Les caprices du cœur/08

Édouard Garand (p. 19-22).

VIII


Hortense Lambert était une coquette. La vanité primait chez elle. Peut-être son cœur recélait-il des trésors d’amour pour celui qui, un jour, paraîtra à ses yeux, nimbé de la splendeur du prince charmant. Mais cet heureux ou malheureux mortel n’avait pas encore paru. Dans les quelques flirts engagés au hasard d’une vie mondaine bien remplie, elle n’avait fait que s’aimer dans ceux à qui elle accordait ses préférences. Cela, elle l’admettait elle-même.

Pourtant, un jour, après avoir entendu raconter, par sa sœur, la banale et lamentable histoire sentimentale de Lucien Noël, elle avait éprouvé pour le jeune homme, un sentiment mal défini, un penchant plutôt cérébral que charnel.

Cette figure sévère, chez un jeune homme au tempérament si violent, et si primesautier, n’était pas normale. Elle était le fruit d’une souffrance concrétisée qui avait patiné les traits en leur donnant un je ne sais quoi de douloureux, même lorsque l’hilarité ou la joie les modifiait.

Elle en voulut à cette autre personne, qu’elle ne connaissait pas et ne connaîtrait probablement jamais, d’avoir eu dans la vie d’un homme une influence plus grande qu’elle n’eut jamais chez aucun de ses admirateurs, même de ses adorateurs.

Lors de son séjour à Montréal, elle avait essayé d’esquisser l’ébauche d’une aventure avec le journaliste. L’échec l’avait stimulée tout en la surprenant. Elle en ressentait, comme une humiliation, une négation de ses qualités fascinatrices qu’elle plaçait au plus haut rang.

La joie de voir un homme à ses pieds, joie bien innocente pour elle, et dont elle ne connaissait pas les conséquences tragiques parfois, était pour elle la plus grande volupté qui existait sur terre.

Elle en éprouvait un frisson de vanité qui frisait l’orgueil et faisait battre son cœur dans son corsage.

Que Lucien Noël n’eut pas succombé, et n’ait pas consacré par sa chute, la toute puissance de ses charmes féminins, lui causait comme une brûlure.

À force de penser à lui, elle se convainquit qu’elle l’aimait, et cela activa son désir d’être aimé de lui.

Quel moyen prendrait-elle pour capter son cœur ? Elle résolut de ne rien brusquer, de se fier au hasard, hasard qu’elle provoquerait elle-même. Savante dans l’art de l’intrigue et de capter l’attention, elle possédait au plus haut degré le don de l’intuition. Il y a telle de ses conquêtes qui décelait une tactique extraordinairement psychologique, mais qu’elle avait adoptée à son insu, inconsciemment. Un air de tête, une phrase bien tournée, un mot aguichant, souvent, avait suffi, pour se faire, dans un bal, du mâle en vedette, son chevalier servant.

Le soir du renversement du ministère, lorsqu’elle rentra chez elle, après avoir passé la soirée au Château en compagnie d’une amie, elle décida donc de faire le siège en règle de Lucien Noël, d’autant plus que celui-ci, par son dernier exploit, se parait à ses yeux, d’un prestige nouveau.

Avant de s’endormir, elle étudia les moyens à prendre pour mieux enlacer le jeune homme. Tous lui paraissaient bons, d’autant plus qu’elle était certaine de l’aimer, et qu’elle avait la croyance en une Destinée Supérieure, qui avait permis qu’elle fut, dès le Couvent, l’amie de Germaine, dans ce seul but.

Ayant quelques intérêts dans Québec, et voulant y promouvoir davantage la vente de son journal, Lucien décida donc de demeurer dans cette ville une semaine de plus. Les Montréalais disent de Québec que c’est un grand village. Ils n’ont pas tout à fait tort en ce sens qu’aucun événement, si petit soit-il, n’y passe inaperçu et que tout le monde s’y rencontre.

La Terrasse Dufferin est l’endroit par excellence où l’on peut rejoindre quelqu’un dont le téléphone nous a appris son absence de chez lui.

Le lendemain soir, peu après le souper, Lucien rencontra donc Hortense Lambert.

