Les pères du système taoïste/Tchoang-tzeu/Chapitre 33. Écoles diverses

Imprimerie de Hien Hien (p. 499-509).



Chap 33. Écoles diverses.


A.   Bien des recettes pour gouverner le monde ont été inventées par différents auteurs, chacun donnant la sienne pour la plus parfaite. Or il s’est trouvé que toutes étaient insuffisantes. Un seul procédé est efficace, laisser agir le Principe, sans le contrecarrer. Il est partout, il pénètre tout. Si les influx transcendants descendent du ciel et montent de la terre, si des Sages sont produits, c’est grâce à lui, immanent dans le tout universel. Plus son union avec le Principe est étroite, plus l’homme est parfait. Les degrés supérieurs de cette union font les hommes célestes, les hommes transcendants, les sur-hommes. Puis viennent les Sages, qui savent spéculativement que le ciel, manifestation sensible du Principe, est l’origine de tout ; que son action est la racine de tout ; que tout sort du Principe, par voie d’évolution, et y retourne. Enfin les princes appliquent pratiquement ces idées, par leur bonté bienfaisante, leur équité rationnelle, les rits qui règlent la conduite, la musique qui produit l’entente, un parfum de bienveillance qui pénètre tout. Ainsi firent les princes de l’antiquité, conseillés par leurs sages. Ils distinguèrent les cas, et leur appliquèrent des lois. Ils qualifièrent et dénommèrent. Ils approfondirent toutes choses par la considération et l’examen. Enfin, tout étant mis au clair, ils prirent des mesures réglées comme un deux trois quatre. Depuis lors l’engrenage des officiers fonctionna. les affaires suivirent leur cours, le soin du peuple devint la grande affaire, l’élevage du bétail fut encouragé ; les vieillards et les enfants, les orphelins et les veuves, devinrent l’objet d’une grande sollicitude ; tout ce qu’il fallait faire raisonnablement pour le bien commun fut fait. En prenant cette peine, les anciens collaboraient avec les influx transcendants célestes et terrestres, avec l’action du ciel et de la terre. Ils nourrissaient les vivants, maintenaient la paix, étendaient leurs bienfaits à tous. Des principes parfaitement pénétrés, ils tiraient des applications variées, agissant dans toutes les directions, sur les êtres les plus divers. Les vieilles lois transmises d’âge en âge, conservées encore en grand nombre dans les histoires, témoignent de la science théorique et pratique des anciens. — Puis vinrent les Odes, les Annales, les Rits, les traités sur la musique, des lettrés de Tseou et de Lou, des maîtres officiels des principautés. Dans leur idée, les Odes sont un code de morale, les Annales un répertoire de faits, les Rits une règle de conduite, la musique un moyen pour produire la concorde, les mutations un procédé pour connaître les mouvements du yinn et du yang, les chroniques un moyen de distinguer les réputations vraies des fausses. Répandus des provinces centrales dans tout l’empire, ces écrits devinrent le thème sur lequel les lettrés s’exercèrent. — Puis vint un temps où l’empire étant tombé dans un grand désordre et étant dépourvu de grands sages, d’autres principes furent inventés, les discussions commencèrent, et chacun prétendit avoir raison. Ce fut comme la dispute des oreilles et des yeux avec le nez et la bouche, qui ne purent jamais s’accorder, chaque sens ayant raison, mais quant à son objet propre seulement. Ainsi les diverses écoles ont chacune sa spécialité, bonne en temps et lieu ; mais aucune n’embrassant tout n’a le droit d’exclure les autres. Comment un seul lettré, tapi dans un coin, s’arrogerait-il de juger de l’univers et de ses lois, de tout ce que firent et dirent les anciens ? Qui est qualifié pour s’ériger ainsi en juge des choses et des intelligences ?.. La science du Principe étant tombée en oubli, les hommes n’agissant plus que d’après leurs passions, les chefs des diverses écoles s’arrogèrent ce droit de juger et de condamner tout et tous. Ils perdirent de vue l’unité primordiale, qui avait été la grande règle des anciens. Par leurs explications différentes, ils divisèrent en plusieurs la doctrine jadis une de l’empire.


