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Les pères du système taoïste/Tchoang-tzeu/Chapitre 32. Sagesse

Imprimerie de Hien Hien (p. 491-497).



Chap. 32. Sagesse.


A.   Lie-uk’eou (Lie-tzeu) qui allait à Ts’i, revint alors qu’il était à mi-chemin. Il rencontra Pai-hounn-ou-jenn qui lui demanda : pourquoi revenez-vous ainsi sur vos pas ? — Parce que j’ai eu peur, dit Lie-uk’eou. — Peur de quoi ? fit Pai-hounn-ou-jenn. — Je suis entré, dit Lie-uk’eou, dans dix débits de soupe, et cinq fois on m’a servi le premier. — Et vous avez eu peur, fit Pai-hounn-ou-jenn ?.. de quoi ? — J’ai pensé, dit Lie-uk’eou, que malgré mon strict incognito, mes qualités transparaissaient sans doute à travers mon corps. Car comment expliquer autrement cette déférence, de la part de gens si vulgaires ? Si j’étais allé jusqu’à Ts’i, peut être que le prince, ayant connu lui aussi ma capacité, m’aurait chargé du soin de sa principauté qui le fatigue. C’est cette éventualité qui m’a effrayé et fait revenir sur mes pas. — C’est bien pensé, dit Pai-hounn-ou-jenn ; mais je crains bien qu’on ne vous relance à domicile. — Et de fait, peu de temps après, Pai-hounn-ou-jenn, étant allé visiter Lie-uk’eou, vit devant sa porte une quantité de souliers. Il s’arrêta, appuya son menton sur le bout de sa canne, songea longuement, puis se retira. Cependant le portier avait averti Lie-uk’eou. Saisissant ses sandales, sans prendre le temps de les chausser, celui-ci courut après son ami. L’ayant rattrapé à la porte extérieure, il lui dit : c’est ainsi que vous partez, sans m’avoir donné aucun avis ? — À quoi bon désormais ? fit Pai-hounn-ou-jenn. Ne vous avais-je pas averti qu’on vous relancerait à domicile ? Je sais bien que vous n’avez rien fait pour attirer tout ce monde, mais vous n’avez rien fait non plus pour le tenir à distance. Maintenant que vous êtes livré à la dissipation, à quoi vous serviraient mes avis ? Sans doute vos visiteurs profiteront de vos qualités, mais vous pâtirez de leur conversation. Pareilles gens ne vous apprendront rien. Les propos du vulgaire sont un poison, non un aliment, pour un homme comme vous. À quoi bon les intimités avec des gens qui sentent et pensent différemment. C’est l’ordinaire, que les habiles s’usent, que les savants se fatiguent, comme vous faites. Et pour qui ? Pour des êtres frivoles et nuls, qui ne savent que se promener entre leurs repas, errant à l’aventure comme un bateau démarré qui s’en va à vau-l’eau, se payant à l’occasion un entretien avec un Sage pour distraire leur ennui.


B.   Un certain Hoan, de la principauté Tcheng, ayant rabâché les livres officiels durant trois ans, fut promu lettré. Cette promotion illustra toute sa famille. Pour empêcher que son frère cadet ne l’éclipsât, le nouveau lettré lui fit embrasser les doctrines de Mei-ti. Il en résulta que les deux frères ne cessant de discuter, et le père tenant pour le cadet contre l’aîné, ce fut, à la maison, la dispute perpétuelle. Après dix années de cette vie, n’y tenant plus, Hoan se suicida. L’animosité du père et du frère survécut à sa mort. Ils ne visitèrent pas sa tombe, et ne lui firent pas d’offrandes. Un jour Hoan apparut en songe à son père, et lui dit : Pourquoi m’en vouloir ainsi ? N’est-ce pas moi qui ai fait de votre second fils un sectateur de Mei-ti, dont vous aimez tant la doctrine ? Vous devriez m’être reconnaissant !.. Depuis lors Hoan reçut ses offrandes. — Ceci prouve que l’auteur des hommes (le Principe) ne rétribue pas tant en eux les intentions, que l’accomplissement par eux du destin. Hoan, en faisant de son frère un sectateur de Mei-ti, était mû par un sentiment de bas égoïsme, comme ceux qui interdisent aux autres de boire de l’eau de leur puits. Cependant, en ce faisant, il agit bien, car le destin voulait que son frère devint un sectateur de Mei-ti, et le reste. Il échappa donc au châtiment du ciel, comme disaient les anciens. Son action lui fut imputée, son intention ne lui fut point imputée.


