Les catacombes/Tome II/02

Werdet, éditeur-libraire (Tome iip. 87-190).


MON

VOYAGE À BRINDES.











À ***.

Séparateur


Septembre 1835.

Vous le voulez, mon cher ami : je vais vous raconter mon dernier voyage de soixante lieues, un des plus grands voyages que j’aie faits en ma vie. Soixante lieues ! tout autant. En effet, je suis peut-être le seul homme du monde parisien qui soit resté constamment et toujours attelé, pendant dix années consécutives, à la charrue littéraire, sans avoir franchi une seule fois la borne du champ trop étroit qu’il nous faut labourer dans tous les sens. Les bonnes gens qui me font l’honneur de me porter envie et qui m’accordent, à ce qu’on dit, le bénéfice de leurs injures quotidiennes ou hebdomadaires, seraient peut-être moins furieux contre moi s’ils savaient combien chaque jour m’apporte de longues heures de travail, et comment je suis lié à la glèbe, et comment il n’y a pas de dernier manant littéraire chassé de la boutique de son maître pour ses fautes de français, de goujat en haillons calomniant au jour le jour pour oublier sa faim, de pauvre diable réglant l’état à prix fixe, de pâle envieux sans esprit et sans style, qui ne soit plus libre et plus heureux que moi, conscience à part, bien entendu.

Donc, il y a de cela vingt jours, voyant que le soleil était par trop brûlant et me sentant tout de bon la tête fatiguée, et la main aussi, et l’esprit aussi, je me suis dit : — Si je voyageais ? Moi voyager ! Voyez le grand mot pour moi ! — Voyager ! n’être plus ici, être là-bas ! entrer dans des villes nouvelles, si nouvelles que je suis sûr de n’y pas trouver un ennemi ; s’abandonner au nonchalant mouvement de la chaise de poste, qu’un Anglais appelle le paradis sur la terre ; et puis ne rien faire, ne rien entendre, ne rien juger de ce qui se fait, de ce qu’on voit tous les jours ! — Et puis avoir à soi pour soi tout seul ses rêves, ses méditations, ses pensées, ses fantômes tristes ou joyeux, ses diables bleus ou couleur de rose ! les posséder en toute propriété ces changeantes émotions du cœur, et ne pas les porter toutes chaudes encore et toutes palpitantes à l’imprimeur, qui vous rend tout cela pâle et glacé ! aller vite, aller au hasard, courir comme un gentilhomme en vacances… que dis-je ? courir comme un Anglais, mais comme un Anglais d’esprit et de bonne humeur ! s’entendre appeler Milord par la fille d’auberge ou par le mendiant du grand chemin ! trouver dans son chemin le grand dada d’Yorick, et le monter légèrement, et faire doucement son chemin sur cette bonne, volontaire et excellente monture ! — Voilà la vie ! En avant donc ! Au diable l’esprit de chaque jour ! adieu le théâtre, adieu les livres, adieu la prose, adieu la critique, adieu le roman, adieu, adieu la vie ordinaire ! Voyageons !

Je vous répète, mon ami, que, grâce à ma vie occupée et sédentaire, grâce à cette vie qui se renferme entre l’Opéra et l’Ambigu-Comique (triste cloison !), personne mieux que moi ne peut être dans une plus belle position pour voyager : je n’ai jamais rien vu en fait de pays lointains que la Belgique, une heure, trois quarts d’heure de trop ! et, pendant mes douze belles premières années, un charmant verdoyant et murmurant petit coin de terre caché derrière un vieux saule planté sur le bord du Rhône, tout là-bas ; honnête et calme petit village où je me reporte sans cesse par la pensée, par le souvenir, par le regret, par l’espérance, et que je vous montrerai un jour plus en détail dans le Chemin de traverse. Ce sont là tous mes pays lointains : je suis donc un voyageur comme il y en a peu, un voyageur n’ayant rien vu ; je suis même un voyageur comme il n’y en a pas, un voyageur qui ne voit rien de ce qui est sous ses yeux, et qui par conséquent n’a rien à décrire, rien à raconter. Donc rassurez-vous !

Aussitôt dit aussitôt fait, je pars. Ouvrez-moi la route et faites-moi place, car moi je suis aussi pressé que vous tous qui courez à votre but ; moi, cette fois, je n’ai absolument rien à faire ; et en avant ! C’est moi qui passe, moi-même, le moi oisif ! Déjà disparaissent à ma droite et à ma gauche les arbres du bois de Boulogne ; déjà s’enfuit de toute la vitesse de ses chevaux anglais le jeune Paris, si beau quand on le voit passer de loin. Sortir de Paris par la barrière du Trône c’est mal en sortir. On se dit en soi-même qu’on ne retrouvera pas là-bas, à coup sûr, tout ce qu’on laisse derrière soi ; on jette un dernier regard de regret sur cette élégance naturelle, sur cet esprit facile et de bon goût, sur ces grâces légèrement apprêtées et pourtant si simples, sur ce beau luxe si éclatant et si frais, sur tout ce beau monde d’ironie et de fêtes, de scepticisme et d’esprit, de courage et d’insouciance, de plaisir et d’amour ; ce monde parisien que l’on n’aime jamais plus que lorsqu’on lui dit adieu ; frivole, mais bon ; peu dévoué, mais aussi fort peu exigeant ; flexible, non pas par lâcheté, mais par indifférence ; usant sa vie, sa fortune, son avenir au jour le jour ; tant pis si tout cela lui manque à son réveil ! remettant toujours au lendemain les affaires sérieuses, et ne s’en trouvant pas plus mal ; se laissant gouverner par qui veut le gouverner, et toujours gouverné à sa guise, tant il est changeant et mobile ; léger, vaniteux, sceptique, moqueur, tout en dehors. Adieu donc à vous, la belle foule aux beaux chevaux, aux longues fêtes, aux belles dames, aux folles pensées ! Ainsi je lui parlais du cœur tout en courant au galop de mes chevaux ; et cependant la belle foule était déjà bien loin de moi, et moi bien loin d’elle ; elle allait à l’Opéra, et moi j’allais, je crois, dans une ville qu’on appelle la ville de Rouen.

De Paris à Rouen le chemin est magnifique : on va, on descend, on monte, on court, on marche, on traverse de jolis villages doucement éclairés par un beau clair de lune. C’est une belle chose un voyage de nuit, quand tout travail a cessé sur la terre, quand tout est sommeil et silence, quand l’eau même, cet infatigable manœuvre qui a travaillé tout le jour, se repose comme un homme de peine, et s’amuse à murmurer pour elle-même ; on se croirait dans un pays de féerie : il y a des oiseaux qui chantent dans les bois, il y a des femmes qui chantent sur leurs portes, il y a un léger filet de fumée qui s’échappe dans l’air, annonçant le repos du soir ; il y a une église calme et transparente qui projette sur vous son ombre sainte et villageoise, il y a la cloche qui tinte l’Angelus. Mon Dieu ! tout ce que je vous dis là est vulgaire, je le sais, tout cela c’est du domaine de la poésie descriptive, tout cela c’est un peu le vers de M. de Lamartine ; mais que voulez-vous qu’on fasse de cette poésie du grand chemin et du petit village quand on la touche du doigt et du cœur, quand en effet vous vous apercevez qu’il y a dans le ciel de doux rayons tout blancs qui se posent sur vous, quand vous entendez dans l’arbre l’oiseau qui chante, et dans le clocher la cloche qui murmure ? que faire alors ? Suivre l’exemple de Lamartine, de tous les grands poëtes : s’abandonner à son émotion sans la combattre, l’avouer tout simplement sans cacher ses larmes ; et puis demander pardon à Dieu et aux hommes si on n’a pas la poésie de M. de Lamartine dans la tête et dans le cœur.

Voilà comment, après une course rapide sous les étoiles, à travers les arbres bruyants et les fabriques silencieuses, je suis descendu, par une belle nuit d’été, dans la vieille cité normande. Toute la ville dormait à l’ombre de sa cathédrale. Vue ainsi dans la nuit, Rouen est une ville pittoresque ; chaque maison de la vieille cité conserve dans l’ombre favorable sa physionomie particulière. Aimez-vous les fenêtres étroites destinées à protéger les mystères de la famille ? aimez-vous le vieux toit domestique qui s’avance bénévolement dans la rue comme pour protéger l’étranger qui passe ? aimez-vous ces murailles lézardées par le temps qui ont abrité au dedans tant de générations évanouies, qui ont vu s’accomplir au dehors tant de révolutions oubliées ? aimez-vous à traverser ces rues sinueuses où s’est agité le vieux peuple dans sa turbulence ? et cette ville ainsi faite, brodée, noircie, sévère et calme, cette ville des anciens jours ne vaut-elle pas mieux à tout prendre, que les balcons de vos misons modernes, sans passé, sans souvenir et sans mystères ? Telle était la ville de Rouen cette nuit-là, et je ne me lassais pas de la regarder ainsi sous son beau voile nocturne, et je m’inquiétais peu de trouver un logis à cette heure, et je me gardai bien de frapper à la porte d’aucune hôtellerie avant d’avoir admiré à mon aise ces deux grands colosses, l’honneur de la ville, la cathédrale et le grand Corneille. Quels grands miracles ! Mais avant tout il faut se prosterner devant le grand Corneille. Quel monument sacré de pierre, de marbre ou d’airain se peut comparer à Cinna, à Polyeucte, aux Horaces ?

La statue de Pierre Corneille, placée sur le pont de Rouen, est, comme vous savez, l’œuvre de M. David, membre de l’institut. À tout prendre, c’est un bel ouvrage. M. David est un statuaire penseur ; c’est un homme très-versé dans la connaissance des poëtes, qu’il sait par cœur, qu’il aime et qu’il admire autant que personne. M. David est en outre un artiste peu mythologique de sa nature ; il sait que l’art ne doit pas être jeté en pâture aux choses futiles. Ne craignez pas qu’il s’amuse à tirer du marbre ou à jeter en bronze des faunes et des satyres, des Vénus ou des bacchantes, des Arianes abandonnées ou des Jupiter porte-foudre ; c’est un homme sérieux et sévère, qui a le grand mérite d’avoir fait entrer l’art dans la réalité. Donnez-lui à copier une grande tête, un vaste front, une de ces intelligences supérieures dont s’honore notre époque : notre artiste est à l’aise. Nous l’avons vu copier ainsi la tête du général Foy ; nous l’avons vu, quand Talma a été mort, se pencher vers cette belle tête défigurée par la souffrance, et ranimer autant que cela est donné à l’art cette grande physionomie. Pauvre Talma ! comme la mort l’avait changé ! elle avait écrasé de sa main de fer ce charmant regard qui allait à tous les cœurs ; elle avait tordu hideusement cette bouche souriante ou terrible d’où sortait une puissante voix qui retentit encore à nos oreilles depuis bientôt quinze ans qu’elle s’est éteinte ; elle avait brisé ce cou si beau et si blanc dont Talma était si fier et qu’il portait toujours tout nu, même dans l’intimité ; aimable coquetterie d’un homme supérieur. Eh bien ! sur ces traits déformés par la mort, sur ce masque méconnaissable, même pour les amis du trépassé, le sculpteur David a retrouvé le regard, la bouche, le visage de notre grand comédien ; il a rendu à la vie, dans tout son éclat et dans toute sa majesté, cette noble et vivante figure que nous croyions perdue à jamais. C’est là un grand miracle de l’art, mais aussi c’est là le chef-d’œuvre d’un artiste habitué à vivre avec les grands hommes, habitué à étudier les moindres nuances de leurs visages. Si M. David a recomposé si vite le Talma d’autrefois avec le Talma qui n’était plus, c’est que le statuaire avait compris le comédien.

Voilà ce qu’il faut dire à la louange de l’artiste qui a jeté en bronze la statue du grand Corneille. Mais à côte de cette louange on peut placer un reproche : c’est qu’à force de s’être pénétré de l’esprit et du génie des grands hommes auxquels il a voué son culte et sa vie, M. David a fini par exagérer leur ressemblance ; à force de les avoir vus dans toute leur grandeur, il a fini par les faire trop grands. Les bustes de M. David manquent certainement, sinon de vérité, du moins de vraisemblance. Vous rappelez-vous la tête qu’il a faite de Sa Majesté Goëthe Ier, empereur et roi de Weymar, de Vienne, de Berlin, d’une partie de la France et de l’Angleterre ? David, poussé par le génie allemand qui a eu tant d’influence sur notre siècle, s’en va à Weymar. Il demande l’adresse du poëte à un enfant ; l’enfant lui montre une noble maison, une maison royale : dans cette maison il y avait Goëthe. C’était une magnifique tête chargée de pensées, de nobles rides et de longs cheveux blancs ; c’était la tête d’où étaient sortis tout armés ou tout charmants Faust et Méphistophélès, Marguerite et Werther. Le statuaire fut ébloui. Tremblant, ému, hors de lui, il dessina dans la terre la tête du noble vieillard. Puis il s’en revint à Paris, croyant n’avoir fait qu’un portrait ; il avait fait un colosse. La douane, voyant cet énorme ballot, ne put jamais croire que ce morceau de terre glaise ne renfermait qu’une face humaine : le douanier prit donc son épée et transperça d’outre en outre cette ébauche ; excusable douanier en effet, il jugeait du crâne de Goëthe par son propre crâne. Quoi qu’il en soit, le buste de Goëthe par David est une chose phénoménale. C’est que M. David a vu la tête de Goëthe en dedans. Or le statuaire, comme le peintre, ne doit voir une tête qu’en dehors.

