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X


LE DORTOIR

Après avoir mis le grec et le latin en français, et le français en grec et en latin chaque jour ; après avoir joué avec une activité, une ardeur infatigables aux heures de récréation ; après avoir fait maintes et maintes malices à messieurs les pions ; après avoir critiqué les haricots qui n’étaient pas cuits, ou plutôt qui n’avaient pas voulu cuire, le collégien monte au dortoir et se couche, ou, pour mieux dire, on lui dit de se coucher. L’un d’eux, à l’aide de la confusion qui règne toujours un peu en ce moment, entre sous son habit un chat qui va jouer son rôle.

Le pion, qui a des yeux tout autour de la tête, et, disent de méchantes langues, peu ou pas grand’chose dedans, se promène entre les deux rangs de lits du dortoir, surveille à droite, à gauche, revient sur ses pas, retourne par où il a déjà passé, et, jugeant enfin que la tranquillité de la nuit est assurée, il tire ses bottes, met son bonnet de nuit et s’endort l’esprit tout parfumé des leçons qu’il a fait réciter, et le cœur joyeux des punitions qu’il a prononcées, des pensums qu’il a fait griffonner, mais gonflé de colère, de rage, des plaisanteries, des charges dont il a été l’objet durant la journée.

De bon droit, une bonne nuit pour le pion, convenons-en, ne serait pas une chose volée.

Dix heures sonnent à l’horloge du collège. À cette heure-là nombre de gens, à l’humeur douce et pacifique, aux habitudes régulières, sont couchés et, ce qui vaut mieux encore, endormis ; un dieu bienfaisant, Morphée, leur a clos la paupière, et, bercés par d’heureux songes, ils passent des nuits filées d’or et de soie.

Le collégien, lui, ce n’est pas tout à fait ça ; ses jours et ses nuits ne sont filés ni d’or ni de soie ; il ne tient ni à l’un ni à l’autre, et, sans s’en douter, il prouve bien souvent que

L’âge d’or était l’âge où l’or n’existait pas.

Le collégien, lui, rêve le jour aux malices qu’il fera la nuit, et bien souvent la nuit aux malices qu’il fera le jour. La nuit, du reste, est favorable aux méditations sur toutes choses, que l’on soit roi, ministre ou collégien.

On entend marcher, courir dans le dortoir, qu’est-ce ? Tous les éveillés prêtent l’oreille et se penchent pour regarder. Ils aperçoivent, quoi donc ? Oh, c’est délicieux ! un chat gros comme un petit agneau. « Auguste, dit une voix qui sort d’un lit voisin, vois-tu, le chat du concierge du collége qui se promène ici ; tiens, regarde donc, comme il se roule sur le carreau. — Chut ! parle bas, autrement tu réveillerais le pion, et l’affaire serait manquée. — Quelle affaire ? — Ah ! tu ne sais donc rien. — Mais non. — Eh bien, tant mieux, la farce qu’on n’attend pas fait bien plus rire. — Tiens, tiens, comme le matou file par là-bas. — C’est vrai, je ne le vois presque plus.

