sortait de ses yeux des jets de feu qui allaient me foudroyer, me consumer. J’avais bien plus peur d’elle que de Jean que je détestais de tout mon cœur.

« Quand j’allais à Montréal et que je ne faisais que t’entrevoir, il me semblait que les minutes n’avaient pas même la durée de l’éclair et que, par contre, les heures et les jours passés sans ta vue avaient duré des années et des siècles. Sur l’invitation de Jean, j’allais aux bals, aux soirées dansantes, aux plaisirs de l’hiver, uniquement pour te voir, entendre ta voix, toucher par hasard ta main. Te voir, te parler, te dire mes soupçons, c’était le grand but de mes promenades à Montréal. Hélas, tu me fuyais toujours et moi je te recherchais sans cesse. J’étais triste quand je te voyais avec Lucille, mais je retenais mes larmes et tu ne te doutais pas de l’amour humilié qui pleurait à deux pas de toi. Souvent un désespoir noir me prenait et j’appelais la mort. Mais j’aurais voulu mourir près de toi, à tes pieds pour que tu connusses tout mon amour et que tu daignasses jeter un dernier regard même de mépris à celle qui t’aimait tant. Mais ta pensée me revenait trop vite qui me rattachait à la vie, à une vie languissante et toute de douleur.

« Quand je te voyais, je cherchais tes yeux, mais jamais tu ne voulais me regarder. Si tu avais seulement osé regarder dans mes yeux, y lire mon amour, ma passion, tu me serais revenu. Avais-tu peur de succomber à la tristesse de mes yeux humides ? Tu ne revenais plus dans notre village ou je ne t’y voyais plus quand tu y venais si rarement.

« Michel, peux-tu comprendre ce que j’ai souffert auprès de cet hypocrite, quand je te voyais au bras de cette fille qui semblait me narguer ? Ton ami n’arrangeait-il pas par méchanceté ces rendez-vous où il me menait te voir dans l’unique but de te faire abhorrer ? Oh ! mon Michel, rien ne pouvait me détourner de toi. Mes pensées étaient toujours à toi. Je ne rêvais qu’à toi le jour et la nuit. Moins je te voyais plus je t’aimais. La méchanceté de ton ami et ton insouciance décuplaient la force de mon amour. Ton oubli aiguisait mes sentiments pour toi. Et cette jeune fille que tu semblais tant aimer, je ne la détestais pas tant parce que je ne désespérais jamais qu’un jour tu m’aimerais plus qu’elle. Elle n’était que l’étincelle qui allumerait, que le souffle qui aviverait un jour un plus grand incendie dans ton cœur, qui ne se consumerait plus alors que du plus ardent amour pour moi. Je t’ai aimé comme personne n’a jamais encore aimé, et je ne pouvais croire un seul instant qu’un tel amour ne pût vaincre le monde s’il l’avait voulu. Je t’aurais peut-être moins aimé, moins désiré si le cœur de cette jeune fille n’eût pas existé dans ton amour. Mes chagrins ont grandi mon amour, l’ont développé et en ont fait cette passion qui me tuerait si son objet disparaissait. Vois-tu, mon Michel, comme je t’ai aimé, comme je t’aime ? Maintenant que je t’ai fait ma confession, me pardonnes-tu, mon bon Michel ? Me pardonnes-tu cette faute que je n’ai pas commise par amour pour toi ? Me pardonnes-tu tout le mal que j’ai pensé et dit de ton ami ? Oh ! pardonne-moi comme je lui ai pardonné. N’eût-il pas existé, cet ami, peut-être m’aurais-tu moins chérie ? Je l’aime presque, et, si jamais je le revois, je le remercierai du plus profond de mon cœur, et je ne refuserais plus de lui donner un baiser, mais en ta présence. »

« La pauvre petite Andrée, fatiguée, épuisée, pleurait à chaudes larmes. Je la laissai pleurer sans chercher à la consoler. C’était la détente des nerfs. Les larmes, chez la femme à certains moments, sont si bonnes, si adoucissantes, si calmantes qu’il ne faut pas en tarir la source, car c’est la crise qui précède la paix de l’âme et du cœur. Quoiqu’on en ait dit, ces larmes-là sont d’or, et il faut les laisser couler abondamment, jusqu’à la dernière goutte qui tombe comme un diamant. Qu’avais-je à lui pardonner ? De m’avoir trop aimé ? Mais était-ce là un crime, une faute grave ? N’était-ce pas à moi à me jeter à ses pieds, à les baiser, à boire ses larmes, à lui redemander le pardon qu’elle m’avait déjà accordé ? Accuser deux fois une faute, n’est-ce pas s’humilier plus profondément ? sentir doublement toute la gravité de l’offense ? C’était à moi, qui l’avais oubliée si cruellement, de demander et de redemander le pardon. Après quelques instants de silence, de recueillement, Andrée me sourit agréablement et me donna ses deux petites mains que je baisai follement.