Ainsi a fait M. David pour la tête de M. de Chateaubriand, qu’il a faite colossale, lui ôtant ainsi beaucoup de sa grâce et de sa mélancolie ; ainsi a-t-il fait aussi pour la statue de Pierre Corneille, Pierre Corneille, le frère, l’ami, le compagnon, le collaborateur de Thomas Corneille, qui lui prêtait ses rimes ; Pierre Corneille, ce grand homme de génie si humble, si doux, si bourgeois, si triste, si mal nourri et si mal vêtu ; celui dont Labruyère, qui, Dieu merci ! n’est pas un philosophe pitoyable a dit quelque part : « Cet homme est simple, timide, d’une ennuyeuse conversation ; il prend un mot pour un autre, il ne sait même pas lire son écriture. » Voilà pourtant l’homme que le statuaire nous représente debout, inspiré, écrivant avec une plume de fer et revêtu d’un manteau dont l’ample étoffe eût suffi pour habiller toute la famille Corneille pendant trois hivers ! Et plût au ciel que le grand Corneille eût jamais possédé un manteau pareil ! comme il en aurait bien vite fait quatre parts ! comme il en eût donné bien vite cinq ou six aunes à son frère en disant : « Voici un bon manteau, Thomas ! » Comment voulez-vous que je reconnaisse dans ce riche appareil le pauvre grand poëte qui fut opprimé par Richelieu et qui fit peur à Louis XIV ? Non, ce n’est pas là ce même homme dont Labruyère a dit encore : — « Le comédien, couché dans son carrosse, jette de la boue au visage de Corneille qui est à pied. »

Quand nous avons un grand homme à reproduire, faisons-le ressemblant avant de le faire grand et majestueux ; soyons justes pour les grands hommes, du moins après leur mort. Plus un homme a été simple et modeste dans sa vie, et plus nous devons redouter de lui ôter de sa grandeur naturelle en lui donnant une grandeur factice. Le grand Corneille ne s’est jamais représenté comme nous le montre M. David, même dans ses préfaces les plus glorieuses ; toute sa vie il a été un bonhomme par cela même qu’il a été un grand poëte. Croyez-vous aussi que si vous l’aviez représenté dans une allure moins cornélienne, c’est-à-dire plus naturelle, l’homme du port qui traverse la Seine, le cultivateur qui retourne à ses herbages, le peuple qui passe et qui souvent ne s’arrête pas devant votre bronze le voyant si grandiose, n’aurait pas demandé, à la vue d’un simple poëte en simple habit, marchant sans façon d’un pas naturel, l’air pensif et la rue canne à la main : — Quel est ce bonhomme de la rue Vieille qu’on a fait en bronze à la plus belle place de notre Pont-Neuf ? Et chacun aurait répondu : Ce bonhomme en bronze est ton compatriote, à toi qui parles ; comme toi il est né à Rouen de parents pauvres ; il a été tout simplement le plus grand poëte et le plus grand politique du temps du cardinal de Richelieu et de Racine.

Ô Corneille, la grande puissance poétique de notre âge ; Corneille, le poëte politique qui parle tout haut des plus grands intérêts de l’histoire, l’homme qui le premier a débattu sur le théâtre les grandes questions de royauté et de république qui depuis 89 agitent le monde ; Corneille, dans lequel Bonaparte a retrouvé l’étoffe d’un grand ministre d’un grand ministère de l’Empereur ; Corneille, l’honneur impérissable de cette ville de marchands, d’armateurs, qui dort couchée à tes pieds, toi son incomparable honneur, toi qui as attendu si longtemps ta statue, c’est toi le premier que je salue dans la nuit ! À toi mes hommages et mes respects silencieux, ô grand homme d’une âme romaine ! à toi mes souvenirs sans faste et mon admiration muette ; car c’est ici même, à cette même place, le jour où ta statue apparaissait dans sa gloire, qu’ont été prononcés tant de discours médiocres par nos célébrités contemporaines. Ils sont venus tous de Paris étaler pompeusement leur gloire d’académie et de théâtre, et essayer si, à l’aide de leur prose et de leurs vers, ils pourraient se hisser un instant à la hauteur de celui qui a écrit Rodogune ! Oh ! que ce dut être un misérable spectacle celui-là ! Le grand bronze inauguré avec de si misérables paroles, Corneille, à qui l’auteur d’Antony reprochait… pardonne-lui, Corneille… d’avoir été attaché au fil d’une dédicace ; Corneille, que M. Lebrun osait défendre en plein air !… défendre contre qui ? grand Dieu !… M. Lebrun de l’Académie française, le même protecteur de Corneille qui a refait le Cid de Corneille, qui a intitulé son œuvre le Cid d’Andalousie comme si le Cid de Corneille était le Cid de Pontoise ! Et dans ce grand jour solennel, en pleine cité, à cette place éminente, sous ce beau soleil, pas une parole correcte, pas une louange raisonnable pour celui-là qui fut le père de la tragédie en France comme Shakspeare a été le père de la tragédie en Angleterre !… Corneille, qui a trouvé ses héros, qui a trouvé son drame, qui a créé ses grands Romains ; génie à part, moitié espagnol et moitié latin, à la fois le contemporain d’Auguste et du Cid ; le seul homme en Europe dont le regard fier et superbe ne se soit pas baissé devant la gloire du cardinal de Richelieu !… Oh ! quelle surprise ce dut être pour vous, Pierre Corneille, quand vous entendîtes cette faible voix qui vous parlait, et quand en regardant à vos pieds vous aperçûtes tout au bas l’auteur du Cid d’Andalousie !

Ainsi, à peine arrivé dans la ville natale de Pierre Corneille, j’allai expier par mon plus profond respect, et surtout par mon profond silence, les louanges calomniatrices dont on l’avait chargé à cette place. Et, comme toute bonne action a sa récompense, il me sembla que, pour prix de mon silence ce puissant regard qui anima tant de vertus héroïques, qui ressuscita tant de grandeurs évanouies, qui tira de la poudre des tombeaux tant de révolutions éteintes, se posait sur moi avec bienveillance, et que le grand Corneille écoutait la prière que je lui faisais humblement dans mon cœur : — Vous qui tenez une si haute place là-haut dans le ciel poétique, grand homme ! vous qui avez Shakspeare à votre droite et Racine à votre gauche, vous qui voyez Molière face à face, vous dont Voltaire porte en souriant, et cependant avec toute la vénération dont il est capable, la robe sainte et sacrée ; ô Corneille ! jetez sur nous un regard favorable, car vous seul vous pouvez nous sauver ; vous seul, en effet, vous êtes aujourd’hui le modèle et le dieu sauveur de la poésie dramatique. Voltaire a été épuisé et dépassé par sa propre philosophie, car la révolte qu’il a prêchée a depuis longtemps renversé tous les obstacles et franchi toutes les limites. Racine, l’adorable, n’a été possible que sous le grand roi, au milieu de ces élégantes amours dont il était l’interprète, et, sans le savoir, le chaste complice. La tragédie d’un seul à l’usage d’un seul, la tragédie individuelle de Crébillon, par exemple, n’est plus possible non plus de nos jours ; car aux masses d’à présent il faut un théâtre fait pour les masses. Vous seul, ô vous, l’homme politique, vous êtes le seul modèle possible aujourd’hui ; vous seul, vous savez parler aux peuples des intérêts et surtout des passions des peuples ; vous seul, vous savez le secret de toutes tes révolutions, c’est-à-dire le terme de toutes les grandeurs ; vous seul, vous mettez à nu le héros qui vous tombe sous la main, et après l’avoir dépouillé de son manteau de pourpre, après avoir écarté ses licteurs, vous nous le montrez encore grand et redoutable, si en effet il est grand et redoutable par lui-même. Il n’y a pas jusqu’à la langue que vous avez faite, ô Corneille, à laquelle nous ne revenions de toutes nos forces, parce qu’aussi bien votre langue seule est possible. Nous sommes si loin de la pureté excellente de Racine, et nous vivons si peu de temps, nous et nos œuvres, que nous n’avons ni le temps, ni la volonté, ni la force de reproduire cette perfection désespérante, cette parfaite et harmonieuse passion, ce récit toujours clair, élégant, châtié, qui n’est autre chose que la perfection dans le style, dans la passion, dans l’idéal. Vous, Corneille, vous allez plus vite au fait que Racine, votre fils ; vous marchez brièvement, simplement à votre but, comme un grand poëte qui est aussi un grand homme d’affaires ; vous, vous êtes à la tête de la vieille langue, qui va droit à son but sans phrase, sans périphrase, sans détour. Ce n’est pas vous qui auriez fait l’admirable et inimitable et inutile récit de Théramène ; mais aussi est-ce vous que notre époque littéraire a adopté sans le savoir ; c’est vous qui avez pris par la main M. Lemercier, ce vieil académicien, et M. Victor Hugo qui sera bientôt un académicien, hélas ! et à chacun d’eux vous avez fait produire ce qu’ils pouvaient produire. Vous avez tiré M. Lemercier de la littérature impériale, insigne honneur, inappréciable bonheur dont il n’a pas assez profité, l’ingrat ! Quant à l’autre, le trouvant tout élevé à l’espagnole, comme vous avez été élevé vous-même, vous lui avez inspiré son plus beau drame, son Honneur castillan, souvenir lointain du Cid, cette première histoire dramatique de l’honneur castillan. Oui, M. Hugo, notre espoir, est votre nourrisson, Corneille. Heureux s’il voulait toujours vous suivre ! heureux si, en vous prenant votre style, vos tours brusques et imprévus, votre vers heurté, coupé en deux, énergique, il vous empruntait aussi la simplicité de votre fable, la clarté de votre action, le dénouement terrible de votre tragédie ! heureux s’il vous suivait de plus près dans cette route que vous avez tracée, et qu’il a retrouvée avec tant d’assurance et de ténacité !

Ô Corneille ! venez à notre aide ! sauvez-nous de la tragédie en prose, sauvez-nous des portes dérobées, des espions qui espionnent dans la nuit, des poisons et des contre-poisons, des cercueils pleins aussi bien que des cercueils vides ; sauvez-nous des échelles de corde, des cachettes en partie double et des clairs de lune qui reviennent trop souvent. Enseignez-nous comment on est grand en restant toujours simple, comment on ne se guinde pas au sublime, mais comment on y arrive d’un mot quand ce mot-là c’est la passion qui le prononce ; apprenez-nous aussi comment la tragédie n’est pas autre chose que l’histoire des grands hommes et des grands peuples, faite de manière à servir de leçon au présent et à l’avenir. Enfin, puisque votre statuaire, plus libéral que le cardinal de Richelieu ou le roi Louis XIV, vous a gratiné d’un si large manteau, ô grand homme, couvrez-nous de votre manteau — Ainsi soit-il. — Amen.

Ma prière terminée, je saluai une dernière fois ce grand dieu de la poésie moderne, et je fus frapper du même pas à la porte d’une hôtellerie. C’était au moment où le jour n’est pas là encore, où la nuit n’est déjà plus.