B.   Parlons d’abord des sectateurs de Mei-ti. Transmettre aux générations futures des mœurs intègres, ne pas excéder pour le luxe et pour les cérémonies, éviter par une grande modération les conflits de la vie, tout cela ce sont règles des anciens. Mei-ti et son disciple K’inn-hoali s’en éprirent avec passion, et par suite les exagérèrent. Ils proscrivirent absolument la musique. Ils réduisirent à rien les règles du deuil, sous prétexte d’économie. Au nom de la charité universelle, Mei-ti enjoignit de faire tout bien à tous, et défendit tout litige, toute fâcherie. Il ne condamna pas la science, mais ordonna que le savant restât sans distinction, au même rang que le vulgaire. En ce faisant, il heurta les anciens et lui-même. ... Que les anciens estimèrent la musique, leurs symphonies, dont l’histoire nous a conservé les titres, le prouvent assez. Qu’ils voulurent, dans les funérailles, un luxe proportionné à la condition, leurs règles sur les cercueils le démontrent. Donc, quand Mei-ti interdit toute musique, et voulut que tous les cercueils fussent identiques, il heurta les anciens. Il viola aussi sa propre loi de la charité universelle, car il fit violence à la nature humaine, en prohibant les chants et les pleurs, qui sont pour l’homme un soulagement naturel indispensable. Vouloir que l’homme souffre sans cesse stoïquement, et soit enfin enterré sommairement, est-ce la charité ? Non, sans doute... Aussi les théories de Mei-ti n’eurent-elles pas le succès de celles d’autres Sages. Elles blessèrent le cœur des hommes, qui les rejetèrent. ... En vain Mei-ti en appela-t-il à l’exemple de U le Grand, qui se dévoua stoïquement pour le bien de l’empire, durant les longues années qu’il passa à canaliser les terres et à délimiter les fiefs. Sa doctrine n’en fit pas plus d’impression sur les hommes, qui laissèrent les disciples de Mei-ti s’habiller de peaux et de grosse toile, se chausser de sabots ou de souliers grossiers, se dévouer sans repos ni relâche, mettre leur perfection dans la souffrance pour l’amour du grand U, sans qu’aucune velléité ne leur vînt de les imiter. — D’ailleurs, s’ils ne s’entendirent pas avec les autres dès l’abord, bientôt les sectateurs de Mei-ti ne s’entendirent plus non plus entre eux. K’inn de Siang-li, K’ou-hoai, Ki-tch’eu, Teng-ling-tzeu et autres, prétendirent chacun être le dépositaire des véritables idées de Mei-ti, et s’attaquèrent les uns les autres. A l’instar des sophistes, ils dissertèrent sur la substance et les accidents, sur les ressemblances et les dissemblances, sur le compatible et l’incompatible. Leurs plus habiles disciples fondèrent autant de petites sectes, qu’ils espèrent devoir durer. Jusqu’à présent, leurs discussions continuent. — Somme toute, il y eut du bon, dans les intentions de Mei-ti et de K’inn-hoali, mais ils se trompèrent dans la pratique. L’obligation qu’ils imposèrent à tous de se dévouer et de se sacrifier à l’extrême, aurait produit, si elle avait trouvé écho, quelque chose de supérieur au vil égoïsme, mais d’inférieur au système naturel (ne rien faire et laisser faire). Cependant, honneur à Mei-ti ! Ce fut le meilleur homme de l’empire. Quoique ses efforts soient restés stériles, son nom n’est pas à oublier. Ce fut un lettré de talent.


