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XIII


Oh ! joie immense, revoir la route dans laquelle elle avait entendu cette incomparable musique, harmonie que le cœur ne saurait oublier puisqu’on la faisait vibrer pour lui. Ces paroles divines : « je t’aime » c’était dans ce sentier qu’il les lui avait murmurées pour la première fois, dans son esprit se faisait le mirage ravissant de ces lieux, si souvent regrettés : la rubandelle blanche de l’allée s’étendait de nouveau devant elle, elle revoyait comme à cet instant les sapins, les bluets, les timides violettes, les poussiéreux brins d’herbe courbant la tête dans le chemin ondulé, où se faisait entendre de distance en distance le chant nasillard de cet insecte insensible aux brûlantes ardeurs du soleil ; elle l’entendait encore, la cigale dont les notes grêles avaient accompagné, dans un jour d’ivresse, les tendres aveux de Pierre ; ses douces paroles se répétaient aussi pénétrantes, aussi suaves, aussi distinctes qu’à cette heure d’antan. Émue de ces souvenirs Lucienne hâtait le pas afin d’atteindre plus tôt la demeure de M. Girardin d’où l’on partait ce matin même pour Saint-Eustache. On eut dit qu’elle effleurait à peine le sol tant sa marche était légère, l’impatience d’arriver lui donnait des ailes. Il semble toujours que l’on ne sera jamais assez vite au but, lorsqu’il s’agit de retourner aux lieux témoins de nos plus intimes bonheurs.

Elle avait quitté sans bruit la maison de son oncle, à l’heure où tout dormait encore, afin de n’éveiller aucun soupçon, laissant derrière elle pour toujours les pénibles impressions dont sa vie avait été remplie dans cet intérieur, cependant en posant le pied sur la dernière marche du perron, elle éprouva un léger serrement de cœur, pourquoi ? elle laissait là aussi, dans les annales du passé, les événements les plus marquants de son existence. Elle y avait beaucoup souffert ; mais toute souffrance attire une consolation, au milieu des heures sombres de brillantes clartés avaient illuminé son âme, en premier lieu une amitié sincère, puis enfin un sentiment plus vivace, plus profond, plus intense, avait de ses chagrins dissipé la tristesse. Chaque meuble qu’elle laissait dans cette maison, avait été le silencieux témoin de ses désespoirs et de ses joies. Les quatre murs de l’élégante chambrette qu’elle avait habitée tant d’années gardaient, en hiéroglyphes, compréhensibles pour elle seule, le récit d’un instant heureux. Les natures impressionnables s’attachent même aux choses inanimées et Lucienne sentait que tout départ porte en soi le pénible d’un adieu.

— Où allez-vous donc à cette heure matinale ? lui demanda à cet instant M. Du Vallon venant interrompre ses réflexions.

— Et vous-même ? fit la jeune fille sans répondre à sa question.

— Ah ! moi je me promène en cherchant une solution à un problème littéraire, ou plutôt une manière rationnelle de réconcilier deux êtres charmants, faits pour se comprendre et devenir parfaitement heureux ensemble.

— Alors c’est une bonne action que vous désirez faire ?

— Peut-être.

— Les écrivains sont philanthropes.

— Vous avez une favorable opinion de l’écrivain.

— Je les admire, je les envie quelquefois et je ne comprends pas pourquoi la généralité des hommes traitent si sévèrement les femmes auteurs.

— Pourquoi, mademoiselle, je vais vous l’expliquer. La femme auteur se dépare presque toujours de ses qualités féminines, elle néglige les belles actions pour les belles pensées, elle se lance dans un travail intellectuel, oubliant tout l’esprit qu’elle doit apporter à l’accomplissement des petites choses quotidiennes de la vie, qui constituent le bonheur dans un intérieur, si elle s’en est fait un. Je veux parler d’une femme mariée. Une femme qui n’a de poésie et de beaux sentiments que dans les romans qu’elle écrit, est une compagne peu désirable pour un mari. Je ne dis pas qu’elles sont toutes ainsi, il y a de nobles exceptions pour prouver la règle ; mais en général les bas bleus, les femmes savantes ne s’occupent que de leurs livres, elles vous représentent des héroïnes sublimes de dévouement pour leurs époux, pour leurs enfants, tandis que dans leur vie, elles sont pour leurs maris, pour leur famille, d’une indifférence, d’une négligence révoltante, ne leur donnant aucunes des attentions, des soins auxquels ils ont droit et je vous dirai en confidence, mademoiselle, que nous autres hommes, nous sommes tous plus ou moins égoïstes et que nous préférons chez la femme un peu moins de science, moins d’ambition à chercher la gloire du dehors et plus d’aspiration à vouloir toujours demeurer, par la tendresse, le dévouement, le centre des affections intérieures.

— Mais, monsieur, la science est-elle incompatible aux qualités de la femme ? parce qu’une femme est instruite s’ensuit-il qu’elle ne peut faire une bonne épouse, une mère admirable ?

— Non, non ; mais que voulez-vous, neuf fois sur dix la chose existe. J’ai connu des femmes auteurs, parfaites en tout point, qui avaient à gémir de l’opinion qu’on se faisait d’elles, à cause de leurs confrères en littérature. Voilà le revers de la médaille, une femme auteur, vraiment femme est un trésor, elle existe, on la trouve ; mais elle a à subir le jugement téméraire des masses.

— Quel dommage !

— Vous avez raison, quel dommage qu’ici-bas les bons doivent infailliblement payer pour les méchants.

Lucienne avait ralenti le pas, elle arrivait chez monsieur Girardin.

— Vous entrez ici ? mademoiselle. Un mot avant de vous quitter, veuillez dire à votre charmante amie, mademoiselle Girardin, que je m’occupe à terminer son intéressante histoire du gant de soie.

— Nous aurons le plaisir de lire cette histoire ?

— Certainement, si vous croyez y trouver de l’intérêt.

— Comment en serait-il autrement, puisque vous l’écrirez.

— Ah ! mademoiselle, vous me comblez ; mais je ne veux pas vous retenir, au revoir.

Ils se saluèrent. Au même instant la porte de la demeure de monsieur Girardin s’ouvrit. Gabrielle, vêtue d’un élégant costume de voyage, apparut sur le seuil.

— Ah ! c’est ainsi que tu te promènes avec, les auteurs, dit-elle avec malice en embrassant son ami, je vais le dire à M. Dugal, il est arrivé avant toi.

Lucienne souriant.

— Suis-je en retard, vous ai-je fait attendre ?

— Non, ma mère a quelques petits préparatifs à terminer. Pierre et toi aurez encore le temps d’avoir un tête-à-tête avant notre départ.