Les voies de l’amour/08

CHAPITRE VIII

DOUBLE ENIGME

« Au début du dernier printemps que je passai à Montréal, quelques mois avant les examens de doctorat, Jean disparut tout à coup et nous ne le revîmes pas de quinze jours. Où était-il allé ? Il ne m’en souffla jamais mot. Pendant ce temps, Béatrice, que Jean avait passablement négligée pendant plusieurs mois, cherchait à remplacer l’infidèle dans son cœur. Pour Jean, Béatrice n’était plus que le passe-temps des entr’actes entre deux promenades d’Andrée à Montréal. Pauvre Béatrice, elle souffrait beaucoup de cet abandon, de cet oubli, et parfois elle cherchait à s’en consoler par ses coquetteries auprès des autres étudiants de la maison. Ce n’étaient plus alors que des amours passagères qui ne suffisaient pas à l’ardeur de sa passion. Quand elle aimait, elle aimait sincèrement, jalousement. Elle ignorait absolument le partage dans les amours ; tout ou rien, telle était sa devise. Jean ne comptait plus les crises de jalousie rageuses dont il avait été la victime à bon droit. Jean et Béatrice venaient à tour de rôle me dire confidentiellement leurs ennuis. Jean riait plutôt et se moquait des colères de Béatrice. Mais celle-ci est venue plus d’une fois à ma chambre me dire tout son chagrin et pleurer sur l’infidélité de son bien-aimé. J’avais toujours des paroles d’encouragement et d’espoir à lui dicter. Quelquefois je la prenais en pitié ; elle savait si bien toucher ma sensibilité que parfois j’étais tenté de la consoler en lui offrant mon amour en compensation de la perte de son Jean. Béatrice n’était pas moins jolie que sa sœur, ni moins passionnée, et, si je n’avais pas tant aimé Lucille, j’aurais eu un véritable penchant pour elle. Après Lucille c’est elle qui répondait le mieux à mon idéal.

