Les aventures de Perrine et de Charlot/25

Bibliothèque de l’Action française (p. 203-208).


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XXIII

De nouveau sur le sol de France


La traversée est rude. Parti le 15 août de l’île de Miscou, à bord d’un vieux navire qui semble reculer au lieu d’avancer, on ne débarque sur les rives françaises que les premiers jours de novembre. Immédiatement, on se met en route pour Paris. Jusqu’à la fin de décembre, le temps s’écoule fort agréablement pour les sauvages, quoique la visite au roi, objet suprême de leur voyage, se voit sans cesse différée. Le peuple, en liesse, depuis la naissance du dauphin, le futur Louis XIV, qui venait au monde le 5 septembre 1638, fait fête aux Peaux-Rouges. Ce n’est que visites, entretiens à l’aide de truchements, promenades, longues stations dans les rôtisseries célèbres, arrêts à tel ou tel monument. Des attroupements se forment où que les sauvages paraissent. Iouantchou fils et ses compagnons se montrent ravis de l’intérêt qu’on leur témoigne, et font belle mine aux curieux. Ils batifolent, dansent, poussent leurs ho ! ho ! coutumiers, s’inclinant ainsi, expliquent-ils, devant « le grand peuple de Paris. » Un jour, en face de l’énorme statue de saint Christophe, nichée dans la façade de Notre-Dame, l’un des Hurons est saisi d’une terreur folle. Renversé sur le sol, ses bras battent l’air, et font le geste de repousser une vision insupportable. En un clin d’œil, les badauds s’amassent. Amusés, ils se pressent et s’interpellent autour du sauvage qui continue ses contorsions. Bien lentement, on lui fait comprendre que saint Christophe, quoique le plus robuste et le mieux charpenté des saints du paradis, est secourable à tous, même aux Peaux-Rouges. Finalement, on le hisse dans un carrosse, « l’une des cabanes roulantes tirées par des orignaux, » disent les sauvages, et le voilà de retour au gîte encore tremblant d’émotion.

Et Charlot ? Ah ! la vie lui pèse plus lourdement que jamais. Sans doute, l’existence dans les bois, auprès des Iroquois, avait été pénible, crucifiante, lui avait fait verser des larmes amères ; mais ces tourments lui semblent maintenant peu de chose comparés à la honte qu’il ressent. Lui, un petit Français très fier, n’est-il pas devenu, aux yeux de ses compatriotes, un barbare dont on se moque ouvertement !

La tristesse de l’orphelin devient telle qu’elle attire l’attention. Un soir, la maîtresse du logis où habitent les sauvages, s’apitoie publiquement sur lui. Devant les regards observateurs de l’assistance, les questions embarrassantes de l’hôtesse, les yeux cruels du capitaine huron, braqués sur les siens, Charlot frémit. Il n’ose ni répondre, ni lever la tête, ni fuir. Aussi, pourquoi, comme à l’ordinaire, n’est-il pas demeuré dans sa chambre là-haut ? À son aise, il y rêve à sa Perrine chérie, à Julien, à Mme de Cordé, au Canada. Cette douceur, certes, vaut mieux que la misérable gène qui l’étouffe en ce moment. Le mutisme de Charlot a, cependant, un heureux effet : l’intérêt de chacun se porte bientôt ailleurs. L’enfant en profite pour déguerpir en toute hâte de la salle.

Le lendemain, les sauvages quittent l’auberge. On désire se rapprocher du Louvre et du roi. Charlot revoit au départ la vieille dame aux yeux compatissants. Elle lui sourit, s’approche, et en grand mystère, un doigt sur les lèvres, glisse dans sa poche, deux brioches croustillantes. Le bon petit cœur de Charlot se met à battre très vite. Les larmes montent à ses yeux. Il est si malheureux !… Si seul !… Depuis longtemps personne ne s’est penché avec tant de bonté vers lui. En un grand effort courageux, il se raidit et remercie d’un regard de ses yeux bleus. À une petite distance de l’auberge, Charlot se retourne et salue plusieurs fois de la main. La bonne dame est toujours là, et répond à ses signes d’amitié. « La reverrai-je, se dit Charlot en soupirant, je quitte sans cesse ceux que j’aime et qui m’aiment. » Et l’auberge où dans l’encadrement de la porte, apparaît la bienveillante hôtesse se fixe dans son esprit. Il reviendrait vers elle les yeux clos.