Déjà cependant la ville sortait de son repos, comme une ville occupée, industrieuse, qui vend, qui achète, qui produit, qui dépense, qui laboure, qui tisse, qui forge, qui fait tous les métiers pour être riche et considérée. C’est une chose pleine d’intérêt le réveil d’une pareille cité. Je ne sais pas si vous avez remarqué comment se fait cette opération singulière qui tout d’un coup jette la vie, le bruit et le mouvement dans ces rues silencieuses, dans ces places vides, sur ces quais muets. À peine le soleil se montre que déjà chaque maison se réveille ; chaque maison ouvre peu à peu ses portes et ses fenêtres, comme un homme laborieux ouvre ses deux yeux fatigués de dormir. Alors peu à peu disparaît la ville de la nuit et du silence pour faire place à la ville du bruit et du jour. On dirait que les vieilles maisons si calmes et, si bourgeoises de tout à l’heure disparaissent pour faire place à d’autres maisons, comme les étoiles qui font place à d’autres étoiles. Quels changements soudains ! telle maison, qui était dans la nuit un vaste et magnifique palais, n’est plus au grand jour qu’une chétive masure ; la cathédrale, qui tout à l’heure était si imposante au clair de lune, s’en va peu à peu en perdant de sa majesté et de sa grandeur quand vient le jour ; la statue de Corneille lui-même, qui m’avait paru gigantesque, me paraît à présent écrasée et affaiblie sous les premiers rayons du soleil naissant ; tout change dans le colosse et autour du colosse… Où suis-je ? quel rapide chemin de fer m’entraîne si loin déjà ?… Non déjà ce n’est plus là ma ville de tout à l’heure dont j’étais le maître souverain, dont j’étais le seul propriétaire, dont j’étais le juge sans appel ; ce n’est plus la ville calme, posée, tranquille, poétique, bruyante, qui ouvrait à moi seul ses rues, ses quais, son port : c’est une ville qui s’agite pour son pain quotidien, une ville qui se réveille pour travailler, pour agir, pour souffrir, pour mourir. Tout à l’heure j’étais le maître, j’étais le roi de ce monde endormi à présent je ne suis plus qu’un étranger à qui le dernier gendarme a le droit de demander son passeport. — Cachons-nous.

Je n’ai donc vu la ville de Rouen qu’à la clarté de la lune, et je l’ai vue très-calme, très-belle, très-vieille et respectable. Dans le jour la ville de Rouen est une ville qui ressemble à toutes les villes où il faut acheter la vie par son travail, où chacun est attaché à sa tâche, ville semblable à toutes les villes qui vivent à la sueur de leurs fronts et du travail de leurs mains. Les villes ont bien souvent les destinées des hommes : il y a des villes comme il y a des hommes qui vendent, qui achètent, qui fabriquent, qui placent leur argent à gros intérêt, qui pensent à l’avenir et qui s’inquiètent du cours de la rente ; il y a d’autres villes qui, comme autant de bourgeois retirés des spéculations et des affaires, pensent, rêvent, dorment la nuit sous leurs toits bien chauffés, ou le jour à l’ombre de leurs arbres ; il y en a d’autres enfin qui n’appartiennent ni à la spéculation commerciale ni à la spéculation philosophique : ce sont des villes et des hommes venus au monde avec un certain revenu tout fait dont ils se contentent sans désirer davantage, nonchalantes cités qui n’ont qu’à se laisser être heureuses, qui s’amusent à médire en hiver, et en été à regarder les nuages qui passent ; elles savent le nombre des cailloux de leurs rivages parce qu’elles ont eu le temps de les compter ; elles vous diront combien de fagots a produits l’an passé le vieil orme de leur place publique. Laquelle de ces villes vous paraît préférable, à votre sens ? la ville qui travaille toujours, la ville qui a travaillé et qui se repose, ou la ville qui s’est reposée toujours ? En fait de ville qui travaille, parlez-moi de Paris ; parlez-moi de Paris en fait de ville qui pense ; en fait de ville qui se repose, parlez-moi de Paris encore. Paris c’est le travail, c’est la philosophie, c’est le sommeil, c’est tout ce qu’on pense, c’est tout ce qu’on veut, c’est l’Eldorado avec Candide, avec Pangloss, avec Cunégonde, et surtout avec les sept rois détrônés qui vont passer le carnaval à Venise. — Vive Paris !

Voilà donc tout ce que j’ai vu à Rouen : la cathédrale et la statue de Pierre Corneille ; un vaste édifice frappé de la foudre et sans croyance, un bronze d’hier entouré de toutes les adorations et de tous les respects de la foule ; ici un temple sans dieu, et là-bas un dieu sans temple ; des ruines saintes autrefois, aujourd’hui dévastées, et que réparent lentement, chétivement et tristement quelques manœuvres sans foi qui se croiraient mieux employés à construire un corps de garde ou une mairie ; sur le pont un homme autrefois méconnu, humilié, chassé, couvert de misère, bien plus, couvert de boue par le comédien qui passe, et pour lequel on vient de construire un piédestal tout neuf de marbre et d’airain ; ici une église silencieuse, dévastée, livrée à la poussière, misérable ; là-bas un culte de toutes les intelligences et de tous les cœurs ; ici la désolation et l’oubli ; là-bas le respect et l’admiration. En présence de pareils spectacles et de si tristes antithèses, qui oserait dire de quel côté aujourd’hui est la croyance, et qui donc est devenu dieu ? Ce que c’est que le temps ! le temps enlève au Christ, qui a été adoré pendant dix-huit siècles, la gloire et les hommages, pendant qu’il jette une auréole immortelle sur un pauvre homme de cette ville qui est mort il y a à peine plus d’un siècle. Croyez donc à l’immortalité des croyances divines ou bien désespérez de la gloire humaine après cela !

On peut donc résumer la ville de Rouen par ces deux mots : une cathédrale qui tombe et une statue de bronze qui va s’élevant toujours comme aussi on peut dire que la ville de Dieppe c’est un filet d’eau de mer qui suinte sur un caillou. Dieppe est la plus triste des villes et la plus pénible à voir ; c’est une grande et misérable hôtellerie, sans l’imprévu, sans les hasards, sans les heureux accidents des hôtelleries ordinaires ; triste ville qui vend son eau salée à de tristes baigneurs. On peut la voir, celle-là, pendant la nuit, on peut la voir pendant le jour : c’est toujours la même ville, c’est toujours le même ennui. C’est une de ces cités éternellement endormies dont je vous parlais tout à l’heure, et qui ne sortent de leur profond sommeil qu’à certaines heures de l’année, pour payer leur impôt, pour gauler leurs pommes, pour faire leur provision lamentable de bière et de cidre ; après quoi la ville se recouche sur elle-même, et elle lèche sa patte comme l’ours dans l’hiver. À peine entré à Dieppe, on cherche la mer, et on est tout étonné de trouver la mer tout au loin, bien loin des maisons et des rues, qu’elle animerait par son grand bruit et par ses grandes couleurs. Au reste, en fait de mer, ne me parlez pas des rivages qui ne servent qu’à baigner quelques malades, et dont le flot indigne se trouve arrêté, non par le noble grain de sable de l’Écriture, mais par le cadavre à demi vivant d’un homme ! C’est là une humiliation que le Tout-Puissant n’aurait pas osé prédire à la mer, cet enfant de sa colère. À peine arrivé à Dieppe, l’étranger qui n’a rien de mieux à faire se rend à la mer, et aussitôt, malade ou bien portant, mince ou replet, sans que personne lui crie gare il se jette dans l’eau salée. Je ne suis pas un grand docteur ; mais, en toute conscience, je vous dis que ceci est une grande imprudence. Il s’en faut de beaucoup que ce grand flot tout imprégné de sels soit un remède sans danger ; au contraire, c’est là un bain si puissant et si énergique que les plus grands accidents peuvent vous saisir au sortir de cette eau trompeuse : le vertige, les douleurs aiguës, de graves accidents à l’intérieur, la peau qui brûle, les nerfs qui vous battent par tout le corps, de longues insomnies, ou un lourd sommeil plus triste encore, tels sont les accidents qui attendent l’imprudent qui s’abandonne sans conseil au plaisir de surmonter et de défier les vagues. Moi qui vous parle, j’ai éprouvé une partie de ce malaise après cinq ou six bains d’une heure à la lame. Il est vrai que d’abord c’est un grand plaisir et une grande fête : sentir le flot qui se brise à vos pieds en écumant ; avancer pas à pas, et tout d’un coup se jeter dars une vague menaçante qui vous prend au corps avec force, et qui, bientôt domptée, vous balance doucement comme un enfant. Vous allez, vous venez : vous êtes tantôt dans le ciel, tantôt dans l’abîme ; l’eau est tiède, l’air est frais ; vous oubliez l’heure qui passe puis sorti du bain, vous retrouvez dans vos membres une souplesse inaccoutumée. Tout cela est bon et doux, mais prenez garde aux suites de ce violent remède ! Vous sortez de là tout imprégné de sel ; cette eau violente a battu vos flancs avec fureur et force votre corps à supporter ce poids immense : les suites en seront cruelles. Il me semble qu’en ceci le baigneur est trop livré à lui-même ; qu’il devrait être obligé, avant de s’abandonner à cet élément si nouveau pour lui, de prendre le conseil et au besoin les ordres du médecin des bains de mer, d’autant plus que ce médecin est un homme d’un grand mérite, simple, éclairé, indulgent, qui mieux que personne a étudié les violents effets du violent remède qu’il administre. Malheureusement cet homme, qui devrait être tout-puissant en ces lieux, n’a qu’une action très-indirecte sur les baigneurs ; il n’a que l’autorité que lui donnent ses lumières et son expérience, et par conséquent il a fort peu de crédit. Encore une fois, un médecin des eaux salées ou non salées devrait être le maître souverain des eaux qu’il administre. La chose est d’autant plus importante que la plupart des grands médecins de Paris sont passablement ignorants sur ces matières ; témoin un grand docteur, D. M. P., qui envoyait cette année une de ses malades aux bains de mer avec cette consultation innocente : « Mme *** prendra pour commencer un bain d’une heure ; elle pourra, après les premiers jours, prolonger son bain jusqu’à deux. » Or la dame en question était une pauvre jeune femme frêle et maladive, incapable de supporter la moindre secousse ; un bain d’un quart d’heure l’aurait infailliblement laissée sur la place. M. le docteur Gaudet, à qui la jeune malade eut la prudence de montrer cette étrange ordonnance, lui prescrivit, pour commencer, une aspersion de deux minutes, pour arriver à un bain de quatre à cinq minutes à la fin de la saison. Comme vous voyez, il y avait bien loin de cette ordonnance aux deux heures d’eau salée si imprudemment conseillées par le médecin de Paris.

Il me semble que tout ceci est tant soit peu médical. Eh ! pourquoi pas, je vous prie ? Un bon conseil, d’un homme qui a été imprudent, fait souvent plus d’effet que l’avertissement d’un célèbre faiseur de théories. Hélas ! ce grand chirurgien qui n’est plus, cet homme qui était le repos et la consolation de tant de familles, cette providence visible qui veillait toute la nuit et toutes les nuits pendant que nous dormions, Dupuytren, mort si tôt et si vite, lui aussi il a de beaucoup avancé le terme de sa vie, cette vie si utile à tous, en prenant imprudemment des bains de mer à Tréport.

Dieppe, comme vous le savez, était un des caprices favoris de Mme la duchesse de Berri à ses beaux jours de puissance et de caprices : elle a fondé les bains de Dieppe en même temps qu’elle a fondé le Gymnase ; sa bienveillante protection a encouragé en même temps M. Scribe et ce petit coin de mer. C’était une de ces femmes volontaires, enfants gâtés de la royauté et de la fortune, qui ne doutent de rien jusqu’au jour fatal et imprévu où tout s’en va à tire-d’aile royauté, fortune, puissance, plaisirs, flatteurs… Trop heureuse encore la misère royale qui ne perd que cela !

Mais il est arrivé à Dieppe ce qui arrive à toutes les fondations royales, ce qui est arrivé en grand au château de Versailles, par exemple quand la toute-puissante main qui avait créé ces merveilles se retira glacée par la mort, adieu toutes ces merveilles ! L’histoire des bains de Dieppe est en petit l’histoire du Versailles de Louis XIV : cette plage, bâtie tout exprès pour la duchesse, est à peu près déserte ; cette vaste salle de bal disposée pour elle, où elle venait danser comme une mortelle, et qui n’était pas assez grande pour contenir la foule de tous ses courtisans jeunes et bien portants, est à peine à moitié remplie par quelques malades froids et silencieux ; plus de fêtes, plus de joie, plus de promenades en mer, plus de brillants carrousels, plus d’écho qui répète les folles paroles, plus rien de cette jeunesse dorée qui se promenait sur le rivage, hier encore si insolente, si heureuse, et maîtresse de l’avenir ! Autrefois cette riche galerie qui tombe sous le vent de l’adversité était ouverte à tous les baigneurs gratuitement, et elle faisait fortune ; aujourd’hui on paie pour y entrer, et la galerie est ruinée. Mais je n’ai pas besoin de m’arrêter davantage à vous décrire cette mesquine désolation : ne vous êtes-vous pas promené plus d’une fois dans les allées silencieuses du petit Trianon ?