— Dis donc, Firmin, voilà le chat qui arrive ; Laurent qui occupe le premier lit là-bas l’a lâché juste à l’heure convenue. — Le pion dort ; entends-tu son nez qui joue de la guimbarde. — Oui, mais voilà le matou qui arrive près de son lit, la fameuse poudre l’attire… Oh ! l’apothicaire ne m’avait pas trompé. Bon, le voilà qui miaule… Il se roule… il miaule plus fort. — Alexandre, Alexandre, vois donc un peu le chat qui veut monter sur le pied du lit du pion. — Diable, où veut-il en venir ? — Comment, tu ne sais pas ? la fameuse poudre… — Non, on ne m’a rien dit à moi. — Oh, bon ! voilà le pion qui se retourne, et l’affaire sera manquée. — Oh ! il retape de l’œil, la journée l’a fatigué. — Mais vois donc comme le chat s’actionne… Dieu me pardonne, il a débordé le lit du pion de ce côté-ci. Encore un instant, et la bombe va éclater. » En effet, le chat est parvenu à entrer dans le lit, et il se roule voluptueusement dans les draps, en miaulant plaintivement ; le pion se réveille en sursaut, il croit avoir le cauchemar, et il est prêt à s’écrier : Quos ego ! Mais enfin ses yeux se dessillent, et il reconnaît dans son lit le chat du concierge ; oui, le chat du concierge qui n’en veut pas démarrer. Le pion, à peine remis de son effroi, saute en bas du lit. « Messieurs, dit-il, qui donc a eu l’audace d’introduire un chat ici ? Le proviseur en sera instruit, et la punition la plus sévère, le renvoi… » Mais notre homme parlait tout seul. Non, non, le chat continuait de miauler comme de plus belle… Enfin, le pion n’y tenant plus, fatigué de parler dans le désert, fait un tapage d’enfer, il va à chaque lit ; mais comme chacun dormait de bon aloi, ou feignait de dormir, selon qu’il était ou non au courant, ce pauvre pion n’avait pour toute réponse à ses interpellations que ces mots : « Monsieur, quoi donc, me lever ? le tambour… je ne l’ai pas entendu… — Non, non, le chat… — Qu’est-ce qui a fait entrer le chat. — Vous avez rêvé chat ? — Je n’ai pas rêvé chat… » Enfin, l’un par l’autre, chaque élève est réveillé. Presque tous se lèvent, quelques-uns approchent du lit du pion, qui s’écrie en montrant le chat : « Mais voyez ce maudit animal, où veut-il en venir… — Ah ! tenez, tenez, regardez donc, monsieur, il se roule principalement sur un petit sac… — Oh ! monsieur, il y a de la sorcellerie là-dedans. — Voyez, voyez donc ! » — Le pion saisit le sachet, l’ouvre, et y trouve, quoi donc ? De la poudre de valériane ; et, comme il avait été apprenti apothicaire en province, il se souvint que cette substance rend les chats amoureux à l’excès ; il eut le mot de l’énigme. « Ah ! monsieur, monsieur, s’écrie un élève, voyez, voyez donc, une, deux, trois souris mortes dans votre lit. — Oh ! ce chat n’avait pas de mauvaises intentions, il sait à quoi la nature l’a destiné, et il est venu faire son métier. — Vous, taisez-vous… Vous n’êtes pas content… Mille vers pour demain. — Que j’écrirai comme un chat en souvenir de ce qui vient de se passer. — Messieurs, dit le pion, il faut maintenant que je sache… » Mais personne ne dit mot : il n’y a pas de secrets mieux tenus que ceux du collége.

Porter perruque, surtout quand on est encore jeune, n’est pas sans inconvénient. La jeunesse, naturellement encline à la moquerie, dirige assez volontiers ses flèches sur les têtes dépourvues de cheveux. Un pion était dans ce cas. Il n’avait plus sur son chef que quelques cheveux épars au bas de la nuque, reste précieux d’une belle chevelure. Voyez pourtant ce que c’est que de nous !

Il était impossible qu’un pion ainsi disgracié de la nature à l’endroit susdit de son individu ne fit rien pour y remédier et donner à l’imitation les apparences de la réalité. Il se fit faire, sous le sceau du secret, une perruque par un habile coiffeur. Aussi avec quelle fierté clodionique il passait sa main dans ses cheveux d’emprunt ! Mais si le diable est malin, la gent écolière l’est peut-être davantage : elle prend dix cerveaux féminins pour faire la tête d’un collégien ! Aussi il était de toute impossibilité que l’on ne sût pas dans un moment ou dans un autre que l’infortuné pion portait perruque, malgré tous les mystères dont il s’environnait pour que l’on fut dupe.

Chaque soir, à l’heure du coucher, il s’approchait d’une cassette déposée sur une table ; avec la promptitude de l’éclair il l’ouvrait, y mettait sa tête, y déposait sa perruque, et en sortait son chef recouvert d’un superbe bonnet de coton. Le lendemain matin, toujours avec la promptitude de l’éclair, le bonnet de coton reprenait sa place dans la cassette, et la perruque la sienne sur la tête de notre héros. Le petit manége de notre homme était connu de tout le dortoir. Certes, pour la malice, voilà une ample moisson à faire. Le collégien va s’en charger.