Pour ne pas paraître trop sauvage, et parce qu’elle était l’intime de sa sœur, il s’arrêta pour lui parler, et lui demanda si sa soirée était engagée.

Sur la réponse négative de la jeune fille, il fit quelques tours de la Terrasse et entra au Château prendre une tasse de café tout en écoutant jouer l’orchestre.

Saisissant tout de suite, que, paraître intéressée et captivée par la compagnie du jeune homme, c’était risquer de le perdre, Hortense Lambert ne causa que de choses indifférentes, fit taire sa féminité, ne songeant qu’à être un compagnon sûr et discret.

Il passa une soirée fort agréable. La conversation d’Hortense était piquante, pleine d’imprévu. Elle avait des aperçus bien à elle sur les hommes et les événements auxquels on se laissait prendre par leur nouveauté ou leur ingénuité.

— Vous êtes encore à Québec pour longtemps, lui demanda-t-elle, comme ils cheminaient ensemble sur la rue St-Louis.

— Une semaine au moins.

— À ce compte-là, j’espère vous revoir. La porte de notre maison vous est toujours ouverte.

Le journaliste promit une visite, et, ne regretta pas ce sacrifice à l’avance de quelques-unes de ces heures, à son grand ennemi, le beau sexe, qu’il appelait plutôt le méchant sexe.

Elle se félicita de cette entrevue, augure d’une lutte que la victoire couronnerait.

À son retour, Noël se dit qu’il avait tort de tant craindre les femmes, et que, parce qu’une jeune péronnelle, lui avait un jour faussé compagnie, ce n’était pas une raison pour se priver de la douceur d’une société plus délicate et plus raffinée que celle qu’il fréquentait habituellement. Il alla souvent Grande Allée, passer quelques soirées, charmantes, à écouter la musique qu’interprétait Hortense. Il s’engourdit ainsi dans les délices de Capoue, réunissant maille par maille le chainon qui le captiverait.

Bien des symptômes auraient dû pourtant lui faire crier gare. Il était trop heureux d’avoir brisé une résolution qui lui pesait, pour en faire cas.

Une fois, parce qu’un jeune homme, durant le temps qu’il était là, appela Hortense au téléphone, il ressentit quelque chose en lui, dont il n’était pas coutumier. Le malaise se dissipa dès que la jeune fille eut raccroché l’écouteur et il n’y pensait plus.

La veille de son départ de Québec, il reçut une lettre de son ami Mainville, qui lui mandait sa candidature dans le comté de Marquette.

Il commençait sa campagne immédiatement et aurait besoin de son concours.

Comme c’était la dernière soirée qu’il passait à Québec, il retourna Grande Allée, faire ce qu’il appelait sa visite d’adieu.

Pourtant son cœur se serra bien un peu quand il souleva le marteau sur la porte et réalisa que d’ici longtemps il ne renouvellerait plus cette visite.

Toujours sûr de lui-même, du moins croyant l’être, il se raisonna, se dit que ces visites étaient devenues une habitude, et que, comme toutes les habitudes, il était dur de s’en défaire.

Le salon des Lambert était une immense pièce tapissée d’étoffes importées et dont les meubles un peu disparates représentaient la grâce et la délicatesse du style français, en même temps que la somptuosité et le confort du mobilier moderne anglais et américain. Chose bizarre, ce mélange de style n’offrait rien de choquant à l’œil ; tout s’harmonisait : quelques tapis d’Orient étaient jetés sans symétrie. Dans un angle un piano à queue, et à côté, un divan large et moelleux.

Hortense était revêtue d’une robe d’organdi mauve. Une échancrure sur le devant laissait voir le cou aux lignes parfaites et la naissance de la poitrine. La robe serrait la taille et s’élargissait aux hanches.

Elle seyait à ravir à la jeune fille s’adaptant parfaitement tant par la coupe que par la nuance, à son genre de beauté.

Lucien remarqua combien Hortense était belle dans cet accoutrement et crut voir que ses yeux étaient plus brillants que de coutume.

Ils s’installèrent tous deux sur le divan, chacun à une extrémité

— C’est la première fois que vous portez cette toilette ?