C.   Le Sage diffère du commun, en ce qu’il se tient tranquille et évite ce qui le troublerait. Le vulgaire fait tout le contraire, cherchant le trouble, fuyant la paix. — Pour qui a connu le Principe, il faut encore n’en pas parler, ce qui est difficile, dit Tchoang-tzeu. Savoir et se taire, voilà la perfection. Savoir et parler, c’est imperfection. Les anciens tendaient au parfait. Tchou-p’ingman apprit de Tcheu-lii l’art de tuer les dragons. Il paya la recette mille taëls, toute sa fortune. Il s’exerça durant trois ans. Quand il fut sûr de son affaire, il ne fit ni ne dit jamais rien. — Alors à quoi bon ? Quand on est capable, il faudrait le montrer, dit le vulgaire. ... Le Sage ne dit jamais il faudrait. ... Des il faudrait, naissent les troubles, les guerres, les ruines. — Empêtré dans les détails multiples, embarrassé dans les soucis matériels, l’homme médiocre ne peut pas tendre vers le Principe de toutes choses, vers la grande Unité incorporelle. Il est réservé au sur-homme de concentrer son énergie sur l’étude de ce qui fut avant le commencement, de jouir dans la contemplation de l’être primordial obscur et indéterminé, tel qu’il fut alors qu’existaient seulement les eaux sans formes jaillissant dans la pureté sans mélange. Ô hommes, vous étudiez des fétus et ignorez le grand repos (dans la science globale du Principe).


D.   Un certain Ts’ao-chang, politicien de Song, fut envoyé par son prince au roi de Ts’inn. Parti en assez modeste équipage, il revint avec une centaine de chars, chargés des cadeaux reçus du roi de Ts’inn, auquel il avait plu extrêmement. Il dit à Tchoang-tzeu : Jamais je ne pourrais me résoudre à vivre comme vous dans une ruelle de village, mal vêtu et mal chaussé, maigre et hâve à force de faim et de misère. J’aime mieux courtiser les princes. Cela vient encore de me rapporter cent charretées de présents. — Tchoang-tzeu répondit : Je sais le tarif du roi de Ts’inn. Au chirurgien qui lui ouvre un abcès il donne une charretée de cadeaux ; il en donne cinq charretées à celui qui lui lèche ses hémorroïdes. Plus le service qu’on lui rend est vil, mieux il le paye. Qu’avez vous bien pu lui faire pour recevoir encore plus que celui qui lui lèche ses hémorroïdes ? Débarrassez-moi de votre présence !


E.   Le duc Nai de Lou demanda à Yen-ho : Si je faisais de Tchoung-ni (Confucius) mon premier ministre, mon duché s’en trouverait-il bien ? — Il se trouverait en grand danger, dit Yen-ho. Tchoung-ni est un homme de petits détails (un peintre d’éventails), beau discoureur, se grimant pour plaire, s’agitant pour faire effet. Il n’admet que ses propres idées et ne suit que ses imaginations. Alors quel bien pourrait il faire à votre peuple ? Si vous le faisiez ministre, vous ne tarderiez pas à vous en repentir. Détourner les hommes du vrai, et leur enseigner le faux, cela ne profite pas. Et puis, dans ce qu’il fait, cet homme cherche son propre avantage. Agir ainsi, ce n’est pas agir comme le ciel, cela ne profite donc pas. Si vous introduisiez un marchand dans la hiérarchie de vos officiers, l’opinion publique s’en offenserait. Elle s’offenserait bien davantage, si vous faisiez ministre ce trafiquant en politique. Cet homme ne réussira à rien, et ne finira pas bien. Il est des crimes extérieurs, que le bourreau punit. Il est des crimes intérieurs (l’ambition de Confucius), que le yinn et le yang châtient (usure du corps, mort prématurée). Seul le Sage échappe à la sanction pénale.


F.   Confucius dit : le cœur humain est de plus difficile abord que les monts et les fleuves ; ses sentiments sont plus incertains que ceux du ciel. Car le ciel a des mouvements extérieurs, par lesquels on peut conjecturer ses intentions ; tandis que l’extérieur de l’homme ne trahit pas, quand il ne le veut pas, ses sentiments intimes. Certains paraissent droits, alors qu’ils sont passionnés ; d’autres paraissent frustes, alors qu’ils sont habiles ; d’autres paraissent simples, qui sont pleins d’ambition ; d’autres paraissent fermes, alors qu’ils sont trop souples ; d’autres paraissent lents, qui sont précipités. Certains qui paraissent altérés de justice en ont peur comme du feu. Aussi le Sage ne se fie-t-il jamais à l’apparence. Il essaye les hommes ; près de lui, pour s’assurer de leur révérence ; en mission lointaine, pour s’assurer de leur fidélité. En leur confiant des affaires à traiter, il se rend compte de leur talent. Par des questions posées à l’improviste, il se rend compte de leur science. En leur fixant des dates, il se rend compte de leur exactitude. En les enrichissant, il se renseigne sur leur esprit de bienfaisance. En les exposant au danger, il met à l’épreuve leur sang-froid. En les soûlant, il s’assure de leurs sentiments intimes. En les mettant en contact avec des femmes, il constate le degré de leur continence. Les neuf épreuves susdites font distinguer l’homme supérieur de l’homme vulgaire[1].