Et puis, ce qui attriste tous ces lieux que baigne la mer, ce qui fatigue dans toutes ces montagnes d’où jaillit l’eau chaude ou l’eau gazeuse, c’est une race à part de voyageurs anglais, qui sont bien les plus tristes hommes de ce monde, les plus ennuyeux et les plus ennuyés à la fois ; race nomade et tristement vagabonde, qui n’a point de patrie et qui colporte son opulente misère de Florence à Paris, de Paris à Pétersbourg, des eaux salées aux eaux sulfureuses ; pâles Anglais qui vont partout, qui se reposent partout, qui mangent, qui s’ennuient et qui dorment partout, excepté en Angleterre. Vous ne sauriez croire, mon ami, combien cette nouvelle race de Bohémiens civilisés est d’un effet désagréable dans tous les lieux où on les rencontre. Parlez-moi d’un Anglais en Angleterre ! Un Anglais à Londres est un être intelligent, actif, occupé, laborieux, tout entier aux affaires présentes, en proie à toutes les nobles passions, généreux, riche, opulent, presque spirituel ; mais un Anglais en France, un Anglais aux bains de mer, oh ! la triste, la sotte et lamentable figure ! Ils arrivent chez nous dans leurs plus vieux habits, sous leurs plus vieux chapeaux et avec leur physionomie la plus dédaigneuse. À les voir attelés l’un à l’autre, et suivis pour la plupart de pauvres servantes qu’ils font griller au soleil sur le siège de derrière de leurs voitures, quand ils ont des voitures, on dirait un troupeau de moutons mal lavés et mal peignés. À peine arrivés dans une ville, ils s’en emparent, ils en sont les maîtres ; la ville est à eux, il n’y a plus de place pour personne ; ils parlent tout haut dans leur jargon barbare, ils disputent tout haut, ils prennent le haut du pavé sur tout le monde comme s’ils étaient à Londres sur le pont de Waterloo ; on dirait qu’une troisième invasion les a vomis dans nos murs, tant ils sont orgueilleux et superbes. Et je vous avoue qu’en ceci ces messieurs sont logiques ils ont vu tellement se prosterner vers eux les ignobles avidités de nos aubergistes, postillons et marchands de toute espèce, qu’ils se sont figuré et qu’ils se figurent encore que la France ne vit que par eux et pour eux. Ainsi, à Dieppe même, quels hôtels, ou plutôt quelles hôtelleries rencontrez-vous en débarquant ? des hôtelleries à l’enseigne de l’Angleterre : Hôtel d’Angleterre, — hôtel du Roi d’Angleterre, — hôtel de Londres, — hôtel d’Albion, — hôtel du Régent, — hôtel de Windsor. Je vous dis que la ville est à eux ! Et pourtant Dieu sait si la ville n’est pas pour le moins aussi redevable de sa prospérité aux pauvres Français, qui ne sont que des Français, qu’à tous ces milords équivoques auxquels elle fait de si aimables avances ! Quoi qu’il en soit, l’honnête voyageur qui sait vivre laisse les Anglais aller par troupes, traînant à leur suite leurs grandes femmes plates, longues, sèches et jaunes, et leurs petits enfants de vingt à vingt-cinq ans qui s’en vont, un cerceau à la main, les cheveux épars comme nos jolis petits garçons ou nos jolies petites filles de six ans dans le jardin des Tuileries. Voilà donc en partie les plus aimables habitants de la ville, les Anglais ; car, pour les véritables habitants de Dieppe, on ne sait pas dans quels trous ils se cachent ; dans les murs de la ville de Dieppe un citoyen de Dieppe est une rare curiosité. En effet, aussitôt que la saison des bains est arrivée, chaque propriétaire dieppois met un écriteau anglais à sa porte annonçant à tout passant, en anglais, que ladite maison est à louer. C’est une règle générale à Dieppe, cette ville vénale, pour quiconque possède une table, un fauteuil, un lit passable, une chambre honnête, de tout céder au premier venu, pourvu qu’il soit Anglais et qu’il ait un peu d’argent. À ces conditions, lit, table, fauteuil, tout y passe ; chaque recoin de cette honorable maison est ainsi mis à l’encan par son propriétaire ; et quand la maison est pleine d’Anglais le propriétaire s’éclipse on ne sait où, divinité présente, il est vrai, mais invisible, qui voit tout et qu’on ne voit pas, qui comprend l’anglais pour le moins aussi bien que le français, et qui ne parle ni l’une ni l’autre langue. Seulement, lorsque le froid a chassé le dernier Anglais de cette ville à l’encan, les propriétaires de ces maisons louées se hasardent à rentrer dans leur lit, dans leur chambre et dans leur fauteuil. Ainsi donc pour l’étranger, je veux dire pour le Français qui est à Dieppe, il ne faut pas compter sur cette population d’hiver.

Mais aussi quel bonheur quand, au milieu de ce désert habité, vous rencontrez un homme de votre vie de chaque jour, une belle et aimable Française de Paris, un petit coin de voile blanc ou de joue toute rose ! et comme vous lui savez gré de ce bel air natal qui lui va si bien dans ce pays ennemi ! Alors vous comprenez qu’il y a des gens sur nos grands chemins de France qui ne sont pas des vagabonds d’Angleterre ; alors vous êtes sur le point de chanter comme Tancrède : Ô patria ! Voilà ce qui fait qu’à Dieppe on a vite fait amitié de France à France, de main blanche à main blanche. Sur la mer, dans la mer, partout les Français se recherchent et s’appellent, se liant, se reconnaissant, s’admirant les uns les autres ; jamais on n’a tant aimé ses semblables ! jamais on ne s’est senti si heureux de se voir et de se revoir ! C’est ainsi qu’on élève autel contre autel, c’est ainsi qu’on se renforce contre l’Anglais les uns les autres, et qu’on répond à ses cris aigus par des sourires, à sa joie si triste par une franche gaieté, à son appétit farouche de table d’hôte par quelques repas élégants et choisis au parc aux huîtres, à son amour pour la bière ou pour le cidre à dépotoyer par quelques joyeux verres de vin de Champagne, ce vin français qui reconnaît au premier bond un Français de France, et qui le remercie en frémissant de plaisir de lui épargner la douleur de passer le détroit. Voilà comment, à Dieppe, nous autres Français nous avons élevé autel contre autel, France contre Angleterre, gaieté et bonne humeur contre ennui et tristesse, le vin de Champagne contre le cidre… Et vive la joie ! Tout l’avantage a été pour nous.

Or voici ce qui se passait un soir sur la jetée par un beau, soleil couchant qui enveloppait la mer d’un voile d’or et d’azur.

Un homme se promenait en silence, la tête nue et dans l’attitude du recueillement. Chacun s’écartait devant lui par intérêt et par respect ; tout le monde avait les yeux fixés sur le noble étranger, et personne ne paraissait le regarder. C’était la plus belle tête qui se puisse voir en ce monde depuis que lord Byron n’existe plus. Son grand œil noir, plein de feu, parcourait la vaste étendue de la mer ; ses cheveux, bouclés et blanchissants, voltigeaient autour de sa tête ; c’était le plus grand génie de la France, c’était M. de Châteaubriand ! Les marins du port regardaient le grand poëte avec autant d’émotion que lui-même il regardait la mer ; bien plus, les Anglais eux-mêmes, à l’aspect du poëte de la France, avaient l’air ému et attendri.

Voilà ce que c’est que la gloire ! Imposer silence même à la mer ! rendre attentif même le rude matelot qui ne sait pas lire, et qui pourtant sait votre nom ! remplir par sa seule présence tous les yeux de larmes et tous les cœurs d’émotion ! Croyez-vous que ce ne soit pas là la gloire ?

Eh bien ! non ce n’est pas là encore la gloire. La gloire c’est de pouvoir se dire comme M. de Châteaubriand : À l’heure qu’il est je donne au monde, par mes livres, les plus grandes et les plus salutaires leçons de la philosophie et de la morale ; à l’heure qu’il est je fais la joie et le bonheur du foyer domestique : les jeunes gens et les vieillards s’inclinent devant moi comme devant leur maître ; le tout petit enfant lui-même apprend à épeler le nom de Dieu dans mes œuvres ; à l’heure qu’il est le monde entier me rend à moi-même cette justice que je n’ai eu toute ma vie que des paroles d’amour, de charité, d’espérance ; à l’heure qu’il est je puis mourir, parce que j’ai été fidèle ; et je mourrai béni, pleuré, honoré, utile. Voilà ce que c’est que la gloire !

Et quand M. de Châteaubriand fut parti de Dieppe, car il partit le lendemain de mon arrivée, chaque baigneur voulait avoir été le baigneur de M. de Châteaubriand. Or M. de Châteaubriand ne s’était pas baigné.

Or il n’y a qu’un seul baigneur à Dieppe qui s’intitule le baigneur de Mme la duchesse de Berri.

Vous sentez bien que M. de Châteaubriand n’était pas seul à Dieppe. Quand M. de Châteaubriand est quelque part, tenez-vous pour assuré que ses amis ne sont pas loin. Mme Récamier l’avait suivi, et par conséquent M. Ballanche. Singulière trinité, celle-là : poésie, amitié, philosophie ! l’éclair et le nuage qui paraissent sur le même fond. La vie de Mme Récamier est en vérité une vie heureuse et sage : parmi tous nos orages elle a sauvé du naufrage la conversation et l’amitié ; elle a sauvé l’esprit intime, le plus difficile et le plus rare de tous les genres d’esprit, cet esprit qui n’est pas un esprit de livres, ni de revues, ni de prose, ni de vers. Autour de Mme Récamier, et comme dans un calme et inabordable sanctuaire, se sont réfugiés les loisirs poétiques de quelques hommes d’élite fatigués des adorations de la foule. Quel bonheur pour Mme Récamier d’avoir ainsi tendu sa petite main à M. de Châteaubriand toutes les fois que M. de Châteaubriand a été surpris par l’orage ! Mais aussi quel inestimable bonheur pour M. de Châteaubriand d’avoir ainsi trouvé une amie dévouée, attentive, patiente, résignée, toujours prête, jamais abattue, jamais découragée, même par les malheurs de ses amis, qui sont les siens ; jamais orgueilleuse de leurs succès, qui sont les siens ! Et, comme toute belle action a sa récompense dans ce monde et dans l’autre, le nom de Mme Récamier est attaché à jamais au nom de M. de Châteaubriand, c’est-à-dire tout simplement que ce nom-là est immortel.

Quand une femme naturellement élégante arrive quelque part, fût-ce dans la plus mauvaise hôtellerie de Dieppe, sa première pensée c’est de parer de son mieux le taudis qu’elle doit habiter, ne serait-ce que vingt-quatre heures. Aussitôt toute cette chambre d’hôtellerie, naguère si triste et si misérable, se pare à peu de frais et comme par enchantement. Le propriétaire lui-même aurait peine à la reconnaître, tant sa chambre est propre, luisante, odorante, habitée. Ce qu’une femme du monde fait pour sa chambre d’auberge Mme Récamier le fait à coup sûr pour son salon d’auberge : à peine arrivée quelque part, elle installe sa conversation spirituelle, sa causerie amicale, ses révélations littéraires ; on dirait que rien n’est changé pour elle, et qu’elle a transporté de si loin son salon de l’Abbaye-aux-Bois. M. Ballanche est posé dans son coin habituel comme un de ces vieux meubles si chéris dont on ne saurait se passer ; M. de Châteaubriand retrouve sa place accoutumée, la plus belle et la plus honorable ; Mme Récamier s’arrange de son mieux sur ce dur sopha de velours d’Utrecht, et elle se trouve aussi à l’aise que si elle était encore à demi couchée sur sa bergère, protégée par la Corinne de Gérard. En même temps accourent dans ce temple improvisé l’esprit, l’imagination, la grâce et le goût, quelle que soit leur patrie. C’en est fait, ils ont dressé leurs trois tentes, Moïse, Élie, et l’autre ; et voilà leur fête de chaque jour qui recommence, même à Dieppe ! Pendant que les Anglais bourdonnent autour du sanctuaire, le sanctuaire s’éclaire au dedans ; le livre est précieusement tiré de sa cassette, moins riche et non moins précieuse que celle qui contenait les œuvres d’Homère ; la lecture des Mémoires de M. de Châteaubriand recommence ; grande et sainte lecture, sortie tout armée des souvenirs du poëte ! À mesure qu’une page nouvelle est ajoutée à cette histoire, qui sera la plus grande histoire de notre siècle, la page nouvelle est livrée à ces âmes d’élite, qui arrivent là des premières par le saint privilège de l’amitié et du dévouement. Ainsi, à Dieppe même, la lecture des Mémoires de M. Châteaubriand a suivi son cours. C’est là une touchante manière de rester de grands seigneurs, n’est-ce pas ? c’est là un immense privilège que cette société à part a su se faire et se conserver dans cette ruine complète de tous les privilèges ! Or, depuis les premières lectures qu’il a faites de ses Mémoires, savez-vous que M. de Chateaubriand en est déjà arrivé à l’histoire des cent jours ? Le voilà à présent qui se mesure avec Bonaparte corps à corps ; le voilà qui reste le juge ébloui de ce juge terrible qui a si mal compris Châteaubriand. Solennelle époque de revers et de victoires, de défaites sanglantes et de retours imprévus ! comme dit Bossuet. Alors toute l’Europe est en mouvement pour venir voir enfin quel est le secret impénétrable qui rendait la France invincible ; alors tous les principes si longtemps débattus, et que l’Empereur avait mis de côté comme un empêchement à sa marche, reviennent en lumière, et la première voix qui s’élève pour les proclamer c’est la voix de M. de Châteaubriand. Que cette voix fut puissante alors ! et que la France fut émue et attentive quand elle entendit l’auteur des Martyrs lui parler pour la première fois des Bourbons et de la Charte, de la vieille famille de saint Louis et en même temps de la liberté, cette jeune conquête ! Ce fut alors qu’on vit bien des deux parts ce que peut un seul homme dans la destinée des empires : d’un côté Bonaparte tout seul, revenant de l’exil aussi prompt que l’aigle qui vole de tour en tour jusqu’au sommet de Notre-Dame ; d’un autre côté M. de Châteaubriand tout seul, annonçant et expliquant aux peuples la maison de Bourbon qui va revenir. Mais comment se faire une idée d’une pareille histoire écrite par un pareil historien, même quand on a lu ces belles pages des Martyrs qui se terminent par ces mots solennels : Les dieux s’en vont !

