Les aventures de Perrine et de Charlot/3

Bibliothèque de l’Action française (p. -16).
LES AVENTURES DE
PERRINE ET DE CHARLOT

I

Deux orphelins


Perrine, la bonne petite Perrine se sent bien malheureuse !… La voilà seule au monde avec son frère Charlot, un mioche de six ans. Elle-même ne compte que huit années. Ça n’est vraiment pas très vieux pour avoir charge d’âme. Car sa mère, en mourant, lui a confié son benjamin, son gentil et remuant Charlot. Elle doit veiller sur lui avec le plus grand soin, et, quoi qu’il arrive, ne jamais, jamais le quitter. Perrine a promis d’obéir. Elle l’a promis de tout son coeur. Elle se rappelle quel sourire d’infini contentement a illuminé la figure de sa mère. C’est qu’elle pouvait, en effet, la maman si pâle et si triste de Perrine, se rassurer et quitter ses chéris, le coeur lourd de peine, mais l’esprit bien en paix, Perrine avait promis…

Quel coeur d’or elle a, cette Perrine ! Et avec cela, il faut voir, intelligente, fine, avisée ! Une vraie normande ! Débrouillarde comme pas une, très tenace, le plus souvent silencieuse, elle passe, grâce à ses manières discrètes et douces, à travers toutes sortes de difficultés. On l’adore, dans le paisible village d’Offranville. Il ne se trouve personne, d’ailleurs, qu’elle n’ait obligé. Aussi, depuis la mort de sa mère, Perrine voit-elle monter chaque soir, au son de l’angélus, une vieille femme tendre et pitoyable. Elle rentre au foyer des orphelins, pour y passer la nuit. L’on ne peut se résigner, à Offranville, à laisser les enfants seuls et apeurés lorsque l’ombre et le silence enveloppent toutes choses.

Perrine soupire. Hélas ! en ce bel après-midi de mars, alors qu’un soleil joyeux pénètre dans la maison endeuillée, que l’on voit dans le sentier fleurir les primevères, son coeur se serre d’angoisse. Les deux grandes douleurs de sa vie pèsent sur sa petite âme. Les souvenirs heureux d’autrefois remontent à son esprit avec une précision qui lui fait mal. Qu’ils ont été courts, ces instants de bonheur !… De grosses larmes voilent les yeux de Perrine. Elle revoit son père… Son père bon, patient, courageux, dur à la tâche, et qui rentrait quand même, le soir, une chanson sur les lèvres. Comme il l’aimait sa blonde Perrine, sa petite préférée ! Comme il baisait souvent les candides yeux bleus, quêteurs d’affection, qu’il appelait « ses deux pervenches d’amour ! » Il ne voyait rien au-delà de son foyer, ce père bien-aimé, rien qu’il put chérir davantage que les êtres qu’il y abritait. Pourtant, il l’avait quitté très tôt et sans qu’une bénédiction suprême eût tombé sur les têtes enfantines. Un soir, — il y avait de cela deux années, — on avait rapporté le vaillant travailleur sur une civière, sans mouvement, sans vie, déjà froid !… Perrine frissonne à ce souvenir. « Un accident de travail, le pauvre malheureux s’est abattu sans un geste, sans un cri, » avaient déclaré, devant elle, les voisins. Ils penchaient tristement la tête, tandis qu’ils déposaient le cadavre sur un lit d’apparat. Oublierait-elle jamais l’affreuse scène, l’aimante Perrine ?… Oh ! son père, son père adoré, comme cela lui avait paru cruel de ne plus le voir apparaître, de ne plus entendre sa voix réconfortante…

Perrine revoit maintenant sa mère. Elle se la rappelle, douloureuse et muette, durant les premiers mois qui suivirent le tragique accident. Puis, bientôt, comme ses joues se creusèrent, comme ses yeux s’agrandirent,… chaque jour davantage… Elle toussait sans cesse,… elle pleurait… Parfois elle pressait sur son coeur Charlot, puis elle aussi, Perrine, et, d’une voix faible, lente, disait : « Mes petits, mes chers petits, que je voudrais vivre, vivre pour vous… Mais je sens bien que je ne le pourrai pas… J’ai trop de chagrin, voyez-vous… Mon chagrin me tue ! » Elle joignait leurs mains, – qu’elle se souvenait clairement de tout cela, Perrine ! — et les faisait prier ce miséricordieux Jésus qui aime les petits enfants, leur coeur pur, leurs paroles simples et confiantes. « Il vous protégera, mes chéris, disait-elle, lorsque je ne serai plus là. Priez-le toujours ainsi en souvenir de moi. » Puis, la mort était venue…

Mais, par ce lumineux après-midi de mars, si Perrine ressent une telle désolation en son coeur, en se rappelant ses peines, c’est qu’un événement redouté va s’accomplir. Ses parents, Perrine n’en ignore rien, n’avaient point de fortune. Il y avait bien, — et la petite fille regarde de tous les côtés, craignant même qu’on ne lise dans sa pensée, — il y avait bien un bas de laine contenant des pièces d’or, que sa mère lui avait remis, une semaine avant sa mort… Mais Perrine devait le cacher, n’en souffler mot à personne, en user en cas de nécessité extrême ! Charlot, surtout, avait dit sa mère, Charlot encore trop petit, ne devait pas être mis dans le secret.

