Les hypocrites/1/13


RECHUTE

Quittant Pageau, Philippe était presque l’ancien Philippe, et ce fut l’ancien Philippe qui revit, sur le seuil de la porte, une garde qui avait si souvent secouru sa détresse, durant ses semaines d’hôpital. Elle était moins jolie que sous sa coiffure, mais encore désirable, si bien que Philippe constata une fois de plus comme sa nouvelle vie était fragile. Il était revenu à Dieu en un seul instant et il pourrait quitter Dieu en un seul instant. Il fit un bout de route avec elle :

Vous n’avez pas changé… Vous souvenez-vous ? Vous rappelez-vous ?

Il ne l’écoutait pas. Il revivait les instants de sa conversion. Il lui semblait qu’il était sûr qu’il allait maintenant laisser tout ça, et les images lui en étaient d’une présence accablante.

À l’hôpital, la tante Bertha était venu le voir : des mois, il n’en avait eu la moindre nouvelle, et c’est dans sa maison qu’il était allé passer sa convalescence. Sans trop songer à ce qu’il ferait, il restait là, indécis et heureux somme toute. Des après-midis, il rencontrait de vagues camarades qui donnaient à boire au parasite : Philippe ne se grisait pas trop, craignant de retomber dans l’état où il avait failli sombrer. Un soir, il s’était laissé tenter, et le lendemain, honteux de cette sottise, mécontent de lui, il lisait vaguement un roman policier. Tout à coup, sans qu’il eût pensé à ça depuis des jours, l’idée de Dieu surgit en lui. Il s’apprêtait à ressasser ses objections, comme ce pédant scrupuleux et méticuleux faisait toujours, lorsqu’il comprit, sans la moindre raison, que c’était vrai. Et il croyait. Philippe essaya de se débattre, comme un animal blessé, et, à ce moment, il se crut définitivement fou. Mais, il n’y pouvait rien, c’était vrai. Déjà des scrupules paraissaient : « Si c’est vrai et que je crois, je suis tout de même hérétique, puisque je ne vois pas de raisons de croire, que je ne crois pas qu’il y ait de preuve de tout ça. » Son esprit était vidé, il n’y avait rien que cette pâle croyance, qui devenait une obsession.

Philippe ne pouvait lire, ne pouvait écrire. Il marchait, ne tenant en place. S’il avait eu de l’alcool, il se serait grisé jusqu’au sommeil. Et il n’avait même pas le courage de faire des démarches. Des bouts de prières lui venaient sur la langue, qu’il n’osait formuler. Il avait honte de lui : « Je ressemble à tous ces lâches… »

Autour de lui, il n’y avait rien de changé, et pourtant le monde n’était plus le même. Le catholicisme paraissait maintenant à Philippe une nécessité, une nécessité terrible et sans douceur. Il lui faudrait se débarrasser de tout, laisser tout. Il pensait aux moines qui quittent le monde, qui s’enferment : croire, c’est s’enfermer, pensait-il. Il lut le Serpent de Valéry : la beauté des vers lui parvenait comme la voix d’une pièce voisine. Il se demandait : « Pour moi, la beauté sera désincarnée désormais ! » Puis il essayait de se persuader que c’était là encore une de ses fantaisies, qu’avec le sommeil, cela disparaîtrait. Et il tentait de chercher, de trouver les raisons de ce revirement subit. Bien entendu, il avait toujours été attiré par la littérature mystique : « Mais ce n’est pas la même chose, pas plus que l’amour que décrivent les romans et le théâtre, Racine ou Proust, ne ressemble à ce que j’éprouvais pour Claire et pour les autres, la plus vivante littérature n’est jamais qu’abstraction, comme un ballon dont on coupe la corde. » Lorsqu’il lisait des mystiques, des écrivains religieux, Philippe avait sous la dent quelque chose de substantiel : il se voyait, maintenant qu’il croyait sans le vouloir, devant le vide le plus absolu qu’il ait connu. Dieu était, et, pour ainsi dire, il n’était rien, et Philippe, avec un sourire qui disparut bien vite, se souvint du vers de Bossuet :

Dieu est tout, mais rien de tout ce que je pense.

Philippe se rappelait les preuves de l’apologétique : il les estimait encore aussi stupides, et comme son évidence était d’autre sorte ! Eh bien ! s’il faut croire qu’il y a des preuves. je croirai ces preuves parce que je crois. » Et, dans un goût d’humilité, il était prêt à tout accepter d’un bloc.

Ce n’était pas si facile. Il lui faudrait se confesser. Vingt-quatre heures, Philippe hésita. Dans son lit, avant de s’endormir, il fut humilié à crier, en constatant qu’il avait peur de l’enfer. Cela lui était venu tout à coup, qui lui donnait la preuve qu’il croyait vraiment ; il avait peur de mourir sans avoir reçu l’absolution, d’être damné. Et, pourtant, jadis, naguère, lorsqu’il envisageait l’hypothèse d’une conversion, il se disait toujours : « Moi, ce n’est pas la peur du diable qui me fera changer. » Ce n’avait pas été la peur du diable, mais, assuré maintenant dans sa croyance, il éprouvait l’épouvante d’il ne savait quelle chose atroce.