Je n’ignorais pas d’un autre côté l’amour de Jean pour Andrée, mais je me gardai bien d’en informer jamais Béatrice pour ne pas lui causer plus de chagrin qu’elle n’en avait déjà. Chose curieuse, Béatrice, qui venait de plus en plus dans ma chambre, me confier ses peines de cœur, choisissait toujours le moment où Lucille était absente, et elle s’évadait aussitôt que celle-ci apparaissait. À la fin, Lucille en conçut quelque jalousie et finit par m’en faire des reproches en même temps qu’elle déclarait une guerre acharnée à sa sœur. Les remontrances de Lucille à sa sœur n’eurent d’autre résultat que d’augmenter les sentiments d’amitié de cette dernière pour moi. Même à certain moment je crus m’apercevoir que cette amitié prenait une forme plus tangible et se muait en un véritable amour. Béatrice s’était-elle aperçue de la sympathie plus vive que je ressentais pour elle, ou y avait-il une autre cause qui la rapprochait de moi, je l’ai ignoré longtemps ; ce n’est que quelques années plus tard que je compris cette énigme. Quand Jean disparut pour quelque temps, Béatrice ne se gênait plus de venir très fréquemment à ma chambre. Elle ne craignait plus les foudres de sa sœur et savait lui tenir tête. Me rappeler le nombre de fois que j’ai été témoin impassible des scènes de jalousie parfois violentes entre les deux sœurs m’est complètement impossible. Ces scènes se renouvelaient si souvent dans ma chambre que j’eus beaucoup de misère à étudier mes examens de doctorat. J’étais obligé parfois de les inviter à vider leur querelle ailleurs, et c’était alors à qui sortirait la dernière. J’attendais avec impatience le retour de Jean pour retrouver quelque repos. Parfois je me demandais comment se terminerait cette querelle entre les deux sœurs. Je partirais bientôt pour m’établir dans une campagne et je ne voulais pas en quittant cette maison, où j’avais été gâté comme un enfant choyé, laisser comme souvenir un brandon de discorde. J’aimais assez Lucille pour en faire la compagne de ma vie. Je le lui avais prouvé plus d’une fois, et même nous nous étions engagés. Souvent dans nos tête-à-tête nous avions fait des projets d’avenir ; nous avions organisé notre vie future. Mais, hélas ! l’arrivée inopportune ou la présence malencontreuse de Béatrice dans ma chambre coupaient court à nos entretiens intimes qui prenaient une tout autre tournure. Je le regrettais souvent et alors je désirais ardemment le retour de Jean, qui seul pouvait me délivrer de cet amour nouveau qui semblait prendre racine dans le cœur de Béatrice et peut-être aussi dans le mien. D’autre part, Béatrice était si caressante, si chatte que parfois je ne pouvais réprimer certain mouvement de tout mon être qui me portait à la saisir, à la presser sur mon cœur, à la couvrir de baisers et à lui déclarer tout mon amour, car il me semblait que je serais plus heureux avec elle parce qu’elle avait le cœur plus tendre, l’âme plus sensible que Lucille. Je goûtais parfois délicieusement sa conversation plus posée, plus suivie, et c’était alors l’intrusion de Lucille qui me devenait pénible, et parfois j’allais jusqu’à regretter d’avoir tant aimé cette dernière puisqu’elle me privait d’un bonheur que j’imaginais plus grand. Les larmes de Béatrice avaient momentanément plus de pouvoir sur moi que les rires de Lucille qui résonnaient comme des castagnettes. L’air triste, les yeux mélancoliques de Béatrice me touchaient plus, m’allaient plus au cœur que la mine enjouée de Lucille. Quand Béatrice s’approchait de moi, qu’elle me prenait la tête entre ses deux mains, qu’elle me disait à l’oreille des mots doux, qu’elle y épanchait son cœur, il me semblait qu’elle avait la peau plus veloutée, que ses joues, comme de plus beaux fruits, étaient plus juteuses et que les accents de sa voix faisaient vibrer les cordes les plus sensibles de mon cœur. Mais quand j’étais seul avec Lucille, son emprise sur moi prenait le dessus, et j’oubliais près d’elle la grâce et la douceur de Béatrice. J’avais trop de bonheur avec l’une ou l’autre et j’aurais voulu ne plus les connaître, ne plus les aimer ni l’une ni l’autre. J’avais aimé trop longtemps Lucille pour l’abandonner quand elle croyait toucher le but du bonheur suprême si longtemps espéré. Je goûtais depuis trop peu les charmes de Béatrice pour lui sacrifier l’amour profond que j’avais voué à sa sœur. Lucille m’avait donné beaucoup de bonheur et de joies. Béatrice m’en promettait autant, sinon plus. Parfois, à la pensée de ces deux sœurs qui se disputaient depuis peu mon amour, j’étais irrésolu, indécis. La vue de l’une me faisait oublier l’idée de l’autre. Ah ! que je désirais avec ardeur l’arrivée de Jean, mon ami. Lui seul pouvait me remettre dans le chemin que j’étais à la veille d’abandonner. Je souffrais de mon indécision ; j’en avais les cauchemars dans mes rêves où Béatrice m’apparaissait le cœur de Lucille à la main. Elle le jetait par terre, le piétinait, et j’en voyais gicler le sang par les multiples déchirures que ses talons y faisaient. Parfois c’était Lucille qui arrachait le cœur de la poitrine de Béatrice endormie dans son lit. Lucille déposait le cœur sur les draps maculés d’un sang noirâtre. Elle le déchirait avec un couteau acéré et me le jetait à la face comme une pâture empoisonnée qu’on donne au chien pour s’en débarrasser. Parfois Lucille et Béatrice m’apparaissaient, toutes deux radieuses, dans des toilettes d’une blancheur éclatante qui leur faisait une auréole lumineuse. Elles portaient, sur des plateaux d’or finement ciselé, leur cœur, leur propre cœur qu’elles offraient à mon choix. Et les cœurs étaient des vases de vermeil d’où s’échappaient les plus belles fleurs qu’on pût imaginer qui représentaient les qualités de chacune des deux jeunes sœurs. Tour à tour les petites fleuristes me vantaient la beauté de leurs fleurs respectives, l’éclat de leurs couleurs, la délicatesse de leurs nuances, la suavité de leur parfum. J’hésitais dans mon choix ; je voulais prendre indifféremment dans chacun des cœurs, mais les deux petites fleuristes ne voulaient pas de ce partage. Elles touchaient d’un doigt magique une à une les fleurs qui s’évaporaient en un nuage d’encens, et les cœurs eux-mêmes se dissipaient comme les illusions de la jeunesse, et puis les jeunes filles s’évanouissaient dans l’auréole de leur robe toute blanche. Ah ! que j’aurais voulu les aimer toutes les deux ! Ah ! que j’aurais voulu ne plus les aimer ni l’une ni l’autre ! Pourquoi les avoir jamais connues ? Pourquoi avoir goûté les délices de leur amour ? Pourquoi étais-je seul à subir l’ardeur de leur passion ? J’appelais Jean de tout mon cœur, de toute mon âme, de toutes mes forces pour m’aider à partager l’amour de ces deux sirènes. Mais Jean ne répondait pas, ne venait pas. Mystère ! Énigme !