« Pauvre petite Andrée, Andrée chérie, lui dis-je, tu ne me détestais donc pas, tu ne me méprisais donc pas, malgré tout le chagrin, toute la douleur que je te causais et tu m’aimais quand même ». — « Oh ! mon Michel, je t’ai toujours aimé ; pas un seul instant je n’ai cessé de t’aimer, de te chérir. Pouvais-tu croire que je ne t’aimais plus quand tu voyais mes yeux ternes s’ombrer d’une grande tache bleue qui envahissait mes joues creusées par le chagrin et le désespoir ? quand tu ne voyais plus de sourire sur mes lèvres exsangues ? quand ma démarche languissante semblait implorer le soutien de ton bras, un tout petit espoir dans ton regard, et un tout léger soupir de ton cœur qui m’eût semblé un mouvement de compassion sinon d’amour. Juge comme je t’ai aimé pour ne pas t’avoir oublié même quand tu paraissais me mépriser. Oh ! si tu avais entendu mes soupirs, vu couler mes larmes et pesé le poids de ma souffrance, tu aurais su combien je t’aimais toujours et comme tu remplissais toutes les pensées et les rêves de mes nuits. Oh ! mon Michel, j’ai même aimé mes pleurs, mes soupirs, mes larmes, ma souffrance, parce qu’ils m’ont fait t’aimer davantage. Comprends-tu maintenant mon amour de toujours ?

« L’attente du bonheur de te voir seulement était si forte, si poignante qu’elle confinait à la douleur, à la souffrance ; mais c’était une souffrance que je chérissais, que j’entretenais parce qu’elle me venait à la pensée de revoir mon Michel que je n’avais jamais cessé d’aimer ; parce qu’elle me venait de toi, qu’elle émanait de l’être qui seul existait pour moi, bien qu’il ne pensât plus à moi, qu’il n’aimât plus me voir. Quand je te voyais, je t’aimais tellement qu’il me semblait que l’influx qui se dégageait de mon cœur, de mon âme, remplissait tellement ta pensée que tu employais toutes les forces, toutes les énergies de ton âme pour me revenir, mais que malheureusement tous les liens, toutes les chaines dont Lucille avait entouré ton cœur résistaient à tous tes efforts. Et se fussent-ils brisés, Lucille, l’impitoyable cerbère était toujours là, avec son magnétisme tout-puissant, pour en souder les maillons détachés. Ah ! comme je souffrais avant de te revoir, et comme je souffrais plus en revoyant tes yeux qui me fuyaient toujours. Quand je te voyais, je souffrais tous les tourments du plus épouvantable martyre. Ma blessure au cœur s’agrandissait et saignait plus abondamment. Il me semblait qu’un fer rouge en avivait davantage la douleur cuisante. Mais je voulais te voir quand même, dût mon cœur en éclater, en être consumé entièrement. Ne plus te voir, c’était aussi tellement souffrir, ne plus vivre, et je voulais cependant vivre encore et te voir et souffrir encore plus, car, comme on l’a si bien dit, souffrir par ce qu’on aime, n’est-ce pas encore du bonheur ? Et ce bonheur me venait par toi.

« Une brise fraîche de l’ouest venait, qui chassait devant elle les vagues de chaleur, et, bien loin vers l’horizon, les nuages sombres qui allaient s’écouler en une pluie fine où apparaissaient toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Je promenai Andrée à travers les allées du jardin où les fleurs rafraîchies relevaient la tête et exhalaient, par tous les pores de leur corolle, les mille parfums que la chaleur y avait concentrés pendant quelques heures. Andrée s’endormit comme un enfant qu’on berce et je la promenai pendant tout son sommeil… Elle s’éveillait au chant des oiseaux, joyeuse, toute réconfortée. Elle demandait encore comme toujours des fleurs, ses fleurs chéries, pour en composer comme autrefois des bouquets symboliques. Je retrouvais ma petite Andrée des anciens jours, avec tout l’amour d’autrefois qui s’était fortifié et redoré dans le creuset de la souffrance.

