Les aventures de Perrine et de Charlot/7

Bibliothèque de l’Action française (p. 39-47).


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V

À Dieppe


Il est tard. Le soleil descend à l’horizon. L’animation a cessé dans la ville. Comme Perrine se sent engourdie du long séjour dans la voiture ! De l’embarras se devine dans sa physionomie rembrunie. Que fera-t-elle ? Où ira-t-elle ? Le vieil Ephrem la considère tandis qu’elle soulève ses paniers et tend la main à Charlot.


le conducteur

Écoute, Perrine. Je sais que tu dois te rendre chez la tante Claudine Le Jeal. Cela ne te sourit pas. À moi non plus. Tu soupires, ma pauvre mignonne. Comme tu as raison. Elle t’en fera voir de belles, la tante ! Je ne te le cache pas, afin que tu t’armes de courage. On la connaît ici, à Dieppe. On ne l’appelle que « la vieille mauvaise riche. » C’est comme dans l’Évangile, tu sais, il y avait un mauvais riche qui…

Perrine fait signe que oui. Elle n’ose répondre. S’il allait la questionner et deviner son projet de fuite. Oh ! non, non…


le conducteur

Eh bien, petite fille, j’ai l’idée que si tu arrives à cette heure-ci, seule avec Charlot, la tante ne te recevrait pas en riant. Alors voici ce que je propose. Vous resterez ici, ce soir, avec votre vieil ami. La femme de l’aubergiste, qui est la meilleure des créatures, prendra soin de vous durant la nuit. Et puis je serai là, dans une chambre voisine. Cela te va, tes yeux brillent, petite ? Allons, venez, mes agneaux. Je me fais une fête de vous garder. Nous nous séparerons demain. Je vous reconduirai chez la tante. Et nous souperons bientôt, j’ai une faim.


perrine

Nous acceptons, bon ami. Et…

Perrine, d’un mouvement preste, retire son soulier, se saisit de deux pièces d’or, et les met dans la main du conducteur. Celui-ci reste stupéfait. Il regarde Perrine, puis les deux pièces d’or. Enfin, il est secoué d’un bon rire.


le conducteur

Oh ! la petite madrée ! C’est qu’elle pense à tout. Je garde les pièces, pour que l’on t’en fasse de la monnaie, enfant. Il vaut mieux ne pas garder d’or en voyage.

Perrine est satisfaite de ce dénouement. Elle remet au conducteur les deux autres pièces d’or qui se trouvent dans son soulier gauche.


le conducteur

Maintenant, petiots, tandis que je mets ma voiture à l’abri, promenez-vous un peu. Cela vous dégourdira les jambes.

Le brave homme s’éloigne. Perrine avise un banc de pierre, adossé à un mur, et y dépose ses paniers. Puis, prenant la main de Charlot, elle marche de long en large dans la rue déserte.

Le vieil Ephrem est bientôt de retour. Tous trois entrent dans l’auberge et s’installent à une petite table où se trouvent un potage et du lard au choux tout fumant. Près des enfants des gâteaux sont déposés. L’aubergiste s’approche. Il tient une bouteille à la main.


l’aubergiste

Vieil Ephrem, voici du cidre. Vous n’en avez jamais bu de semblable.


le conducteur

Merci. Je le boirai à votre santé, aubergiste.

Il est rudement bon, en effet, le petit cidre normand ! Le conducteur fait clapper sa langue. C’est un connaisseur. Il se verse un nouveau verre. Puis un autre. Tiens, la bouteille est presque vide. Mais ce qu’il est bon aussi le petit cidre normand ! Lorsqu’on se lève de table, le vieil Ephrem titube. Il aurait dû se méfier. Il n’a plus vingt ans. « Bah ! l’air me ranimera, » se dit-il.

Il confie les enfants à l’aubergiste et sort. À pas lourds, il se dirige vers le port. De beaux vaisseaux à l’ancre se balancent sous la brise.