« Et puis Jean est venu ; mais ce n’était plus Jean mon ami, Jean le bien-aimé de Béatrice, Jean le boute-en-train, Jean le passionné. D’où venait-il ? Que lui était-il arrivé ? Autrefois si exubérant, si expansif, il était revenu morose. La moindre contrariété le mettait hors de lui-même. Il ne voulait plus revoir Béatrice. Quand elle était dans sa chambre et faisait mine de l’y attendre, il se gardait bien d’y entrer ; il s’en éloignait, venait quelquefois causer avec moi, mais le plus souvent il sortait de la maison et allait je ne sais où. Parfois il s’absentait pendant quelques jours et, quand il revenait, il était plus taciturne encore. J’avais beau chercher la cause de son mal, l’interroger, m’enquérir des raisons de ses absences et de son changement de caractère, toujours il me répondait brusquement par des monosyllabes qui résonnaient mal à mes oreilles. Quand je me plaignais de son amitié qui semblait diminuer, il devenait bourru et se hâtait de sortir ou de changer de sujet de conversation. Cependant plus il tentait de s’éloigner de moi, plus je le recherchais. Je l’amenais à ma chambre ou j’allais le retrouver plus souvent à la sienne. Bien souvent j’essayai de le confesser pour trouver le remède convenable aux maux qui minaient sa santé et affectaient son intelligence. J’avais beaucoup de peine de voir mon meilleur ami dans cet état d’esprit qui m’inspirait de grandes inquiétudes. J’avais peur qu’il ne se laissât aller complètement au désespoir et qu’il ne mît un terme à la vie qui lui paraissait trop lourde. Quelle était la source de son mal ? Quelle était la cause de cette neurasthénie qui semblait empirer de jour en jour ? « Jean, mon pauvre Jean, lui disais-je avec les marques de la compassion la plus vive qui aurait touché tout autre que lui, as-tu perdu toute confiance en moi ? Je t’ai aimé et je t’aime encore presqu’à l’égal de ma Lucille ; je veux ton bien, ton repos, et, quand je t’offre mes services, tu te froisses, tu te choques et me repousses comme si je n’avais aucun titre, aucun droit à ton amitié. Jean si tu as des tracas d’argent, ma bourse est toujours ouverte ; puises-y à pleine main et retrouve la paix dans l’acquit de tes dettes. Jean, aimes-tu encore Béatrice qui aurait, sans le vouloir, froissé tes sentiments, blessé ton amour ? Oh ! dis-le moi et je tenterai de vous réconcilier. Oh ! mon Jean, sois sûr de l’amour de Béatrice. Ne vois-tu pas comme tu lui causes de la peine, comme elle souffre de ton éloignement, comme elle est triste elle-même de ta tristesse ? Lui préfères-tu Andrée ? Vous sembliez tant vous aimer depuis quelque temps que je ne puis croire que ton chagrin vienne d’elle. Un mot mal interprété vous aurait-il brouillés ? Oh ! dis-le moi, Jean, et je m’approcherai d’Andrée. Je lui dirai ton chagrin ; je lui conterai tes peines, ta douleur. Je connais Andrée ; elle est si bonne, si aimable, si sincère dans ses amitiés, si fidèle dans son amour qu’elle te pardonnera facilement. Je la sais incapable de conserver un brin de ressentiment. Oui, quoi qu’il m’en coûte, je la verrai ; je lui dirai comme tu l’aimes toujours et comme ton cœur saigne de son éloignement, de son oubli.

