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XIV


— Alerte, Minerve, alerte, alerte, alerte.

Et le cavalier caressait la croupe de sa monture du manche de sa cravache, pour accélérer la course de la bête qui, cependant, traversait l’espace avec la rapidité d’une bombe, faisant voler des étincelles sous ses sabots, dans le chemin désert conduisant à Saint-Eustache.

Sur la route, quelques rares fenêtres encore éclairées s’ouvraient et des curieux mettaient le nez au dehors, pour voir passer le cheval qu’ils croyaient furieux ; avant qu’on eût reconnu celui qui le montait il était déjà loin et en moins de dix minutes atteignait la maison du Docteur Chénier.

Onze heures sonnaient alors à l’église du village. De jeune homme sauta lestement à bas, attacha sa jument couverte de sueur à un arbre voisin puis frappa. La porte s’ouvrit, le docteur Chénier pressant le jeune homme dans ses bras, s’écria :

— Enfin, vous voilà, Pierre, comme nous étions inquiets ; quelle nouvelle ?

— Nous avons battu les bureaucrates.

— Alors il y a eu combat ? Racontez vite, vite, cher enfant.

— Voici, monsieur. Bonaventure Viger apprit à Boucherville, que des officiers de police, accompagnés d’un détachement de cavalerie, étaient passés sur le chemin de Chambly, à cette nouvelle il vint immédiatement chez le capitaine Vincent, à Longueuil, où nous étions réunis une trentaine d’hommes armés.

— Voyez, monsieur, lui dit le capitaine tout couvert de boue, si je ne m’étais caché dans un fossé la troupe m’aurait arrêté. Il faut absolument nous préparer à faire le coup de feu. Ne perdons pas une minute, fondons immédiatement des balles pour résister à l’ennemi.

Toute la nuit nous travaillâmes avec ardeur. Au lever du jour un cavalier nous arriva à fond de train.

On a fait prisonniers Desmaray et Davignon, dit-il.

— Que devons-nous faire ? monsieur Viger, demanda Vincent.

— Délivrer les prisonniers en allant attendre la troupe du côté du village. En avant, mes amis, marchons.

Nous partîmes, recrutant sur la route tous ceux que nous rencontrâmes. Parvenus au village, nous apprenons qu’un détachement de réguliers est arrivé pour prêter main-forte à la cavalerie, on nous prévient aussi que le village sera mis à feu et à sang si l’on se bat en cet endroit.

— Retournons alors sur nos pas, dit Viger.

La petite bande le suit et l’on s’arrête à trois milles de là, vis-à-vis la ferme d’un nommé Joseph Trudeau. Monsieur Viger dispose ses gens dans le champ de manière à produire le meilleur effet possible. À peine est-on en place que le bruit tumultueux de la cavalerie retentit.

— Suivez-moi, mes amis, nous dit Viger s’élançant au-devant de la troupe, qui est à cent pas.

— Halte, crie-t-il en même temps aux soldats, au nom du peuple rendez-nous les prisonniers.

— Attention ! répond furieusement Ermartinger. « Make ready. Go on. Fire. »

— Halte, reprend encore Viger, livrez-nous les prisonniers.

Sept ou huit coups de fusil lui répondent, deux balles l’atteignent, l’une lui effleure la jambe, l’autre lui enlève le bout du petit doigt. Nous n’étions alors qu’une dizaine d’hommes autour de Viger, il ordonne cependant de tirer, ajuste lui-même celui qui est à la tête de la cavalerie et l’atteint au genou. Les chevaux effrayés se cabrent, s’emportent. Le désordre se met au milieu des Anglais, ils croient avoir affaire à une centaine d’hommes déterminés en entendant le commandement de Viger qui, debout sur une clôture, crie, parle, commande, comme s’il y avait partout des patriotes cachés attendant ses ordres. Profitant de la confusion il s’écrie :

— En avant, mes braves, à mort les chouayens, feu, feu.

Bon nombre de chevaux, blessés par les balles, prennent le mors aux dents. Toute la troupe effrayée s’enfuit, Viger s’élance alors dans le chemin, pour arrêter la voiture qui traîne les prisonniers Dumaray et Davignon, il frappe les chevaux de son épée, l’un d’eux s’abat, à cet instant un vieil huissier canadien revient, avec quelques hommes de cavalerie et tire sur les prisonniers.

— Tu n’en tueras pas d’autres, crie Viger en lui enfonçant dans la cuisse son épée qui traverse le corps du cheval, la bête s'abat et tombe sur son cavalier. Pendant que l’huissier se tire avec peine de la mauvaise position où il se trouve, nous aidons monsieur Viger à briser les fers qui attachent les prisonniers. Nous les faisons sortir de voiture, et triomphalement les emmenons chez Vincent, au milieu de l’enthousiasme général de notre troupe.

Le docteur Chénier pressa avec émotion la main du jeune homme, une larme brilla dans son regard.

— Ah ! Pierre, Dieu veuille que cet heureux début soit le présage d’une plus complète victoire, avec de tels grands cœurs ne pouvons-nous pas espérer voir un jour nos droits partout respectés ?