Le lendemain, au petit jour, Perrine, qui est éveillée, entend un gémissement. Elle se redresse et tend l’oreille. D’autres gémissements se succèdent. Plus de doute, c’est le vieil Ephrem qu’elle entend. Elle se lève, s’habille et doucement pénètre dans la chambre voisine.


le conducteur, sans se retourner.

Qui est là ?


perrine

C’est moi, Perrine.


le conducteur

Oh ! ma petite, je souffre horriblement. J’ai fait une chute hier soir. Mon pied est démis, je crois.

(Tout bas.)

Le vilain cidre, quel tour il me joue !


perrine

Je vais chercher du secours.


le conducteur

Donne-moi un peu d’eau avant de descendre, Perrine.


perrine

Tout de suite. Bon ami, j’ai de la peine de vous voir ainsi.


le conducteur

Tendre petite âme !

Il boit à longs traits, caresse les cheveux de Perrine, puis retombe sur son oreiller avec une plainte. Perrine donne l’alarme en bas. On court chercher le médecin. La petite remonte dans la chambre du malade, après s’être assurée que Charlot ne s’inquiète pas. Le bambin est en confiance. La femme de l’aubergiste lui plaît beaucoup. Il s’accroche à ses jupes.

La visite du médecin jette de l’inquiétude. La jambe est en mauvais état. « Fracture compliquée, prononce-t-il. Beaucoup de soins. Ce sera long. Quarante jours sans bouger ! »

« Ah ! mon Dieu ! » s’exclame le vieil Ephrem, bouleversé.

Au bout de deux jours, cependant, il va mieux. Il appelle Perrine.


le conducteur

Ma petite enfant, je te remercie. Tu me soignes bien. Mais il est temps de vous mettre en route, Charlot et toi. Votre tante vous attend. Je n’ai rien dit à âme qui vive vous concernant. On vous croit des petits parents à moi. Mais tout de même ça n’est pas bien. Je n’ai pas le droit de vous garder. Préparez-vous donc et dès cet après-midi rendez-vous chez votre tante. Perrine, tu es assez raisonnable n’est-ce pas, pour te présenter seule ?… Tu n’as besoin de personne pour t’accompagner ?

Perrine ne répond pas, de grosses larmes roulent sur ses joues. Le conducteur les voit. Il se trouble.


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le conducteur

Tu as du chagrin de me quitter. Moi aussi.


perrine

Pourquoi ne pas me garder… toujours !


le conducteur

Pauvre innocente ! Si tu crois qu’on le permettrait !… Courage, petite fille !… Reviens me dire adieu et prendre l’argent que tu m’as confié l’autre jour. Dans trois semaines, le vieil Ephrem passera près des beaux jardins de la tante Claudine. Vous lui sourirez.

Dans trois semaines ! Perrine soupire. Elle sera loin d’ici. Car sa décision n’a pas varié, et les événements la servent… Elle court tout de suite à la recherche du navire.

Il est deux heures lorsque les petits, les yeux rougis, s’engagent dans les rues de Dieppe. De tous les côtés, on aperçoit le port. Perrine entre dans un magasin et achète des provisions. À une fontaine publique, elle remplit d’eau les bouteilles placées dans son panier. Puis elle va toujours plus loin, faisant admirer à Charlot des tours anciennes, le Château de Jean Ango, la belle église Saint-Jacques. L’on y entre prier un instant.

Au détour d’une rue, des éclats de voix parviennent jusqu’à eux. Ils avancent. Tout à coup les enfants se rejettent en arrière et Perrine souffle à l’oreille de Charlot : « Regarde la vilaine tante Claudine, c’est elle que tu aperçois dans ce grand parc. »

Une belle villa vient en effet d’apparaître, et, dans une des allées du jardin, une vieille dame richement vêtue lève sa canne au-dessus de la tête d’un gosse tremblant. Un jardinier s’approche à la hâte. Il intercède.


le jardinier

Madame Le Jeal, je vous en prie, livrez-moi le coupable. Il ne volera plus vos pommes, je vous en réponds.


madame le jeal, méfiante.