Il y avait encore sur le rivage de la mer, ou dans la mer, plusieurs de nos contemporains qui se sont fait un nom dans les lettres ou dans les arts : M. Ampère, le fils de ce savant M. Ampère qui est plus savant que n’était M. Cuvier, c’est-à-dire qui est trop savant, M. Jules Ampère, un des fervents adorateurs de M. de Châteaubriand et de son génie ; il y avait encore ce jeune homme que tout Paris a reconnu être un orateur, M. l’abbé Lacordaire. Rien qu’à le voir se jeter hardiment dans la mer, vous reconnaissez tout de suite le disciple hardi et passionné de M. de Lamennais, bien que depuis longtemps M. l’abbé Lacordaire se soit persuadé qu’il avait abandonné son maître. Qu’on y fasse bien attention : avant peu, et surtout si la loi contre la presse est adoptée, toute la liberté de la parole et de la pensée va appartenir de plein droit à trois ou quatre de ces jeunes orateurs chrétiens qui, du haut de la chaire évangélique, parlent aux peuples avec tant de liberté et d’énergie. Il est bien difficile en effet que la censure, cette honte des nations constitutionnelles, puisse atteindre un homme ainsi placé au milieu d’une cathédrale, et parlant à haute voix à des milliers de personnes assemblées. Depuis surtout que la jeune Église, marchant malgré elle, et peut-être sans le savoir, sur les traces de M. de Lamennais, a fait, rentrer l’Évangile dans les doctrines républicaines, cette parole chrétienne a dû prendre un grand ascendant sur l’esprit des peuples. M. l’abbé Lacordaire est sans contredit le premier de ces jeunes orateurs modernes dont la parole, suivant la belle expression de Saurin, doit produire sur les âmes l’effet de torches ardentes jetées sur des gerbes de blé. Ajoutez qu’il y a dans ces jeunes éloquences tous les genres de courage, tous les genres de dévouement à leur cause, toutes les convictions profondes, et que s’il est quelqu’un en France encore prêt à mourir pour sa cause, prêt à tout supporter pour la défense de la vérité qu’il enseigne, s’il est un martyr tout prêt aujourd’hui, c’est ce chétif petit abbé que vous voyez là dans la mer, si grêle, si fatigué, si usé par le travail si bon, si timide, si naïf et si doux.

Il ne faut pas que j’oublie un homme d’un grand esprit et d’un grand sens qui parlait fort bien de Platon et de chiens de chasse ; railleur en dedans, et cependant bon homme, dont il eût été bien difficile de dire le nom et la profession, car il savait mille choses opposées : c’est l’élève chéri de M. Laromiguière, M. Valette, professeur de philosophie à la Sorbonne, dont je n’ai su le nom que plus tard.

Enfin, la veille de mon départ, j’aperçus sur le rivage un homme qui regardait la mer en grelottant. Il avait l’attitude du plus malheureux homme de ce monde, et son visage faisait peine à voir. Il avait l’air de se dire en regardant la mer : — Il faut donc que je me précipite dans cet abime si froid et si salé ! Or cet homme malheureux, cet infortuné si digne de pitié, c’était l’auteur de Robert-le-Diable, c’était Meyerbeer en personne, qui s’était échappé des mains de M. Véron et de M. Duponchel pour venir prendre en tremblant quelques bains de mer ; étrange soulagement à la plus inquiétante, à la plus grave, à la plus triste des maladies, — la maladie qu’on n’a pas.

Vous voyez, mon ami, que malgré tous ses Anglais, Dieppe était habité noblement ; sans compter qu’il y avait là aussi plusieurs de ces femmes de tant d’esprit et de tant de cœur que nous reconnaissons, nous autres, et tacitement, pour les Mécènes de la littérature moderne car, il faut bien le dire, si notre monde littéraire vit encore, il ne vit plus guère que par les femmes. Grâces à Dieu, elles ont été élevées avec tant de soin qu’aujourd’hui ce sont des juges très-compétents dans toutes les matières littéraires. Aujourd’hui que tout homme vient au monde pour être essentiellement quelque chose de politique ou de financier, ce sont les femmes qui s’occupent, à la place des hommes, des belles-lettres et des beaux-arts. Les femmes lisent et jugent les livres, les femmes font et défont les renommées, les femmes défendent les lettres contre les hommes qui les attaquent. Le roi du monde littéraire aujourd’hui, c’est une femme. Si vous voyez Frédéric Soulié avant moi, car lui aussi je le crois quelque part dans la mer, dites-lui que j’ai vu sur le rivage de Dieppe, dans une riche chaise à porteur du temps de Louis XIV, une grande dame, qui porte un beau nom historique de ce temps-là, lire en pleurant le dernier ouvrage de l’auteur du Vicomte de Béziers, le Conseiller d’état. Je vous assure qu’en lisant cette touchante histoire si remplie de passion, d’intérêt et de charmants détails, la belle lectrice avait les yeux bien humides et le cœur bien ému ; et certes il y a de la gloire à la faire pleurer celle-là, car elle est bien souffrante et bien triste et bien habituée à toutes les émotions douloureuses. Mais, vous-même, avez-vous lu le Conseiller d’état ?

Voilà pour le personnel des bains de mer. Il faut y joindre encore le docteur Gaudet, dont je vous ai déjà parlé, qui est bien le meilleur des jeunes médecins ; et aussi plusieurs jeunes gens qu’avait amenés là la fantaisie, cette reine des grands et des artistes : M. Flers, l’excellent paysagiste ; le jeune, patient et grand coloriste Cabat, qui bientôt n’aura pas d’égal, et ce musicien norwégien que vous avez entendu à l’Opéra, qui s’appelle Olcc B. Bull. C’est un merveilleux artiste. Il a trouvé encore une nouvelle manière de jouer du violon après tant de grands maîtres ; son violon est tout un orchestre : il chante, il pleure, il a le délire, il est gai jusqu’à la folie, il est triste jusqu’à la mort. Ce Norwégien, qui a vingt-cinq ans, a donné un concert où pas un Anglais n’est venu. Nous l’avons donc écouté en famille, et des applaudissements sincères et mérités l’ont consolé de l’abandon des baigneurs, et de l’accompagnement plus que barbare de la société philharmonique de l’endroit.

Que vous dirai-je des environs de la ville que vous ne sachiez mieux que moi ? Quels beaux paysages ! quelles vallées profondes ! quel doux ciel bleu et serein ! Je suis allé à Warengeville et j’ai admiré ces admirables petits sentiers normands si étroits et si couverts. Nous cherchions le manoir d’Ango, et tout à coup nous sommes tombés devant une charmante petite maison en pierres de taille qui est évidemment une maison de la renaissance. Il est impossible de se figurer le calme et la paix de cet enclos. La maison est gracieusement posée au milieu d’un bouquet de gros arbres ; le petit jardin qui l’entoure était rempli de fleurs, fleurs naissantes et fleurs qui tombent, car la main qui les avait plantées avait oublié de les cueillir. Toute la maison avait un air de simplicité et d’élégance qui faisait plaisir à voir, et chacun des nouveaux venus de s’extasier devant le manoir d’Ango ! Vous pensez ce que disaient à ce sujet les uns et les autres. Il n’y avait pas une de ces petites fenêtres où l’on ne crût voir apparaître le roi François Ier en personne. Ceux qui la savaient, et même ceux qui ne la savaient pas, racontaient à l’envi l’histoire de ce marchand qui, au 16e siècle, joua à peu près le rôle politique de M. Laffitte, et qui, après avoir été comme lui au pouvoir, finit par vendre comme lui sa maison et ses meubles à l’encan. Je ne sais pas combien de temps ces dissertations auraient duré ; malheureusement une vieille servante sortit de la maison, suivie d’un chien aussi vieux qu’elle. L’un et l’autre furent bien étonnés de nous voir examiner avec tant d’attention cette maison dans laquelle ils sont nés l’un et l’autre. Cependant le chien n’aboya pas, et la bonne femme nous apprit, sans se moquer de nous, que ce n’était pas ici le manoir d’Ango, que c’était la maison d’une pauvre veuve, dont la fille unique était morte à dix-sept ans, il y avait, un an à peine ; que la maison ne contenait rien de curieux : en effet, quoi de plus commun qu’une mère qui pleure son enfant ? et qu’enfin le manoir d’Ango était là-bas, derrière ces grands arbres, « en suivant ce sentier que vous voyez, messieurs, et tout droit devant vous. »

Vous vous souvenez que notre ami Roger de Beauvoir, qui dessine comme il écrit, toujours en riant de ce rire sans méchanceté et sans envie qui lui va si bien, m’avait rapporté du manoir d’Ango un très-flamboyant dessin, où il avait fait de ce manoir la ruine la plus magnifique et la mieux conservée. Rien n’y manquait, ni les festons, ni les astragales, ni les écussons sur la pierre. Après cela fiez-vous aux dessins de vos amis ! il n’y a plus de ce vieux château ruiné que six fenêtres, qu’on dirait taillées dans la pierre, et qui seraient d’un assez grand effet autre part ; l’escalier tournant, s’il pouvait être emporté à Paris, ferait le plus superbe des escaliers dérobés ; quant à la grande salle, qui fut probablement la salle du festin, elle était remplie du plus magnifique blé doré et de la meilleure avoine qui se puisse manger ; je ne sais pas si de votre temps les deux cheminées de cette salle étaient brisées comme elles le sont aujourd’hui, mais aujourd’hui il est impossible d’en rien voir ; en un mot, il n’y a de beau au manoir de Warengeville que les riches setiers de blé et d’avoine. Je n’en ferai pas moins encadrer avec le plus grand soin le très-exact dessin de Roger de Beauvoir.

Quant à la complainte que vous aviez faite sur les anciens propriétaires de ce château, et que vous aviez écrite avec un crayon sur le mur, préparez votre âme ! Je dois vous avouer que je l’ai trouvée complétement effacée par l’ignoble charbon de quelque petit descendant d’Ango qui garde les vaches. Un chef-d’œuvre comme cette chanson être effacé, à peine inscrit sur les murailles ! Ô vanité des chefs d’œuvre des hommes ! Ce qui doit vous consoler quelque peu, mon, cher poëte, c’est la vue même de ce château, où fut reçu le plus brillant roi de l’Europe, et dans lequel le dernier gendarme ne voudrait pas coucher. Votre chanson aussi a passé, il est vrai, mais le manoir d’Ango est en ruines. Que ces deux grands débris se consolent entre eux, d’autant plus que, s’il y a encore six fenêtres du vieux manoir, il y a encore trois vers de votre chanson sur les murs. En effet, on y lit encore très-clairement le refrain :

Et qui tut fait : oh ! oh !
Comte d’Ango !