G.   Quand K’ao-fou le Droit reçut sa première charge, il baissa la tête ; à la seconde, il fléchit le dos ; quand on lui en imposa une troisième, il s’enfuit ; voilà un bon modèle. Les hommes vulgaires font tout autrement. A leur première charge, ils dressent la tête ; à la seconde, ils prennent de grands airs sur leur char ; à la troisième, ils se mettent à tutoyer ceux qui leur sont supérieurs par la parenté ou l’âge ; jamais les anciens ne firent ainsi. — Rien n’est plus fatal que la conduite intéressée, avec intrigues et arrière-pensées. — Rien ne ruine comme l’admiration de ses propres œuvres, jointe à la dépréciation de celles d’autrui. — Huit choses qui paraissent avantageuses sont ruineuses ; à savoir, exceller par sa beauté, sa barbe, sa taille, sa corpulence, sa force, son éloquence, sa bravoure, son audace. Trois choses qui paraissent des défauts procurent au contraire souvent la fortune ; à savoir, le manque de caractère, l’indécision, la timidité. Six choses remplissent l’esprit de pensées, de souvenirs, de préoccupations ; à savoir, le commerce affable qui crée des amis, la conduite violente qui fait des ennemis, le souci de la bonté et de l’équité qui remplit de distractions, le soin de la santé qui engendre l’hypocondrie, les rapports avec les savants qui donnent le goût de l’étude, les relations avec les grands qui donnent l’envie de se pousser, et la fréquentation des hommes vulgaires qui donne envie de profiter comme eux de toute occasion pour faire ses affaires.


H.   Un politicien en quête d’un maître à servir, ayant fait sa cour au roi de Song, avait reçu dix charretées de présents, qu’il montra à Tchoang-tzeu avec une ostentation puérile. Tchoang-tzeu lui dit : Au bord du Fleuve, une pauvre famille vivait péniblement de tresser des nattes, (métier très peu lucratif). Ayant plongé dans les eaux, le fils de la famille en retira une perle valant bien mille taëls. Quand son père l’eut vue, vite, dit-il, prends une pierre et brise-la ! Les perles de cette grosseur ne se trouvent que tout au fond de l’abîme, sous le menton du dragon noir. Quand tu l’as prise, le dragon dormait sans doute. A son réveil, il la cherchera, et s’il la trouve chez nous, ce sera notre perte. ... Or le royaume de Song est aussi un abîme, et son roi est pire que le dragon noir. Il était distrait sans doute, quand vous avez mis la main sur ces dix charretées de belles choses. S’il se ravise, vous serez écrabouillé.


I.   Un prince ayant fait inviter Tchoang-tzeu à devenir son ministre, celui-ci répondit à l’envoyé : Le bœuf [2] destiné au sacrifice est revêtu d’une housse brodée, et reçoit une provende de choix. Mais un jour on le conduit au grand temple (pour y être abattu). À ce moment-là, il préférerait être le bœuf le plus vulgaire, dans le dernier des pâturages. Ainsi en va-t-il des ministres des princes. Honneurs d’abord, disgrâce et mort en son temps.


J.   Quand Tchoang-tzeu fut près de mourir, ses disciples manifestèrent l’intention de se cotiser pour lui faire des funérailles plus décentes. Pas de cela ! dit le mourant. J’aurai assez du ciel et de la terre comme bière, du soleil de la lune et des étoiles comme bijoux (on en mettait dans les cercueils), de la nature entière comme cortège. Pourrez-vous me donner mieux que ce grand luxe ? — Non, dirent les disciples, nous ne laisserons pas votre cadavre non enseveli, en proie aux corbeaux et aux vautours. — Et, pour lui éviter ce sort, dit Tchoang-tzeu, vous le ferez dévorer enseveli par les fourmis. En priver les oiseaux, pour le livrer aux insectes, est-ce juste ? — Par ces paroles suprêmes, Tchoang-tzeu montra sa foi dans l’identité de la vie et de la mort, son mépris de toutes les vaines et inutiles conventions. À quoi bon vouloir aplanir avec ce qui n’est pas plan ? À quoi bon vouloir faire croire avec ce qui ne prouve rien ? Quelle proportion ont, avec le mystère de l’au-delà, les rits et les offrandes ? Les sens ne suffisent que pour l’observation superficielle, l’esprit seul pénètre et fait conviction. Cependant le vulgaire ne croit qu’à ses yeux, et n’use pas de son esprit. De là les vains rits et les simulacres factices, pour lesquels le Sage n’a que du dédain.


  1. Confucéisme cauteleux, astucieux, méticuleux. Pour le taoïste, c’est l’union au Principe, qui fait l’homme supérieur, avec les vues larges qui s’ensuivent.
  2. Comparer la tortue, chapitre 17 E.