« Le lendemain, Andrée était gaie comme un pinson et forte comme un… Oh ! non pas un Samson, mais elle était beaucoup mieux. Pour ne pas se fatiguer, elle avait fait sa toilette avec l’aide de sa bonne. Elle avait pris un bon déjeuner, l’appétit lui était revenu. Elle avait de l’entrain pour manger, marcher, descendre l’escalier seule, se promener et cueillir des fleurs dans le jardin. Elle se sentait assez agile pour imiter sa petite chatte et courir après les oiseaux et les papillons. Nous allâmes nous asseoir sous la tonnelle la plus fraîche.

« Je n’avais pas encore raconté à Andrée la confession si touchante et si véridique de Jean Roy, le mendiant déguenillé qui m’était apparu un soir dans mon bureau. Je voulus la lui dire d’une manière discrète et apprendre si son pardon était bien sincère, et comment elle pourrait supporter la présence de cet ami si coupable, si jamais un jour il reparaissait devant elle, quand il se serait complètement réhabilité à mes yeux comme je l’espérais.

« Andrée, lui dis-je, veux-tu que je te dise une petite histoire qu’un vieux, bien vieux médecin m’a racontée. Il y avait un jour, il y a peut-être bien longtemps de cela, un jeune médecin qui pratiquait dans une campagne. Il était de bonne stature, pas laid du tout. Il avait une grosse chevelure noire, un peu ondée, une barbe bien fournie et bien soignée, des yeux de jais mais très doux, la bouche toujours souriante et parfois moqueuse. Son affabilité lui attirait plus de pratique que sa science médiocre. Il était aimé pour sa ponctualité dans ses visites et pour les soins presque maternels dont il entourait tous ses patients. Il avait fait la connaissance de la plus jolie fille du village que ses parents trop orgueilleux privaient de toute sortie, et même du privilège de recevoir à la maison les jeunes gens très convenables. C’était une prisonnière de l’amour mal compris de ses parents et du snobisme qui règne parfois dans certains villages. Cependant un jour, son père lui présenta un jeune garçon avec qui il était en relation d’affaires. Les deux jeunes gens finirent par s’aimer et se fiancèrent. Cependant la mère tomba dangereusement malade et le jeune médecin fut appelé à son chevet. En peu de temps il eut le bonheur de la ramener à la santé, et la jeune fille en conçut une telle reconnaissance qu’elle commença de l’aimer. Souvent il avait prolongé ses visites au delà de toute nécessité et souvent aussi, le jour et le soir, il les renouvelait parce que, outre les soins à donner à sa patiente, il était attiré par la beauté et l’amabilité de la jeune fille. Celle-ci ne paraissait pas se déplaire en sa compagnie. Quelque temps après, le jeune médecin fut rappelé pour soigner quelques enfants atteints de scarlatine. Il ne ménagea pas plus ses visites à ses petits malades et ses entretiens avec la jeune fille remplissant l’office d’infirmière. L’amour était né et les fréquentations continuaient après la guérison des enfants. Les fiançailles avaient bientôt scellé leur amour et le mariage devait suivre en peu de temps.

« Un soir, le jeune médecin, fatigué d’une journée trop bien remplie, se reposait dans son bureau en fumant sa grosse pipe. Il prenait plaisir à voir monter les volutes grises et à compter les cercles bleuâtres qui s’échappaient de sa bouche à chaque bouffée, lorsque le timbre de la porte le tira de sa rêverie. Il ouvrait à un vieux bohémien déguenillé, malpropre, à la barbe et aux cheveux embroussaillés, à la mine rébarbative. Le jeune médecin était brave, vigoureux et il n’eut aucune crainte de faire entrer l’affreux bohémien qui s’affala dans le grand fauteuil que le jeune médecin lui poussait. « Donnez-moi, dit-il sans préambule, un verre de lait, une croûte de pain et montrez-moi votre main, je suis chiromancien, je vais vous rappeler votre passé et vous prédire l’avenir ». Le contraste était effrayant entre la main crasseuse, aux ongles longs et noirs du bohémien et la paume blanche et rose du jeune médecin.