Un nouveau qui, en très-peu de temps, s’était mis au niveau de la science de l’espièglerie, était jaloux d’ajouter chaque jour quelques nouveaux fleurons à sa couronne. Il s’écrie à un moment de la récréation : « Messieurs, j’ai une proposition à vous faire. — Eh de quoi s’agit-il ? répond un autre. — De forcer notre pion à descendre demain matin sans sa perruque. — Toi, dit un troisième, tu es trop nouveau pour ça, mon petit. — Tu crois ça ; eh bien, apprends-le, dit-il en se posant héroïquement :

Mes pareils à deux fois ne se font pas connaître,
Et pour des coups d’essai je veux des coups de maître !

Cette nuit, quand tout le dortoir, moi excepté, sera plongé dans le sommeil, je soufflerai la perruque, et notre pion sera obligé le matin, ou de descendre sans perruque ou le chef recouvert du casque à mèche. — Bravo ! s’écrie-t-on dans le groupe, voilà pour un nouveau ce qui s’appelle payer sa bienvenue. — Mais les moyens d’exécution ? — Ce n’est rien du tout, laissez-moi faire. » Puis, s’entourant de tous ses camarades, il dit à l’un : « Toi, Évariste, qui couches à une distance éloignée du pion, à deux heures du matin tu auras la colique, mais pendant quelques minutes seulement. Puis, au bout d’une heure, tu recommenceras. — Bon ! je l’aurai, sois tranquille, et bien fort encore ! » Tous auraient abrégé leur vie pour être à ce moment. Enfin ils y sont.

Deux heures du matin sonnent.

ÉVARISTE. — Oh ! là mon Dieu, comme j’ai mal là… J’ai


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la colique, j’ai la colique. Oh ! là, là. De proche en proche, les cris plaintifs arrivent jusqu’au pion. Il se fait un devoir de se lever et d’aller au lit du souffrant.

Pendant ce temps le conspirateur en chef, qui couchait très-près du pion se lève, et de son lit à celui du pion martyr effleure à peine le carreau, glisse sa main sous l’oreiller du susdit, s’empare de la clef de la cassette et se reglisse dans son lit.

LE PION. — Eh bien, ça se calme-t-il ?

ÉVARISTE. — Oh, oui monsieur… ça fait bien mal, mais ça va mieux, oh, bien mieux.

Sur ce, le pion se recouche et s’endort. Après s’être bien assuré du fait, notre conspirateur se lève, vole à la cassette, l’ouvre, et s’empare de la perruque, en compagnie de laquelle il va se recoucher.

Une heure environ se passe.

ÉVARISTE. — Ah ! la colique, mon Dieu, j’ai la colique. Oh, là, là.

Le pion se lève et va encore au lit d’Évariste.

Cette fois la clef est remise sous l’oreiller, le malicieux collégien recouché, la comédie jouée… et le pion aussi.

Enfin, l’heure du lever arrive. Le pion, d’un air dégagé, se rend à sa cassette, l’ouvre, y plonge sa tête, et de sa main cherche sa pauvre perruque… qu’il ne trouve pas, bien entendu. Il se perd en conjectures. Que dire ? que faire ? « Ô cruelle alternative, se dit-il à lui-même, il faut que je descende en bonnet de coton ou que je fasse voir que je porte perruque ! Malédiction ! ! ! Enfer ! ! ! Ma foi, je risque le bonnet de coton, et je dirai que j’ai attrapé un affreux mal d’oreilles en donnant des soins à un élève tombé malade au milieu de la nuit. Ce qui fut dit fut fait. Il descend avec tout le dortoir au milieu des bouffées de rire. Il traverse la cour et se rend ainsi affublé chez le proviseur. Celui-ci n’y tient pas et se doute qu’il y a là-dessous quelque tour de Jarnac.

À la première récréation notre conspirateur, tout joyeux de son succès, rassemble ses camarades et leur dit : « Eh bien, messieurs, qu’en pensez-vous ? — Oh ! c’est sublime, dit l’un. — Tu mérites un brevet et une couronne, dit un autre. — Eh bien, messieurs, ce n’est pas fini ; il reste encore la perruque, que faut-il en faire ? Si nous la rendions, hein ! qu’en pensez-vous ? — Oui, mais le moyen ? — Le moyen, il est trouvé. Un externe m’a donné ce matin l’adresse du coiffeur de notre décoiffé, monsieur Saladin, rue de la Harpe, et il s’est chargé de la lui faire remettre en lui faisant dire que c’est de la part de monsieur *** » Les bravos éclatent de toutes parts ; le collégien est entouré, félicité ; rien ne manque à sa gloire, à son triomphe ; il règne dans tout le groupe cette inextinguible gaieté, cet entraînement que la verve et le naturel peuvent seuls produire. Enfin, entre deux éclats de rire, l’orateur reprend : « Vous comprenez, messieurs, que notre pion ne peut se passer de perruque, et que son premier soin sera d’en aller commander une autre à son coiffeur. » Et alors… « Oh, mais il a le génie de l’invention, » s’écrièrent vingt bouches à la fois.