C.   Parlons maintenant de l’école de Song-hing et de Yinn-wenn. ... Mépriser les préjugés vulgaires, éviter tout luxe, n’offenser personne, maintenir la paix pour le bonheur du peuple, ne pas posséder plus qu’il ne faut, se tenir l’esprit et le cœur libres, tout cela, les anciens le firent et le dirent. Song-hing et Yinn-wenn firent de ces maximes le fondement d’un école nouvelle, dont les disciples se coiffent d’un bonnet de forme spéciale, pour se faire reconnaître. Ils traitèrent avec aménité tous les hommes quels qu’ils fussent, estimant que le support mutuel est le plus noble de tous les actes moraux. Cette conduite aurait pour effet, pensèrent-ils, de gagner tous les hommes et d’en faire des frères, ce qui fut leur but principal. Ils acceptaient tous les outrages. Ils cherchaient à apaiser toutes les disputes. Ils maudissaient toute violence, surtout l’usage des armes. Apôtres du pacifisme, ils allaient le prêchant partout, reprenant les grands et endoctrinant les petits. Rebutés, ils ne se décourageaient pas. Éconduits, ils revenaient à la charge, et finissaient, à force d’importunités, par obtenir qu’on les écoutât. — Dans tout cela, il y eut du bon sans doute, mais aussi de l’erreur. Ces hommes généreux s’oublièrent trop eux-mêmes, pour l’amour du prochain. Pour prix de leurs services, ils n’acceptaient que leur nourriture de ceux qui jugeaient qu’ils l’avaient gagnée. Le résultat fut que les maîtres de la secte durent jeûner plus que souvent. Cela n’effrayait pas leurs jeunes disciples, qui s’excitaient au dévouement pour le bien commun, en se disant : la vie est-elle chose si précieuse ? pourquoi ne sacrifierais-je pas la mienne, comme mon maître, pour le salut du monde ?.. Braves gens, ils ne critiquaient personne, ne faisaient de tort à personne, ne méprisaient que les égoïstes qui ne faisaient rien pour le bien public. Non seulement ils interdisaient la guerre, mais, s’élevant plus haut, ils en découvraient la cause dans les appétits et les convoitises, le remède dans la tempérance et l’abnégation. Mais ils s’arrêtèrent là, et ne surent pas, dans leurs spéculations, s’élever jusqu’au Principe (de ces justes déductions). Ce furent des taoïstes avortés.


D.   Parlons maintenant de l’école de P’eng-mong, T’ien-ping, Chenn-tao, et autres. ... L’impartialité, l’altruisme, la patience, la condescendance, la tranquillité d’esprit, l’indifférence pour la science, la charité pour tous les partis, tout cela les anciens le pratiquèrent. P’eng-mong et ses disciples firent de ces maximes le fond de leur doctrine. Ils posèrent, comme premier principe, l’union universelle. Chacun, dirent-ils, a besoin des autres. Le ciel couvre, mais il ne porte pas ; il faut donc que la terre l’aide. La terre porte, mais elle ne couvre pas ; il faut donc que le ciel l’aide. Aucun être ne se suffit, et ne suffit à tout. A l’instar du ciel et de la terre, la grande doctrine doit tout embrasser et ne rien exclure. Accord, par accommodation et tolérance mutuelles.Chenn-tao déclara donc la guerre à tout égoïsme, à tout esprit particulier, à toute coercition d’autrui. Il exigea, dans les relations, l’abnégation parfaite. Il déclara que toute science est chose inutile et dangereuse. Il se moqua de l’estime du monde pour les habiles, et de son engouement pour les Sages. Sans principes théoriques définis, il s’accommodait de tous et de tout. Les distinctions du bien et du mal, du licite et de l’illicite, n’existaient pas pour lui. Il n’admettait les conseils de personne, ne tenait compte d’aucun précédent, faisait fi absolument de tout. Pour agir, il attendait qu’une influence extérieure le mît en mouvement ; comme la plume attend pour voler que le vent la soulève, comme la meule attend pour moudre qu’on la fasse tourner. ... Chenn-tao eut raison et tort. Il eut raison, quand il condamna la science, en tant qu’elle engendre l’entêtement doctrinal, l’embarras des opinions, les coteries et les partis. Il eut tort, et on eut raison de rire de lui, quand il exigea des hommes qu’ils ne fissent pas plus d’usage de leur intelligence qu’une motte de terre. Poussé à ce degré d’exagération, son système se trouva plus fait pour les morts que pour les vivants. — T’ien-ping soutint la même erreur, ayant été, comme Chenn-tao, disciple de P’eng-mong, qui la tenait de son maître. Ce maître fut cause qu’ils crurent tous que les anciens ne s’étaient pas élevés plus haut que la négation pratique de la distinction entre bien et mal, entre raison et tort ; parce qu’il omit de leur enseigner qu’ils nièrent cette distinction, pour avoir découvert l’unité primordiale. Or comme, si on ne s’élève pas jusqu’à l’unité, il n’est pas possible de se rendre compte de la non-distinction, le fait que P’eng-mong et les siens niaient la distinction sans donner de preuve les mit en conflit avec tout le monde. Leur doctrine fut incomplète, défectueuse. Ils eurent pourtant quelque idée du Principe, et approchèrent du taoïsme.