« Hélas, Jean restait sourd à tous mes sentiments d’attachement, sourd à toutes mes consolations, sourd à toutes mes offres de services. Je ne le reconnaissais plus. Plus je voulais le consoler plus il s’irritait et plus il s’éloignait de moi.

« Comme nos examens de doctorat approchaient je voulus l’aider pour qu’il n’échouât pas et je lui promis de ne plus l’inquiéter par mes questions. Cependant il semblait peu enclin au travail ; il se souciait peu des examens. Pendant les heures d’études, il devenait indifférent, insouciant et souvent distrait. J’avais toutes les peines du monde à lui faire comprendre la nécessité d’étudier. Le temps passait vite ; les examens approchaient et nous ne savions pas grand’chose. Parfois il donnait un coup de collier et nous repassions rapidement une matière ; mais l’affaissement lui revenait tôt. Quand Lucille ou Béatrice, surtout cette dernière, venait dans ma chambre pour causer et nous distraire, je le voyais sourire d’une manière drôle. Sa figure changeait subitement d’expression ; de sombre et triste, elle devenait moqueuse. Il se levait, clignait du coin de l’œil, et sortait en se soulevant les épaules et en riant d’une manière sarcastique. Qu’avait-il ? Que méditait-il ? Mystère ! Énigme ! Je lui retrouvais ce même sourire sarcastique, quand nous entendions Lucille et Béatrice se disputer, se quereller dans leurs accès de jalousie au sujet de leur amour pour moi. Oh ! qu’il paraissait content en ces moments. Il se taisait, prêtait l’oreille, se frottait les mains de satisfaction. Je lui trouvais un air, une mine qui me causait beaucoup d’inquiétude. Je ne le comprenais plus. C’est ainsi que nous passâmes le dernier mois de notre cléricature, lui, harcelé par quelle idée ? et moi, déchiré par les inquiétudes que me causait l’état de mon meilleur ami et harassé par ce double amour de Lucille et de Béatrice.

« Jean était revenu, mais il ne m’avait pas soulagé d’un amour que j’aurais voulu ne plus connaître ou mieux n’avoir jamais connu. Pourquoi Jean était-il parti en me laissant cet héritage qui m’accablait ? Pourquoi, en revenant, n’avait-il pas repris son bien ? Mystère ! Énigme ! dont je n’eus la solution que quelques années plus tard.

« Nos examens étaient finis, et de quelle manière ? Nous étions médecins. Nous allions nous quitter. Jean me donna la main sans effusion en me souhaitant bonne chance dans l’avenir, mais de ce ton sarcastique qui me rappelait trop le sourire que je lui avais vu plus d’une fois depuis un mois. J’en fus péniblement touché. Notre amitié s’éteignait sous le souffle de cet adieu angoissant.

« Restaient mes deux petites amoureuses que je devais quitter aussi. Que leur dire ? Que leur promettre ? Elles m’étaient presqu’aussi chères l’une que l’autre. J’avais aimé plus longtemps Lucille ; j’avais, en moins de temps, plus apprécié Béatrice. Dans mon indécision, je voulus laisser au temps l’appréciation de leurs qualités respectives. L’absence m’éclairerait aussi sur l’attachement plus sincère et la fidélité plus persistante de l’une ou de l’autre. C’était celle qui se souviendrait plus longtemps de moi que je me proposais d’épouser. Pour mettre leur sincérité, leur fidélité à l’épreuve, je promis secrètement à chacune d’elles de revenir bientôt la chercher et de l’épouser. Puis j’allai, dans mon village natal, embrasser ma mère, serrer la main à mon père. Sur les instances de ma mère, j’allai, dans une courte visite, recevoir les félicitations de ma petite amie d’enfance. Je la trouvai bien changée malgré les soins qu’elle paraissait avoir pris pour cacher la pâleur et l’amaigrissement de ses joues, et le cerne foncé autour de ses yeux au regard triste et pensif. Elle s’efforçait de paraître gaie et de sourire en me félicitant, mais sa voix tremblait sous l’émotion d’autres pensées qui lui venaient malgré sa volonté bien arrêtée de ne laisser rien voir de son trouble. Quand je pris congé d’elle, elle essaya encore de rester calme en me disant : « vous revien… » mais elle ne put achever sa phrase ; la voix lui manqua et deux grosses larmes coulèrent le long de ses joues.

