Les aventures de Perrine et de Charlot/5

Bibliothèque de l’Action française (p. 25-32).


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III

Le rêve


Perrine et Charlot sont rentrés dans leur maison silencieuse, pleine de doux souvenirs. Pour la première fois, seuls, ils verront venir la nuit, seuls, ils assisteront à la conquête de l’ombre, qui envahira mystérieusement toutes choses.

Perrine le veut ainsi. Sa visite chez le curé, la conversation étrange qu’elle y a entendue, provoquent en son âme un trouble extrême. Elle souhaite autour d’elle un peu de solitude.

Le soir vient. Charlot se laisse mettre au lit sans protester. Il est heureux d’être seul avec Perrine, sa « petite mère, » ainsi qu’il se plaît à l’appeler. Les deux enfants, suivant leur habitude, s’agenouillent et joignent leurs mains. Ils prient Jésus de les bénir à l’approche de la nuit. Le danger rôde peut-être, à la faveur de l’ombre… Hélas ! ils n’ont plus ni papa, ni maman pour veiller sur eux, pour écarter le mal de leur chemin.

Après une dernière caresse à Perrine, la tête de Charlot retombe. Ses yeux se ferment. Il dort doucement, paisiblement.

Mais les yeux de la petite fille demeurent au contraire grands ouverts. Elle n’a pas sommeil, oh ! non, pas du tout… Elle sent dans son être un feu si étrange. Des visions passent et repassent dans sa tête enfiévrée. À ses oreilles bruissent, hautes et claires, les paroles du curé et de son pieux visiteur. « Le notaire est malade, vous resterez encore au milieu de nous, » a déclaré le prêtre. Et à ce souvenir, le coeur de la petite fille se dilate un peu. L’image du franciscain, souriant et apitoyé, se dresse ensuite devant elle. Sa physionomie ardente comme elle la revoit ! Le missionnaire parle de pays inconnus, lointains et merveilleux, pays où il fait si bon de vivre qu’un père zélé, semblable à lui, va mourir de douleur parce qu’il ne lui est plus permis d’y retourner. Et ne s’embarque-t-on pas prochainement pour cette belle contrée, qui se nomme la Nouvelle-France ? « Le 8 avril, à Dieppe, » a prononcé la voix sonore du missionnaire.

Dans huit jours ! « Dieu ! pense Perrine, que le temps se fait court pour les enfants qui se mettent en route pour le Canada ! Qu’ils sont heureux !… Dans huit jours !… Le temps est court,… court !… Ah ! »

Et Perrine, qui succombe à la fatigue, ne bouge plus. Bientôt ses longs cheveux dorés se mêlent aux boucles brunes de son frère. Les deux enfants dorment, serrés l’un contre l’autre.

Perrine s’agite dans son sommeil. Elle rêve. Un sourire soudain, se joue sur ses lèvres. Oh ! le beau rêve, vraiment, que fait la petite fille !… Sa mère adorée, elle la revoit. Elle s’approche. De ses mains d’où s’échappent des rayons, elle borde le lit. Puis, en un geste de bénédiction, elle effleure le front de ses chéris. Elle s’éloigne. « Maman, maman, soupire l’enfant extasiée, reviens. Je suis si heureuse lorsque tu es là. » Un personnage surgit à ce moment de l’ombre. Il vient se placer près de sa mère. À sa grande surprise, Perrine reconnaît le pieux récollet. Mais que dit-il donc, si bas, si bas qu’elle ne peut entendre les mots, et voit seulement remuer les lèvres ? Sa maman hoche la tête d’abord, puis sourit… Oh ! les ombres secourables se dirigent vers le fond de la pièce. « Mère ! » crie Perrine, et ses bras se tendent violemment. À cet appel suprême, la maman se retourne. Intensément, elle regarde la petite fille. Perrine reconnaît les grands yeux tristes !… Puis, par deux fois le bras de la maman se soulève, sa main, dont la blancheur éblouit, désigne un endroit lointain, invisible. « Il faut partir, petite, il faut partir, » semble dire le geste maternel si gracieux. Et le bon récollet, à son tour, incline plusieurs fois la tête, regardant bien au loin, lui aussi.