Le lendemain, Philippe s’achemina vers l’église. Il n’était pas encore décidé à la confession, mais il ne voulait pas manquer la messe, et, parce qu’il était complètement sans le sou, honteux, il se tint debout, dans un des bas-côtés.

Puis l’angoisse reprit, et toujours ce vide, cette absence de raisonnements, de sensations et de sentiments. « Décidément, Dieu ne prend pas de faux-fuyants, il veut être aimé pour Lui-même, et Lui-même, je ne sais pas ce que c’est », se disait Philippe, qui tournait en rond.

Enfin, le jour suivant, il entra dans un confessionnal, sans ferveur, sans autre foi que cette croyance qu’il percevait comme extérieure à lui-même et qui adhérait pourtant à lui et qui le poussait. Le prêtre le remit cependant au lendemain, ce qui désespéra Philippe.

Non loin de l’église, Philippe rencontra Lucien Dubois, qui l’invita à prendre un verre. Ils passèrent des heures dans le café, où Philippe tint un discours ému : l’émotion de l’ivrogne, sur le catholicisme. L’autre répliquait du même ton, mais c’était l’émotion conventionnelle de la femme du monde, avec quelques instants de sincérité.

Par fantaisie et snobisme, Lucien emmena Philippe dans une maison de négresses, une sorte d’antre de vols et de sensualités naïves, presque puériles. Le néophyte débutait bien, et, comme pour se débarrasser de cette nouvelle croyance qui lui collait au corps, qui l’empoissait, il rêvait à des corps polis dans la chaleur, sous les palmes. Exotisme banal, que des spirituals justement, corrigeaient, portés par la radio, et Philippe percevait à travers cette mystique toute une chaleur d’Afrique refoulée.

Le lendemain, Philippe avait reçu l’absolution, et il fut tout surpris d’être heureux : cela lui rappelait, pour l’obsession, ses amours d’adolescent, lorsque tout était pur. C’est à peine s’il sourit à la naïveté du prêtre à qui il disait qu’il n’avait été pour rien dans sa conversion, qu’il ne savait comment c’était arrivé, lorsque le prêtre lui répondit :

— Vous vous êtes converti, le jour de notre fête patronale, voulez-vous que nous inscrivions parmi « les faveurs obtenues » ?

Qu’importe ! le récit de Théramène ne gâte pas les autres vers de Phèdre.

Philippe était un autre homme. Voilà que cette femme le dérangeait, comme un réveil brusque d’un rêve, et, au fait, lorsqu’il regardait cette femme, tout ce qui venait d’arriver s’abolissait comme un rêve :

— J’ai une course importante à faire, mais ensuite nous dînerons ensemble… Comme vous êtes mon malade, je vous invite à manger.

Philippe était trop bourgeois pour ne pas être humilié de se faire payer à dîner par une femme : ne reprenait-il pas sa vieille vie, et pourquoi ne serait-il pas souteneur platonique un instant ?

Il s’en fut encore à l’église, demandant hypocritement au Ciel de lui épargner la tentation, la chute : pour Philippe, il lui suffisait que le désir pointât, pour qu’il fût déjà réalisé, et, toute sa vie et en tout, avait-il jamais eu plus que des désirs ? Le reste n’était que de l’accessoire.

Le dîner fut morne. Philippe ne contait que ses souvenirs récents, et Justine Sauvé que ses souvenirs d’avant-hier. Les souvenirs de l’un ne s’accrochaient pas aux souvenirs de l’autre. Ils se quittèrent, et Philippe ne la désirait plus. Il sentait pourtant que son désir était comme en disponibilité, qu’il servirait encore. Si bien qu’il avait la sensation de la culpabilité, bien qu’il fût certain que sa volonté n’eût eu aucune part à tout ça. Sa volonté lui était aujourd’hui extérieure, comme ce désir était extérieur à toute personne.

En le laissant, la garde lui avait remis un livre :

— Vous le lirez, en pensant à moi.

C’était l’Homme, cet inconnu, un bouquin que Philippe n’aimait pas, parce que ces explications trop faciles sentent la vulgarisation américaine et qu’il ne l’aimait, en souriant, que chez les Américains.

Dans le volume, il y avait un billet de dix dollars. Philippe rougit de honte : « Celle-là aussi avait eu pitié du parasite. » Bouleversé par cette journée, Philippe ne put alors s’empêcher d’aller boire, pleurer sur lui-même, écrire des pages de journal pleurard, qu’il déchira aussitôt. Enfin, sa sentimentalité se muant en dévotionnette, il s’avisa d’aller faire une retraite.