« Je restai peu de temps auprès de mes parents, j’avais hâte de me lancer dans la pratique et de retourner chercher celle qui se souviendrait le plus de moi. J’allais pratiquer dans un village quelque peu éloigné. Mes débuts ne furent pas trop pénibles car j’étais le seul médecin du village. Le médecin le plus rapproché demeurait à quelques lieues de là.

« Je recevais souvent, oh ! très souvent de longues lettres de mes deux amies de Montréal. Quand leurs lettres m’arrivaient en même temps je prenais plaisir quelquefois à les comparer. J’y trouvais souvent les mêmes sentiments exprimés dans les mêmes termes, les mêmes tournures de phrases, avec cette seule différence que le style de Lucille était plus haché, celui de Béatrice plus tempéré. On retrouvait facilement le caractère de chacune des deux sœurs dans leurs correspondances. Parfois je me demandais si elles n’avaient pas un traité de l’art épistolaire où elles puisaient les idées qu’elles arrangeaient chacune à sa façon. Leurs lettres se ressemblaient parfois comme les copies des étudiants un jour d’examen. Cependant elles ne devaient pas copier en se passant leur missive l’une à l’autre, car elles m’écrivaient en cachette l’une de l’autre. Chacune ignorait certainement la correspondance de l’autre puisqu’il était convenu entre elles et moi que mes réponses leur arriveraient à des adresses différentes.

« Pendant près d’une année, je fus assez fidèle à leur répondre ; j’en avais le temps. Parfois j’aurais été heureux d’avoir un dactylotype pour composer les deux lettres du même coup. Souvent ma deuxième lettre n’était qu’une copie de la première. Pouvais-je écrire bien différemment à deux sœurs que j’aimais presque autant l’une que l’autre. Parfois je pensais au malheur qui m’arriverait, et à la querelle mortelle qui s’élèverait entre les deux sœurs si l’une d’elles trouvait la correspondance de l’autre. Ce que je redoutais tant et que, cependant, je désirais encore avec plus d’ardeur, après une année, arriva enfin. Un jour, Béatrice oublia sur un meuble la clé du petit coffre en métal où elle conservait, à l’abri des indiscrétions, toute sa précieuse correspondance. Lucille trouva la clé et en profita pour satisfaire sa curiosité, excitée par les manœuvres de Béatrice, qui s’enfermait souvent dans sa chambre pour écrire ou lire ce qui lui paraissait être des lettres très intéressantes. Lucille, qui soupçonnait les amours de Béatrice, ne cessait de l’épier depuis quelque temps. Vous pensez bien que, en découvrant la correspondance secrète, Lucille n’était pas au comble du bonheur. Croyant Béatrice absente de la maison, elle s’était installée dans une grande berceuse et le coffret sur les genoux, elle avait déjà parcouru trois ou quatre lettres quand sa jeune sœur la surprit en flagrant délit. La foudre, tombant dans la chambre, n’y aurait pas fait plus de tapage et de dégât que les deux sœurs n’en firent. L’écho s’en répercuta jusque chez moi. Le lendemain Lucille et Béatrice mettaient un terme à nos amours par des lettres remplies d’insultes et d’injures que j’avais bien méritées par ma duplicité. Les deux sœurs ne s’étaient pas plus concertées qu’avant quant à la composition de leurs lettres et cependant j’y retrouvais encore les mêmes expressions piquantes et triviales. Dans la colère, leurs caractères respectifs se ressemblaient. On y reconnaissait facilement les deux sœurs élevées dans le même milieu, à un niveau plutôt médiocre.

« Ces deux lettres brisaient mes chaînes au moment où elles me devenaient lourdes à traîner. Elles m’annonçaient la délivrance juste au moment où je la désirais le plus, car un petit cupidon du village m’avait décoché une flèche qui me frappait droit au cœur en y faisant une large plaie par où les amours anciennes s’échappaient, et par laquelle pénétrait une passion nouvelle, unique et ardente. Charmant petit cupidon ! sa saignée m’avait regaillardi comme la phlébotomie améliore celui qu’un coup de sang étourdit et terrasse. C’était une vie nouvelle qui m’apparaissait avec tous les enchantements qu’une dernière passion promet.