« Jeune homme, dit le bohémien, vous êtes très amoureux, très changeant et très frivole. Si vous aviez rencontré plus de jeunes filles, vous en auriez trompé encore plus que vous ne l’avez fait jusqu’ici. Vous en auriez fait pleurer beaucoup plus et peut-être tué plusieurs d’amour et d’oubli. Tout d’abord vous avez aimé une jeune fille que vous connaissiez depuis votre plus tendre enfance. Vous l’avez délaissée parce qu’un jeune homme, que vous croyiez un ami fidèle et que vous avez aimé plus qu’un frère, s’est placé entre elle et vous. Ce faux ami a été malhonnête auprès de la jeune fille qui l’a repoussé dédaigneusement. Il a voulu s’en venger et il vous a poursuivis, elle et vous, pendant quatre années, inventant toutes les calomnies possibles ou transformant vos correspondances affectueuses en missives mensongères et déblatérantes. Pour vous éloigner de votre premier amour, il vous jeta entre les bras une jeune fille de basse extraction que vous avez aimée comme un fou. Cependant qu’il recherchait, lui, l’amitié et l’amour de votre première flamme qui pleurait et gémissait sur votre infidélité et votre oubli.

« La jeune fille, votre premier amour, assagie par l’expérience et forte de l’intuition propre à la femme sur la question de l’amour, ne craignait plus les machinations du vilain et était prête à le combattre à armes égales. Elle feignit d’avoir au moins de l’amitié pour lui dans le but de reprendre ses droits sur son ami d’enfance qui l’avait tant aimée, et qu’elle aimait encore d’un amour passionné mais sans espoir. Elle écrivait au vilain, acceptait ses rendez-vous, mais elle se tenait toujours dans une sage réserve. Elle devinait que le grand amour qu’il avait pour elle la protégerait aussi longtemps qu’elle le voudrait. Enfin le faux ami, croyant le temps propice de déclarer ouvertement sa passion, reçut la réponse que la jeune fille avait préparée de longue date. C’était un refus catégorique et poli et un adieu éternel. Cette nouvelle déception lui mit la rage au cœur et il jura de nouveau d’en tirer une vengeance éclatante. Son premier acte infâme après cet échec fut de jeter dans vos bras, jeune homme, un amour destiné à vous créer des embarras plus grands et peut-être vous faire manquer vos examens de doctorat. Il convainquit la sœur cadette de votre dulcinée que vous brûliez d’une véritable passion pour elle. Ce fut alors une lutte acharnée entre les deux sœurs pour la possession de votre amour. Désormais votre cœur balançait entre ces deux furies et vous ne trouvâtes rien de mieux que de vous fiancer secrètement avec les deux sœurs, quitte à continuer à les tromper indéfiniment. Vos examens de doctorat passés, vous alliez vous établir dans une campagne où une nouvelle flamme plus brillante vous faisait oublier tout votre passé amoureux. Voilà votre passé, jeune homme, que je lis dans votre main. Et qu’était devenu votre ami qui vous avait joué tant de si sales tours. Il fut reçu médecin lui aussi, mais il avait éprouvé tant de déceptions qu’il en fut conduit au plus triste désespoir. Il se livra aux plus grands excès, à toutes espèces d’abus, abus de l’amour charnel, abus des boissons enivrantes, abus de la morphine et de la cocaïne. De degré en degré, il descendit jusqu’aux bas-fonds de la turpitude, de l’abrutissement, de la ruine physique et morale. Il devint méconnaissable en peu d’années ; il ressembla bien vite à un vieillard que la misère a rongé. Vous qui l’avez tant aimé, vous ne le reconnaîtriez même pas si le hasard le jetait sur votre chemin.

« Maintenant, jeune homme, donnez-moi votre autre main que j’en lise les lignes de l’avenir. » Malgré toute sa bravoure, le jeune médecin n’était plus aussi rassuré. Le passé lui était dit avec tant de vérité qu’il craignait d’apprendre trop tôt de ce sorcier les malheurs et les misères de l’avenir. L’avenir ! on aime mieux en espérer les joies, s’en faire des illusions et se bercer dans les chances de succès et de gloriole qu’une belle position dans le monde promet infailliblement. Les malheurs de l’avenir nous sont connus assez tôt. La main du jeune médecin tremblait. Le sorcier l’écrasa presque entre ses doigts visqueux qui donnèrent au jeune médecin la sensation des anneaux d’une vipère sortie d’immondices. Forcé de se ressaisir, il écouta avec crainte la voix chevrotante du bohémien : vous rencontrerez, disait-il, votre ami. Votre grande pitié souffrira de ses malheurs. Vous vous souviendrez de votre ancienne amitié. Vous lui ouvrirez de nouveau votre cœur. Vous le soignerez. Vous le guérirez. Il vous vouera une reconnaissance éternelle et vous servira de témoin le jour de votre mariage.