— Oui, vous ne l’aimez pas ?

— Au contraire, je l’adore.

— Monsieur Noël, est-ce vrai que vous avez déjà eu une peine d’amour ?

Il éclata de rire, d’un rire franc, sans aucune gêne, et qui indiquait bien qu’il était guéri, à jamais guéri, de sa passion première.

— Moi ? Qui a pu vous conter cela.

— Votre sœur Germaine.

— Elle est discrète à ce que je vois.

— Ne la blâmez pas. Je lui ai posé tant de questions sur vous.

— Vraiment ? Vous vous intéressiez tant que cela à mon humble personne ?

— Pourquoi pas ? N’êtes-vous pas intéressant ?… Vous êtes bien loin… Avez-vous peur de moi ?… Approchez-vous un peu.

Sans flairer le danger, il se rapprocha d’elle. Sa main effleura la sienne.

— Lucien, dit-elle, la voix soudain grave.

Il se retourna surpris de l’intonation. Elle rit d’un rire nerveux, saccadé, et lui dit, scandant ses mots.

— J’ai… décidé… que… vous… ne… pensiez… plus… jamais à cette personne.

— C’est fait depuis longtemps.

— Je ne vous crois pas. Alors pourquoi avez-vous tant peur des femmes.

— Vous voyez que je n’ai pas peur de vous.

— Je ne suis donc pas dangereuse.

— Oh ! non ! Du tout ! D’ailleurs, je suis blindé…

À son tour, elle se rapprocha de lui, si près que ses cheveux frôlèrent sa joue.

— Lucien, lui dit-elle… puis, elle se tut.

— Parlez, je vous écoute.

— Lucien… je ne vous inspire rien… rien…

— Oui de l’amitié.

— Rien que cela ?

— N’est-ce pas suffisant ?

— Peut-être…

Ils restèrent quelques minutes sans répondre.

Elle le regarda bien droit dans les yeux.

Les petits yeux noirs ne bronchaient pas.

— Et ces yeux-là ne vous ont jamais rien dit…

Et toute la câlinerie des caresses du regard glissa sur lui comme un effluve.

À son tour, il dit :

— Peut-être.

Elle se rapprocha davantage et lui dit tout près, si près qu’il buvait son haleine chaude, parfumée, troublante…

— Et ces lèvres-là, ne vous ont jamais donné la tentation d’un baiser à voler…

Il faiblissait. Elle le sentait à une buée dans le regard.

— Et ces yeux-là, et ces lèvres-là, ne vous ont jamais donné aucun vertige…

Un étourdissement le fit chanceler. Puis tout à coup il murmura :

— Oui… oui… Hortense, elles me donnent le vertige.

Et brusquement il l’enlaça et colla ses lèvres sur les siennes.

Il avait le vertige, un véritable vertige.

Toutes ses résolutions s’écroulaient. Son masque d’indifférence venait de lui être arraché subitement.

Il ne s’en plaignit pas.

— Oui… Hortense… je l’aime votre bouche, je les aime vos yeux, j’aime votre voix, votre taille, vous, vous, je vous aime… Vous avez gagné.

Elle sourit. Son expression était étrange, énigmatique.

Elle lui serra la main.

— Merci, dit-elle.

— Et vous, m’aimez-vous ?

— Peut-être.

Il voulut en savoir plus long, la pressa de questions. Toujours elle répondait :

— Peut-être.

Il voulut de nouveau la presser dans ses bras, mais souple comme une jeune chatte, elle lui échappa, et un doigt sur la bouche.

— Ne soyez pas gourmand.

— Je pars demain, Hortense. Je serai longtemps, bien longtemps sans vous voir… M’aimez-vous ? Hortense. Dites-moi que vous m’aimez ?

— Je vous ai répondu : Qui sait ? Gagnez-moi.

Et il s’acharna à vouloir, exactement, savoir ce qu’il lui inspirait. L’obstacle le stimulait et aussi l’exacerbait.

Inflexible, elle se tenait toujours sur la défensive.

Quand il la quitta, il n’emporta d’elle que ce « peut-être » vague mais qui lui ouvrait toutes grandes les portes de l’Espérance.