En effet, notre maître d’études. (ah ! il est assez malheureux pour que nous lui rendions son titre !) se rend chez son coiffeur et lui dit :

« Un petit accident arrivé à ma perr… — Oui, oui, je sais. Tenez (il la pose sur sa main), la voilà remise à neuf. »


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Notre maître d’études s’en coiffe, mais en revenant au collége il se disait : « Comment cela a-t-il pu se faire ? Enfin, étourdissons-nous là-dessus, et si l’on ne sait pas que je porte perruque je me consolerai. »

Mais cette perruque, que l’on pourrait appeler la perruque de Chapelain, devait encore essuyer un assaut.

On laissa notre homme et sa perruque tranquilles pendant quelques jours ; mais, hélas ! comme on dit, le feu couve sous la cendre. Un jour donc on avait attaché au-dessus de la porte d’entrée principale du dortoir une ficelle, au bout de laquelle était fixé un hameçon ; la longueur de cette ficelle avait été calculée de manière à ce qu’il était impossible que le pion passât dessous sans qu’au moins un des beaux anneaux de sa perruque s’y accrochât. C’est bien, voilà le piège tendu : la victime va venir s’y prendre.

Les élèves montent au dortoir ; à peu de distance de la porte d’entrée deux compères se placent, l’un à droite, l’autre à gauche du pion, et, sans qu’il s’en doute le moins du monde, ils le dirigent juste sous la ficelle. Soudain, l’hameçon saisit sa proie ; le pion, se sentant accroché, se retourne vivement et voit sa perruque se balançant mollement dans les airs, tandis que son chef nu est exposé au froid et à la risée de tous les collégiens qui composent le dortoir.

Oh ! cette fois il n’y a pas moyen de cacher que l’on porte perruque ; la preuve est là suspendue comme un trophée. Que faire, grand Dieu ! dans ce cruel moment ? quel parti prendre ? Une idée lumineuse vint au pion. La raison, comme un oiseau qui passe, lui siffla un avis dans l’oreille.

« Messieurs, dit-il, j’ai eu la faiblesse de vous cacher jusqu’à ce jour que je porte perruque ; eh bien ! je ne veux plus l’avoir, cette faiblesse. La perruque que vous voyez là, je veux l’ôter et la mettre sans me cacher de vous. Et quand je vous aurai dit que je perdis mes beaux cheveux dans une maladie que je fis à la suite d’un acte de dévouement, je n’aurai plus, j’en suis certain, à redouter ni vos malices, ni vos espiègleries. »

Tout le dortoir, comme une seule voix qui s’élève, s’écria : « Non, non, jamais ! »

Ainsi finit l’histoire de cette perruque dont il est sorti deux bonnes choses, savoir : de la philosophie de la part du maître d’études (celui-là est réhabilité, on ne l’appelle plus pion), une naïve générosité de la part de jeunes espiègles qui un jour… porteront perruque aussi.

La croyance tient quelquefois lieu de la réalité. Un pion avait l’habitude de se couvrir dans les nuits d’hiver d’un excellent édredon du Nord. Dieu qu’il était heureux, quand tapi sous ce meuble précieux, et s’écoutant vivre, il ressentait cette bienfaisante chaleur qui doublait sa vie.

« Là, parmi les douceurs d’un tranquille silence, »
Il dort, sur le duvet, en pleine confiance.

Oui, en pleine confiance… dans un dortoir peuplé de collégiens !