Et à propos de ces ruines, qui ne sont même plus des ruines et qui ressemblent si fort à ce quelque chose qui n’a plus de nom dans aucune langue, dont parle Tertullien ; à propos de ce manoir, qui est aujourd’hui une opulente ferme de la Normandie, rien de plus, mais aussi rien de moins, ne serait-il pas temps, je vous prie, de bien définir une fois pour toutes ce qu’on entend par ce mot si solennel, devenu si trivial aujourd’hui, les ruines ? Un morceau de pierre échappé à la destruction, une fenêtre en ogive, un pignon du vieux bon temps peuvent-ils, de bonne foi, constituer ce qu’on appelle une ruine ? En ce cas, comment donc appellerez-vous la plus grande partie des cathédrales et des vieux châteaux de la France ? comment appellerez-vous le château de Mesnières, dont les vieilles dalles conservent encore l’empreinte du pied de fer de Henri IV et du petit pied de Gabrielle ? Il est temps enfin, puisque les ruines sont à la mode, qu’on définisse ce que c’est qu’une ruine. Cette idée-là m’est venue en voyant à Warengeville, sur la figure rusée d’un paysan normand, un sourire goguenard qui était passablement humiliant pour nous. — Venez voir, nous dit cet homme, ce qu’il y a de plus curieux à voir ici. — Et du même pas il nous montra une machine à battre le blé qui fait l’ouvrage de vingt hommes, et qui sépare le grain de la paille sans briser la paille. Ce paysan normand avait raison : cette machine à battre le blé est en effet ce qu’il y a de plus curieux à voir dans le manoir d’Ango, puisque aussi bien c’est une ferme, et non plus le manoir d’Ango.

Appellerez-vous aussi une ruine le château d’Arques ? peut-on donner le nom de ruine à un énorme monceau de pierres sans forme, qu’on dirait amoncelées en ce lieu par un vent d’orage ? Bien certainement on ne peut pas dire que ce soient là des ruines : un amas de pierres ne constitue pas une ruine, pas plus qu’un corps rongé par les vers ne constitue un cadavre. Mais la belle vallée que cette vallée d’Arques ! mais quel bonheur de naviguer sur ce joli petit ruisseau d’eau douce, mollement poussé par le vent qui enfle votre voile (je devrais dire vos voiles, pour faire une figure de rhétorique) ! comme peu à peu l’horizon s’agrandit devant vous ! Enfin, s’il n’y a pas de ruines dans ces plaines, il y a quelque chose qui vaut mieux que des ruines, et qui ne tombe pas sous le souffle du temps il y a des souvenirs, il y a les souvenirs de Henri IV, il y a son panache blanc qui flotte encore au-dessus des murs renversés, il y a sa lettre à Crillon, qui est écrite partout en ces lieux bien plus solidement que la plus belle chanson du monde sur les murailles des manoirs. Cette vallée d’Arques est un des plus beaux lieux de ce monde : le château, ou plutôt ce qui fut le château, domine toute la vallée, et de ce lieu la vue est vraiment merveilleuse. Ce qui gâte un peu ce beau spectacle c’est le grossier gardien de ces ruines : à peine êtes-vous entré que le gardien referme sur vous la porte à triple verrou ; vous êtes son prisonnier jusqu’à ce que vous ayez payé le prix d’entrée, un franc par personne, comme au Diorama. Mais la vallée d’Arques est un diorama qui appartient à tout le monde, et le monsieur qui a acheté ce monceau de pierres, et qui rappelle monsieur Larchevêque, devait bien ne pas prendre par surprise le voyageur, et mettre un écriteau à la porte de son spectacle annonçant le prix d’entrée. On n’entrerait pas, et l’on verrait la vallée d’Arques tout aussi bien.

Qui l’eût dit à Henri IV, que ce même château d’Arques dont la prise le rendait si heureux et si fier, ce château où il a couché le lendemain de sa victoire, entouré de cette petite armée de bons compagnons qui, les jours de bataille, le serrait à l’étouffer ; qui lui eût dit qu’un jour le château d’Arques serait vendu cent écus à M. Larchevêque, et que M. Larchevêque le montrerait aux étrangers pour de l’argent !

Pourquoi pas ? on avait bien mis en vente, il y a trois ans, au prix de six cents livres, la Quiquengrogne le berceau de la maison de Bourbon !

Tout au rebours de cette informe citadelle, l’église d’Arques est un monument bien entretenu et bien conservé ; ces pierres ont été respectées et protégées contre les injures du temps et des révolutions ; on voit que c’est une église où l’on prie encore. La prière c’est la vie de l’église. Sur un des vieux bancs sculptés qui sont placés dans le chœur j’ai trouvé un gros livre d’Heures, et dans ce gros livre d’Heures savez-vous ce qui était renfermé ? plusieurs pages détachées de l’Énéide de Virgile ! Innocente et poétique distraction de quelque honnête catholique romain, qui a trouvé ainsi le moyen de rendre moins longues les heures de l’office ; singulière capitulation de conscience de quelque bon vieillard, qui veut bien venir prier à l’église, mais à condition qu’il pourra avoir, même à l’église, ses distractions poétiques. Peut-être quelques esprits sévères trouveront-ils que le quatrième livre de l’Énéide est peu à sa place entre le Dies iræ et le Stabat mater ; mais cependant, avouez qu’on aimerait à avoir pour ami et pour voisin un homme qui, dans un vallon retiré de la Normandie, sait réunir ainsi la sainte prière et la poésie profane, Virgile au roi David ; un homme qui sait retrouver le mouvement et le rhythme de l’alexandrin même au milieu du plain-chant des grandes fêtes. Le croiriez-vous ? ces vers de Virgile, trouvés à l’improviste dans une église de village au milieu d’un livre d’église, donnent à cette église un intérêt de plus.

Quand donc, à Dieppe, on a vu tout ce qu’il faut voir, la mer, les églises, les vallées, les charmants petits sentiers à travers les fermes, le phare à Warengeville, la maison d’Ango, et l’ancienne conquête de Henri-le-Grand, qui est aujourd’hui la propriété de M. Larchevêque, quand on a pris assez de bains de mer pour se rendre très-malade, on s’en va sans trop de regrets et d’ennuis. On prend alors tout naturellement la route du château d’Eu, qui est un beau sentier à travers de riches campagnes. Après quelques heures de marche on arrive enfin dans cette ville presque féodale, tant elle appartient corps et âme aux propriétaires du château d’Eu. Le château d’Eu ! Neuf grands siècles sont représentés dans ces murs, hors de ces murs, à travers ce grand parc dont les sombres allées aboutissent à l’un des plus beaux points de vue qui soient en ce monde. Vous marchez longtemps dans une forêt de grands arbres géants dignes de la forêt de Fontainebleau ; vous foulez aux pieds un gazon printanier aussi doux que la mousse. Tout à coup vous voyez la mer qui se mêle aux transparentes vapeurs du ciel ; à votre gauche s’élèvent de hautes montagnes : au pied de ces montagnes chargées d’arbres une ville est bâtie ; auprès de la ville un port est ouvert. La lumière éclate de toutes parts ; elle remplit tout le paysage de ses éclats soudains ; puis à gauche en descendant, vous entrez dans un jardin anglais qui a poussé là on ne sait comment. Alors ait grand bruit et au grand éclat de la mer succèdent l’ombre des arbustes et le murmure des frais ruisseaux. Vous décrirai-je ensuite cette maison de briques ? Autant vaudrait décrire le Musée du Louvre : du haut en bas de ce château, sur chaque porte, sur chaque muraille, dans les escaliers, sur les plafonds, à vos pieds, sur vos têtes, autour de vous, vous voyez des figures et des personnages historiques ; tous les âges, tous les temps, tous les malheurs, toutes les gloires, tous les revers sont représentés dans ces murailles et sur ces murailles. Rappelez-vous que ce château d’Eu a été fondé au commencement du 11e siècle, et que depuis ce temps il a toujours passé de mains en mains à de hauts barons, à d’heureux soldats, à d’illustres princesses, et que tout ce monde, emporté par la mort, barons, soldats, princesses, rois et reines, a laissé là son visage et son portrait en souvenir de son passage sur cette terre et de ses grandeurs évanouies. Jamais, que je sache, on n’a porté plus loin le respect pour les générations éteintes. En vain ce château a subi les ravages de 93 ; en vain a-t-il été dévasté, ravagé, pillé, ruiné : une main toute-puissante a relevé ce qui était tombé, a réparé ce qui était ravagé, a retrouvé ce qui était volé. Il a fallu une volonté bien entière et bien ferme pour tirer ainsi une seconde fois de néant ces anciens comtes d’Eu morts depuis si longtemps, et si souvent arrachés de leurs tombeaux de marbre ou de leurs cadres d’or.

Et pourtant, si vous le voulez bien, je puis vous la raconter en détail cette noble maison féodale, certes rare et curieux monument des temps antiques. D’ailleurs l’époque où je la visitai est une époque si solennelle que je conserve tous les détails de cette visite. Écoutez donc.

Le 29 juillet 1836, il me semble que c’était hier, j’étais donc de grand matin sur la route du château d’Eu. C’est une vieille cité normande s’il en fut, et sur laquelle on peut compter déjà huit grands siècles, qui tous y ont laissé leur empreinte. Pour arriver de Dieppe à la ville d’Eu la route est belle : partout des moissons qui se balancent au souffle léger du vent, partout des ruines que le temps disperse chaque jour comme une vaine poussière, partout la mer qu’on voit reluire au soleil ou qu’on entend gronder au loin. La journée était aussi belle que la route, et les chevaux allaient au galop ; si bien qu’à huit heures du matin je pouvais admirer la vieille église bâtie par Guillaume, le premier comte d’Eu, puis rebâtie par Henri en 1130. Là vous reconnaîtrez facilement l’architecture du 12e et du 13e siècles : l’église est petite, étroite, élégante au dehors. On a fait pour les caveaux de l’intérieur ce qu’on a fait pour les caveaux de Saint-Denis : les ossements des morts qui reposaient dans cette enceinte, attendant la résurrection éternelle, ont été dispersés par l’orage révolutionnaire ; mais au moins les noms des morts ont été rétablis sur des tombes toutes nouvelles. Ce n’est pas la seule génération de princes et de guerriers qui ait été enterrée deux fois.

Dans cette église, commue vous pouvez le lire sur la pierre, reposent les corps de : « Monsieur Jehan d’Artois, comte d’Eu, et de Madame Jeane de Valois, sa fâme, fille de Monsieur Charles de Valois, fils du roi de France et père du roi Philippe et de Madame Katerine, qui fut empereur de Constantinople. — Priez pour eux ! — 1339. »

« Cy-gist aussi très noble et puissante dame, Madame Isabelle de Melun, jadis fâme de très haut et puissant seigneur, Monsieur Pierre, comte de Dreux, et depuis fâme de Monsieur Jehan d’Artois. — 1389. — Priez pour elle ! »

« Cy-gist encore Monsieur Philippe d’Artois, comte d’Eu, connétable de France, lequel trépassa en la ville de Micalitz, en Turquie, le 16e jour de juing, l’an de grâce 1397. — Priez Dieu pour l’âme de lui. Amen. »

Toute la vieille église d’Eu est ainsi parsemée de vieux souvenirs, auxquels on a rendu récemment de nouveaux honneurs funèbres. Là ont reposé dans leurs tombeaux de pierre Charles d’Artois ; que vous voyez encore dans son habit de pair (1471), couché à côté de sa femme sur une table de marbre noir ; là repose, à côté de son mari, Mme Jehanne de Saveuse (1440) ; là vous retrouvez dans toute leur simplicité primitive les statues de Catherine de Clèves et de M. le prince de Dombes ; là vous lisez sur une colonne funéraire le nom du duc de Penthièvre, Deo, Regi, pauperibusque carissimus. Toute une histoire est enfouie dans les lugubres caveaux de cette petite église, où le voyageur est étonné de retrouver ensevelis tant de grands noms.

Mais aujourd’hui, que nous importent les tombeaux ? Quel est le tombeau qui renferme les os du héros dont il porte le nom ? Vaines et froides sépultures reblanchies d’hier, qui semblent accuser encore plus les profanations de nos pères qu’elles n’attestent nos repentirs tardifs ! Aujourd’hui les tombeaux violés ont perdu leur majesté sainte ; nous ne savons plus comment on rend hommage aux morts ; trop heureux encore quand nous nous retrouvons dans le cœur quelque respect pour les tombes qu’on n’a pas violées et pour les ruines qu’on a réparées ! C’est que, savez-vous ? on répare une ruine, mais on ne refait pas une tombe ; nous pouvons bien dire aux vieilles pierres : Relevez-vous ! mais dire aux ossements épars : Rentrez dans le cercueil ! il n’y a qu’une voix qui puisse le dire, c’est la voix qui nous parlera à tous dans la vallée de Josaphat. Laissons donc ces tombes réparées, quittons ces bières vides et dévastées ; nous avons assez vu le vieux cimetière, qui ne peut que remplacer les nobles morts d’il y a huit cents ans par les morts vulgaires d’aujourd’hui et des jours suivants ; laissons l’église pour le château, quittons les morts pour les vivants ; entrons dans le vieux parc, qui est toujours jeune ; marchons sous ces vieux arbres plantés par les Guise, et auxquels le dernier printemps vient de rendre leur couronne de verdure plus belle et plus fraîche que jamais ; quittons les ossements des hommes de la maison d’Artois, de Penthièvre et d’Orléans pour ces eaux qui murmurent toujours, pour ces gazons qui naissent toujours, pour ces arbres qui grandissent toujours. Entrons ; la maison est hospitalière ; c’est une de ces maisons dont on peut dire : Frappez, et l’on vous ouvrira. En effet la porte est ouverte. Point de grande cour d’honneur, point de cérémonie royale ; à votre premier pas vous êtes dans le parc. C’est un noble et bel endroit ce grand parc : tout est silence, tout est verdure, tout est fraîcheur c’est là que l’ombre est épaisse, c’est là que le gazon est touffu ! Ne dirait-on pas que le printemps vient de naître, et que sa robe de verdure en est encore à ses premiers jours ? Marchons lentement, s’il vous plaît, car ces longues avenues peuvent finir ; avançons lentement, et à chaque pas reposons-nous, car c’est là un coin de terre que nous foulons pour la première et peut-être pour la dernière fois. Ainsi nous avançons pas à pas, lentement, heureusement, dans cette admirable avenue où se sont promenées tant de grandeurs. À notre gauche un mur de verdure ; à notre droite, des abîmes de verdure, des prés sans fin qui se perdent sous des ombrages sans fin ; et, tout au bout de l’avenue, entendez-vous là-bas ce bruit immense ? voyez-vous là-bas ce mouvant nuage bleu qui s’élève de la terre pour se mêler aux nuages du ciel ? voyez-vous le soleil qui se joue à travers ces deux abîmes, la mer et le ciel ? et tout au loin ce vaste port, cette ville qui l’entourent, ces hautes montagnes moins hautes que la mer ? voyez-vous tout ce grand spectacle, et, je vous prie, en avez-vous jamais vu un plus beau ?