Donc, la pauvreté des orphelins avait ému les habitants d’Offranville. On s’était réuni chez le curé et le notaire avait été prié de tenter des recherches concernant la famille du père ou de la mère des petits. Ces démarches avaient réussi. L’on avait appris qu’une vieille tante, fort riche, habitait Dieppe. Elle répondit favorablement à la lettre du notaire, mettant comme condition, si elle se chargeait de l’avenir des enfants que, d’abord, on les conduirait près d’elle ; puis, qu’elle aurait toute liberté de les élever à sa guise. Le notaire, sur les conseils du curé, accepta, et promit de les amener lui-même, à Dieppe, très prochainement. Perrine et Charlot devaient donc dans la journée du lendemain quitter la maison d’Offranville.

Or, Perrine se rappelle fort bien cette vieille tante, veuve depuis plusieurs années. Elle est d’un caractère acariâtre, dur, impitoyable aux petites faiblesses, très avare. Elle hait les enfants. Ne lui rappellent-ils pas un fils idolâtré, mort à l’âge de six ans ? Le chagrin lui a perverti le coeur.

Perrine tressaille. Six ans ! L’âge de Charlot ! Alors elle le fera peut-être souffrir le cher petit ?…

Que faire, que faire ?… De plus, Perrine sait que cette parente ne pouvait souffrir sa mère. Tout simplement parce qu’elle n’avait pas apporté d’argent dans sa corbeille de noces. La tante ne pardonnait pas au fils de sa soeur, d’avoir épousé « une pauvre gueuse, » disait-elle sans pitié. Elle avait rêvé d’un si beau mariage pour son neveu, d’une riche héritière. Et peu importe qu’il l’aimât ou non. Plus tard, elle avait refusé de recevoir le jeune couple… « vêtu trop sordidement, avait-elle déclaré en ricanant, pour ses salons, et les invités qu’elle y recevait. » — Mon Dieu, mon Dieu, reprend intérieurement Perrine, ne nous viendrez-vous pas en aide ? Comme nous allons souffrir ! Nous n’avons plus que vous, mon Dieu, inspirez-nous !…

Ah !… Deux bras se nouent à son cou. Une petite voix claire, légèrement impérieuse, prononce à son oreille : « Perrine, pourquoi tu pleures, dis ?… Perrine, Charlot s’ennuie. Tu ne ris jamais. Tu ne veux plus jouer. » Et Perrine, la bonne petite Perrine essuie ses yeux et sourit à Charlot. N’est-il pas maintenant ce qu’elle a de plus cher au monde ? Elle le prend sur ses genoux.


perrine

Il fait beau. Si tu le veux, mon gros chéri, nous irons tous deux, faire une longue promenade.


charlot, battant des mains.

Si je veux ! Oh ! oui, oui. Et je cueillerai des violettes pour toi, Perrine. Il y en a, c’est sûr, dans le petit bois.


perrine

Ce sera très gentil, mon mignon.

(Elle l’embrasse.)

charlot

Et puis… Perrine ?


perrine

Dis, Charlot, que veux-tu encore ?


charlot

Si nous allions chez M. le curé au retour. J’ai vu ce matin, sur les fenêtres du presbytère, deux grands pots de confitures. Peut-être que l’on m’en fera goûter si tu dis que je suis sage. Et tu le diras n’est-ce pas, petite soeur ?


perrine

Oh ! Charlot, comme tu es gourmand !


charlot, habilement.

Vois-tu, Perrine, j’aime M. le curé avec ses beaux cheveux blancs et ses yeux qui rient ! Alors, j’aime tout ce qui lui appartient. Les confitures du presbytère aussi.


perrine, candide.

Tu as raison, va, de parler ainsi. Qu’il est bon M. le curé ! Allons, viens, nous irons le voir une dernière fois au retour de la promenade. Nous en serons loin demain !

Quelques minutes plus tard les deux enfants s’engagent, la main dans la main, dans le bois frais et fleuri. Le printemps, hâtif, le pare de mille charmes. Les arbres, rangés en files serrées, s’inclinent sous la brise. L’herbe fine et drue, d’un vert pâle très doux, est garnie de primevères et de violettes. Un parfum léger monte des corolles délicates, dressées vers la lumière. Dans les branches, là-haut, c’est une rumeur, un gazouillis, d’incessants battements d’ailes. C’est l’époque des nids, et la voix des oiseaux bruit suavement au-dessus d’eux. Charlot cause, rit et chante. La vie intense qu’il sent sourdre près de lui l’affecte sans qu’il puisse l’expliquer. Elle met des rayons dans ses yeux, des notes joyeuses dans sa voix. Hélas ! Ce gai petit luron n’est pourtant, à cet instant, qu’un oisillon sans nid !…

Perrine regarde Charlot et sourit. Assis sur une large roche mousseuse, le petit garçon partage, en deux parts équitables, sa moisson de violettes.


charlot

Tiens, Perrine, voici ton bouquet. L’autre je l’offrirai à notre bon curé.


perrine

Merci. Hâtons-nous, frérot, si nous voulons faire une visite au presbytère. Il est quatre heures.


charlot

Nous entrerons par le jardin, dis, Perrine ? Il est beau, bien beau, tu verras. On y travaille depuis deux jours. Perrine incline affirmativement la tête. Et Charlot, glissant sa menote souple dans celle de sa soeur, trottine docilement à ses côtés.



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