E.   Parlons maintenant de l’école de Koan-yinn-tzeu et de Lao-tzeu. ... Chercher la pure causalité dans la racine invisible des êtres sensibles, et considérer ces êtres sensibles comme de grossiers produits. Considérer leur multitude comme moins que leur Principe. Demeurer recueilli en son esprit dans le vide et la solitude. Ce sont là les maximes des anciens maîtres de la science du Principe. Ces maximes, Koan-yinn et Lao-tan les propagèrent. Ils leur donnèrent pour ferme assise la préexistence de l’être infini indéterminé, l’union de tout dans la grande unité. Du principe de l’être, de l’union universelle, ils déduisirent que les règles de la conduite humaine devaient être la soumission, l’acquiescement, le non-vouloir et le non-agir, laisser-faire pour ne pas nuire. — Koan-yinn dit : A celui qui n’est pas aveuglé par ses intérêts, toutes choses apparaissent dans leur vérité. Les mouvements de cet homme sont naturels comme ceux de l’eau. Le repos de son cœur en fait un miroir dans lequel tout se concentre. Il répond à tout événement, comme l’écho répond au son. Il se retire, il s’efface, il s’accommode de tout, il ne veut rien pour lui. Il ne prend le pas sur personne, mais tient à être toujours le dernier. — Lao-tan dit : Tout en conservant son énergie de mâle, se soumettre comme la femelle. Se faire le confluent des eaux. Étant parfaitement pur, accepter de paraître ne l’être pas. Se mettre au plus bas dans le monde. Alors que chacun désire être le premier, vouloir être le dernier et comme la balayure de l’empire. Alors que chacun désire l’abondance, préférer l’indigence, rechercher la privation et l’isolement. Ne pas se dépenser. Ne pas s’ingérer. Rire de ceux que le vulgaire appelle les habiles gens. Ne se compter rien comme mérite, mais se contenter d’être irrépréhensible. Se régler toujours sur le Principe, et respecter ses lois. Eviter jusqu’à l’apparence de la force et du talent, car les forts sont brisés et les tranchants sont émoussés par leurs ennemis et leurs envieux. Être pour tous large et amiable. Voilà l’apogée. — O Koan-yinn ; ô Lao-tan, vous êtes les plus grands hommes de tous les âges !


F.   Parlons maintenant de Tchoang-tcheou (Tchoang-tzeu). ... Les anciens taoïstes traitèrent tous de l’être primitif obscur et indistinct, de ses mutations alternantes, des deux états de vie et de mort, de l’union avec le ciel et la terre, du départ de l’esprit, de ses allées et venues. Tchoang-tcheou s’empara de ces sujets, et en fit ses délices. Il en parla, à sa manière, en termes originaux et hardis, librement mais sans faire schisme. Considérant que les hommes comprennent difficilement les explications relevées abstraites, il recourut aux allégories, aux comparaisons, à la mise en scène des personnages, aux répétitions d’un même sujet sous diverses formes. Négligeant les détails de moindre importance, il s’attacha surtout au point capital de l’union de l’esprit avec l’univers. Pour ne pas s’attirer de discussions inutiles, il n’approuva ni ne désapprouva personne. Étincelants de verve, ses écrits ne blessent pas. Pleins d’originalité, ses propos sont sérieux et dignes d’attention. Tout ce qu’il dit est plein de sens. Deux thèses surtout eurent ses préférences, à savoir la nature de l’auteur des êtres (du Principe), et l’identité (phases successives) de la vie et de la mort. Il a parlé sur l’origine, avec largeur, profondeur et liberté ; et sur l’ancêtre (le Principe), avec ampleur et élévation. Sur la genèse des êtres et l’évolution cosmique, ses arguments sont riches et solides. Il se joue dans les insondables obscurités.