Chacun parlait de l’édredon, chacun disait : « Tiens, est-il heureux de s’étendre à son aise là-dessous, tandis que nous, nous sommes obligés de nous coucher, ce qu’on appelle en chien de fusil, pour avoir un peu de chaleur. — C’est vrai, dit Armand, et arrangeons-nous pour que nous sachions chacun à notre tour ce que valent quelques heures passées sous cet édredon. — C’est juste, ajouta Albert, soyons pendant quelques heures aussi heureux mortels que lui. Tenez, messieurs, pas plus tard que cette nuit, moi je commence. Quand notre homme sera bien endormi, je me lève, et, léger comme ces jolis papillons qu’à l’aide de mon filet j’attrape dans nos promenades, je vole jusqu’à son lit, je reviens avec l’édredon dans mes bras, et, ivre de joie, je le pose sur mon lit et me recouche. Le matin un peu avant le jour, je lui remets son édredon. »

L’exécution suivit le projet. Notre pion, qui avait le sommeil un peu dur, ne s’aperçut de rien. Chaque collégien du dortoir put goûter ainsi la douceur de le posséder quelques heures. Mais combien n’était-on pas heureux quand on entendait le pion dire à ses confrères : « Rien ne vaut un édredon pour l’hiver ; faites cette acquisition aussitôt que vous le pourrez. Sachez bien que l’air, quelque vif qu’il soit, ne peut traverser un édredon, et qu’avec cette invention digne des dieux, la chaleur que nous donnons au lit ne peut en sortir. »

« Bon, disait Frédéric, c’est moi qui le lui prendrai cette nuit. Ah ! j’espère qu’en voilà un qui se fait une fameuse illusion. Oh ! c’est excellent, et par anticipation je sens déjà la bienfaisante chaleur du précieux édredon ! »

Ô bienheureux édredon, tu auras une place dans la mémoire de tous ceux qui composent le dortoir !

À propos d’édredon, racontons une aventure de bonnet de coton. L’édredon et le bonnet peuvent aller ensemble.

Le pion est endormi ; sa tête est recouverte du casque à mèche qui n’est pas tout à fait aussi guerrier que le bonnet phrygien. Un collégien est muni d’une pelote de ficelle. Il se lève, et à pas de loup, comme on dit, il va l’attacher au gland du bonnet de coton susdit ; et au signal convenu, tous les camarades tirant vigoureusement la ficelle, voilà le casque


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à mèche qui voyage dans les airs au risque de laisser prendre à son propriétaire un affreux rhume de cerveau.

Le cœur gonflé de colère, le pion saute à bas de son lit et, à force de courir, parvient à ressaisir son couvre-chef. Il se recouche en se disant : « Mais le métier de maître d’études est bien certainement une invention du diable… non, non, je me trompe… c’est le collégien qui est une invention du diable. » Le lendemain, plainte au proviseur, qui sans doute se disait en lui-même :

Gardons-nous bien de rire en ce grave sujet.

Cependant, comme il faut que justice ait son cours, tout le dortoir eut pour pensum dix fois le verbe frigy facere pœdagogum. Voilà qui est logique et conséquent.

Mais vengeance pour vengeance. On rapporte qu’un des poëtes du collége a rimé cette plaisante aventure sous le titre de : le Bonnet de coton en voyage, poëme héroï-comique.

Une belle nuit d’été, une voûte étoilée, sont inspiratrices pour le collégien.

Il est deux heures du matin. Le pion du dortoir dort admirablement bien. À un signal donné, tous les élèves sont à bas du lit, la couverture est enlevée, pliée en quatre et placée sous le bras. Dans le silence le plus complet, on descend dans la cour. Arrivés là, les couvertures sont dépliées, placées sur le dos de chacun en forme de chasuble ; on se met sur deux rangs ; la procession est en marche, et déjà on chante les vêpres à mi-voix. Il en résulte un sourd bourdonnement qui n’est pas d’une excessive gaieté, et qui arrive


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jusqu’au proviseur. Il se lève en toute hâte, et d’une main tremblante, il ouvre la fenêtre au moment même où l’on entonne ces mots :

« De torrente in via bibet ; propterea exaltabit caput. »

Effrayé, il tombe à la renverse, et croit que c’est son dernier jour.

Les élèves, sur le coup de temps, remontent à pas précipités au dortoir et se recouchent. Le pion, qui avait continué de dormir comme un bienheureux, ne s’était aperçu de rien.