Perrine s’éveille. Son coeur bat à coups précipités. Assise très droite dans le lit, elle regarde autour d’elle, ses yeux défient l’obscurité, tout ce noir qui la pénètre. « Qu’est-ce que cela veut dire, se demande-t-elle ? Se peut-il que ce ne soit là qu’un rêve ? Oh !… sa mère, sa mère que ne donnerait-elle pas pour la sentir encore près d’elle ! »

Perrine est heureuse. Peu à peu, voilà qu’elle saisit le sens grave du rêve qu’elle a fait. « Oui, sûrement, elle ne doit plus rester ici. Elle doit quitter Offranville, partir au loin. Elle doit aller là-bas, là-bas… » Et le bras de l’enfant esquisse le geste même de sa mère. « Là-bas ! Mais ne serait-ce point dans le lointain Canada, tant aimé des récollets ? Là-bas, l’on doit sourire aux petits enfants sans mère, les choyer, les protéger contre les tantes Claudine impérieuses et cruelles. Là-bas, c’est un bon et beau pays, elle en est certaine. »

Perrine se sent calme. « Dès demain, elle en décide, elle sera loin d’Offranville. Qui s’en doutera, d’ici à trois jours ?… Une diligence passe durant la semaine au bourg voisin. Elle se rendra d’abord à ce bourg. Le conducteur de la diligence est le vieil ami de Perrine. En les voyant seuls, Charlot et elle, sur la route poudreuse, il les fera sans doute monter dans sa large voiture !… C’est cela, pense la petite, il faut agir ainsi. Puis une fois à Dieppe… Oui… une fois à Dieppe, comment trouverais-je le navire ?… Dieu ! qu’il est difficile pour une petite fille d’entreprendre un aussi long voyage. Maman chérie, père si bon, aidez votre petite, » murmure Perrine. Et la tête lasse de l’enfant roule sur l’oreiller… Elle se rendort enfin.

Dès que l’aube met de la clarté dans la maison, Perrine est debout. Quelques heures de repos ont suffi pour réparer la fatigue de la nuit, si agitée au début. Le regard de la petite fille brille étrangement. Autour de sa bouche mignonne un pli volontaire s’est creusé. Oh ! l’impression du rêve mystérieux persiste. L’enfant revoit sans cesse le geste de sa mère lui conseillant de s’éloigner. Sa résolution se fait irrévocable. Elle quittera Offranville avec Charlot dans quelques heures. Sans desserrer les lèvres, sans dire un mot à âme qui vive, elle s’en ira par la grande route ensoleillée…

Il fait décidément beau au dehors. Une brise tiède pénètre par la fenêtre entr’ouverte. Une odeur de lilas s’imprègne sur toutes choses. Le printemps offre sa féerie de couleurs, de fraîches senteurs, de voix harmonieuses.

Tout en dressant le couvert, l’on déjeunera de lait frais et de tartines, Perrine s’inquiète de Charlot. Il dort toujours.

Mais soudain : « Perrine, » fait une voix flutée, un peu pâteuse. La petite sœur accourt près du lit.


charlot

Embrasse-moi, Perrine. Et tu m’habilleras vite, dis, j’ai faim.


perrine

Oui, oui.


charlot, surpris.

Oh ! Perrine, tu mets ce bas à l’envers !


perrine

C’est vrai. Allons, je recommence.


charlot

Tu as encore ta longue, longue figure, Perrine. Pourquoi ? Charlot n’aime pas cela. Tu n’es plus ma belle Perrine, alors.


perrine, souriant.

Moi, je t’aime toujours. Même lorsque tu boudes.


charlot, se redressant.

Mais je ne boude plus jamais, tu le sais bien. Je suis sage, un « petit homme» a dit le récollet, hier.