« Dans ces autres lignes, je vois des malheurs qui vous attendent si vous n’avez pas le courage de prendre les moyens de les éviter. Vous aimez une jeune fille d’une beauté éblouissante, mais d’une coquetterie pernicieuse. Elle fera votre malheur. Elle ne connaît rien du monde et quand elle sera votre épouse, la femme d’un médecin, l’orgueil s’emparera de son esprit et ses ambitions n’auront plus de bornes. Elle était déjà fiancée et elle a brisé des liens sacrés pour se jeter dans vos bras. Défiez-vous quand vous croirez la bien tenir, comme le serpent, elle vous glissera des bras pour aller enlacer une autre poitrine. Abandonnez-la, il est encore temps ; elle s’en consolera bien vite.

« Dans ces autres lignes, je vois une pauvre petite malade, qui se meurt de désespoir. L’amour sans espérance la tue. Quand vous apprendrez sa mort, votre cœur se desséchera. Vous perdrez tout amour car c’est vous qui l’aurez tuée. Il est temps encore d’éviter ce malheur qui vous tuerait comme votre oubli aura tué l’objet de votre premier amour, l’amour de votre enfance. Allez vers celle qui n’a pas cessé de vous pleurer. Elle est mourante, mais vous pouvez la ressusciter par un retour d’amour qui vous apporterait le bonheur à tous deux. Écoutez la voix qui monte du fond de votre cœur ; elle est faible, mais c’est tout de même un écho de votre ancien amour. Répondez avant que la voix ne s’éteigne. Dans un tout petit coin de votre cœur, je vois une fleur qui s’épanouit encore ; j’en sens le parfum. Allez l’offrir à votre petite malade, elle n’attend que ce remède qui peut seul la guérir. » Le jeune médecin était convaincu ; il voulut remercier le sorcier sordide, mais celui-ci avait disparu dans des jets de flammes.

« Quand le vieux médecin me racontait cette histoire, sais-tu, Andrée, j’aurais voulu être le jeune médecin à qui le chiromancien disait la bonne aventure. J’aurais voulu revoir mon ami, l’embrasser fût-il aussi dégoûtant que le sorcier, lui pardonner et l’avoir pour témoin à notre mariage.

« Pendant que je racontais l’histoire du bon vieux médecin, Andrée paraissait soucieuse, mais parfois elle semblait sourire à quelques pensées qui traversaient son cerveau. Quand je finis de parler elle resta muette pendant quelques minutes, comme abstraite dans des réflexions qu’elle n’osait me communiquer ou des questions qu’elle n’osait me poser. Comprenait-elle toutes les allusions de cette histoire du vieux médecin que j’avais inventée pour implorer le pardon de mon ami ? J’avais converti cet ami et je voulais le réhabiliter dans l’esprit de ma chère Andrée.

« Michel, me dit-elle enfin, le vieux médecin c’est toi ; le jeune médecin c’est toi ; le chiromancien sordide c’est ton ami. Il ne lisait pas dans ta main ; il connaissait trop bien ta vie et la mienne. Le chiromancien c’était ton ami repentant qui venait confesser ses crimes et implorer ton pardon. Je l’ai reconnu, et tu lui as pardonné, n’est-ce pas, mon Michel, comme je lui pardonnerais s’il venait prendre ma main et me dire la bonne aventure ? Oh ! je ne craindrais pas de présenter ma main à ce vieux sorcier pour revoir ton ami que je ne déteste plus. J’exigerais de lui sa parole d’assister à notre mariage, car je l’aime aujourd’hui comme tout ce que tu aimes. Oh ! non, je ne craindrais plus la vue, la présence de ce hideux chiromancien, car son âme est purifiée par ton pardon qui l’a lavée, par mon pardon qui l’a blanchie. Michel, ce sorcier c’est ton ami ; je veux le revoir ! je veux qu’il assiste à notre mariage. Ô ! mon Michel, vois comme je lui pardonne. Ô ! mon Michel, depuis que je t’ai retrouvé je ne crains plus rien ; mes jours sont tranquilles, mes nuits sont calmes. Il me semble que tout chante dans la nature, que le soleil me sourit toujours et qu’il n’y a plus d’ombre même la nuit. Il me semble que les milliers de fleurs de nos jardins répandent plus de parfum et que leur odeur pénétrante me grise davantage.