Le proviseur, revenu de sa peur, accourut, accompagné de deux domestiques, visiter le dortoir d’où le cortége était parti : il retrouva tout dans un ordre parfait. Il redescendit se coucher, et chemin faisant, il se disait : « Après tout, ils n’ont fait de mal à personne… Il est vrai que j’ai eu une fameuse peur, mais je me garderai bien de le leur faire savoir… ils iraient dire partout que leur proviseur croit aux revenants, et un proviseur qui passerait pour un esprit faible… impossible ! Le proviseur, comme le maire et le notaire d’une commune, doit passer pour la plus forte tête de l’endroit. »

Là où personne ne voit aucune malice à faire, un collégien voit souvent de quoi ouvrir un vaste champ à sa ruse.

Un pion porte en hiver un gilet de tricot de laine ; il y tient d’autant plus, que la nuit il a contracté l’habitude de dormir les bras hors du lit.

Un collégien qui avait été accablé de pensums par ce pion-là jura de s’en venger. Depuis quelques jours il épiait toutes les occasions propres à le mettre à même d’exécuter son projet. « Ah ! s’écrie-t-il un soir, ce sera pour cette nuit. » À cette exclamation tous ses camarades l’entourent. « Tu as raison, lui disent-ils. Eh bien, que vas-tu faire ? — Ce que je vais faire ?… — Oui. — Ah ! c’est mon secret… Ce que je vais faire cette nuit, vous le saurez bien certainement… mais en ne vous le disant pas maintenant vous aurez l’avantage de la surprise. »

Tout le dortoir, comme on le pense bien, se met la tête à l’envers pour trouver le mot de l’énigme, mais c’est vainement, il y renonce.

Vers minuit, tout le monde dort dans le dortoir, excepté Frédéric. « Bon, se dit-il, voilà le moment favorable. À l’œuvre ! »

Descendre de son lit, s’armer d’une paire de ciseaux, et courir avec la légèreté et l’agilité de l’écureuil jusqu’au lit du pion, n’est pas pour lui l’affaire d’une minute.

Arrivé là, il coupe avec l’adresse la plus extrême le premier brin de laine de la lisière d’une des manches du gilet de tricot de laine du pion, s’en empare, puis marche à reculons jusqu’à son lit, absolument dans la position d’un ouvrier cordier dans l’exercice de ses fonctions ; et c’est le cas de le dire, plus il reculait, plus il avançait dans sa besogne. Enfin, Frédéric regagne son lit, s’y replace sans bruit, prend position les yeux tournés du côté du pion, et tenant en ses doigts le précieux brin de laine.

« Ah ! je tiens mon affaire, se dit-il, et de ton gilet, mon ami, je vais me faire une superbe balle dont, par l’effet du


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hasard, comme cela arrive toujours, tu pourras bien, aux heures de récréation, recevoir quelques bons coups dans le dos. »

La balle de Frédéric avait atteint déjà une fort belle grosseur, mais il ne se lassait pas. Tout à coup il sent une résistance. Eh ! parbleu, nous le croyons bien ; la manche du gilet était entièrement détricotée jusqu’à l’entournure, là où se trouve justement un point d’arrêt.

Le pion, saisi de frayeur, croit que le diable veut l’entraîner ; cependant il reprend ses sens et devine l’infernale espièglerie qu’on vient de lui jouer. Il saisit habilement le brin de laine qui vient de se rompre, et comme Frédéric n’avait pas encore lâché prise, il se berce de l’espoir, à l’aide de ce nouveau fil d’Ariane, d’arriver à saisir le coupable. Mais comme si le rusé Frédéric eût voulu tenir son espoir en haleine aussi longtemps que possible, ce n’est que lorsqu’il craint d’être pris qu’il rompt le brin de laine et se met à ronfler comme quatre.

Voyez-vous le pauvre pion se promener dans le dortoir revêtu de son gilet de tricot qui n’a plus qu’une manche, et, dans cet équipage, accusant tout le dortoir, criant comme un possédé, et réclamant la laine dont l’absente manche était faite.

Force lui fut d’aller se recoucher avec une manche de moins, mais en proférant ces mots : « Demain, pensums, retenue, cachot, vous goûterez de tout cela, et plus encore si c’est possible ! »

Mais le succès fut si complet que les punitions ont été faites avec une gaieté telle, que ceux qui les ont infligées paraissaient plus punis que ceux qui les subissaient.