Les enfants se mettent à table. L’appétit est excellent de part et d’autre. L’humeur de Charlot est comme le ciel du printemps, radieuse et claire. Enfin Perrine se lève. Aidée de Charlot, elle range tout dans la maison. Puis elle s’asseoit dans le grand fauteuil de sa mère, et attire le petit garçon près d’elle.


perrine

Écoute, Charlot, je veux t’apprendre quelque chose de grave.


charlot

Oui ? Mais prends-moi sur tes genoux, petite sœur. Tu pourras ainsi me parler bas, car les choses graves, ça se dit à l’oreille, n’est-ce pas ?

Et Charlot baisse lui-même la voix, tout en se blottissant, comme un chat frileux et caressant, contre sa sœur.


perrine

Charlot, nous n’irons pas chez la tante Claudine. Nous n’irons jamais, jamais, tu m’entends ?


charlot

Non ?


perrine

Non. Elle n’aime pas les petits enfants, vois-tu. Elle serait fort méchante et nous serions malheureux.


charlot

Mais comment tu feras, Perrine ?


perrine, mystérieuse.

Je sais. Maman me l’a appris cette nuit.


charlot, tressautant.

Tu as vu notre maman, et tu ne m’as pas éveillé. Oh ! Perrine, que c’est vilain !


perrine

Je l’ai vue en rêve, mon chéri. Mais tu es si petit, tu ne peux comprendre.


charlot

Si, je comprends bien. Et qu’est-ce qu’elle t’a dit notre maman si triste ?


perrine

Elle m’a recommandé de me rendre très loin, où il n’y a pas de tante Claudine. Au Canada, Charlot. Tu te souviens du beau pays dont a parlé le récollet, hier ?


charlot

Pas beaucoup, Perrine. Mais si tu sais, toi, je prendrai ta main, et nous marcherons aussi longtemps qu’il le faudra.


perrine

Sans jamais dire où nous allons, frérot ? Écoute, il faut que tu me promettes de ne jamais ouvrir la bouche là-dessus. Tu m’entends, tu n’en parleras à personne.


charlot

Pas même à M. le curé ?


perrine

Cela ne sera pas nécessaire. Nous partons dans une heure. Va jouer, maintenant, Charlot. Je vais préparer nos paniers. Il y en aura deux. Dans l’un seront nos vêtements. Dans l’autre des provisions.


charlot

J’en porterai un, petite soeur. Mes bras sont forts.


perrine

Très bien.

Charlot s’éloigne. Il est pensif. Mais bah ! Perrine est grande. Et raisonnable donc ! Il la suivra. Il sera muet… comme le sourd-muet du village, pour lui faire plaisir. Il ne faut pas d’ailleurs contrarier Perrine, lorsqu’elle ne veut pas quelque chose. Oh ! non. Cela il le sait bien. Et elle ne veut pas aller chez la méchante tante. Elle ne veut pas, certes,… ni lui non plus. Il rit tout à coup, et se laisse glisser dans le sable chaud et doré.

La petite fille hâte ses préparatifs. Elle s’encombre de peu de chose. On se rend si loin. Mais tout à coup voilà qu’elle songe au bas de laine où il y a plusieurs pièces d’or. Que va-t-elle en faire ?… L’enfant reste perplexe durant quelques instants. Puis un souvenir traverse son esprit.

Elle se rappelle un conte que lui narrait autrefois son père. Dans ce conte il y avait un petit garçon qui portait un bel habit bleu à larges boutons. Il le porta si longtemps son bel habit, qu’un jour, alors qu’il vivait loin de ses parents qui étaient devenus pauvres, il fallut le remettre à neuf. Or, en essayant de recouvrir les larges boutons, ne s’aperçut-on pas qu’ils étaient faits de pièces d’or recouvertes d’une étoffe solide… Perrine se souvient d’avoir battu des mains de plaisir, admirant fort la maman du petit garçon d’avoir caché ainsi un trésor.

« Eh bien ! pense la petite, je ferai de même avec les habits de Charlot. Vite, vite, à l’ouvrage !… » Comme le temps lui dure !… Elle a bien chaud. Elle se sent fatiguée. Qu’importe ! L’aiguille court. Voilà qu’il ne lui reste que quatre pièces d’or. En normande avisée, elle les place deux par deux dans ses souliers.

Elle appelle Charlot. Il est temps de s’éloigner.



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