« Nous sortîmes de la tonnelle et nous parcourûmes les jardins où les fleurs paraissaient relever joyeusement leurs corolles pour aspirer plus librement les rayons du soleil. Nous les regardions se balancer mollement au souffle de la brise. Nous entendions le léger clapotement des vagues baisant les rives. Nous écoutions les glapissements et les gloussements de la basse-cour tout près. Un petit chat tout mignon sautillait près de nous et les souvenirs de notre enfance et de notre adolescence accouraient qui nous remplissaient d’émotions vives. Andrée était heureuse et j’étais fier de mon bonheur.

« Andrée, désormais délivrée de toute inquiétude, prenait plus d’intérêt à la vie. Tous les jours elle sentait des forces nouvelles lui revenir. Ses joues plus arrondies offraient des tons plus chauds, plus vifs et ressemblaient à ces beaux fruits que l’automne a mûris. Ses yeux bleus veloutés riaient toujours et ses belles lèvres avaient retrouvé l’incarnat des anciens jours. L’amour tranquille et partagé l’avait embellie. Je revoyais en elle ma petite Andrée de l’autrefois toujours gaie.

« Nous étions au début de septembre ; l’été se prolongeait avec une température douce et les nuits étaient agréables dans leur tiédeur délicieuse. Un soir tard, nous étions encore assis sous le gros érable en face du fleuve. La nuit était bleutée, écouteuse ; tout paraissait dormir autour de nous. Seul parfois le grillon poussait son cri strident et puis rien autre que le léger frou-frou des feuilles qui se détachaient de l’arbre et descendaient en tournoyant autour de nous. Andrée, ramassant celles qui tombaient sur ses genoux, en regardait avec mélancolie les teintes de l’or, du cuivre ou de la rouille qui donnent tant de cachet à nos beaux érables à la fin de l’été et au début de l’automne. Par instant ses yeux se détachaient des feuilles qu’elle tenait entre ses mains déjà potelées et regardaient avec un air de tristesse au loin sur le beau fleuve. Elle y voyait un léger esquif qui paraissait porter le bonheur dans ses flancs. Elle y voyait deux jeunes gens. « Oh ! qu’ils sont heureux, disait-elle ; ils sont unis avant que l’automne ne soit venu, avant que les feuilles ne soient toutes tombées. Ô ! Michel, heureux ils s’en vont au fil de l’onde tranquille qui reflète toute la beauté du ciel. Ô ! mon Michel, comme ils sont heureux… Je voudrais moi aussi comme eux avant que l’automne n’arrive… Quand donc le vrai bonheur me sourira-t-il à tout jamais… Michel, Ô ! mon Michel, comme je voudrais…

« Regards mélancoliques, soupirs profonds, phrases à demi achevées, ton mystérieux ! Je comprenais en ce moment plus que jamais le langage de l’amour, de l’amour vrai qui soupire vers le bonheur infini, félicité des amants, suprême récompense de la vraie fidélité. Moi aussi je soupirais depuis longtemps après ce jour bienheureux. Ô ! mon Andrée, lui dis-je, rentrons ; la brise tiédit. Oh ! viens, viens et demain…

« Elle emportait les plus belles feuilles. Ô ! mon Michel, répétait-elle ; dis, veux-tu, avant que les beaux érables soient tout dépouillés de leurs feuilles d’or et de cuivre rouge, nous serons unis et nous irons comme la barque qui s’en va là-bas sur l’onde reflétant l’image du ciel.