G.   Parlons maintenant du sophiste Hoei-cheu (Hoei-tzeu). ... Ce fut un homme à l’imagination fertile. Il écrivit de quoi charger cinq charrettes (on écrivait alors sur des lattes en bois). Mais ses principes étaient faux, et ses paroles ne tendaient à aucun but. Il discutait en rhéteur, soutenant ou réfutant des propositions paradoxales dans le genre de celles ci : La grande unité, c’est ce qui est si grand qu’il n’y a rien en dehors ; la petite unité, c’est ce qui est si petit, qu’il n’y a rien en dedans. Ce qu’il y a de plus mince a mille stades d’étendue. Le ciel est plus bas que la terre ; les montagnes sont plus planes que les marais. Le soleil en son plein est le soleil couchant. Un être peut naître et mourir en même temps. La différence entre une grande et une petite ressemblance, c’est la petite ressemblance-différence ; quand les êtres sont entièrement ressemblants et différents, c’est la grande ressemblance-différence. Le Sud sans limites est borné. Parti pour Ue aujourd’hui, j’en suis revenu hier. Des anneaux joints sont séparables. Le centre du monde est au nord de Yen (pays du nord) et au sud de Ue (pays du sud). Aimer tous les êtres unit au ciel et à la terre. — Hoei-cheu raffolait de ces discussions, qui lui valurent, par tout l’empire, la réputation d’un sophiste habile. À son imitation, d’autres s’exercèrent aux mêmes joutes. Voici des exemples de leurs thèmes favoris : Un œuf a des poils. Un coq a trois pattes. Ying tient l’empire. Un chien peut s’appeler mouton. Les chevaux pondent des œufs. Les clous ont des queues. Le feu n’est pas chaud. Les montagnes ont des bouches. Les roues d’un char ne touchent pas la terre. L’œil ne voit pas. Le doigt n’atteint pas. Terme n’est pas fin. La tortue est plus longue que le serpent. L’équerre n’étant pas carrée, le compas n’étant pas rond, ne peuvent pas tracer des carrés et des ronds. La mortaise n’enferme pas le tenon. L’ombre d’un oiseau qui vole ne se meut pas. Une flèche qui touche la cible, n’avance plus et n’est pas arrêtée. Un chien n’est pas un chien. Un cheval brun, plus un bœuf noir, font trois. Un chien blanc est noir. Un poulain orphelin n’a pas eu de mère. Une longueur de un pied, qu’on diminue chaque jour de moitié, ne sera jamais réduite à zéro. — C’est sur ces sujets et d’autres semblables, que ces sophistes discutèrent leur vie durant, sans être jamais à court de paroles. Hoan-t’oan et Koung-sounn-loung excellèrent à donner le change, à semer des doutes, à mettre les gens à quia, mais sans jamais convaincre personne de quoi que ce soit, enlaçant seulement leurs patients dans le filet de leurs fallacies, triomphant de voir qu’ils n’arrivaient pas à se débrouiller. Hoei-cheu usa tout son temps et toute son intelligence à inventer des paradoxes plus subtils que ceux de ses émules. C’était là sa gloire. Il se savait très fort, et se disait volontiers sans pareil au monde. Hélas ! s’il avait le dessus, Hoei-cheu n’avait pas raison pour cela. ... Un jour un méridional malin du nom de Hoang-leao lui demanda de lui expliquer pourquoi le ciel ne s’effondrait pas, pourquoi la terre ne s’enfonçait pas, pourquoi il ventait, pleuvait, tonnait, et le reste ? Gravement et bravement, Hoei-cheu entreprit de satisfaire ce farceur. Sans un moment de réflexion préalable, il se mit à parler, parler, parler encore, sans prendre haleine, sans arriver à aucun bout. Contredire était son bonheur, réduire au silence était son triomphe. Tous les sophistes et rhéteurs avaient peur de lui... Pauvre homme ! sa force ne fut que faiblesse, sa voie fut un sentier étroit. Comme efficace, son activité prodigieuse ne fut, à l’univers, pas plus que le bourdonnement d’un moustique, un bruit inutile. S’il avait employé son énergie à s’avancer vers le Principe, combien cela eût mieux valu ! Mais Hoei-cheu ne fut pas homme à trouver la paix dans des considérations sérieuses. Il s’éparpilla en vains efforts, et ne fut qu’un rhéteur verbeux. Il fit tout le contraire de ce qu’il eût fallu faire. Il cria pour faire taire l’écho, et courut pour attraper son ombre[1]. Pauvre homme !.


  1. Comparez chapitre 31 C.