Saurez-vous le fustiger ?… Le petit misérable !… C’est à moi qu’il devrait avoir affaire.


le jardinier

Comptez sur moi, Madame.

La tante Claudine Le Jeal, — car c’est elle, — s’éloigne à regret. Dès qu’elle est hors de vue, le jardinier saisit le petit garçon et le pousse au dehors.


le jardinier

Va, petit, la frayeur te sert de punition. Tu as de la chance que je me sois trouvé là. Elle t’aurait cassé sa canne sur le dos. La mâchante femme ! Sais-tu Luc,

(Un autre jardinier est accouru.)
je souhaiterais que les petits neveux d’Offranville se noient, tiens, dans cette belle mer qui miroite au soleil. Cela vaudrait mieux que la vie ici.

Perrine saisit la main de Charlot. « Fuyons vite, dit-elle, oh ! que nous avons raison de nous en aller très loin de la tante Claudine. Elle est terrible. »

On court. Les vaisseaux sont bientôt en vue. Perrine, avec sa petite figure avenante, très mignonne, s’approche d’un matelot. Il a l’air un peu idiot, pas méchant du tout.

— Quel navire, mon bon Monsieur, part pour le Canada, demain ? demande Perrine.

— Celui-ci, en rade, droit devant vous.

— Merci.

Perrine regarde de tous côtés. Oui, ils sont bien seuls, eux et ce matelot.

« Venez venez, fait-il, tout à coup, je ne vous trahirai pas. C’est un beau voyage à faire. Je vais vous embarquer. »

Il rit en soulevant Charlot. « Le beau petit gars ! » s’exclame-t-il. Perrine hésite. Bah ! tout à l’heure, elle se cachera si bien dans l’intérieur du navire que personne ne les découvrira. Et puis ce matelot, un peu hébété, les oubliera bientôt. Elle se risque.

Le matelot s’empresse d’installer la petite fille dans une barque, près de Charlot, qu’il ne quitte plus des yeux. Une sorte d’intérêt affectueux traverse son regard. Charlot répond plusieurs fois aux attentions de l’infirme par un sourire. Il s’émerveille de l’adresse du marin à manier de lourdes rames.

Les deux petits viennent à peine de se glisser dans le navire en compagnie de l’idiot, qu’un groupe de matelots débouchent d’une rue, à gauche du port, se saisissent, à leur tour, de chaloupes. On s’approche du navire en causant et en riant. La promenade à Dieppe a été belle et l’humeur s’en ressent. On aborde. L’idiot, qui répond au nom de Julien, reparaît au milieu de ses compagnons. Ses yeux brillent. Il regarde autour de lui avec précaution.


un matelot

Qu’as-tu donc, Julien ?


julien l’idiot

Quelque chose que vous ne saurez pas. Quelque chose d’extraordinaire ! Vous n’en saurez rien, vous dis-je, j’ai promis.


un matelot, le regardant en dessous.

Prends garde, l’ami, à ce que tu fais. Il pourra t’en coûter.

(Se retournant vers les autres.)
Ce gaillard-là ne devrait jamais être laissé seul. Vous verrez, il nous jouera quelque sale tour.
(Haussant les épaules.)

Mais je vous en ai prévenu. Tant pis. Quoi qu’il arrive, je m’en lave les mains.


julien, riant.

Bon, c’est cela, lavez-vous-en les mains. Ça n’est pas l’eau qui manque.


2ème matelot, intervenant.

Laissons donc ce pauvre diable tranquille. Il n’est pas méchant, quoiqu’un peu taquin. Il est temps de nous remettre à l’ouvrage. Demain nous appareillons de bonne heure, rappelez-vous. En avant, les amis.

Tous se dispersent. On les voit bientôt circuler, accomplissant la manoeuvre et les divers travaux habituels.



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