« Le lendemain à l’aurore, je partais pour Montréal. J’avais hâte de revoir mon ami Jean Roy que j’avais placé dans une maison de santé. Je l’avais revu souvent depuis qu’il avait accepté volontairement ma proposition de son internement jusqu’à sa guérison complète. Malgré toute sa frivolité apparente, Jean avait toujours eu une volonté de fer ; quand il voulait une chose, il la voulait coûte que coûte. J’en avais eu une preuve évidente, dans cette idée persistante qui lui dura quatre années : conquérir l’amour d’Andrée et obtenir sa main comme vengeance de l’affront qu’elle lui a fait de ne pas céder à ses caresses. Pendant quatre ans, sa ténacité inventera toutes les machinations les plus indignes pour atteindre son but. Il mentira ; il trahira l’amitié ; il se jouera de l’amour ; il déchirera les cœurs. Peu lui importe ; il veut un cœur, il l’aura. Peu lui importe de jongler avec les cœurs ou de les piétiner. La vengeance le tient, et elle le tiendra quatre années consécutives. Sa volonté ne cédera qu’à une volonté plus forte et ce sera alors pour lui le désespoir le plus noir. Vaincu, il ne peut supporter sa défaite ; il ne peut plus lui survivre, et c’est alors le suicide lent, par l’alcoolisme et le narcotisme, qui le tiendra jusqu’au jour où il rencontrera, sur le chemin de Damas, sa victime dont il aura enfin pitié. Ce sera le coup de grâce. Il se reprendra ; il conquerra de nouveau sa volonté énergique qui le ramènera dans le bon chemin. Soumis aux exigences du traitement dans la maison de santé, il récupère une excellente santé. Il a oublié complètement le goût de l’alcool et des narcotiques, et il reprend foi et confiance à la vie honnête. Il n’a plus du jeune vieillard que les cheveux gris et la calvitie assez prononcée. Il a pris de l’embonpoint ; sa taille s’est redressée ; le contentement et la joie se reflètent dans ses yeux gris. Il a la volonté de marcher droit dans le chemin qu’il n’aurait jamais dû abandonner.

« Jean, lui dis-je, je viens t’offrir une réhabilitation complète et te prouver que ton passé néfaste est totalement oublié. Dans un mois je conduirai ma chère Andrée à l’autel pour recevoir la bénédiction nuptiale, et je te veux comme témoin.

« Comment, me répondit-il, pourrais-je jamais revoir celle que j’ai si cruellement offensée, celle à qui j’avais ouvert le tombeau. Ô ! Michel, je ne puis accepter. Assez de l’avoir méprisée une fois, assez de l’avoir bafouée une fois. Je crois à votre pardon à tous deux. Oh ! je veux bien m’humilier devant elle, baiser le bas de sa robe, baiser la trace de ses pas ; mais paraître devant elle, lui donner la main, toucher ses doigts que je brûlerais plus qu’un feu maudit, marcher à ses côtés, quel affront pour elle en un jour où son cœur doit être tout à la joie Ô ! mon Michel, épargne-lui cette indignité. Elle me pardonne, je le crois, je le sens aux battements de mon cœur. Je connais son grand cœur, son âme si noble. Elle me demande elle-même, me dis-tu. Oh ! je le comprends ; elle t’aime tant qu’elle ne peut rien te refuser, même ce qu’elle considère comme le plus grand sacrifice à son amour. Ô ! Michel, jamais je ne pourrai troubler un si beau jour par ma présence ; ce serait vous porter malheur une seconde fois. Présente mes vœux de bonheur à ton Andrée chérie, la plus aimable et la plus digne des femmes, et dis-lui que son pardon m’a réhabilité à mes propres yeux, et que désormais tout le bien que je pourrai faire dans ma profession je le ferai en son nom mille fois béni. Sois heureux, Michel ; soyez heureux tous deux et souvenez-vous quelquefois de celui qui va partir en emportant le plus doux souvenir de deux cœurs compatissants et généreux. Que de reconnaissance je vous dois et comment m’acquitterai-je jamais envers vous deux ?

« Jean, lui répondis-je, la plus grande marque de reconnaissance que tu puisses nous montrer, à Andrée et à moi c’est d’être mon témoin. Andrée le veut et je le veux ; je l’exige comme Andrée l’exige.