Le carnaval, surtout pour la jeunesse, est fertile en idées bouffonnes. Mais au collége, où la surveillance est de tous les instants, il n’est pas toujours possible de réaliser tout ce que l’on a conçu. Cependant le jeune Raphaël, très-gai et très-spirituel, ne veut pas que le carnaval se passe sans le signaler par quelque chose de saillant.

Il s’était procuré un certain nombre de bouchons d’un liége très-fin, et pour que personne ne se doutât de rien il ne les cacha même pas. En effet, comment supposer que ces bouchons pourraient amener une révolution comique dans le collége ? impossible ! Des bouchons de liège sont trop innocents par eux-mêmes pour cela ; mais peut-être n’en est-il pas ainsi de celui qui va les faire manœuvrer.

Raphaël, joyeux comme tout jeune homme qui médite une espièglerie, fait semblant de dormir pendant que ses camarades ronflent comme des bienheureux. Couché à une petite distance du pion, il peut s’assurer que cet incommode surveillant ne dort pas moins profondément que ses camarades. Il se lève sans bruit aucun et se rend auprès d’une des pâles lumières qui éclairent le dortoir. Là, il prend ses bouchons les uns après les autres, et les brûle par un bout. Cette préparation faite, en quelques minutes Raphaël a parcouru les deux rangées de lits, et chaque collégien a une superbe paire de moustaches. Sa main a été si légère qu’un seul s’est réveillé, mais deux mots le mirent au courant et il se tut.

Reste le pion maintenant qui n’a pas de moustaches. « C’est vraiment dommage, se dit Raphaël, ça lui irait si bien !… Voyons, courage… qui dit collégien, dit oseur… eh bien, osons… fortuna juvat. » Il s’élance sur la pointe des pieds et le pion a une paire de moustaches, mais une paire de moustaches d’honneur ! L’étoffe assurément ne leur manquait pas.

Comme Raphaël se disposait à se recoucher, « malheureux ! s’écrie-t-il, j’allais commettre une faute impardonnable, je n’ai pas de moustaches, moi, et demain matin le pion dirait en me regardant : voilà le coupable ! Allons, allons, vite des moustaches à moi aussi, et de belles encore ! » Et sur-le-champ, en deux coups, l’un à droite, l’autre à gauche, le voilà revêtu de l’uniforme général.

Et sur ce, il se recouche la joie au cœur en se disant dans ses draps, ni vu ni connu, je t’embrouille ! Il n’y a pas moyen que l’on sache qui a fait le coup.

Le petit jour arrive, le tambour bat, on se lève.

Grand Dieu ! quels éclats de rire partent de tous côtés,


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quand chacun se voit ainsi moustaché. Tout le dortoir est dans un état helléborique que vainement la plume essaierait de peindre.

Le pion, en courroux, ordonne qu’on ne sorte pas du dortoir sans avoir fait disparaître les scandaleux insignes, et force fut d’obéir.

Mais comme on dit, on ne pense jamais à tout ; le pion, dans son empressement à faire démoustacher tous ses jeunes grognards, ne songe pas, le malheureux ! que c’est lui qui a la plus belle paire de moustaches, et il s’en va ainsi porter sa plainte chez le proviseur. « Monsieur, lui dit-il en l’abordant, des abominations ont été faites cette nuit dans le dortoir, et je viens… » Le proviseur recule de quelques pas… il est sur le point de prononcer le fameux quos ego !… il ne sait quelle contenance tenir… « Mais quoi, comment, que voulez-vous dire… Plaisantez-vous ? — Moi, monsieur, devant vous et dans l’exercice de mes fonctions, oh ! jamais, non jamais ! ! !… — Cependant… tenez, le prenant par le bras et l’attirant devant la glace de son cabinet, voyez ! Ah ! les diables incarnés, ils m’en ont fait à moi aussi des moustaches, et je ne m’en suis pas douté ! ! !

« Oui, monsieur, ce matin ils avaient tous des moustaches, je les ai fait disparaître. — Et ils savent tous que vous êtes auprès de moi dans l’état où je vous vois ? — Eh ! mon Dieu, oui… — Ah ! pour lors… » Le proviseur, cette fois, n’y tient plus, sa gravité l’abandonne et il sourit.

« Allons, allons, ajouta-t-il, faites maintenant pour vous-même ce que vous avez exigé d’eux ; faites disparaître vos moustaches, et l’année prochaine tenez-vous en garde pendant tout le carnaval. »


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