Ces plaines, ces vallons, ces forêts, ce rivage de la mer, tout cela est encore debout comme aux premiers jours de la création ; le paysage n’a pas changé depuis Jules César. Donc contemplez ce paysage comme vous avez contemplé la vieille église, l’église qui ne peut pas revivre, le paysage qui ne peut pas mourir. Puis, quand vous aurez assez vu la mer, tournez à gauche dans le parc, descendez par ces étroits sentiers de verdure : vous étiez tout à l’heure dans le vieux parc, vous entrez à présent dans le parc moderne ; vous vous promeniez dans le vieux jardin français arrangé par Mlle de Montpensier sur les dessins de Lenôtre, vous allez vous perdre à présent dans les ténébreuses et modernes clartés du jardin anglais. Maintenant, au fond du parc, les grands vieux arbres disparaissent pour faire place aux jeunes arbustes ; vous ne voyez plus et vous n’entendez plus la mer, mais en revanche vous vous promenez sur les bords de jolis petits ruisseaux fleuris qui murmurent doucement à vos pieds ; plus loin, au milieu d’un étang, voyez nager ce cygne féroce entouré de sa famille : c’est le seul animal redoutable de cette maison, où vous n’entendez pas un chien aboyer dans la cour, où vous ne voyez pas un fusil reluire au soleil. Ainsi ce grand parc se divise en deux parties bien distinctes : là-haut les grands arbres, et les majestueuses allées, et la vue magnifique de la mer ; là-bas les sentiers tortueux, les ruisseaux limpides, le lac transparent, le grand silence. Là-haut se promenaient les vieux comtes dans leur majesté presque royale, qui ne les quittait jamais ici se promènent les rois-citoyens dans tout le laisser-aller de leur majesté populaire. Mais où sont les maîtres de ces beaux lieux ? et comment les reconnaître ? et à quels insignes ? Comme ainsi je pensais, j’aperçus sur le bord du ruisseau, à demi cachés par les saules du rivage, et dans une grande barque, quatre à cinq jolis enfants blonds et rieurs. Ils avaient mis habit bas, et ils se livraient à leurs jeux avec tout l’abandon du jeune âge. — Bon, me dis-je à moi-même, le premier de ces jeunes enfants qui me rendra mon salut sera prince royal. — Et en effet je vis bientôt que je ne m’étais pas trompé ; seulement ils étaient deux, car il y en eut deux qui me rendirent mon salut avec le plus charmant sourire ; quant à leurs compagnons, voyant un homme mal vêtu d’une blouse, et qui tenait à la main un mauvais chapeau de paille, ils m’honorèrent à peine d’un coup d’œil.

Enfin, et tout d’un coup, après ces mille détours vous retrouvez le château à l’instant même où vous vous croyiez bien loin. C’est bien là ce même château que M. de Lauzun a trouvé joli avec un air de grandeur. Il fut bâti en l’an 902 par Rollon, son premier fondateur. Ce fut d’abord une place forte merveilleusement située sur l’extrême limite de la Normandie, près de la mer ; ce n’est plus depuis longtemps qu’une admirable maison bourgeoise, dans laquelle vous retrouverez réunis sans confusion toutes les époques, tous les styles et tous les siècles. Cela est si rare de nos jours, un vieux château entouré de respect ! cela est si rare de nos jours, de vieilles pierres protégées contre la faux du temps ! Toutes les ruines, et les plus belles, s’effacent peu à peu de notre vieille France, qui les a tant mutilées. J’ai vu en Normandie le château de Mesnières, qui attendait la bande noire, et qui sera vendu, c’est-à-dire abattu, demain ; j’ai vu les restes du manoir d’Ango à Warengeville ; on a fait une grange de la vaste salle où le roi François Ier n’a pas été foulé aux pieds par Ango, son serviteur et son sujet. Donc honorons ceux qui honorent les ruines ; offrons mille actions de grâce à ceux qui rendent leur vieille splendeur aux monuments renversés ; et, puisque voilà le château d’Eu qui nous est ouvert et qui renaît pour nous comme il était au 17e siècle, donnons au maître de ces nobles demeures, si habilement et si royalement rétablies, tous les éloges qui lui sont dus.

Au dehors la maison est toute en briques ; elle est toute chargée de vieux chiffres et de vieilles devises ; à gauche elle est adossée à l’église, monument gothique ; à droite elle s’appuie sur une fabrique de biscuits de mer et sur une vaste scierie de planches, établissements tout modernes. Vous avez vu le vieux parc commencer à l’église ; vous voyez le parc moderne aboutir aux établissements industriels. 1130 et 1830 sont ainsi en présence aux deux extrémités du château ; le château s’élève fièrement au milieu de ces neuf siècles, renfermant ainsi dans sa vaste enceinte tous les temps, tous les âges, toutes les croyances, tous les personnages divers de tant de familles qui ont planté au sommet de ces tours, si souvent détruites et si souvent rebâties, leur bannière, leur écusson, leur cri de guerre et leur drapeau.

Je sais qu’en général toute description est aussi difficile à lire qu’elle est difficile à faire ; la description écrase et tue. Comment dire en plusieurs pages ce que vous avez vu d’un coup d’œil ? d’autant plus que rien ne ressemble à un beau parc comme un beau parc, à un vieux château comme un vieux château ; mais ici, au château d’Eu, heureusement pour vous et pour moi chaque muraille, chaque plafond porte son nom, sa date, son héros et son histoire. Ce n’est plus là un de ces vieux manoirs inhabités où le souvenir a tout à faire ; c’est une vaste demeure habitée en effet, en même temps et à la fois, par tous ses anciens maîtres, qui y respirent armés de pied en cap, celui-ci dans son armure de fer, cet autre sous sa cape de moine, celle-ci reine sur son trône, celle-là grande dame couronnée de fleurs. Depuis neuf siècles que ces demeures sont fondées, pas un homme n’a touché ce seuil de son pied de fer, pas une dame n’a effleuré ces dalles blanches de son pied de satin, qu’on ne trouve là-haut son portrait dans ses habits d’autrefois, avec sa physionomie d’autrefois, avec la date de sa naissance et de sa mort.

Et maintenant figurez-vous ce vaste musée composé de tous les personnages qui ont vécu ici, qui ont commandé ici, qui ont souffert ici, qui ont aimé ici ! là ils vivent encore, ils respirent encore, ils commandent, ils souffrent, ils aiment encore. La nuit, quand la lune est sombre et voilée, quand la mer est noire et soulevée, ils descendent tous de leurs cadres dorés, incrustés dans la boiserie, et ils se promènent solennellement dans ces longues galeries sous lesquelles leurs pas ont retenti depuis tant de siècles. Jugez s’ils doivent être étonnés de se voir entre eux, ainsi tous ensemble, sous ces toits dorés et chargés de peintures, puisque nous-mêmes, nous qui tenons dans nos faibles mains le fil sacré de l’histoire, nous sommes saisis d’un certain effroi en les voyant réunis, ces hauts barons et ces grandes dames, et ces saints prélats, et ces joyeux pages, et ces belles damoiselles, cœurs d’acier et cœurs de femmes. Quel étrange pêle-mêle, grand Dieu ! et que ce doit être en ce lieu une singulière nuit de Noël quand tous ces morts s’animent de nouveau pour une heure ! Le duc Rollon descend le premier de son cadre, où je l’ai vu sombre et révère ; et alors, en parcourant les salles magnifiques, en foulant les parquets somptueux, il se demande : — Qu’a-t-on fait de mon toit de chêne ? qu’a-t-on fait de ma vaste cheminée ? et pourquoi les dalles de pierre de ma citadelle normande ne résonnent-elles plus sous les éperons de mes chevaliers ? — Ainsi dit Rollon, ainsi Guillaume, ainsi Robert ; ainsi disent tous les anciens comtes d’Eu que vous voyez là-haut, fixés sur la muraille et regardant d’un œil farouche les frêles et rieuses beautés de la Régence. Le comte Robert cherche en vain la salle où mourut Béatrix, son épouse bien-aimée : cette chambre de deuil est devenue une chambre nuptiale ; Béatrix s’appelle Louise, Guillaume, aux yeux crevés, cherche en vain à se reconnaître dans cette vaste galerie, autrefois rempile d’hommes d’armes et qui ne sert plus aujourd’hui qu’à recevoir les convives d’alentour. En même temps saint Laurent, archevêque de Dublin, poussé par un pieux désir, se fait ouvrir la chapelle : en entrant il baisse la tête, et il est tout étonné à la vue de cette étroite enceinte si parée. Écoutez ! Ne voyez-vous pas ces deux jeunes gens qui entrent doucement dans le petit salon d’en bas ? C’est la belle Alice qui s’appuie modestement sur Raoul de Lusignan, son bel époux. Lusignan meurt en Palestine ; Alice, comtesse d’Eu, lui élève un tombeau dans la vieille église dont vous voyez le clocher là-bas, à Tréport. Découvrez-vous, et voyez-les tous passer ainsi, l’un après l’autre, les maîtres de ce château qui renferme leur image : Marie de Lusignan, épouse de Jean de Brienne, empereur de Constantinople ; Bérangère de Castille, sœur de la reine Blanche ; jusqu’à ce qu’enfin vienne une nouvelle race qui s’empare de cette belle comté : Jean d’Artois, Isabelle de Melun, Hélène, vicomtesse de Thouars. Sur cette même place où la mer, domptée par la mécanique, fait mouvoir la scie qui fend les arbres, le comte de Thouars fut tué dans un tournoi, le jour de ses noces ; là aussi Isabelle d’Artois est morte à seize ans ; Isabelle, c’est la jeune fille que vous voyez assise non loin de Philippe d’Artois son frère, Philippe, le compagnon de Boucicaut et de Jean de Bourbon. C’est ce même comte d’Eu qui est mort en Palestine, « dont ses compagnons duement furent dolens et moult le plaignirent ; et le plaindre fallait, car de grande vaillance et de bonté estait. Si ensevelirent le corps le plus honorablement qu’ils purent, et après fut porté en France. »

Mais ceci est toute une histoire. À chaque pas que vous faites dans le château d’Eu vous êtes arrêté ainsi par une figure historique ; et cette figure, si vous savez la regarder, porte souvent toute son histoire écrite sur ses traits. Rois d’Angleterre, rois de France, ducs de Normandie, ducs de Bourgogne, ils ont tous passé dans ces murs, vainqueurs et vaincus tour à tour. Là aussi elle a dormi une nuit Jeanne d’Arc, la vaillante fille, quand les Anglais l’emmenèrent à Rouen pour la brûler ; et en preuve son portrait est suspendu à la muraille, noble portrait plébéien au milieu de tant de nobles personnages qui sont fiers de lui ouvrir leurs rangs !

Louis XI aussi, le terrible sire, il a envoyé par là sa justice : il a fait brûler toute la ville ; maisons, château, édifices, tout brûla, excepté les cinq églises et l’hôpital. À ces causes aussi on a donné droit de bourgeoisie au roi Louis XI dans les murailles du château d’Eu.