« Un soir, un mois après cet entretien, dans le grand salon de la demeure des Morin tout illuminée, c’était une fête de famille tout intime. Assis devant la table recouverte d’un tapis en chenille, en redingote jaunie, râpée, boutonnée jusqu’au col, le vieux notaire du village, ami de la famille, avait étalé quelques feuilles de papier grand format. De sa main droite, barbouillée d’encre d’un noir douteux, il jouait distraitement dans le gros encrier avec sa plume qu’il secouait ensuite sur le tapis, qu’il accrochait à son oreille ou qu’il portait à sa bouche par le mauvais bout. Sa main gauche tapotait d’un mouvement fébrile le papier grand format en y imprimant des taches jaunâtres. Ses yeux ternes, regardant par-dessus ses bésicles qui tenaient difficilement sur le bout de son nez, se dirigeaient tour à tour sur les figures des assistants, mais le plus souvent vers la porte, dans l’espoir d’y voir apparaître le dernier témoin attendu avec impatience. Près de lui, monsieur et madame Morin discutaient des clauses du contrat. Ma mère écoutait distraitement les arrangements. Andrée et moi, dans l’embrasure de la fenêtre, et parfaitement indifférents à la discussion, nous formions des projets d’avenir.

« La cloche de la porte a tinté. La bonne ouvre. Et sans être annoncé, un monsieur de belle taille, aux cheveux gris, pénètre dans le salon. J’accours à sa rencontre et, le conduisant près du groupe autour de la table, je le présente à voix basse pour ne pas être entendu d’Andrée à qui j’ai réservé une grande surprise. Andrée, restée dans l’embrasure de la fenêtre, n’a pas encore reconnu le monsieur qu’elle n’a vu que de dos. Nous tenant par la main, le monsieur et moi, nous nous avançons vers Andrée toujours immobile dans sa chaise à demi cachée par les épaisses tentures. Tout en face d’elle, le monsieur, mettant un genou en terre, saisit le bas de la robe d’Andrée qu’il porte à ses lèvres comme une relique de sainte.

« Oh ! non, Jean, dit-elle ; relevez-vous ; prenez ma main et tirez mon horoscope ; vous êtes le chiromancien que j’attendais depuis longtemps. Asseyez-vous là… Bien… Voici ma main.

« Jean, car c’était bien Jean Roy, à cette voix si douce, si caressante, fut touché jusqu’au tréfonds de son cœur et de son âme. Ses yeux s’embuèrent. Il se sentait pardonné, réhabilité. Il prit la petite main qu’Andrée lui présentait de si bonne grâce. Jamais il n’avait senti autant de douceur. Il dit d’une voix tremblotante qu’il cherchait à raffermir : « Andrée, je ne vois que du bonheur, beaucoup de bonheur dans toutes les lignes de votre main ». Et laissant avec regret ces petits doigts qu’il avait à peine effleurés, il mit sa main dans la poche de son veston et en retira une pièce de monnaie qu’il présenta à Andrée. « Andrée, dit-il, reconnaissez-vous cette pièce ? Un jour un mendiant déguenillé, crotté, abruti par l’alcool et les narcotiques, voulut revoir celle qu’il avait tant aimée d’un amour insensé. Il se présenta chez elle et on l’introduisit dans la chambre d’une mourante qui lui fit l’aumône d’une pièce de monnaie. Quand le mendiant vit l’œuvre néfaste de son crime, quand il crut que le tombeau allait se refermer sur le corps de cette sainte qui avait conservé intact un amour datant de l’enfance et qui donnait, au nom de son fiancé oublieux, une obole si généreuse à lui le criminel, le réprouvé, il eut pitié et le remords le conduisit aux pieds de son ami qu’il avait si cruellement joué. Il avoua son crime et promit de réparer le mal. Ce mendiant c’était moi ; la petite mourante, c’était vous qui m’avez fait cette aumône régénératrice. Mendiant sordide, je ne pouvais baiser la main qui me tendait la nièce de monnaie, mais cette pièce je l’ai baisée souvent et dévotement comme une médaille miraculeuse. Si je n’y vois plus, à force de la baiser, l’empreinte de vos doigts, j’y retrouve toujours le souvenir du cœur le plus charitable, de l’âme la plus généreuse. Demain, après la cérémonie nuptiale, je partirai, j’irai loin, bien loin dans l’ouest, chercher l’oubli du mal que je vous ai fait. Je chercherai à réparer en faisant le bien en votre nom. Votre pièce de monnaie, que je conserverai jusqu’à ma mort, sera toujours le talisman, la médaille miraculeuse qui soutiendra mes efforts vers le bien. Andrée, Michel, soyez heureux comme vous méritez de l’être. Souvenez-vous quelquefois de moi et il me semble que j’en ressentirai là-bas comme des effluves bienfaisants.