Un peu partout Charlot excite l’intérêt et une légère surprise, quoique jamais, avec les étrangers il n’ait desserré les dents. On veille si bien autour de lui. Et qu’on le déguise avec soin. Que d’huile on verse sur ses cheveux, jadis fins et bouclés ! Que de couleurs marbrent sa figure, ses bras, ses jambes !

Le capitaine huron s’irrite des marques de sympathie données à Charlot. La crainte d’être découvert et puni pour le vol de l’enfant ajoute à son mécontentement. Charlot se voit brutaliser. Les coups pleuvent. Et souvent, le corps douloureux et meurtri, il doit s’enfermer de longs jours dans sa chambre. Satisfait, son maître rit alors et monologue : « Mon prisonnier ne me mettra pas de sitôt en vilaine posture. Hé ! Je ne veux pas que l’on reconnaisse en lui un Français. Je serais châtié et adieu l’or que l’on me donnera à Québec pour son recouvrement. »

Un jour, cependant, Iouantchou fils arrivant à l’improviste dans la chambre du capitaine huron, le surprend à maltraiter Charlot. Une scène terrible éclate entre les deux sauvages. Très bon, Iouantchou fils, n’habitait pas trop près du capitaine huron, dont l’avarice et la cruauté lui répugnaient. Il ignorait donc ce qui se passait chez son voisin. Et puis, ce qu’était Charlot, pourquoi, bien que Français, il faisait route avec eux, n’avaient jamais piqué sa curiosité. Il avait cru tout bonnement au consentement de l’enfant, en quête d’aventures et de voyages. Selon la méthode des sauvages, il s’était bien gardé de ne jamais questionner là dessus. Chacun d’eux tenait farouchement à son indépendance et à la liberté d’agir comme il l’entendait.

Cette fois, Iouantchou fils intervient. Délivrant l’enfant des liens qui le retiennent à un lourd bahut, il lui ordonne de parler, de lui apprendre la vérité. Charlot obéit. En l’écoutant, les sourcils d’Iouantchou fils se froncent de plus en plus. Le récit terminé, il se lève et se penche, menaçant, vers le capitaine huron.


iouantchou fils

Sagamo, l’enfant ne sera plus touché, n’est-ce pas ? Il y va de ta tranquillité.


le capitaine huron

Mon frère Iouantchou ne ferait-il pas mieux de se mêler de ce qui le regarde ? C’est la coutume de son illustre père. Qu’il l’imite !


iouantchou fils, haussant les épaules.

Peu m’importe ! Tu ne frapperas plus ce Français sans défense. Les robes noires ne t’ont donc pas appris que le Grand Capitaine qui a fait le ciel condamne et maudit ceux qui font mal aux tout petits.


le capitaine huron, ricanant.

Mon frère Iouantchou s’imagine-t-il que cela me plaît de garder ce chien de petit Français ? Il me met à mal partout. Je m’en déferais avec joie, pourvu que l’on me cédât quelques pièces d’or. Mon frère n’en aurait-il pas ?


iouantchou fils

Tu le sais bien que je ne possède rien, avare sagamo ! Toi qui vois briller le métal où qu’il se trouve, tu m’aurais déjà dérobé ce que tu convoites plus que tout au monde. Les larcins te sont coutumiers. Ta main ou ton pied sont plus vifs à saisir que ton cœur à aimer ou à s’émouvoir. Mais tu vas me promettre de laisser en paix cet enfant, ou je vais me fâcher pour tout de bon. Sagamo, m’entends-tu ?


le capitaine huron, maugréant, mais d’un ton soumis.

C’est bien, c’est bien, fils du grand Iouantchou, je me conformerai à tes ordres.

Charlot reconquiert ainsi sa liberté et un bien-être relatif. Il en profite pour faire de longues promenades dans les environs de Paris, en compagnie des deux jeunes sauvages qui écoutent ses explications. L’enfant parle si bien la langue huronne !

Mais, parfois, durant la nuit, alors que le sommeil lui est refusé, Charlot songe à l’entretien pénible qu’eurent à son sujet les deux sauvages. Il se dit que, moyennant un peu d’or versé entre les mains du capitaine huron, il obtiendrait sa délivrance ; il serait délié de la promesse solennellement faite au moment où il devenait la chose, presque l’esclave de son ravisseur. Oui, mais où donc le trouver cet or secourable ? À qui le demander, sans nuire par des révélations à Iouantchou fils, son protecteur ? Charlot prie de tout son cœur Madame la Vierge de l’inspirer, de lui venir en aide, de faire quelque doux miracle pour lui, pauvre petit abandonné.



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