François Ier, le roi chevalier, le roi poëte, le roi de Bayard, y est venu un jour, à la prière de Marie d’Albret, comtesse d’Eu. Le Roi menait avec lui la Reine, François, duc de Vendôme, Marguerite de Bourbon et beaucoup d’autres seigneurs. Ceci soit dit pour donner occasion aux dramaturges de nous montrer un jour François Ier foulé aux pieds par les domestiques du château d’Eu.

À présent que nous avons parcouru tous les appartements du rez-de-chaussée, voulez-vous que nous montions au premier étage ? Ouvrez en tremblant ce vaste salon : c’est le salon des Guise. Voici Henri de Lorraine, duc de Guise, vingt-quatrième comte d’Eu par Catherine de Clèves ; près de lui Anne d’Eu, sa mère, et Catherine de Médicis, qui fut sa reine. Les Guise, c’est toute une nouvelle histoire qui commence, une histoire de sang, de trahison et de vengeance, une histoire qui s’ouvre par un meurtre et qui s’achève par un meurtre. Aussi est-ce chose triste et solennelle à voir, cette salle où tous les Guise sont réunis.

Vient alors Henri IV, dont le blanc panache a recouvert de sa gloire toutes ces traces de sang. Henri IV fit au château de la ville d’Eu le plus grand honneur qu’il pût lui faire : il lui fit l’honneur de l’assiéger. Il partit du château pour aller se battre dans cette étroite, charmante et glorieuse vallée d’Arques où le brave Crillon n’était pas.

Mais c’est surtout à Mlle de Montpensier que commence la gloire du château d’Eu. Cette fois le château d’Eu change encore de propriétaire : de la maison de Guise il passe à la maison d’Orléans, à laquelle il est revenu après avoir appartenu aux fils naturels de Louis XIV. Le souvenir de la petite-fille de Henri-le-Grand est partout dans ces murs ; c’est là qu’elle a été la plus malheureuse et la plus passionnée des femmes ; c’est là qu’elle a écrit les touchants Mémoires de sa vie quand, accablée sous le poids de ses inutiles grandeurs, elle attendait sous ces beaux ombrages l’ingrat Lauzun qu’elle avait tant aimé, et qui ne venait pas. À Mlle d’Orléans commence le grand siècle pour le château d’Eu. C’en est fait, les armures disparaissent pour faire place à la dentelle et au velours ; toute une génération nouvelle remplace les vieilles générations descendues au cercueil. La main de Mademoiselle se fait sentir encore aujourd’hui dans ces jardins qu’elle a agrandis, dans ce pavillon qu’elle a élevé, dans ce palais qu’elle a augmenté ; c’est elle qui vraiment a fondé cette maison nouvelle, si habilement réparée par son petit-neveu. Femme à plaindre s’il en fut ! Destinée à tous les rois de l’Europe, et ne pouvant appartenir à un officier de fortune ; amoureuse à quarante ans d’un jeune fat qui la méprise ; donnant tous ses biens au fils de Mme de Montespan pour racheter la liberté de M. de Lauzun ; puis mourant dans une résignation toute chrétienne, en pardonnant de loin à celui qu’elle avait tant aimé : voilà l’histoire de cette noble dame. Or, comme il est vrai qu’une passion véritable vivra plus longtemps dans le souvenir des hommes que les plus beaux faits d’armes, le nom de Mademoiselle est le premier nom qui vous vienne en mémoire quand vous entrez dans cette maison, dans ces jardins, dans ces vastes galeries remplies de tant de grands noms et de tant de glorieux souvenirs.

Que vous dirai-je ? comment vous raconter l’un après l’autre ces neuf siècles de combats et de gloire, d’ambition et de vengeance, d’amour et d’esprit, qui sont représentés sur ces murailles ? Tous ces siècles disparaissent l’un après l’autre, et se remplacent l’un par l’autre comme un homme remplace un homme. Déjà Louis XIV disparaît, puis le duc du Maine, son fils bien-aimé, le fils de son cœur et de son adoption. Alors commence la Régence ; alors toutes ces belles femmes se parent de guirlandes de fleurs : l’esprit, les grâces, le scepticisme, la raillerie innocente, le beau langage, les beaux vêtements remplacent le courage, l’héroïsme, le sang-froid, le fanatisme, les rudes habits. Comme toutes ces têtes sont belles et riantes ! quel éclat ! que de grâce ! quelle fraîcheur ! Hélas ! hélas ! le sourire est sur toutes les lèvres, l’espérance est sur tous les visages ; tous les cœurs sont tranquilles, tous les fronts sont sereins. Dites-moi, s’il vous plaît, qui règne là-bas sous ces ombrages frais, dans ces riantes campagnes, sur ces heureux hameaux : c’est la vertu sous les traits du duc de Penthièvre, trente-troisième et dernier comte d’Eu.

Arrêtons-nous ici, car bientôt toutes ces têtes vont disparaître sous la hache tranchante des révolutions. Grands noms, valeur, beauté, vertu, génie, rien ne vous sauvera, vous, les maîtres de la société française. Que de têtes sont tombées sur l’échafaud ! Parmi toutes ces belles têtes, contemplez la plus belle, la plus jeune, la plus charmante de toutes, Louise de Lamballe : son père, le duc de Penthièvre, meurt d’épouvante ; et sa fille, l’enfant de son adoption, qui pourrait dire, qui oserait dire comment elle est morte ?

Illustre maison, si remplie de grandeurs évanouies ! Quelle puissance l’a arrachée à tant de ruines ? quelle main a balayé tous ces décombres ? comment ont-elles pu se relever encore une fois de tant de révolutions et de tant d’orages ces nobles pierres brisées et dispersées au loin ? comment chacune de ces générations, tant de fois anéanties, a-t-elle retrouvé sa place dans ces tombeaux et sur ces murailles ? comment se fait-il qu’on revoie encore ces écussons debout, ces héros, ces femmes, ces neuf siècles debout encore, dans le château debout encore ? C’est là un de ces miracles de la patience, du courage et de la volonté, qu’on ne saurait ni comprendre ni trop admirer. Vingt propriétaires comme le propriétaire actuel du château d’Eu, et la vieille France serait encore sous nos yeux dans ce qu’elle avait de grandeur, de génie, d’éclat et de majesté.

Ce n’est pas que, même au château d’Eu, tout soit complet encore. Il est vrai que rien ne manque ni aux murailles, ni aux plafonds, ni sur les murs tout cela est doré, tout cela est peint, tout cela est éclatant et riche, ingénieux et plein de goût, et jamais on ne dirait, à tout voir, que le propriétaire est à soixante lieues de sa maison, occupé à régner ; mais, à dire vrai, le château ne sera complet que lorsqu’on aura rendu à chacun de ces siècles les meubles qui lui sont propres. De grâce, achevez cette œuvre si bien commencée. Préservez-nous de l’anachronisme, ce fléau des grands monuments ; laissez à chaque siècle sa physionomie et son caractère particulier ; par exemple, faites qu’on rende au vieux Rollon ses ameublements en bois de chêne, ses lourdes sculptures et ses massives armures que le roi François Ier amène avec lui ses ciselures élégantes, son argenterie sans prix, ses riches sculptures et ses beaux velours ; Louis XIV aura pour lui les meubles de Boule aux incrustations magnifiques ; quant au Régent et à Louis XV, ces heureux de la terre, ils auront en partage les tapisseries des Gobelins, les peintures de Watteau, les broderies inépuisables, les dorures sans fin, les admirables colifichets si pleins de grâce, d’esprit et de mauvais goût. Quant au simple ameublement de notre époque, bronze, acajou, soieries, étoffes de Perse, toute la commode simplicité bourgeoise de ce temps-ci, on les réservera pour la nouvelle salle du château d’Eu, où nous avons retrouvé tant de jeunes et frais portraits de la génération actuelle. Ainsi chaque siècle aura au château d’Eu ses vêtements, son lit, son fauteuil, sa mode gothique ou moderne ; ainsi le château d’Eu sera en France la représentation la plus complète, la plus élégante et la plus riche des temps qui ne sont plus.

Vous comprenez qu’en une seule matinée il m’a été impossible de tout voir dans le château ; mille détails m’ont échappé dans ces cent mille détails. J’ai vu pourtant toutes les constructions nouvelles : les cuisines, qui sont Immense, les nouvelles galeries destinées à une hospitalité royale, les écuries, qu’on bâtit encore ; figurez-vous tout un palais bâti sous le palais primitif. Cependant toute la maison avait un air de fête ; on allait, on venait, on se ruait en mille préparatifs : c’est que le maître de la maison était attendu dans trois jours, lui, sa femme et ses enfants, le reste de ses enfants ; c’est qu’aussi bien c’était jour de fête ce jour-là, et qu’il y avait au château d’Eu des enfants qui voulaient la célébrer.

Mais, comme je descendais lentement le grand escalier qui conduit du siècle de Rollon au siècle de Louis XIV, un courrier arrivait de Paris à toute bride dans la cour : il apportait l’horrible nouvelle ; et le mot assassinat ce mot qui n’est pas un mot français, retentissait déjà sous ces vastes plafonds. Oui, le maître de cette maison si belle, si riche, si heureuse, si calme, si tranquille, le maître de ces eaux murmurantes et limpides, le père de ces deux enfants qui tout à l’heure jouaient encore sur le lac, il venait d’être tiré à bout portant, comme une bête fauve, dans la capitale la plus civilisée du monde civilisé !

Et aussitôt toute la maison rentra dans le silence plus de fêtes, plus de jeux, plus rien que de mornes visages. Avant de quitter ces beaux jardins j’attendis que les deux enfants fussent rentrés dans leur appartement en passant par le salon des Guise, étonnés eux-mêmes de cette nouvelle. Pauvres enfants ! comme ils ont dû avoir peur ! Et en effet, trois ou quatre balles de plus dans l’horrible machine, et ils restaient les seuls propriétaires du château d’Eu

Le comté d’Eu vous conduit naturellement dans le beau comté de Ponthieu, dont Abbeville est la capitale. L’histoire du comté de Ponthieu a été écrite avec beaucoup de goût et de clarté par un homme d’un grand mérite et d’une grande modestie, M. Louande. On trouve encore à Abbeville de beaux restes de son ancienne importance : la manufacture de draps fins fondée par John Van Robais sous la protection du roi Louis XIV, en 1665, est aujourd’hui dans un grand état de prospérité, aussi bien que la fabrique de tapis, qui est à peu près de la même date. Mais quelle différence dans les deux fabriques ! l’une obéit à la vapeur, cette âme intelligente du monde matériel, l’autre obéit aux bras de l’homme.

À Abbeville j’ai vu de vieux édifices, de vieilles maisons d’un beau caractère, une grande et belle église qui n’a jamais été achevée et qui tombe en ruines ; à Abbeville j’ai ramassé beaucoup de ces vieux débris du moyen âge qu’il est si difficile de trouver encore ; c’est une bonne ville pour les antiquaires. À Abbeville j’ai vu l’horrible place où fut mis à mort le chevalier de Labarre. Pauvre jeune homme ! que de supplices ! et que devint-il quand il vit à une fenêtre, spectatrice impassible de ces sanglantes fureurs, la jeune fille qu’il aimait ! Mais Abbeville a effacé depuis longtemps par son urbanité, par sa tolérance, par ses vertus faciles, ces souvenirs de sang.

Quand j’eus tout vu, la bibliothèque, qui a été brûlée, dévastée et pillée, et qui renferme encore de belles choses ; le musée, qui commence à peine ; le vieux navire saxon qu’on a retrouvé dans la Somme, cette noble rivière qui charrie les antiquités comme d’autres rivières charrient le sable ; quand j’eus tenu dans mes mains la tête du Gaulois qu’on a déterrée encore enchaînée à son carcan de fer comme un serf, je pris congé de mon excellent ami le poëte, l’historien, l’antiquaire, Boucher de Perthes, et je revins en toute hâte sans plus rien voir ; et encore trouverez-vous que j’ai trop vu.

Dites-moi, je vous prie, comment sont faits ceux qui aiment les voyages pour les voyages, comment est construit le cœur d’Alphonse Royer, qui un beau jour est parti pour Constantinople, d’où il a rapporté la fièvre ; dites-moi, je vous prie, ce qui a poussé M. de Lamartine, mon roi et mon dieu, à quitter sa belle maison et ses vieux arbres pour aller se perdre dans les sables de l’Orient ? Vive le repos de chaque jour ! vivent les ombrages de chaque été ! Bonjour à mes meubles qui me connaissent, à mes livres qui s’ouvrent tout seuls aux plus beaux endroits, à mes chiens qui me saluent, à mon fauteuil qui est fait pour moi, à mes amis visibles et invisibles, les bien-aimés de mon cœur ! bonjour même à mes chers calomniateurs de chaque matin et de chaque soir ; bonjour, bonjour à tous ces biens de la vie, auprès desquels il faut rester puisqu’on ne peut pas les emporter avec soi !